‹ Les excentriquesChapitre 10 sur 18 · CANON NIER · texte numérisé non relu

CANON NIER

poussière que des aliments d'une nature peu substantielle, becquetait le pain avec avidité. Peu à peu la poule avançait. Tout à coup, on entendit un petit cri ; la poule avait disparu.

— Tiens, où est-elle? dit candidement Canonnier. Les amis ne répondirent pas et s'éloignèrent au plus

vite. À cette pantomime, Canonnier fit entendre un : Oh ! de pudeur, qui l'eût fait acquitter par tous les honnêtes gens. Malgré tout, il suivit ses amis.

— J'ai la chair de poule, disait en chemin le porteur de Tanimal, qui avait encore la force de faire des jeux de mots.

— Si pourtant la poule avait chanté ! dit Canonnier, pâle de frayeur, en passant près des commis de l'octroi.

Quand on fut arrivé au domicile commun . on décida que l'oiseau serait mangé le lendemain avec solennité. La poule fut enfermée soigneusement dans une armoire. Le lendemain, l'étonnement fut grand, la poule avait pondu.

— Tiens, dit l'un, si nous attendions qu'elle pondit de nouveau, nous pourrions l'accommoder avec sa propre ponte.

— Une poule aux œufs, s'écria Canonnier, ce doit être un mets digne des dieux.

— Combien faut-il d'œufs pour faire un mets digne des dieux?

— Il faut au moins deux œufs par têle.

— Laissons l'infortunée jouir en paix de ses derniers jours de soleil, dit Canonnier; aussi bien, dans l'armoire, sentirait-elle le renfermé.

On laissa la poule folâtrer à Taise dans l'atelier; cependant quelques jours avant sa mort,, Cancanier entreprit de la faire poser, prétendant que la nature était très-difficile et très-coûteuse à se procurer. La malheureuse poule servit de modèle. On ne vit plus alors accrochées au mur de l'atelier, que des études de poule au crayon, à l'aquarelle, au pastel^ à l'huile. Le matin du festin arriva enfin ; la poule avait rendu, suivant l'heureuse expression d'un des membres du cénacle. La poule en était arrivée au chant du cygne et se promenait pour la dernière fois, lorsque deux maigres chats, gris et allongés, attirés par leur instinct carnassier, entrèrent par la porte entre-bâillée, se précipitèrent sur le faible volatile et l'étranglèrent. Ganonnier, qui était là, vit le danger; d'un bond il ferme la porte, arrache le cadavre de la gueule des chats, puis, prenant un énorme bâton, il les assomme.

Ce fut un repas splendide que celui-là ! — Les deux chats y figuraient et y faisaient fort bonne mine, diton. Mais le lendemain, au grand étonnement de tous, Ganonnier déclara qu'il quittait le cénacle.

— J'ai trop de remords, s'écria-t-il; le triste sort de ces malheureux animaux m'a ouvert les yeux. Je les ai tués, j'étais dans mon droit, ils attentaient à notre propriété... Mais nous-mêmes n'avons-nous pas le même crime à nous reprocher ; les mânes de cette poule ne crient-ils pas vengeance ?

— Allons, Ganonnier, tu es trop vertueux. La société ne nous doit-elle pas compte de la misérable existence qu'elle nous impose!

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