‹ Les excentriquesChapitre 11 sur 18 · CANONNIER · texte numérisé non relu

CANONNIER

Malgré toutes ces belles raisons, Canonnier partit et ne voulut plus revoir ses complices. Il y a douze ans de cela, et le peintre a tenu parole. Il a renoncé au romantisme, et il est revenu à une peinture plus raisonnable. Les galeries du Louvre ont bien changé d'aspect aussi ; maintenant, chez le peintre, la misère est la base fondamentale du costume. Plus de costumes du moyen âge, plus de chapeaux pointus et presque plus de cheveux longs. Les rapins excentriques n'existent que dans les vaudevilles. On ne voit aujourd'hui au Louvre que chapeaux hors d'âge, pantalons et habits accommodés à l'huile, et souliers qui font trembler leurs propriétaires à la moindre pluie. Ou bien on remarque des peintres qui ont des habits honnêtes, et des tenues d'employés à douze cents francs ; ceux-là ont des députés dans leur manche, comme on dit, et sont les heureux copistes du gouvernement.

Canonnier ne jouit pas de ce privilège. Il est le plus mal vêtu de tous. Il est pâle, long et maigre. Sa redingote, qu'il protège continuellement par des bouts de manche, ne tient qu'à un cheveu. Il n'en est pas plus fier.

Depuis qu'il est revenu aux saines doctrines, il a passé deux ans à copier Y Intérieur de cuisine de feu Drolling, ce tableau que les Anglais achèteraient un million. Et il aurait fallu le voir, tenant d'une main la palette de verre — lui seul a une palette de verre, — clignant de l'œil pour savourer avec plus de béatitude les moindres détails de ce tableau, s'éloignant, avançant, reculant, brandissant son appuie-mains, et revenant poser avec

adresse un ton cherché pendant deux heures. Tout le monde ne comprendra pas ces jouissances inconnues aux profanes.

Donc, après deux ans de travaux infinis, la copie était terminée. C'était vraiment une seconde édition du chefd'œuvre de Drolling. Seulement les détails étaient un peu plus accusés que dans l'original ; la lumière plus vivace, les contours plus saillants, pour tout dire la copie était trop consciencieuse. Ganonnier la porta chez un marchand du quai Voltaire qui lui en offrit dix francs.

DIX FRANCS ! deux ans de travail ! Il y avait de quoi en perdre la tête. Cependant, il alla trouver un commissaire-priseur, qui lui promit de placer avantageusement le tableau. En effet, on le vendit, à l'hôtel Bullion, 7 francs 50 centimes.

Le cadre coûtait. ... 3 »

Les frais de vente ... » 75

Total. ... 3 75

Après maintes soustractions, Canonnier comprit que deux ans de travail ne lui avaient rapporté que 3 francs 75 centimes. Comme il avait de l'énergie, de la volonté et du courage — sans cela pourquoi Taurais-je mis dans ma galerie de grands hommes, — il rêva longuement et comprit que les saines doctrines ne le mèneraient à rien. Et il essaya d'un nouveau mode de peinture.

Depuis six mois je n'étais pas entré au Louvre. Je re-

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connus bien vite Ganonnier, qui copiait une allégorie de Rubens. Près de lui un visiteur, indiscret comme tous les visiteurs, regardait alternativement le tableau et la copie du peintre. Mais évidemment, quelque chose le surprenait. Il nettoyait son binocle, examinait les tableaux des deux côtés de la galerie et semblait plein d'inquiétude ; enfin, poussé par le démon de la curiosité :

— Pardon, monsieur, dit-il au peintre.

— Hein ? hurla Ganonnier, d'une voix à démolir le Louvre. — Cette plaisanterie est habituelle à tous les rapins, qui prétendent par là faire ^ne charge à un bourgeois.

— Monsieur, votre tableau me paraît fort bien exécuté, mais je regarde de tous côtés, et je ne vois pas ce que vous copiez... Aurai- je l'indiscrétion de vous en demander l'explication ?

Ganonnier, flatté dans son amour-propre, voulut donner suite à la conversation, et il répondit en se levant et en prenant ses airs importants :

— Monsieur, il y a quinze ans et plus que je travaille au Louvre ; j'ai copié ce qu'il y a de plus fort, et j'imagine avoir trouvé quelque chose de nouveau dans les arts.

— Très bien, Monsieur, j'y suis parfaitement.

— Mon but est de fondre les écoles en une seule, de marier la ligne et la couleur.

Le visiteur fit un signe approbateur.

—Je vais vous simplifier mon système et vous le faire toucher du bout du doigt. Raphaël et Rubens sont

deux peintres qui suivent un chemin opposé, n'est-il pas vrai ?

Le curieux secoua la tête.

— Deux lignes perpendiculaires peuvent-elles se rencontrer ? continua Canonnier en faisant les signes télégraphiques les plus variés avec son appuie-mains. Non. Eh bien! avec mon système, les deux lignes perpendiculaires se rencontrent. Raphaël et Rubens, les deux perpendiculaires, suivront désormais la même route... Vous comprenez bien ?

Le visiteur fit un signe appf obatif qui prouvait que les discours diupeintre, qu'il prenait pour un homme fort, du reste, lui étaient plus difficiles à comprendre que du mantchou.

— Ne vous étonnez pas de ne pas avoir reconnu mes modèles. Je prends des fragments partout, à l'école française, à l'école italienne, à l'école espagnole, à l'école flamande. Voici le buste de Raphaël, copié d'après son portrait, ombragé par des arbres de Ruysdaël ; au premier plan, ces enfants assis sur un lion, sont de Rubens. Là, un faune du Corrége; à terre, des coquillages de la nature morte de Castiglione ; des fleurs de Van Huysum, et dans lê fond, un palais de Claude Lorrain.

Je crus un moment que Canonnier plaisantait ; mais il parlait avec feu, et il avait exécuté de très-bonne foi cet infâme mélange, une olla podrida de peintres. Il continuait toujours.

— Ceux qui appelleraient cela une copie, sont des ignorants, monsieur. C'est de la belle et bonne composition.

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— Très-bien, m onsieur, dit en s'éloignant le curieux, tout abasourdi.

— Il n'est pas fou, me dit un de mes amis à qui je parlais de l'extraordinaire tableau de Ganonnier, mais il n'en vaut guère mieux.

— C'est la misère qui a troublé ses idées ?

— Pas du tout. Il a trouvé depuis dix ans une petite gargotte où il mange. Cette gargotte est tenue par une femme de quarante ans, qui le regarde comme un génie...

— Sais-tu quel âge il a ?

— Canonnier a trente-sept ans. Il a été jeune comme nous; on lui trouvait de l'esprit. Hélas î l'esprit des rapins... la triste chose ! Il n'a pu faire son trou ; il y en a bien d'autres; et ils sont plus à plaindre qu'un cheval de fiacre ou qu'une fille de joie, ceux-là qu'on appelle : Les vieux rapins.

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