‹ Les excentriquesChapitre 9 sur 18 · CANONNIER · texte numérisé non relu

CANONNIER

— M. Mauzaisse, je crois?

— Oui, monsieur, pour vous servir.

— L'auteur de Y Arabe et son coursier, si je ne me trompe.

— Précisément, répondit le peintre, flatté de voir un jeune homme si bien au courant de ses œuvres.

Ganonnier sauta sur l'honnête M. Mauzaisse en s'écriant :

— Je veux mettre fin à tes jours !

Heureusement, les gardiens arrivèrent à temps pour

arracher la proie du peintre féroce.

— Mais, jeune homme, qu'avez-vous? s'écria M. Mauzaisse, quand il vit que son ennemi était tenu solidement par deux gardiens.

— Ce n'est pas à vous, monsieur Mauzaisse , que j'en veux, disait Canonnier.

— Il faudrait faire attention, alors, jeune homme, ces choses-là sont fort désagréables.

— J'en veux à l'auteur de Y Arabe et son coursier...

— C'est absolument tout comme.

— J'en veux aux membres de l'Institut. L'homme m'inquiète peu, son pinceau seul m'offusque...

— Jeune homme, dit le membre de l'Institut en s'éloignant, brisez mes pinceaux, je le veux bien; mais n'essayez plus de me briser les membres, à l'avenir.

A la représentation A'Hernani, Canonnier eut deux dents brisées; il en montre encore la place avec orgueil.

— Pour un bourgeois , dit-il, il avait la poigne dure. Dans ce temps-là , il faisait de la peinture romantique

par excellence; il envoyait, bon an, mal an, au Salon,

sept ou huit toiles de toutes les dimensions. Le jury avait l'impudeur de n'en admettre aucune, pas même la plus petite. Ces refus retombaient en malédictions sur les têtes des membres de l'Institut. Les aura-t-on insultés, ces pauvres membres du jury de peinture!

Canonnier priait un de ses amis de lui prêter son atelier pendant le Salon , et il ouvrait une petite exposition particulière. On y voyait généralement des scènes de Faust, de Shakspeare qu'il n'avait jamais lu, des tentations, des sabats, des danses de morts, des scènes de folie et autres sujets à l'usage de l'école romantique, qui croyait avoir le génie de Delacroix en se servant de ses motifs.

Les quelques personnes assez heureuses qui ont pu être admises à ces exhibitions se souviendront souvent de la peinture romantique de Canonnier. L'homme dont parle Hoffmann, qui croyait exécuter sur un violon sans cordes les fantaisies les plus idéales, peut seul faire comprendre le désordre de cette peinture. C'étaient des flots de couleurs, des empâtements exagérés, des déluges de tons crus, violents, des grattages de palette qui étaient censés représenter un sabbat, une danse des morts, ou Faust, • ou Ophélia. La peinture de décors, vue de près , aurait paru de la miniature à côté des toiles de Canonnier.

Les amis riaien t tout bas, et lui s'intitulait fièrement la victime des arts. 11 pensa quelque temps à aller rendre visite à Préault, qu'il appelait son frère d'infortune, par la raison que ce sculpteur était aussi constamment refusé ; mais quand il apprit que les journaux

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s'occupaient beaucoup des statues de Préault, qui avait sérieusement du talent , il abandonna son idée de fraternité, s'emporta contre la vénalité des journalistes qui ne s'occupaient pas de lui,, et s'écria fièrement :

— « Je ne veux pas descendre à ces moyens. Ce serait traîner l'art dans la boue que d'acheter des éloges. »

Quant à acheter des éloges , Ganonnier l'aurait désiré , que ses désirs seraient restés à l'état de mirage. Les ressources du peintre étaient tellement impalpables et flottantes, qu'aucun de ses intimes n'en avait jamais eu connaissance. Le peu d'argent qu'on aperçut entre les mains de Ganonnier provenait d'un ménage de rentiers qui eut le tort de se faire peindre par lui, en famille. Ce tableau de famille consistait à représenter toute la parenté sur une même toile, avec les animaux de la maison, les toilettes du jour des noces, les fauteuils (dont on avait ôté les housses) et les mille objets d'un usage habituel qui devaient être reconnaissables. Les rentiers se grattèrent d'abord l'oreille, en recevant le portrait de famille, qui était en effet quelque chose de fabuleusement réjouissant; mais Canonnier lâcha le grand mot : C'est romantique l avec un tel sang-froid, que les bourgeois crurent avoir dans leur salon un chef-d'œuvre. Ils payèrent. L'argent fut immédiatement converti en souliers à la poulaine, en dagues, en toquets et en un magnifique pourpoint de velours violet, évidemment inspiré par celui que portait alors un célèbre critique, M. Théophile Gautier.

Gomment on vivait en ce temps-là, on l'ignore. On vivait en cénacle. Si, par hasard, un membre touchait

quelque somme , cette somme confirmait la vérité du proverbe , fort dilaté, il est vrai : Quand il y en a pour un, il y en a pour dix. Cependant, Canonnier ne tarda pas à se séparer de ses camarades, qui, sous le prétexte de se venger de la société, agissaient souvent à la façon d'une armée triomphante en pays ennemi.

Un matin, Canonnier et ses amis étaient allés à la campagne, sous prétexte d'admirer la nature; mais la véritable raison était que personne n'avait déjeuné. Chacun d'eux espérait bien trouver un jardin abandonné; et, dans tout jardin abandonné, il est possible de tromper la faim. Une lieue peut-être après la barrière, on se reposa sur le gazon, non loin d'une ferme. Une poule passa par mégarde devant le pré.

— Une poule ! cria l'un d'eux.

— Elle est bien portante.

— Ah ! la belle poule !

— On fait du fort bon bouillon avec de la poule , dit Canonnier.

— Excellent pour l'estomac.

— Il y a bien longtemps que j'ai mal à l'estomac, dit un autre qui amenait la question sous un autre point de vue.

— Je voudrais bien manger de cette poule, avança un second plus audacieux.

— Et dire que nous n'avons pas d'argent, s'écria Canonnier.

L'un d'eux, sans pérorer davantage, lançait comme par distraction, quelques bribes de pain sec oublié dans sa poche. La poule, qui ne trouvait jusqu'alors dans la

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