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CAD AMOUR

Cadamour arriva un matin en France, le bâton sur l'épaule, un sac au bout du bâton, un habit et une pochette dans le sac ; il abandonnait l'Italie, sa patrie, pour courir la fortune. Cadamour ne trouva pas la fortune en chemin, à en juger par son léger bagage. Sa pochette le fit vivre le long de la route; souvent, un village manquait de joueur de violon. Alors il s'établissait sur les tonneaux, qui sont le trône du musicien, et filles et garçons se trémoussaient d'autant plus gaîment qu'ils étaient souvent privés de ce plaisir. Ce n'est pas que Cadamour possédât un grand talent sur la pochette; mais un chat qui égratignerait des cordes de violon suffirait pour mettre tout un village en branle.

A Dijon, Cadamour commença à croire que la fortune avait encore pris un autre chemin; il trouva des musiciens plus forts que lui et qui laisaient trois fois plus de

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tapage avec un seul violon que dix pochettes assemblées. On ne sait pas au juste quel état le fit vivre. Seulement, le dimanche, il allait prendre quelque plaisir dans un bal public qu'on appelait les Amours de Bourgogne. Il y dansait de toutes ses jambes, et ses jambes y obtinrent force succès. Elles troublèrent bien des cœurs. Gadamour ne parut pas étonné et accepta toutes ces amours faciles. Accepter est bien le mot. Deux femmes se seraient arraché les yeux pour danser avec lui.

Aussi, quelle danse c'était là ! Une danse correcte et dégagée, pure et voluptueuse tout à la fois. On ne danse plus ainsi. La salle faisait cercle autour du quadrille de Gadamour. Mais comme il était agréable ! Il avait ces yeux noirs d'Italie qui sont si langoureux et dont les femmes s'affolent si volontiers. Son teint était de ce jaune chaleureux qui est particulier aux Italiens et aux roses-thé. Pour la jambe, nous en avons déjà parlé : elle était, comme on dit, moulée; le mollet était la perfection même. Enfin, l'assemblée jugeait Gadamour d'un mot : il est fait au tour.

Cependant, il fut quelque peu inquiété dans ses succès. La mâle jeunesse dijonaise s'émut de ce rival terrible, qui enlevait tous les cœurs à la pointe d'un entrechat. Les parents des amoureuses pensèrent que l'Italien se comportait un peu trop à la façon de don Juan; les délaissées se répandirent partout en imprécations contre le volage Gadamour; bref, le compatriote de Casanova allait avoir sur les bras toutes sortes de méchantes affaires.

En homme prudent, il se disposa à quitter Dijon à la

sourdine, comptant que son départ remettrait les cœurs et les têtes à l'endroit; mais le destin en avait décidé autrement.

Le bruit des succès du héros des Amours de Bourgogne s'était répandu par toute la ville et par tout le pays. Quelques dames eurent une pointe de curiosité, à l'endroit dé Cadamour. On parlait tant de ses danses merveilleuses, qu'il avait été impossible au beau monde d'admirer, le beau monde ne pouvant déroger jusqu'à descendre à la guinguette. On avait bien vu Cadamour par les rues de la ville, mais cela ne suffisait pas; au contraire, les charbons de la curiosité n'en étaient que plus attisés.

Un matin que Cadamour était dans son pauvre logis, couché et faisant les plus beaux châteaux en Espagne qui aient jamais germé dans une tête italienne, une jolie fille se présenta qui demanda à l'hôtesse la chambre du miraculeux danseur. L'hôtesse ne s'étonna pas de la jolie fille, cela entrait dans les habitudes de son locataire.

— Madame la présidente désirerait vous parler, monsieur.

— Ah ! dit Cadamour ouvrant ses grands yeux autant pour la jolie fille que par étonnement de ce message. Je ne sais pas, mon enfant, comment est madame la présidente, mais elle doit être bien heureuse de te ressembler.

— Monsieur, vous êtes trop honnête, je ne suis que sa femme de chambre, pour vous servir.

— Pour me servir, j'accepte. Écoutez là, que je vous donne une réponse pour madame la présidente.

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Elle s'approcha naturellement. Cadamour l'embrassa.

— Ah ! dit-elle, ce n'est pas là une réponse.

— Alors, mon enfant, rendez-moi ma réponse. Sans doute on va croire à du marivaudage de ma part,

et on aura bon droit de s'étonner qu'un coureur italien s'explique à la façon des chevaliers de comédie, mais Cadamour avait connu les derniers marquis, les derniers chevaliers, et il avait attrapé par-ci par-là leurs manières de langage, leurs tours de conversation; de plus, ses nombreuses amours l'avaient formé aux belles manières.

Il paraît que la jolie fille de chambre avait un long message à expliquer, car elle resta près de trois gros quarts d'heure, en faisant bien promettre à Cadamour de ne pas manquer,

— Dites à madame la présidente que je ne manque jamais aux personnes de sa condition.

Sitôt qu'il eut pris un léger repas, il commença une longue toilette qui n'était pas d'une richesse extraordinaire ; mais ses habits prenaient tout aussitôt de l'éclat quand il les avait endossés. Il dépensa le reste de son argent à acheter une certaine poudre à cheveux, du meilleur flair; il brossa ses habits à les user, et descendit. L'hôtesse, en le voyant, cligna de l'œil, comme si elle avait fixé un soleil.

— Peste, monsieur, que vous voilà à ravir pour un jour ouvrier.

Cadamour eût bien voulu secouer son jabot, mais cela lui fut impossible.

— Je suis bien embarrassé, dit-il, j'aurais voulu des

boucles plus sortables que celles-ci à ma culotte. Hé ! maman, dit-il, en lui pinçant la taille, le défunt doit en avoir laissé quelques-unes ?

— Oui, dit l'hôtesse, très-flattée d'avoir la taille pincée; mais réfléchissant toutefois que les boucles du défunt étaient en or, et qu'elles valaient, rien qu'à la pesée, trente livres dix sols.

— Ce n'est pas pour moi, mais il faut être mis décemment quand on va chez madame la présidente.

— Madame la présidente, s'écria-t-elle, vous allez chez madame la présidente ! Pourquoi ne le disiez-vous pas? Certainement il faut des boucles. Sans indiscrétion, peut-on savoir ce que vous veut madame la présidente... Vous n'avez pas de jabot non plus, il en faut... Heureusement mon défunt avait de tout ça.

Finalement toute la défroque du défunt passa sur les épaules de Cadamour, qui riait en lui-même de la nouvelle conduite que tenait envers lui son hôtesse, car il lui devait quelque menue monnaie qui avait amené de la froideur entre eux. Mais le nom de la présidente, adroitement mis en avant; fit fondre toutes les glaces.

— Seigneur Dieu ! dit la brave dame, que vous me rappelez le défunt il y a quarante ans.

Cadamour partit pour sa visite, très-content de remplacer le défunt dans ses habits, mais n'ayant nulle envie de le remplacer dans ses autres attributions.

Madame la présidente était une femme « aux printemps envolés, » comme disent les poètes. Un matin, elle s'était mis dans la tête de voir de près l'homme dont tout Dijon parlait. Lorsque Cadamour entra, il aperçut

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une petite femme qui n'était pas jolie et qui n'avait jamais dû Têtre. Elle se placardait la figure de rouge et abusait tellement des mouches qu'un plaisant avait dit d'elle : Madame la présidente est mangée aux mouches. Pour le moment, elle se divertissait avec un jeune singe, animal fort à la mode alors.

— Ah ! te voilà, mon garçon, dit-elle sans se déranger. Comment t'appelles-tu !

— Cadamour, madame la présidente, à votre service.

— On dit que tu danses merveilleusement bien.

— On me flatte, madame. C'est à cause que je suis étranger peut-être.

— Julie t'a instruit de ce que je voulais.

— Oui, madame.

— Eh bien ! montre un peu ton savoir-faire. Cadamour tira de son étui la pochette et se mit à

danser de sa plus belle danse. Madame la présidente le regardait avec des yeux qui auraient bien donné à penser à M. le président, s'il n'y eût été accoutumé.

— Très-bien! mon garçon. Dis-moi, tu danses là comme en France, et tu y mets fort bonne grâce. Mais là- bas, dans ton pays, est-ce que vous n'avez pas d'autres manières de vous trémousser !

— Que si, madame.

— Tu pourrais me les faire voir ?

— Il faudrait être deux, madame, pour danser la saltarelle.

— N'importe. Tâche de m'en donner une idée,

— Si madame le désire...

— Très-bien, mon garçon; je vois que ta as des qualités. La renommée disait que tu étais galamment tourné, mais tu es aussi très-complaisant.

Madame la présidente sonna.

— Julie, faites servir un verre de liqueur des îles à monsieur le danseur.

Julie parut tout à fait inquiétée en apportant le plateau. Gadamour ne semblait pas connaître la femme de chambre.

— Seigneur! Julie, que vous êtes maladroite aujourd'hui. Allons, laissez-nous, et je n'y suis pour personne.

Gadamour, sans se faire trop prier, accepta un verre de liqueur des îles, qui devait servir d'épilogue réconfortant à la saltarelle. Puis il entama la danse italienne. La saltarelle est une danse voluptueuse, moins brutalement sensuelle que les danses espagnoles, mais d'un caractère plus tendre. Le corps robuste de l'Italien se prêtait cependant à toutes les souplesses exigées en pareil cas. 11 ne lui manquait que le costume national ; car l'habit et la poudre juraient avec ce pas* malgré tout, madame la présidente était au comble de l'enthousiasme; elle s'agitait sur sa bergère, levait les mains avec des : Oh! que c'est joli! Oh! que c'est gracieux ! Oh ! que c'est tendre ! à n'en plus finir. Du coup, elle avait oublié son singe chéri.

— Mais tu as ta fortune dans les jambes, mon garçon !

— Madame la présidente est trop bonne.

— Il faut obtenir un ordre de début à FOpéra.

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— Je vous remercie, madame, cela ne m'est jamais venu en tête.

— N'importe, je veux faire ta fortune. Tu me montreras la saltarelle.

Gadamour frémit un peu en lorgnant la taille exagérée de madame la présidente.

— Faut-il beaucoup de temps pour apprendre cette danse.

— Oh ! madame, avec les dispositions que vous avez, répondit le flatteur.

— Deux mois, sera-ce assez?

— Un peu moins suffira.

— Ah! que je suis heureuse : n'en dis rien à personne, mon garçon, je ménage une surprise au monde. Tiens, voilà pour tes appointements, lui dit-elle en lui donnant un rouleau de louis, tu viendras une fois par jour, dans l'après-midi, et nous prendrons leçon. Plus tard, toutes ces dames voudront apprendre la saltarelle; tu seras libre de la leur montrer... mais je veux être la première à la danser.

Gadamour remercia tant qu'il put.

— Allez, mauvais sujet, fit-elle en lui donnant une légère tape sur la joue, car on dit que vous vous conduisez assez mal avec les grisettes de la ville.

Pour toute réponse, il lui baisa la main en Italien qui sait le français, et il retourna vers son logis, le cœur et la bourse remplis d'allégresses.

L'hôtesse fut un peu plus éblouie encore que le matin en revoyant Cadamour. La bourse aux louis rayonnait sur sa figure, et, faut-il le dire, sa lèvre inférieure avait

déjà un peu de ce quelque chose qui caractérise tous les hommes à écus.

— Eh bien, madame la présidente, dit la bavarde commère, que vous voulait-elle? vous reçut-elle bien? Vous avez vu ses appartements? et une avalanche d'autres questions auxquelles Cadamour répondit :

— Les habits du défunt me gênent.

Ce qui coupa court à toute cette curiosité.

Le lendemain, Cadamour fit marché avec un honnête fripier et fut accommodé, à des prix doux, de la garderobe d'un jeune gentilhomme Poitevin qui s'était laissé follement mourir en passant à Dijon. Il quitta aussi sa modeste hôtellerie et loua un joli petit logement mieux approprié à sa nouvelle profession.

Désormais, il passa d'un air conquérant par la ville, sans s'inquiéter de plus d'un regard langoureux que lui adressaient en vain les grisettes éplorées. Il avait bien compris qu'il fallait rompre atout jamais avec les Amours de Bourgogne. Les gens qui arrivent aux grandeurs ressemblent aux pendus : ceux-ci montent sur une chaise pour se passer la corde et renversent la chaise pour arriver plus vite à l'éternité. Ainsi avait fait Cadamour du bal qui lui servit de marche-pied.

Les plus grandes villes de la province sont toujours des petites villes. On sut bientôt que Cadamour passait toutes ses après-midi chez madame la présidente. On imagine facilement les bruits qui coururent et dans le petit monde, et dans le grand. Quelques amies de madame la présidente, plus par curiosité que par humanité, et autant par malignité que par méchanceté, lui

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rapportèrent les bruits de la ville , sans en croire un mot, disaient-elles. Madame la présidente sourit et dit que cela ne l'inquiétait guère. En même temps, elle invita toutes ses cruelles amies à un grand bal.

Quel fut l'étonnement de tous, quand, à cette mémorable soirée, alors que la fine fleur de Dijon emplissait les salons, on annonça : Monsieur le maître à danser. » Cadamour s'avança resplendissant et rappelant aux vieillards les manière de l'OEil-de-Bœuf. Il salua l'assemblée très-étonnée; tout aussitôt, les violons chantèrent une ritournelle inaccoutumée.

Le maître à danser prit la main de madame la présidente, et la saltarelle commença. Ce furent des exclamations, des admirations qu'on ne peut traduire. A force de patience, de soins, de complaisance, Cadamour avait quasi fait d'une danseuse impossible une danseuse possible. Le succès fut immense. On eût volontiers applaudi, si cela n'eût été trop roturier.

Pendant le bal, Cadamour fut prié par bien des jolies femmes de leur apprendre la saltarelle. Il en refusa quelques-unes, à cause du trop grand nombre. Il commença à croire que la fortune était reine à Dijon, car, en un an, il fit de notables économies, quoique vivant grandement et en artiste.

Un an après le bal de la présidente, celle-ci le fit demander. Le maître à danser courut vivement chez sa bienfaitrice. Elle était en train de se faire peindre en Diane, et, contre toutes les lois de la mythologie, la singe taisait partie des attributions. Le peintre se leva :

— Monsieur, dit-il, j'ai eu le plaisir de vous voir au

p&O LES GRANDS HOMMES BU RUISSEAU.

bal, vous n'êtes pas fait pour être maître à danser, encore moins pour rester à Dijon. Vous êtes bâti comme pas un, et bien des marbres jalouseraient votre perfection de formes. Vous êtes né modèle, soyez modèle.

Gadamour, qui ne comprit pas tout d'abord, se fit longuement expliquer ce en quoi consistait cette profession. Puis, il accepta, enthousiasmé par l'enthousiasme du peintre.

Paris lui souriait, et ridée d'être reproduit dans tous les chefs-d'œuvre — car le peintre ne lui avait parié que de chefs-d'œuvre — lui allait merveilleusement. Bien des cœurs féminins dijonnais, et delà haute volée, se serrèrent en apprenant le départ de Gadamour; mais l'ingrat partit sans verser une larme. Son cœur avait quelque rapport avec la saltarelle.

C'est ici que commence la vraie vie de Gadamour. Il débuta par poser dans tous les tableaux du peintre qui l'avait amené de Dijon. Ce peintre se nommait Vauxclerc, un nom oublié aujourd'hui, et qu'on a bien fait d'oublier. Vauxclerc était de cette mauvaise queue d'élèves de Boucher, qui ne voyaient pas au delà du nez de leur maitre; bien que David commençât à faire école et à ramener la rigidité des lignes, ceux-là en étaient encore aux froufrou et aux frisselis de la peinture.

La révolution vint sans que Cadamour sans mêlât tout d'abord. Cependant, il quitta Vauxclerc, qui ne trouvait plus à occuper ses pinceaux, depuis que les paniers et les mouches s'étaient envolés. Cadamour alla hardiment trouver David.

— Citoyen peintre, lui dit-il, il paraît que j'ai des

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bras, des jambes, un torse, ce qui manque à peu près à quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent. Si tu veux employer ces bras, ces jambes, ce torse, ils sont à ton service.

— Es-tu patriote? dit David. — Je suis Italien. — D'où sors-tu avec tes habits de ci-devant? Je ne veux pas de marquis dans mes ateliers.

Cadamour raconta ses histoires de maître à danser, sa vie de Dijon et ses débuts de modèle chez Vauxclerc.

David avait plus d'une fois froncé le sourcil en entendant ces récits aristocratiques; sa joue gauche augmentait en signe de mauvaise humeur. On sait que cette joue était beaucoup plus grosse que l'autre et donnait à croire, à ceux qui ignoraient cette difformité, qu'il partageait le faible des soldats pour la chique.

— ïl faut expier ton aristocratisme. — Je serai patriote, s'écria Cadamour. — Bon, déshabille-toi.

En deux minutes, Cadamour eut jeté bas ses vêtements de marquis. •

— Ne bouge pas, dit David, Très-beau! tu ne t'es pas vanté, très -beau! Fends-toi maintenant?

Le modèle exécuta le commandement,

— Crie : La liberté ou la mort!

— La liberté ou la mort! cria Cadamour.

— C'est mou; mets-y plus d'enthousiasme, plus de feu. Tiens, prends l'appuie-mains, il te servira de glaive. Répète? Allons, tu dis mieux. Quand tu auras tout à fait renoncé à tes souvenirs de ci-devant, tu iras bien. R'habille-toi.

— Je ne veux plus de ces habits dé marquis, s'écria

Cadamour enthousiasmé, au feu les souvenirs du despotisme! je veux i$ie carmagnole et un bonnet delà liberté.

— Très-bien ! très-bien ! dit David. Tu poseras pour moi seul. Mes tableaux doivent concourir au triomphe de la liberté, tu es digne d'y figurer.

Quelque temps après, Cadamour apprit que Vauxclerc avait été guillotiné; il fut très-heureux de Favoir quitté, et surtout d'être à l'ahri, pour l'avenir, de fâcheuses affaires, le peintre David étant connu pour son dévoûment à la république. Du reste, l'Italien était devenu très- sincèrement patriote, aussi sincèrement qu'il s'était fait modèle. Ce fut lui qui posa pour Léonidas dans le Passage des Thermopyles, et pour Romulus dans YEnlèvement des Sabines.

David était ravi d'avoir trouvé un pareil homme ; il était infatigable.

— Allons, repose-toi, lui disait-il.

— Non, citoyen; il faut finir de dessiner, nous ne retrouverions pas si bien le mouvement.

Quelques peintres qui avaient vu Cadamour à l'atelier, et qui avaient admiré sa beauté de formes, lui firent des propositions avantageuses ; il refusa.

— Mon corps appartient au citoyen David, dit-il; sur ses toiles, je suis sûr de vivre toujours.

Aussi le grand peintre, qui savait combien le modèle lui était attaché, jeta les yeux sur lui pour remplir un rôle important dans uns fête que la Convention préparait*

— Cadamour, lui dit-il un jour, je connais ton pa-

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triotisme; j'ai à te donner une pose qui te répugnera sans doute, le despotisme. — A bas le despotisme ! s'écria Gadamour. — Ce cri te fait honneur, mais il ne s'apit pas de crier. Pose-moi le Despotisme.

Le modèle prit aussitôt une mine inquiète et menaçante, et ses membres tremblèrent.

— Tu n'y es pas, tu poses là le Despotisme sur le trône; je veux le despotisme terrassé. — Bon! dit Cadamour en se jetant à terre et en joignant ses mains comme s'il suppliait. — Bravo ! combien peux-tu rester dans cette position? — Toute ma vie, dit le modèle exalté, si je peux contribuer à son anéantissement. — Oh ! le despotisme est enterré pour jamais ; mais tu n'auras à rester ainsi que six heures ; tu seras enchaîné aux pieds et aux mains. — Avec plaisir.

— Je pense seulement que' tu es trop beau pour figurer le Despotisme; il paraîtrait trop séduisant, dit David.

— N'est-ce que cela, citoyen, regardez ! Cadamour contracta ses traits qui étaient très-mobiles

et se donna un air repoussant. David applaudit.

— Gomment m'habillerai-je, citoyen?

— Tout nu; un bout de manteau royal suffira pour ne pas offusquer la décence.

Quelques jours après, la fête, dont David était l'ordonnateur, arriva. Cadamour se prépara; on l'étendit sur une planche dans le costume convenu; nu, enchaîné avec les oripeaux royaux, jetés sur lui d'une main habile. A ses pieds gisaient une couronne et un sceptre d'or brisés; au moment de se mettre en marche, un nou-

veau personnage entra dans la salle. C'était la belle madame de M..., habillée en Liberté. Une robe blanche très-courte et très-transparente protégeait d'une façon peu invisible son beau corps. Elle avait un bonnet phrygien sur la tête, et des sandales à ses petits pieds. ""

— Voilà le Despotisme, lui dit David, en lui montrant Cadamour. Citoyenne, monte sur cette planche, là... et mets le pied sur sa poitrine ; campe-toi hardiment, n'aie pas peur, le citoyen-modèle est solide. Et toi, Cadamour, ne bouge pas, surtout tâche de faire contraste par une mine repoussante à la Liberté, la plus belle des femmes.

Après ces instructions, le cortège se mit en marche. Le pauvre Despotisme était dans la plus critique des situations; il fallait tout son patriotisme pour grimacer à une femme si séduisante, très-court vêtue, et dont le pied de poupée lui frôlait la poitrine. Pendant toute la cérémonie républicaine, il fut en proie à une chaleur accablante, et son front était baigné de sueur.

Le lendemain, il dépeignit d'un mot ses souffrances à David : — Ah! dit-il, les mystères de la Liberté !

Plus tard, dans sa vieillesse, il racontait ce souvenir comme un de ceux dont il avait toujours gardé la mémoire.

— La princesse de L... me revient aussi parfois dans la tête, disait-il. Je n'oserai décider quelle était la plus belle de la princesse ou de la Liberté , quoique j'en puisse parler en savant. Je posais chez M. Girodet, en ce temps-là... La princesse de L... eut la fantaisie de servir de modèle pour un tableau d'Acys et de Galathée

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