ROI DES MODÈLES
C'est à propos de cette adresse maladroite que fut composée une célèbre chanson interminable; on la chantait dans tous les ateliers, aussitôt l'arrivée de Cadamour. Lui, prenait cela pour un hommage.
11 se maria alors à une femme qui n'était ni belle, ni
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jeune, ni riche. Quelques-uns lui demandèrent le pourquoi de cette fantaisie matrimoniale.
— Je ne veux pas, dit-il, laisser éteindre le nom des Cadamour. J'aurai des enfants et je leur apprendrai mon état. Personne ne posera comme eux, je leur enseignerai les traditions de M. David, le grand peintre. Madame Cadamour n'est pas belle, je le veux bien. N'importe elle posera les sibylles.
On s'est étonné que le roi des modèles n'eût pas de trésors cachés : cela n'a rien de surprenant. 11 vivait au jour le jour; il ne gagnait guère plus de 4 fr., que les soins du ménage absorbaient ou à peu près... Il est vrai que la plupart des modèles, aujourd'hui, ont quelques grosses sommes d'économies; mais ces modèles sont juifs, brocanteurs surtout, et d'une avarice rare, d'une avarice juive, quant à leurs personnes. Cadamour était bien trop artiste pour songer au lendemain; n'ayant pu avoir d'enfants, il en prit deux à de malheureuses gens, leur promettant de faire un petit Apollon du garçon et une Vénus de la fille.
Puis, il se faisait vieux; sa barbe se teignait des frimas de V hiver et il tenait à se donner quelques jours de relâche. Quand un maître célèbre s'était servi de lui pour une œuvre destinée à la publicité, Cadamour était le premier à la saluer sitôt qu'elle était exposée.
On l'a vu trois jours de suite dans le jardin des Tuileries devant une statue nouvellement placée. Il s'extasiait à haute voix, admirait chacun des membres de la statue, et tâchait de faire comprendre aux curieux que c' était lui qui avait servi de modèle. Parfois,* il ren-
contrait un promeneur qui se laissait prendre à son exaltation; le bourgeois n'en était quitte qu'en l'écoutant deux heures. C'étaient sa vie, l'éloge de M. David, de M. Girodet, surtout l'éloge du dernier maître qui l'avait employé, et une critique impitoyable des peintres chez lesquels il n'allait pas.
Lorsqu'il devint vieux, il prit des airs de ressemblance avec Henri IV ; mais cette resse-mblance ne se faisait sentir que dans le repos. Sur la table à modèle, son masque très-mobile, comme nous l'avons dit, avait une singulière faculté d'assimilation. Ainsi, on lui disait : Pose Brutus. Aussitôt, il reproduisait presque Brutus. On lui aurait dit de poser l'enfant Jésus qu'il l'aurait fait. Il ne doutait de rien, et il assurait par bravade pouvoir poser un cheval.
Un jour qu'il avait une semaine à faire chez M. Paul Delaroche, il se présente à l'atelier ; en entrant, il aperçoit un de ses confrères, nommé Dubosc,dont on lui parlait depuis quelque temps comme plus beau que lui...
— Vous allez poser ensemble, lui dit un des peintres.
— Ah! je veux bien ; c'est donc un défi que me jette monsieur?
Tous les deux se déshabillèrent. Cadamour prit sa pose la plus classique et interrogea du regard l'aréopage.
— Eh bien! Cadamour, que penses-tu de ton rival?
— Je dis que monsieur n'est pas mal bâti, répondit Cadamour, en faisant une grimace significative, qui prouvait qu'il n'y avait pas de comparaison à établir entre eux.
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Dubosc, irrité de cet éloge négatif, s'écria :
— Monsieur le roi des modèles a été joliment tourné sous l'empire, quoiqu'il ait trop de muscles.
— Gomment trop de muscles? repartit Gadamour. Vous n'en avez pas assez de muscles, vous. Je vous prends à témoin, messieurs. Où se trouve le clyno sternoïde mastoïdien de monsieur?
— Avez-vous jamais vu un rompronateur du rayon pareil à celui-là? dit Dubosc, en faisant mouvoir son bras.
— Allons donc, mon cher, trouvez-moi un pareil grand couturier sur la terre, fit Gadamour, en posant en avant sa cuisse.
— Tenez, reprit Dubosc, voilà la preuve de ce que j'avance. Monsieur a un os du métatarse en plus.
— Ce n'est pas vrai.
Tout l'atelier était en fête de cette scène anatomique.
— « Là, continua Dubosc, qui tenait à faire briller sa science, voyez le longperonnier. Son tendon, après avoir passé derrière la malléole externe, se glisse sous la plante du pied et vase terminer au grand os cunéiforme.
Gadamour avait perdu l'usage de la parole.
— Le court peronnier va se terminer derrière la malléole à la partie postérieure et supérieure du cinquième os du métatarse.
— Oh ! fit Gadamour, étourdi par ce déploiement anatomique.
— Le petit peronnier se confond avec l'extenseur commun des doigts, et son tendon va...
A la suite de cette scène, qui se termina par la fuite
de Cadamour, il ne posa plus que la tête. Cependant il allait chez les peintres qui avaient des ateliers isolés, et quand on l'en priait, il servait encore de modèle.
Le jour de l'ouverture du Salon de 4845, on ie vit distribuer , comme à l'ordinaire , sa carte à chaque groupe d'artistes. Il fut très-assidu à l'exposition ; peutêtre pensait-il à sa fin prochaine.
Cette année-là, Cadamour emmena, je ne sais quel jour de fête, sa femme à la lumière, dans un affreux endroit qu'on appelle le bal d'Italie. C'était un souvenir de sa patrie. Il y dansa toute la nuit, et beaucoup s'étonnèrent de voir une vieille barbe grise se trémousser avec des jambes de quinze ans. C'était en souvenir de Dijon.
Le lendemain, il entra par protection dans une hospice de vieillards où il payait quelque petite somme, grâce aux artistes qui le faisaient demander, de temps à autre, pour figurer dans leurs œuvres.
Un matin, Charlet l'envoya demander. Cadamour était mort dans la nuit. Charlet s'affligea beaucoup, sans se douter que lui aussi ne tarderait pas à rejoindre celui qui lui avait tant servi pour ses grognards.
Ainsi se termina la vie d'un grand homme inconnu, qui a inspiré un demi-siècle de peintures, qui débuta chez David pour finir chez les romantiques. De toute cette gloire posthume, de cette royauté, il n'est resté qu'une bête chanson d'atelier. Encore ne la chante-t-on plus !
Il demanda à son lit de mort que son squelette fût conservé à l'école des Beaux-Arts.
L'ABBÉ CHATEL.(i)
La révolution de 1848 a été, pour quelques hommes, un curieux et comique spectacle; et combien nous pou-
(1) Quand parut en 1851 cette étude, elle fut précédée de quelques lignes d'avant-propos que je crois devoir reproduire, en ce sens qu'elles aideront à fixer la position des gens de lettres dans les temps de révolution.
« Cette monographie, qui se rattache de loin et de près aux grands mouvements politiques de ces temps-ci, a besoin d'être expliquée.
» L'auteur ne l'a pas écrite pour un journal, dans le but de flatter tel ois tel parti. L'abbé Châtel fait partie du groupe des Excentriques, galerie commencée depuis six ans dans différents journaux et revues ; il a sa place toute marquée entre les musiciens étranges, les inventeurs détraqués, les savants maniaques, les presque hallucinés, ceux enfin, qui tous cherchent et ne trouvent pas.
» Classé dans un livre, l'abbé Châtel n'eût pas demandé à l'auteur deux lignes de préface; publié isolément dans un journal, qui a sa couleur politique particulière, il était important d'expliquer les liens mystérieux qui rattachent cette élude à d'autres études.
» Le véritable homme de lettres aujourd'hui ne doit pas plus se connaître en politique que le charbonnier en dentelles de Malines. »
vions être heureux, sur notre simple banquette de parterre, de voir toutes ces entrées et sorties de grands et petits politiques, tous ces changements à vue! Mais il arrive que des voisins bavards, non contents de regarder, veulent se mêler à Faction, et bien mieux, veulent que les artistes s'y mêlent.
Ne me parlez pas des bavards au théâtre ; au lieu d'écouter tranquillement le prologue qui fait son exposition, ils le discutent dès son entrée ; à l'épilogue, mes bavards sont tout embarrassés de s'être trompés.
Le collectionneur d'histoire naturelle ne discute pas sur le papillon qui vole ; il l'attrape, le pique proprement dans sa boîte ; alors il lui est permis de disserter sur le papillon.
J'ai longtemps attendu avant de parler de l'abbé Châtel ; depuis une dizaine d'années, je le croyais mort. Il a reparu avec la République, il cherchait à s'accrocher à ses branches. Les pousses étaient trop jeunes, M. Châtel s'est noyé.
Je le collectionne!
Pauvre M. Châtel ! les révolutions ne l'ont pas servi; il avait compté sur le soleil de juillet pour éclairer son église; il avait compté sur le soleil de février pour réchauffer les ruines de son église : le soleil de juillet était trop chaud, le soleil de février trop froid.
Malheureux sous le gouvernement constitutionnel, il regrette aujourd'hui la monarchie. Louis-Philippe l'avait plus servi que le gouvernement provisoire.
Sa grande affiche jaune, à deux colonnes, placardée
l'abbé chatel.
sur tous les murs de Paris en 1848, personne ne la lisait, quelques-uns la déchiraient.
C'est que le peuple français comprend toujours l'ineptie de pareilles doctrines ; il est vrai qu'il comprend longuement. Il n'y a rien de plus méthodique, de plus didactique que le Français, accusé si follement de légèreté.
Il lui faut deux cents ans pour comprendre Shakspeare.
M. Châtel a vécu de 4830 à 484-9 de sa religion. Dix ans, quand il aurait dû suffire de dix minutes pour annihiler chez les esprits les plus bornés toute croyance à de telles mascarades.
Avant la révolution de Juillet, M. Châtel était desservant d'an petit village; je ne sais précisément quels griefs lui reprocha son évêque; toujours est-il que le curé de campagne jeta sa soutane par-dessus les moulins et s'en vint à Paris.
Il y a dans les cinq lettres qui forment Paris un mirage plein d'écus qui attire comme des alouettes tous les ruinés de la France.
L' ex-curé se logea rue des Sept- Voies ; ce fut pour lui les Sept-Voies douloureuses. Que faire? comment vivre ? M. Châtel, ne sachant où était le chemin épineux qui conduit aux sacs d'écus, annonça à la fruitière, à l'épiciète, à la bouchère, au cordonnier que, se trouvant sans place pour le moment, il serait heureux d'avoir quelques auditeurs le dimanche prochain pour une affaire importante.
Le dimanche suivant, rue des Sept-Voies, au sep-
MBS GRANDS HOMMES fttUSSEÀÏJ.
fcième, M, Châtel disait^ j-rmiçms k i$e^tàr$! fruitière, à bùu épicière> à *à bouchère et à son ooMunaioi-.
Un modeste tronc était placé sur une chaise, près de la porte, ainsi que la boîte en plaqué des garçons d'estaminet. Cette cérémonie était si navrante que les fournisseurs laissèrent tomber quelques sous dans la boîte.
Il n'était pas alors question de la fameuse Banque d'échange. Combien M. Châtel aurait saisi cette lumineuse idée de dire des messes en français pour des souliers, du pain, du vin, de la viande, même de la charcuterie !
Ce commerce modeste dura jusqu'à la révolution de juillet; la renommée de M. Châtel n'avait pas dépassé le marchand de vin qui fait le coin de la rue des Sept- Voies. Mais juillet arrive, tous les esprits sont à l'envers. Le catholicisme est détruit pierre à pierre et jeté dans la Seine avec l'archevêché; les prêtres sont des masques; on a vu Polichinelle avec une mitre sur la tête ; Basile n'a rien à faire pour changer de soutane ; la calotte coiffe Pierrot comme à l'ordinaire. Il n'y a plus de catholicisme? Le catholicisme a été retrouvé dans les filets de Saint-Cloud !
Ainsi raisonnaient quelques-uns qui avaient pris une griserie du peuple enivré de sa victoire, pour une action de sang-froid.
M. Châtel pensa que l'archevêché ayant été démoli, il n'y avait plus d'archevêque à Paris ; par conséquent plus d'églises. Il lui sembla que le moment était venu de se montrer.
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Et il Sauce des»; prospectus* des affiches sacts u^mbre, polit annoncer uiie nouvelle Église dite