‹ Les excentriquesChapitre 3 sur 18 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LES EXENTRJQUES

On ne lit pas assez les travaux de Charles Bonnet sur l'histoire naturelle, surtout son Traité d'insectologie qui renferme un chef-d'œuvre : Observations sur les Pucerons. Que de dévouement à la science ! quelle cruauté immense pour ces petits êtres qui manquaient de biographes ! Il faut voir le savant Suisse, armé de sa loupe, étudiant les sexes des pucerons, décrivant avec sa chaste plume les agaceries du puceron, les coquetteries de la puceronne. Un jour Bonnet s'aperçoit qu'une classe bi-

(1) Cette figure, qui a paru primitivement dans une Revue, ouvrait la galerie des Physionomies curieuses de V étranger ; l'intention de l'auteur était d'accuser quelques types étrangers ; mais différentes circonstances, la nécessité d'une classification ont fermé à jamais les portes de cette galerie qui n'aura été ouverte qu'à un battant. Da Gama Machado porte la peine du manque de persévérance de l'auteur qui espère se justifier ainsi d'à* voir fourré un savant parmi les Excentriques.

zarre de ces insectes accomplit tout à la fois les travaux de paternité et de maternité ; aussitôt il s'empare de ce puceron étrange et l'isole ; il le met pour ainsi dire dans une prison cellulaire de verre, afin de l'éloigner de ses frères et sœurs. Le savant inquiet ne bouge plus de sa chambre ; il ne quitte pas une minute sa loupe et la cloche de verre qui renferme le puceron hermaphrodite. La nuit Bonnet se lève d'heure en heure, craignant qu'un insecte de la même famille ne se soit introduit frauduleusement dans la prison de verre destinée à constater un enfantement important pour la science.

Enfin, la chose est certaine : le puceron engendre lui-même sans coopération étrangère. Bonnet désormais veut suivre la destinée de ce petit insecte nouveau-né. Il l'arrache des bras de son père-et-mère, et l'isole sous une nouvelle cloche. Il suit ainsi trente générations de pucerons; et, dressant minute par minute un journal détaillé de leurs actions, de leurs joies et de leurs peines, il tient un registre de la vie et de la mort des pucerons avec le soin qu'on exige d'un employé de la mairie aux états civils.

Et il ne faut pas croire que ces travaux, parce qu'ils traitent d'insectes minuscules, soient à l'histoire naturelle ce que la miniature est à la peinture à l'huile. Sans ces observations, peut-être Bonnet n'arrivait-il pas à sa palingénésie. L'historien des pucerons est aussi grand que le reconstructeur des animaux antédiluviens. Dans la science, Bonnet occupe sa place à côté de Olivier.

Da Gama Machado est un savant de l'école de Bonnet. Comme le Suisse, le Portugais vit entouré d'oiseaux et

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d'animaux qu'il observe perpétuellement ; on verra comment ont été couronnées ces contemplations.

Je donne d'abord ses titres qui sentent le Portugal d'une lieue : « Le commandeur Joseph- Joacliim Da Gama Machado, conseiller de légation à Paris, gentilhomme de la maison royale de S. M. Très-Fidèle, commandeur de l'ordre du Christ, membre de l'Académie des sciences de Lisbonne et d'un grand nombre de Sociétés savantes. » Son blason porte cinq haches d'argent sur fond d'azur.

M. deMachado appartient à une famille originaire du Portugal. A huit ans, il fut envoyé à Paris pour faire ses études au collège d'Harcourt, sous la direction de l'abbé Goesnon, à qui plus tard fut confiée l'éducation des enfants de Toussaint Louverture.

M. de Machado fit de longs voyages, et n'étudia l'histoire naturelle qu'à cinquante ans.

Et, ce qu'il y a de singulier, c'est de voir un Grand de Portugal, avec des lunettes d'or, fureter sur les quais, et ressemblant, à's'y méprendre, à un simple bourgeois curieux. Plus singulier encore est de trouver au milieu de Paris, en plein quai Voltaire, un homme entouré d'oiseaux et de curiosités de toutes les parties du monde.

Tous les jours, M. de Machado déjeune avec ses animaux. Chaque individu a son langage particulier pour demander le repas.

— Si je veux conserver l'amitié de chacun d'eux, me disait le savant, il ne faut jamais les tromper. Le travail du cabinet exige moins de fatigues que la surveillance que réclament mes petits compagnons ; il faut des soins

continuels pour éloigner d'eux les maladies et pour maintenir la paix dans la petite famille, où l'harmonie, de même que chez nous, ne règne pas toujours.

Ainsi, j'ai vu chez M. de Machado cinq roitelets isolés les uns des autres; ce qui est nécessaire, car il n'existe même pas d'harmonie entre le mâle et la femelle. Un jour, ces roitelets n'ayant pas été séparés, le savant entendit un cri de douleur, suivi d'un chant de joie. Le mâle venait de tuer sa compagne ; il ne manquait pas d'annoncer par une chanson bruyante la victoire cruelle qu'il venait de remporter.

Ceci vient, explique M. de Machado, de ce que les ressorts du cerveau des troglodytes sont montés pour les batailles.

Depuis six ans un rossignol demande à sortir de la volière, le soir, par un petit cri mêlé d'anxiété. «Il exprime ensuite son contentement par ses manières et par un chant gracieux, où l'on reconnaît les accents de sa gratitude. » Quand M. Gama Machado voyageait, il emmenait avec lui sa perruche favorite ; en diligence, en chemin de fer, en bateau à vapeur, en chaise de poste, la perruche ne manqua jamais de demander son déjeuner, par un cri, toujours à la même heure, avec une précision d'horloge de Genève.

Cette perruche est une espèce de veilleur, de gardemalade intelligent. Si un oiseau s'évanouit subitement, la perruche jette un cri d'alarme pour réclamer du secours.

Un petit sénégali rouge pousse encore plus loin h dévouement : quand un de ses compagnons est malade, il

le couvre de foin ; il se tient à la porte, et en défend à coups de bec l'accès aux étrangers. Il a pour ami un bengali mâle. Jamais ils ne se quittent ; quoique ayant chacun leur femelle, ils dorment toujours ensemble.

Ces amitiés se voient fréquemment chez les oiseaux. Tout le monde Ta observé chez les hirondelles. Les deux maïas de M. de Machado sont constamment en guerre avec les autres pour leur nid. Ils ont le visage si noir, qu'ils ressemblent à des négrillons. Il est important de constater les soins hygiéniques dont les a entourés le savant.

Chaque oiseau a sa baignoire,

Il y a un endroit disposé en salle de bains. A voir toutes les petites ba ignoires alignées, on se croirait aux bains Vigier. Le matin, les oiseaux arrivent l'un après Fautre, et se plongent, sans se tromper, chacun dans sa baignoire. Ils sont pleins de complaisance l'un pour l'autre, s'épluchant, se becquetant comme fait une mère chatte pour son chat . Ils prennent encore un bain le soir, avant de se coucher.

On pense bien que M. de Machado, qui s'occupe ainsi du corps de ses oiseaux, n'a rien négligé pour leur nourriture. C'est là, au contraire, qu'il a porté tousses soins. J'ai voulu copier la formule savante de cette nourriture :

« La pâtée se compose de bœuf bouilli, haché très-fin, d'un demi-j aune d' œuf Irais, d'un quart de millet mondé et crevé, d'un huitième de chènevis, le tout broyé dans un mortier, sans être mouillé autrement que par l'eau du millet, qui est suffisante pour humecter la totalité de la pâtée. Les vers à farine sont également très-propres

à la nourriture des roitelets et des rossignols : il en faut au moins un dans la journée ; il convient peut-être mieux que ce soit le matin. Quand, mes oiseaux sont malades , j'ai aussi l'habitude d'introduire un ou deux vers dans la pâtée; e'ie en devient plus agréable, et ils s'en trouvent mieux. Mais jamais de persil, ainsi qu'on a coutume de le faire; car je regarde cette plante comme malfaisante, à cause de sa ressemblance avec la ciguë , et Rousseau confesse qu'il n'a jamais mangé d'omelette qu'avec crainte, tant l'appréhension que le cuisinier avait pu se méprendre était grande chez lui. Cette pâtée est plus saine et agréable à l'œil que le cœur du bœuf haché, que l'on donne ordinairement aux becs-fins. »

Feu le marquis de Gussy aurait compris, par l'artistique combinaison des différentes matières qui entrent dans cette pâtée , quel intérêt M. de Machado portait à ses animaux.

Et il ne faut pas s'imaginer que le savant negarde ses animaux et ne les élève qu'en vue d'en tirer des observations. Il les aime et les respecte en bonne santé autant qu'en maladie. Ainsi, il était un sansonnet hardi, plein de familiarité, qui, sans se gêner, prenait un ton fort haut avec son maître. M. de Machado était forcé en rentrant de causer avec lui, autrement le sansonnet n'aurait pas laissé le savant tranquille. Il parlait aussi clairement que le perroquet, chantait et sifflait quasi comme un rossignol. A toute heure de la nui t, quand son maître l'appelait, il répondait par un air de vaudeville. C'était l'oiseau le plus guilleret qui pût se voir: grand causeur et grand chanteur. Il vécut plusieurs années sans man-

ger de viande; il était seulement friand des mouches et des insectes. Mais quand l'âge vint l'affaiblir, le sansonnet fut mis à la pâtée ci-dessus.

Je vais laisser expliquer à M. de Machado comment il adoucit les derniers moments de son sansonnet goutteux, âgé de 15 ans, qui ne pouvait plus percher.

Les animaux sont sujets aux mêmes maladies que nous. Les rhumes, les affections de la peau, les maux de tête, les obstructions, la phthisie, la délivrance avec ses douleurs déchirantes, l'enfance avec ses maladies, la première mue, correspondant à notre première dentition et dangereuse comme elle, un dépérissement graduel, les convulsions qui accompagnent nos derniers moments, une lente agonie, enfin, ce retour trompeur et fugitif à la santé qui précède souvent la mort, tout ce cortège de maux s'observe chez les petits oiseaux, avec les mêmes circonstances que chez nous. Les remèdes qu'emploie le savant pour les soulager sont aussi les mêmes que les nôtres.

— « Les moyens par lesquels je prolonge depuis deux ans, l'existence de mon vieux sansonnet , m'expliquait Da Gama Machado, sont simples, et les personnes affligées de la goutte pourraient peut-être en tirer quelques soulagements. L'hiver de 1829 à 1830 ayant été extrêmement rigoureux, je lui faisais prendre chaque soir un bain de jambes, préparé avec des fleurs de guimauve, de sureau et de romarin , bouillies pendant quelques minutes, et on l'endormait dans le bain en le magnétisant; car, sans cela , il eût été impossible de le tenir en repos. »

M. de Macliado employa tous les moyens médicaux connus pour guérir ceux qu'il appelle ses petits amis. Quelquefois il s'est servi avec succès de Fhomœopathie. Il recommande comme moyen certain la belladone dans Fépilepsie (quelques oiseaux ont des attaques) ; et les globules de safran ont souvent soulagé les oiseaux, à l'époque fatale de la mue. Un sénégali à front fleur-scabieuse ne conserva sa santé qu'à l'aide de nombreux bains de lait; de plus, on lui faisait prendre quelques gouttes d'éther. Cependant, quelques oiseaux ont une médecine et une chirurgie naturelles p qui peuvent lutter avec celles de l'Académie de médecine. Peu de temps après l'arrivée du sénégali dans la maison Machado, il lui survint au bec une excroissance qui le gênait et le faisait souffrir pendant ses repas. Le sénégali s'était pris d'une belle amitié pour un petit moineau friquet qui allait lui rendre souvent visite. Ils finirent par ne plus se quitter. M. de Machado, qui était toujours aux aguets, fut on ne peut plus surpris de voir le petit friquet qui limait avec son bec l'excroissance du sénégali : celui-ci se prêtait deux fois par jour à cette opération avec une entière confiance, Le friquet chirurgien continua pendant une huitaine, et le sénégali fut guéri.

C'est après avoir vécu longtemps en famille avec ses animaux, c'est après les avoir observés nuit et jour que Da Gama Machado arriva à formuler son système de la Théorie des Ressemblances, basée sur les moyens de déterminer les dispositions physiques et morales des animaux, d'après les analogies déformes, de robes et de couleurs,

Contrairement aux idées des zoologistes qui regardent les couleurs des êtres comme des nuances fugitives, peu propres à fournir des caractères précis , M. de Macliado marchait avec les minéralogistes et les botanistes qui ne dédaignent point de mentionner les couleurs dans leur signalement.

Ainsi est expliquée l'absence du persil dans la fameuse pâtée décrite plus haut : « Le persil doit être malfaisant, pense le savant, il ressemble à la ciguë. »

— J'avais souvent admiré les petits sauts légers et obliques' de mes perruches, me disait M. de Machado, sans pouvoir m'en rendre compte. D'où venait donc qu'en opposition avec les habitudes des perroquets^ celles de grimper et de voler, mes perruches, lorsque je les fais sortir de leur cage pour monter sur les bâlons de leur petite échelle , ne grimpent pas toujours et emploient souvent un saut latéral et oblique? L'exemple du friquet me mit bientôt sur la voie, et je vis très-clairement des habitudes communes entre deux animaux iûs-diffërents, mais semblables par la couleur.

M. de Machado soutient que la pie-grièche n'est grièche qu'à cause de la ressemblance d'une partie de sa robe avec la petite mésange-charbonnière.

— La couleur, dit-il , est le vrai pilote de la nature > pour donner la connaissance de la valeur de ses productions, dans les trois règnes, animal, végétal et minéral. 11 est vrai que Bernardin de Saint-Pierre n'était pas éloigné de ces idées. Dans les Études de la Nature, il dit que les couleurs des animaux indiquent, peut-être plus qu'on ne pense, leurs caractères, et que

la couleur deviendra peut-être le germe de toute une science. Les fameuses analogies de Fourier partent du même principe.

Mais il vaut mieux citer des faits curieux observés par M. de Machado : — J'ai élevé des torcols, dit l'auteur de la Théorie des Ressemblances. Ils sont très-familiers, comme les troglodytes; ils dorment souvent accrochés, comme les colimaçons, et grimpent continuellement, bien que Buffon dise qu'ils ne sont pas grimpeurs. Je n'ai pas réussi à les conserver vivants au delà de quelques mois. Le bec se couvre d'une matière visqueuse qui les empêche d'avaler, et ils meurent. J'en possède un dans ce moment que je nourris principalement de soupe au lait. Je l'avais mis dehors dans une de mes volières, mais les nuits froides du mois d'octobre l'incommodaient. Je l'ai repris dans l'intérieur, et il est actuellement bien portant. Le toreol, dont la robe ressemble par sa couleur à celle des petits serpents, en a le sifflement ; il tord son cou dans tous les sens, et se cache dans les trous comme les reptiles; habillé avec les couleurs du roitelet, de la bécasse et de la phalène-agriphine, il en a aussi les mœurs.

M. de Machado a chez lui un caïmiri très-doux qui prend du lait sucré tous les matins : il dédaigne la viande. Ce caïmiri est inconstant; il ne souffre pas qu'on le -tienne trop longtemps dans les mains. Contrairement aux habitudes des singes à queue à demi prenante, il préfère dormir perché , comme les oiseaux. Il s'endort difficilement de même que les ducs et autres oiseaux de proie nocturnes; et il a le goût le plus vif pour les in-

sectes, ainsi que les reptiles. On remarque les mêmes habitudes chez la chouette et la raine , espèces qui se tiennent sur les arbres. Par là, M. de Machado explique l'analogie de la forme des yeux de son singe avec la chouette. Et ce qu'il y a de plus extraordinaire , le caïmiri a sous les doigts une viscosité comme la raine. D'où l'axiome : « Quelque sorte d'animal que ce soit , qui porte la ressemblance d'un autre animal, il lui est aussi semblable ou en approche en mœurs et naturel. »

Le savant portugais avait un petit-duc qui mourut d'une maladie de cœur, mal très-commun parmi les oiseaux. Le petit-duc , qui ressemble à un chat, en avait les mœurs et les goûts. Il faisait entendre un ron ron; il mangeait des souris. Ses yeux avaient quelques rapports avec ceux de la grenouille ; de temps en temps on pouvait entendre un véritable coassement. M. de Machado trouvait à son petit-duc « un avantage sur l'homme, en ce qu'il tourne sa tête tout autour de la colonne vertébrale, tandis que nous ne tournons la tête que d'un tiers. »

M. de Machado a horreur du scalpel ; jamais il ne s'en est servi pour ses observations. Il laisse aux zoologistes de l'Académie la connaissance de la structure intérieure des oiseaux, persuadé que plus importante est la structure extérieure.

M. de Machado s'écrie : « J'ai une passion déterminée pour les animaux; la tête dégagée de préjugés, je ne me crois supérieur ni à l'homme ni à la plante; j'ai la connaissance des doctrines de Porta et de Gall; je m'abstiens des classifications ; pour moi tout a une valeur

quelconque dans la nature, et je sais que les différents dessins colorés sur la robe des animaux n'y ont pas été placés pour satisfaire la curiosité et la vanité de l'homme. »

Et il observe non-seulement la couleur, mais la forme. Personne avant lui n'avait traité des différentes textures des plumes, de leurs teintes mates, brillantes, changeantes, soyeuses et métalliques. 11 va traiter de la couleur des becs.

La loxie-faciée est un oiseau paresseux et voluptueux. Elle a le caractère querelleur. « Il fallait constamment veiller à la femelle pour la soustraire à la brutalité du mâle, qui la maltraitait parce qu'elle ne voulait pas céder à son amour effréné. » La loxie-faciée a le bec du moineau : elle ne pouvait être que très-méchante.

Cependant quelquefois la couleur l'emporte sur la forme. Le pinson-royal a la même taille et le même bec que le cardinal de Virginie. Le cardinal a un chant trèsbeau : le pinson-royal ne chante pas. Un autre que M. de Machado serait embarrassé ; mais il s'en tire par l'observation suivante : « Les robes des deux oiseaux sont différentes. Le cardinal a une robe rouge; sans la couleur rouge le cardinal ne chanterait pas. »

J'avoue que je m'égare dans ce raisonnement : je comprends que la forme soit inférieure à la couleur et qu'an bec d'oiseau soit moins important que le plumage coloré; mais M. de Machado, qui affirme que c'est la couleur rouge qui fait chanter le cardinal , aurait dû expliquer l'influence du rouge, qui sans doute à ses yeux représente la joie.

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Je préfère et j'ai plus de confiance dans l'histoire du ouistiti qui s'élança la tête la première dans un grand bocal de poissons rouges. Ce malheureux singe allait être noyé, victime de sa ressemblance avec les chats, si M. de Machado ne l'eût repêché à temps.

L'illustre Portugais rapporte qu'en 1830 il faisait apporter à son réveil six roitelets qui voltigeaient autour du lit ; ils prenaient grand plaisir à grimper le long des rideaux, à se cacher dans les plis; quelquefois ils cherchaient tous les trous de la chambre comme une souris. Après examen, M. de Machado reconnut dans leurs yeux le regard perçant de la souris. Leur robe était de la même couleur que celle de ces rongeurs. Leurs ailes étaient placées comme les ailes du papillon ; en voltigeant, les roitelets produisaient un susurrus très-faible, de même que le bruit des ailes du papillon. Enfin une ressemblance frappante fut démontrée entre les roitelets et le papillon erycina thenander, dont la robe offrait également les mêmes couleurs.

Le lièvre a la tète de la même forme que celle de l'écureuil et le même grognement; ses pattes ressemblent à celles du renard par la couleur ; il grimpe comme celui-ci à une assez grande hauteur. Le lièvre est extrêmement propre ; il a un coin d'habitude. Cette propreté tient à son poil soyeux comme celui du chat, qu'on ne garde dans les petits appartements qu'à cause de sa propreté*

« Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, » dit Da Gama Machado. Ainsi il a deviné les rapports du tabac et du laurier-rose. Ces deux plantes

présentent la même couleur rose, le même calice à cinq divisions, la même corolle en entonnoir; les feuilles ont la même forme. Toutes les deux sont lancéolées. Aussi M. de Machado entend-il ces confidences qui sortent du calice des deux plantes. La nicotiane (tabac) dit : « Une prise de tabac produit quelquefois une heureuse pensée, mais redoutez l'abus. Une goutte d'huile, distillée de ma fleur, donne la mort. » Voici ce que fait entendre le nerium (laurier-rose) : « Ma fleur fait l'ornement des jardins, mais vous ignorez mes qualités pernicieuses; les animaux périssent sous mon influence délétère , et la poudre sternutatoire, préparée avec ma feuille, cause de graves accidents. »

C'est d'après les mêmes principes que M. de Machado a compris les propriétés d'une fleur de nos jardins, la fritillaire, d'après un damier qui a de l'analogie avec la robe des reptiles. La fritillaire, plante bulbeuse , renferme des principes âcres. Son poison agit avec plus d'activité au printemps qu'en automne. Elle semble dire : « Évitez mon odeur. »

Le serpent angaha de Madagascar a juste la même robe : « Redoutez mon venin. »

M. de Machado , l'un des fervents disciples de Gall , nie le libre arbitre chez l'homme et chez l'animal. Il a trouvé des exemples assez curieux pour être cités.

Le dioch du Sénégal est occupé toute la journée à travailler et fait des ouvrages d'un tissu remarquable. Il est né architecte. M. de Machado prétend qu'il faut qu'il obéisse à l'impulsion irrésistible de l'organe où siège la

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mécanique, d'après Gall. Deux de ces animaux construisent d'une manière différente; l'un bâtit en labyrinthe, l'autre a un penchant pour la forme sphérique, Il arrive souvent que la bâtisse ne paraît pas satisfaisante au dioch; aussitôt il démolit ce qu'il a commencé, abat ses fondations et recommence pour arriver à une précision mathématique qui ferait l'admiration d'un maître maçon. M. de Machado a fait sur la doctrine de Gall une expérience curieuse. Ses deux diochs,qui habitaient ensemble, avaient construit un immense labyrinthe. L'homme détruisit l'édifice de l'animal, se disant que, si l'animal avait réellement l'instinct de la mécanique, il reprendrait bientôt ses travaux. Les diochs parurent affligés un jour ou deux, mais le troisième ils se remettaient à la construction d'un nouveau labyrinthe.

La seconde observation est encore plus concluante et facile à vérifier. 11 s'agit de la tortue, qui cherche toujours à grimper aux murs, quoiqu'elle retombe perpétuellement, avec l'obstination insensée que mettaient les Danaïdes à remplir le tonneau vide.

« La tortue a la tête du lézard, et, comme lui, cherche toujours à grimper; cependant la forme massive de cet animal n'est point celle d'un grimpeur, mais sa ressemblance avec un autre individu lui ôte son libre arbitre ; il faut donc quil monte malgré lui, et qu'il tombe à chaque instant; la tortue s'apprivoise facilement comme le lézard; la mienne cherche toujours la société. Les pattes ayant de l'analogie avec celles de l'éléphant, et étant ridées comme elles, ii en résulte une marche semblable. Cet animal, quoique classé parmi les chéloniens,

n'est dans le fait qu'un lézard portant sur son dos son habitation. »

Il ne nous reste plus qu'à citer quelques maximes de M. de Machado, qui avoue hautement son fatalisme :

« Les guerres de religion vengent bien les animaux du mépris que nous leur témoignons.

» Les animaux naissent savants sans passer par l'éducation , tandis que les hommes n'acquièrent leurs connaissances qu'au moyen de mauvais traitements.

» Les protubérances représentent les fruits de l'arbre humain, de même que les oranges représentent les fruits de l'oranger.

» Il y a contradiction à donner la pensée exclusivement à l'homme, en la refusant à l'animal, qui présente la même conformation que lui.

» L'homme est-il véritablement un être intelligent ? S'il faut en croire M. de Paw, le doute sur l'intelligence humaine est bien permis.

» La parole manque au singe, cet animal a conservé sa pleine liberté.

» Bien loin de s'enorgueillir de sa station verticale, l'homme devrait peut-être la maudire.

» Les oiseaux chantent rarement faux; chez l'homme le chant n'est pas naturel.

» La couleur est le mobile des mœurs chez les animaux.

» Le corps humain est une machine composée de mauvais ressorts en partie rouillés.

» La nature semble avoir privé l'homme du sens commun et l'avoir donné aux animaux. »

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On voit que l'homme est assez maltraité par Da Gama Machado ; cependant ses opinions, qui sont bizarres dès l'abord.* ont été soutenues plus d'une fois par de grands savants. C'est Linnée qui a dit :

« En conséquence de mes principes d'histoire naturelle, je n'ai jamais pu distinguer l'homme du singe ; la parole n'est pas pour moi un signe distinctif. »

Seulement les plus audacieux s'arrêtaient au singe. M. de Machado a été plus loin.

« Tout ce qui vit sort d'un œuf, dit-il; et, s'appuyant sur ces similitudes d'origine, il a fait peindre un tableau qui est une sorte d'échelle des êtres naturels. Dans ce tableau ., Y homme ouvre la marche, suivi du sansonnet; vient la raie torpille, après elle la vipère, ensuite la fourmi, puis la, jonquille.

Les premiers seront les derniers.

L'homme est tour à tour kisulté , méprisé, vilipendé par les oiseaux , les insectes et les fleurs , qui lui montrent clairement son infériorité.

C'est un morceau d'une haute fantaisie , telle qu'on en rencontre peu dans les livres de science habituels. Je le cite dans toute son exactitude :

Je viens au monde nu ; je conserve, pendant mon existence, ma nudité; j'emprunte aux animaux et aux végétaux mes vêtements; je débute par des larmes, je termine par des larmes. L'anatomie comparée me classe le premier parmi les mammifères : mon imagination détruit le travail du scalpel ; je me suis créé être raisonnable. Suis-je bien raisonnable dans l'ivresse de l'amour? suis-je bien raisonnable quand je détruis mon semblable?

Sansonnet.

Mon cerveau et mon cervelet, partagés en deux hémisphères, sont semblables aux vôtres. Par le sens de la vue, le sens de l'ouïe,, le sens du goût, le sens de l'odorat, je l'em* porte sur vous. Le sens du toucher, je vous l'abandonne. Mon estomac, muni de muscles vigoureux, est plus parfait que le vôtre. Je n'envie point votre vessie qui fait le tourment de votre vieillesse. Vantez la perfection de vos nombreux organes; travaillez jour et nuit pour gagner votre nourriture; terminez votre existence dans les angoisses; pour la prolonger de quelques heures , recourez à vos ventouses, vos vésicatoires, vos cautères, vos sinapismes, vos sangsues, votre saignée, votre moxa, votre calomel, votre ipécacuanha : mes ailes valent bien vos ballons et vos machines à vapeur.

Haie Torpille.

Vénus est sortie du sein des eaux, Neptune est le dieu de la mer. Le continent que l'homme habite est sorti du fond des eaux; d'un habitant des eaux, la grenouille, Lavater s'élève jusqu'à l'Apollon. L'argonaute papyracé servit à l'homme de modèle pour construire sa barque. Avec nos batteries électriques nous lançons la foudre, et la mort à nos ennemis. Fécondité, beauté, existence très-prolongée, tels sont nos trois remarquables attributs ; cependant nous sommes classés au troisième rang dans l'échelle des êtres ! î !

Vipère.

Destinée à ramper sur la terre, je suis armé par la nature de deux vésicules remplies d'un { oison funeste qui me rend redoutable à mes ennemis, jamais à mes semblables. La nature vous a privés de mâchoires avancées, de canines saillantes et d'ongles crochus; mais un moine, doué d'une intelligence supérieure, a inventé la poudre à canon; ainsi vous exécutez avec plus de rapidité les lois de la nature ba~

sées sur la destruction réciproque des êtres. Si ma morsure est souvent mortelle, par compensation ma chair guérit bien des maladies.

Fourmi.

Vous m'avez classée bien bas dans votre échelle, cependant je vis en société comme vous ; mon cerveau est bien petit, il est vrai, mais la qualité en est bonne» Craniologistes, peut-être un jour découvrirez-vous quelques protubérances sur mon front, je ne suis ni la machine de Descartes, ni la bête des théologiens. Si, dans notre république bien ordonnée, nos travaux sont constamment les mêmes, c'est à cause de nos ressemblances individuelles. La même cause produit les mêmes effets chez les castors, les hirondelles, etc., etc. Le docteur Gall a pareillement classé vos penchants par ses identités de protubérances. Peut-être un jour ferez-vous des lois pour protéger les animaux, unique moyen de rendre notre espèce plus humaine : votre inquisition avec ses bûchers ne souillera plus l'histoire des nations civilisées.

Jonquille.

Nos germes sont pareils. Linnée a dévoilé nos amours, Ovide a célébré les vôtres. Éclairées sur les propriétés spécifiques de notre semence, nous n'établissons aucun libre arbitre; ainsi je ne fais nul reproche à la rose de ce que sa graine produit une rose; à son tour elle ne me reproche point d'être jonquille : moins instruits sur l'origine de voîre organisation, vous avez créé un libre arbitre, et par cette erreur, la paix a disparu pour toujours de votre intérieur! ! î Par une culture physique nous obtenons la santé et la beauté : votre culture morale vous offre-t-elle les mêmes avantages? notre matière et la vôtre sont semblables, cris* tallisées. Prenez votre microscope, examinez,

12 janvier 4850.

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