AUTEUR DRAMATIQUE ET SONNEUR DE CLOCHES
Celui-là est le véritable excentrique, et je l'aime parce qu'il n'est pas Français. Il a toutes les qualités anglaises ; il est célèbre au boulevard du Temple, mais il mériterait de demeurer à Londres, proche du pont de Waterloo.
Les Français n'ont guère le droit d'être appelés excentric's. Quand leur vie se dérange un peu , ils tombent dans Fhallucination. On en fait des fous et on les enferme.
Lamiral, en 1820, trouva une veine glorieuse ; il était Fauteur ordinaire du théâtre Séraphin. Cet homme illustre fit jouer par les acteurs ordinaires des Ombres Chinoises, galerie du Palais-Royal : 1° la Boule d'Or; 2° le Lion de Salerne; 3° les Petits Maraudeurs ; &° les Écoliers en Vacances; 5° la Petite Glaneuse; 6° Y Ane au Salon; 7° les Petites Pensionnaires, etc.
Il obtint d'honorables succès; savez-vous où les Ombres Chinoises le menèrent? — A écrire plus tard r Auberge du Grand-Croissant, drame en deux parties. Ah! que l'homme est faible !
Il arrive à Lamiral une de ces bonnes fortunes si rares dans la vie; il a à sa disposition un joli théâtre, des spectateurs de sept ans pleins d'enthousiasme et d'énivrement ; il a sous la main, dans une boîte, des acteurs remplis de bonne volonté, qui ne sont jamais malades, qui ne sont jamais enrhumés, d'honnêtes gens des deux sexes qui ne se plaignent jamais du costumier, qui jouent consciencieusement sans faire Vœil aux avantscènes. Des acteurs en papier !
Et il s'en va trouver des hommes, de vrais hommes, en chair et en os, mal bâtis, qui se mouchent en scène, qui crachent devant le public, qui disent faux, qui jouent au cachet et qui tremblent d'avance de ne pas voir leur cachet payé. Et les actrices : ça consiste dans une jambe, dans un nez relevé ou droit, dans des sourires à l'orchestre ; chaque mot de Fauteur se traduit de leur part en : psttt ! psttt ! aux avant-scènes.
Voilà où tomba ce malheureux Lamiral pour avoir eu la faiblesse d'écrire Y Auberge du Grand- Croissant , drame joué dans une salle non autorisée du faubourg Saint-Antoine.
Mais je m'arrête dans toutes ses diatribes contre les comédiens, ayant à prendre la vie de Lamiral à son commencement ; dans ce temps-ci de pruderie et de tartuferie, il a eu le courage d'écrire sa monographie : « MÉ^ moires, Voyages, Aventures et scènes, proverbes tragi-
comiques de J.-P. LAMIRAL, écrits par lui-même. Paris, Marchand, boulevard Saint-Martin, 1845. »
La monographie est chose si rare que MM. Sainte- Beuve, Théophile Gautier et Alfred de Musset ne Font pas osée et se sont cachés derrière Volupté, Fortunio et les Confessions d'un enfant du siècle. Aussi, se perd on dans ces hybrides moitié romans, moitié confessions où les auteurs ont accusé autant de désirs que de réalités.
Un peu tracassé par l'exemple de ces romanciers, Lamiral n'a pas osé le Je. Il imprime sur sa couverture que les mémoires sont écrits par lui-même et il se sert de la troisième personne, ce qui est la preuve d'une timidité et d'un trouble dans les idées que rien n'excuse.
a Jean- Pierre Lamiral naquit à Paris, le 21 novembre 1799, à une heure du matin environ, dans une maison appelée Maison Brûlée, grande rue du faubourg Saint-Antoine, en face de celle de Saint-Nicolas. Il est fils de Dominique Lamiral, ouvrier boulanger, et plus tard militaire, tué sur le champ de bataille. Sa mère se nommait Thérèse Dufour, ouvrière en robes. »
Voilà un début plein d'assurance et bien écrit : à quatorze ans, Lamiral avait du goût pour le dessin, la musique et la poésie, et il dessinait des monuments d'après nature; mais «il les retraçait imparfaitement.» En 1815, il fit représenter au théâtre de la Victoire, aujourd'hui Petit-Lazary, Aramire, drame en trois actes. Le monographe est très-chagin d'avoir perdu le manuscrit dans un voyage.
En 1820, il était directeur du théâtre de la Cité (aujourd'hui bal du Prado) que l'autorité fit fermer quel-
ques mois après ; c'est dans cette même année que Lamiral, dégoûté des pompes du théâtre se jeta dans les bras de l'Église.
Avec la protection de M. Robinot, maître de cérémonies de la paroisse Sainte-Étienne-du-Mont, il devint maître sonneur. Je laisse ici parler Fauteur lui-même :
« Lamiral, dans sa jeunesse, avait montré beaucoup de goût pour la sonnerie des églises. C'était un divertissement pour lui ; il préférait ce délassement à tout autre genre d'amusement.
» Il fit des études sur cette partie, qui jusqu'alors est restée ignorée chez les peuples. Les prêtres eux-mêmes, qui devraient y apporter le plus grand intérêt, ne s'en occupent aucunement. Les règlements ny sont point observés. »
Ces quelques lignes m'ont donné une grande amitié pour Lamiral; il est sérieux et convaincu; artiste en cloches, il rappelle avec une différence de style les aspirations de Quasimodo. Les grandes voix d'airain le remplissent d'émotion; cette faculté n'a été donnée qu'à de rares hommes.
Après des études, des méditations et des nuits sans sommeil, Lamiral publia Y Art de la sonnerie, dont je parlerai plus tard.
Mais une chose m'étonne, c'est qu'en même temps Lamiral revient aux choses badines ; il passe sans peine du clocher à la goguette. Le chant du bourdon et la chanson de Désaugiers se mêlent également dans son âme.
Lamiral, par son caractère léger, donne raison aux chansonniers qui traitent les sonneurs de sac-à-vin; îa
poésie Fentraînait souvent à la société épicurienne française, dont il était d'ailleurs le président. Un jour, glorieuse soirée! Désaugiers, Brazier, Radet, de Piis, Gentil vinrent en visiteurs à cette société. C'étaient de charmants personnages que tous ces vaudevillistes illustres. Lamiral chanta aussitôt :
On peut ben m* croire, Je suis cf bonne foi; Je suis content, moi, Lorsque j' peux boire Quand tout le monde est là, Ah ! c'est ben ça,
Qu'on ne se fâche pas trop de cette improvisation en collaboration avec Neveux, le secrétaire de la goguette. M. de Piis , qui faisait les petits vers badins avec un charme qu'on ne retrouve plus, M. de Piis sourit; Désaugiers applaudit. Il n'a manqué à cette solennité que le célèbre Pain et le vertueux Bouilly.
Puisque j'ai parlé de Neveux, qui improvisait des chansons en collaboration avec Lamiral, il faut en dire deux mots : il appartenait à cette classe de goguettiers, dont la race est perdue aujourd'hui; c'était un perruquier du faubourg Saint-Antoine et de plus membre actif de plusieurs sociétés chantantes, les Enfants de Momus , les CarlovingienSy les Petits Soupers lyriques, etc.
De nos jours, M. Orfîla seul est resté un type de ces * Français malins de la Restauration ; le doyen de la faculté de médecine appartient à la société lyrique des Enfants d'Apollon.
Neveux, qui buvait comme un trou, finit par être dé-
voré par le vin, suivant un mot populaire. Il mourut en chantant; le jour de son enterrement, Lamiral sonna lui-même les cloches. Ce fut une belle sonnerie : il sonna comme pour lui. Et non content d'avoir fatigué ses bras en l'honneur du défunt, il prononça sur sa tombe un discours si remarquable qu'on peut l'appeler un discours de première classe :
« L'humanité, la reconnaissance, tout nous crie que le cercueil de Neveux doit être arrosé de nos larmes. Oui, brave ami, à te pleurer ici-bas chacun soulage son cœur. » (Remarquez l'inversion toute racinienne !)
« L'éternité s'avance et déjà le ciel entr'ouvert, d'un œil propice, s'apprête à te fêter et à t'admettre auprès de Dieu si puissant ! Oui, frère, ton souvenir est tracé par nos immortels crayons. »
Nos immortels crayons révèle un certain orgueil chez Lamiral.
« Tu marches à grands pas vers le temple du Très- Haut ; et pour en fixer la splendeur, il ornera ton tombeau de palmes et d'olives. »
Si Lamiral n'était pas poëte, je lui contesterais Volivier dans les cimetières parisiens ; mais il faut savoir pardonner au dithyrambe douloureux.
Voici quelques-uns des titres de sa monographie : le deuil et la galanterie ; le convoi et V amour ; un goguettier mangé aux vers et une jolie vicomtesse ; tout cela est du domaine des romanciers qui se livraient jadis aux titres bizarres : la Prima Donna et le Garçon Boucher. Après la mort de son ami Neveux, Lamiral fit la conquête de la vicomtesse de G..., épisode de sa vie sans
importance, à côté du suivant. Lamiral se marie; il épouse le 29 juin 1824, « jour de Saint-Pierre et Saint- Paul, après trois semaines de fréquentations, » madame Dubreuil, jeune veuve et marchande lingère de la place Saint-Étienne-du-Mont.
A tout sonneur, tout honneur. Ils furent mariés par monseigneur Févêque de Grenoble, ancien curé de Saint- Étienne-du-Mont, et par M. Robinot, maître de cérémonies. « Ce mariage fut célébré avec pompe, dit Lamiral; les cloches sonnèrent ; la musique fit entendre ses sons doux et harmonieux. »
J'ai d'abord cru que la veuve avait été séduite par Fart avec lequel Lamiral mettait ses cloches en branle ; mais la marchande lingère n'eut jamais l'oreille ouverte aux carillons, puisque après le mariage elle fit quitter cet art à son mari. Le monographe me plaît surtout par sa franchise ; il me rappelle quelquefois Restifde-la-Bretonne dévoilant les mauvaises actions de ses filles, de sa femme, de son gendre, en même temps qu'il disait les vertus de ses ancêtres. Et je n'imiterai pas la faiblesse de Grimod de la Reynière qui s'indigne de trouver en romans les moindres faits de la famille Restif. Quand on entreprend de raconter sa vie, il la faut nette et crue. Que l'écrivain ne craigne pas plus de montrer ses vices que ses vertus ! La sincérité fera toujours un bon livre et sauve de l'immoralité.
Pour tout dire, Lamiral avoue son cocuage ; un ancien amant italien reparaît ; le ménage va à la diable et notre héros « subit de mauvais traitements de sa femme, » c'est-à-dire qu'il est battu en même temps. Plus tard
Lamiral aurait pu se venger d'une manière éclatante ; il tient en main le burin de l'historien, il est à la fois juge et partie; mais c'est un homme calme, sage autant que Socrate, et il écrit sans trouble comme sans colère les lignes suivantes :
« Lamiral apprit en 1832 la mort de son épouse, décédée dans les bras de son amant. »
Ces simples mots devraient être donnés en exemple à tous les maris qui ont la faiblesse d'exposer leurs tribulations de ménage dans la Gazette des Tribunaux et qui livrent leurs lettres, leurs anciennes amours, leurs confidences aux habitués de cafés.
En 1830 Lamiral se bat en lion; les certificats sont imprimés, Lamiral le sonneur, Lamiral l'auteur dramatique, Lamiral le chansonnier est un brave ; il est nommé sous-officier des volontaires nationaux, corps dont il ne reste plus mémoire; et comme il était blessé, on l'envoie à Bayonne pour se guérir; mais les héros révolutionnaires sont bien vite oubliés. Il revient à Paris sans un sou vaillant, et la rage des spectacles le reprend à tel point qu'il se fait condamner à 25 francs d'amende pour avoir ouvert un théâtre sans autorisation.
On le poursuivait ; il errait de théâtre de société en théâtre de banlieue, et ses affaires ne s'arrangeaient pas. Voyant cela, il se dit : je serai auteur et acteur, je ferai des pièces et je les jouerai. C'est dans ces bonnes intentions qu'il aborda le théâtre Dorsay autrement dit théâtre de madame Saqui.
On connait ces tristes inventions dites chansonnettes comiques qui sont aux vaudevilles ce que M. Clairville
ftO LES EXCENTRIQUES.
est à Shakespeare. Des acteurs exprès ont contribué à vulgariser ces platitudes; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que Lamiral, le premier, fut l'inventeur de la chose.
Il composa le Savetier en goguette, monologue représenté chez madame Saqui.
« Cette scène jouée par l'auteur , dit Lamiral, fut interrompue par une cabale composée par les acteurs de Dorsay, des Funambules, du Petit-Lazary. »
J'ai déjà dit le respect que j'avais pour Lamiral ; mais je crois que son amour-propre blessé l'a trompé sur ses véritables siffleurs, Les études particulières que j'ai faites de tous ces bouges dramatiques m'obligent à déclarer que les comédiens des Funambules ne vont pas siffler leurs inférieurs du Petit-Lazary, et que les comédiens duLazary ne viennent pas troubler leurs supérieurs des Funambules.
Ce qui prouve Terreur de Lamiral, c'est qu'au théâtre Saint-Marcel, loin de toutes jalousies théâtrales des acteurs du boulevard, on jeta à notre homme «du foin, de la paille, du laurier, un joli bouquet de trognons de choux.» Peut-être Lamiral se trompait-il sur sa vocation; peutêtre perdait-il son assurance en scène. Il est arrivé, plus d'une fois qu'un débutant a été brûlé par les planches au lieu de les brûler.
J'ai lu avec une scrupuleuse attention les ouvrages dramatiques de Lamiral et je les trouve inférieurs. Ils sont au nombre de deux, car je ne compte pas les Ensorcelés, imité de Favart ; du reste il fallait ungran.d génie pour se tirer de pièces àim personnage. Sans doute dans le Savetier en goguette, il y a mademoiselle Mitonnêe,
Balochard fondeur, Lavigne marchand de vin. Dans ïa Loge du Portier je remarque bien la cuisinière Thérèse, un municipal, une w>i#;mais tout ce monde-là ne sort pas de la coulisse; il faut que Fauteur ventriloquie, ce qui est d'un mauvais effet.
A force de génie, nos pères du théâtre de la Foire renversaient les ordonnances de police qui supprimaient tour à tour des personnages, pour arriver à la suppression de la parole ; mais là il y avait révolte contre des comédiens aristocrates , le peuple s'associait aux souffrances des pauvres théâtres forains ; tous luttaient d'intelligence 9 les comédiens pour se faire comprendre , le peuple pour comprendre.
Je n'ai vu dans ma vie qu'un spectacle bien digne d'intérêt et qui dérouta la censure par ses inventions. ( C'était le Caveau-Montesquieu qui avait le droit de jouer des pièces à deux personnages* Tous les soirs l'étrange et malhonnête population qui se donnait rendez-vous dans ce lieu, applaudissait les exercices du Sauvage et Michel et Christine de M. Scribe.
Au dénoûment, le personnage de la mère Christine était de toute utilité ; car diverses fois, dans le courant de ce spirituel ouvrage, il avait été question du refus de la mère à l'union de sa fille avec le soldat. Donc le mariage était impossible, la censure s'opposant vivement à l'entrée en scène d'un troisième personnage.
Or le Caveau-Montesquieu avait inventé ceci : Christine allait vers la coulisse qui représentait une cabane et s'écriait : « Ma mère, je vous en prie, consentez à, notre union, »
Une main sortait alors de la coulisse et faisait un geste de dénégation. Michel saisissait cette main, la baignait de ses larmes et lui chantait un de ces couplets militaires dont r auteur des Mémoires d'un colonel de hussards a le monopole. La main était émue; elle bénissait ses enfants, et le vaudeville se terminait à la plus grande satisfaction des femmes sans nom, pauvres créatures à qui le caveau du Sauvage était resté comme montre et que la police obligeait à ne jamais s'arrêter à une table, mais à tourner perpétuellement autour de la salle, comme des figures de cire aux montres des coiffeurs.
Lamiral, après ses mésaventures au théâtre, continue le cycle de ses amours. Il souffre avec mademoiselle Joséphine Dublin; il est la victime de plaisants qui lui font faire la cour à un homme habillé en femme ; ne lui improvise-t-il pas des vers! Il y a encore madame veuve D...., la belle bouchère du faubourg, et les amours avec une bossue, intrigues qui se terminèrent mal.
En fin de compte, Lamiral revint à ses cloches de Saint-Etienne; il les retrouva en bonne santé à l'exception d'une petite qu'on appelait la Mariette qui s'était cassé le crâne en voulant danser trop haut. Il lui a consacré quelques lignes de regret dans Y Art de la sonnerie :
«Pauvre Mariette! voilà où conduit la légèreté. Tu avais la voix claire et limpide et tu jalousais la grosse voix du Bourdon; mais, ma fille, tu ne mourras pas entièrement. Tu as été cloche, cloche tu seras encore. Le fondeur va allumer son grand feu et tu sortiras du moule avec-une belle robe luisante. Si je peux être ton
parrain, je commencerai par embrasser ta marraine et je te donnerai à l'oreille de prudents conseils. »
Lamiral, quand il écrit sur le théâtre, est quelquefois commun et vulgaire ; au contraire, quand il traite des cloches, il devient poëte. Je ne mettrais pas en comparaison son livre avec les Cloches de Schiller, cependant il a des morceaux mystiques et naïfs qui accusent sa profonde sincérité de clocheur.
Il n'aime pas les carillons de province, et il a raison ; j'expliquerai en peu de ligne tout son chapitre sur ce sujet. Il dit que les cloches sont une musique toute particulière, un plain-chant dans les airs; et il fait tous ses efforts pour tâcher d'abolir cette mauvaise école de sonneurs qui jouent des airs avec des marteaux sur les petites cloches. Je suis entièrement de son avis; combien ai-je souffert en province d'entendre de petits airs joués avec une lenteur désespérante au clocher de la vieille cathédrale de Laon! Les maudits sonneurs, quoique 'agissant en sens contraire des faiseurs de quadrilles, mettaient la même mauvaise foi dans l'exécution. M. Musard arrange en deux temps toutes les mesures d'opéras; ainsi le veulent les jambes des danseurs. Au contraire les sonneurs prennent un motif allegro et en font un maestoso allongé pour la plus grande commodité des carillons.
- Lamiral traite aussi des sonneurs, qu'il juge gens méprisables, sans vocation, sans instinct. «Il serait bon, dit-il, que chaque paroisse établisse une maîtrise dirigée par un homme intelligent,!lequel chercherait des jeunes gens, les nommerait apprentis après un an de
travail et les recevrait définitivement sonneurs après mûr examen. Surtout il faudrait s'attacher à grouper quatre par quatre les hommes de même force , afin que leurs mouvements soient bien égaux et méthodiques.
» J'ai vu, dit-il, à l'église Saint-Louis au Marais deux sonneurs qui travaillaient à la même cloche. Ça faisait pitié ; le premier était un grand garçon roux et maigre, toujours les bras ballants, aussi triste qu'un enterrement. Le second, petit homme de trente ans, court et trapu , gros favoris et cheveux noirs avec ses bras d'acier, aurait remué à lui tout seul la sonnerie d'une paroisse. Aussi, à eux deux, ils sonnaient Marie-Christine, une fière cloche, cependant, ils n'en tiraient rien de bon. L'un faisait le contraire de l'autre , l'autre le contraire de l'un. Marie-Christine voyait bien qu'elle était travaillée par des ignorants et elle ne s'y prêtait pas. C'est tout comme les chevaux ; autant ils ont de plaisir à être montés par un savant, autant ils se révoltent contre un commis de magasin qui les a loués pour deux heures. »
Il y a encore dans ce livre de curieuses études sur les timbres, sur l'influence des saisons, mais j'y renvoie les lecteurs, ou plutôt je les renvoie à Lamiral lui-même, qui exerce toujours sa profession à l'heure qu'il est. Il reparut cependant sous le Gouvernement provisoire, sur tous les murs de la capitale ; il était atteint de la maladie d'alors, celle de représenter le peuple à l'Assemblée nationale.
Son affiche est classée par les catalogueurs dans les affiches grotesques qui sont nombreuses : elle ne vaut
peut-être pas celle de M. Camus qui s'écriait, afin que son nom restât gravé dans la tête des électeurs : « Souvenez-vous de la mère Camus, » mais elle rentre dans le même système de farces et de calembours :
Nommons îjAJflf II AI* (de la Seine).
On ne s'imagine pas le nombre de cervelles à l'envers
qui passent tous les jours sous la porte cochère de la Bibliothèque nationale. Il faut de certains yeux pour les reconnaître. Ces gens sont habillés comme tout le monde, vous saluent au besoin, et portent tranquillement des livres sous le bras.
Ils arrivent à dix heures du matin, les premiers, demandent des livres, travaillent cinq heures d'arrachepied, et s'en vont dans leurs galetas, dans leurs mansardes, dans leurs familles. Ce n'est guère qu'au bout de quelques heures que commence la danse des idées. Alors il arrive une sorte d'indigestion, juste en tout semblable à celle des gros mangeurs. Les malheureux se sont jetés comme des goulus sur des phrases énormes qu'ils ont avalées précipitamment sans les mâcher; il leur revient de temps en temps des mots désagréables dont il est impossible de saisir la forme et le sens. Le cerveau s'habitue à ces sortes d'indigestions; il devient
entêté contre une nourriture saine et régulière ; il se brûle.
On vit très-longtemps affecté de maladies pareilles. Voyez-vous celui-là, qui est grand et maigre, habillé de noir, qui gesticule sur les trottoirs, dont les coudes menacent à tout instant les passants et les carreaux des boutiques? Il vient de prendre sa nourriture à la Bibliothèque. Prenez garde ! il ne ferait pas bon de l'inquiéter; il n'aime pas beaucoup à causer, car il est tout à la fois demandeur et répondeur. Il tient de grandes conversations avec lui-même; et il n'a pas toujours raison: car, quoique composé d'affirmation, il se répond des négations très-amères. Je sais bien que, finalement, le négateur est battu, et qu'il remplit un peu le rôle du diable dans les prêches catholiques ; mais l'affirmateur a affaire à un rude adversaire, et il faut qu'il ait des raisons bien solidement campées pour ne pas être renversées par les arguments du négateur. Mais il seraitinutile de causer avec lui, son langage étant plus difficile à comprendre que l'Obélisque.
L'homme qui dit tout à la fois oui et non s'appelle Lucas. Il a trouvé la quadrature du cercle, et il ne demande qu'à le prouver.
Ceci a l'air tout simple au premier abord; malheureusement l'Europe savante nie la quadrature du cercle et n'admet pas de preuves.
Terrible position que celle de cet homme qui a une foi immense dans sa découverte, et qui ne peut prouver qu'il a raison. On connaît, jusqu'à présent, beaucoup de savants qui ont prétendu avoir trouvé la quadrature
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du cercle; les quais sont remplis de leurs brochures; mais au moins ces savants avaient-ils la faculté de faire juger leurs travaux par leurs pairs.
Monge sollicita de la Convention un décret qui mît à prix la solution de cet étrange problème. La Convention, qui ne reculait devant rien, nomma une commission de cinq mathématiciens chargés de dépouiller les mémoires qu'on lui adresserait. Il arriva tant de travaux embrouillés que la commission désespéra d'arriver aux preuves demandées. Monge lui-même, qui avait demandé à la Convention le décret, recula, ainsi que Lagrange, devant P immensité de la découverte. Lapiace et Legendre furent du même avis.
Depuis cinquante ans, une douzaine de géomètres, inventeurs de la quadrature du cercle, ont vu leurs travaux repoussés par l'Institut. Au Conservatoire des arts et métiers, M. Dupin harangue ainsi ses élèves : « Je vous défends expressément de vous occuper de la solution de la quadrature du cercle, parce que c'est chose inutile et nuisible, les savants ayant la preuve que cette solution est impossible. Je vous préviens en outre que, si, par la suite, il se rencontrait parmi vous quelqu'un qui ne tînt pas compte de cette défense, je le congédierais immédiatement, sans qu'il pût même prétendre à être admis dans les autres cours publics. »
En 18M, à propos de la question des brevets, M. Arago, dans une réponse au ministre du commerce, s'en tirait par une plaisanterie légère : « Je sais, disait M. Arago, comme M. le ministre l'a dit, qu'il y a beaucoup d'inventions inutiles. Ainsi le mouvement perpé-
tuel et la quadrature du cercle arrivent toujours au printemps. » Par ces mots, M. Arago rappelait l'opinion des paysans qui, traitant à leur manière la question de folie, ont remarqué un moment de surexcitation du cerveau « quand les colzas sont en fleurs. »
Mais les opinions des académiciens, des professeurs, n'arrêteront jamais les pas de ces pauvres chercheurs d'absolu qui trouvent le moyen de vivre sans bottes et sans pain. D'ailleurs , s'ils ont contre eux les savants du xixe siècle, ils ont pour eux Charles-Quint, qui avait promis cent mille écus à celui qui résoudrait ce fameux problème. Les États de Hollande avaient mis la même question au concours, avec une forte récompense. Et bien d'autres académies. M. Lucas continua son chemin; il savait ce qu'il faisait, il savait où il allait. Versé dans les sciences exactes, il n'ignorait pas quels ennemis allaient se dresser contre lui.
Mais d'abord peut-être est-il important de le faire connaître au physique et au moral, tâche d'autant plus facile que M. Lucas s'est peint lui-même :
« Il est, dit-il, favorisé par la nature sous le rapport des facultés intellectuelles; elle Fa également pourvu de grands avantages physiques. Il jouit d'une constitution robuste, quoique sa physionomie semble indiquer le contraire. Il possède une vue pénétrante, il a le goût exquis, l'odorat le plus impressionnable, l'ouïe fine et le toucher délicat. Sa force physique est considérable, si l'on a égard à sa structure, qui paraît grêle; et cela est si vrai qu'il peut dans le même jour faire vingt-cinq lieues à pied et recommencer le lendemain; il s'est
d'ailleurs livré avec avantage à tous les jeux gymnasliques, au grand désappointement de ses adversaires.
» La nature Ta également pourvu d'une grande dextérité^ puisqu'il lui est possible de se livrer avec succès à telle partie des travaux d'art qu'il plaira d'assigner; car il est bon que vous le sachiez, la nature aime et protège les arts» A neuf ans, il était forgeron; il est devenu charpentier, charron, menuisier, mécanicien, constructeur de navires (car il a fait des modèles), sculpteur, tourneur sur bois; il est maçon, tailleur de pierres, appareilleur, chaudronnier, vitrier, décorateur, peintre, dessinateur, architecte, lithographe, tailleur d'habits, cordonnier même, car il est parvenu à faire le soulier sans coutures; cependant, il n'a rien appris; il lui suffit de voir opérer; il comprend de suite les difficultés à vaincre; il se met à l'œuvre et réussit. »
M. Lucas ne doute de rien; il pourrait, s'il le voulait, s'occuper avec succès de littérature, d'histoire ou de politique. Il prétend ne pas connaître les règles de la poésie, cependant « il fera des vers aussi beaux et aussi corrects que ceux sortis de la plume des poètes les plus célèbres. » C'est un des rares points sur lesquels je ne m'accorde pas avec M. Lucas. Quant à sa haine contre le latin, le grec et les langues étrangères, ou son impuissance à les comprendre, je m'étonne de les rencontrer chez un esprit aussi exact. L'auteur de la quadrature du cercle parle de ses qualités morales : « Il possède les qualités du cœur; il est sensible sans vouloir le paraître; il est humain par nature et sans ostentation, trouve son bonheur à obliger; il est simple dans ses
mœurs, dans ses vêtements et sa manière de vivre ; il aime sa famille, et particulièrement sa mère, à laquelle il n'a manqué que deux fois et dans un but qui n'était pas blâmable. Vif, pétulant et fort de sa supériorité, il hait les contradicteurs maladroits ; et^ lorsqu'ils tentent de lui tenir tête, il s'emporte jusqu'à la colère et va quelquefois jusqu'à frapper. Ami sincère de la vérité, il combat à outrance les menteurs et les hypocrites, et plus particulièrement encore les corrupteurs et les intrigants. Enfin, semblable à la nature dont il est en quelque sorte la représentation vivante, il terrasse sans pitié ses ennemis et leur pardonne sans rancune lorsqu'ils reconnaissent leurs torts. »
M. Lucas, on le voit, est rempli de bonnes qualités, et je trouve sa biographie d'autant plus vraie, qu'il signale sa colère contre les contradicteurs et sa manie de les frapper, fait que j'ai observé fréquemment et qu'on retrouvera chez plusieurs personnes de ma galerie. L'apôtre Jean Journet appartient à cette école.
Jusqu'à présent je n'ai pas traité à fond la question de la quadrature du cercle, et il ne m'est guère possible ici d'en donner la définition.
C'est un problème par lequel on cherche la manière de faire un carré dont la surface soit égale parfaitement et géométriquement à celle du cercle. M. Lucas en a donné une définition plus romantique. Il appelle la quadrature du cercle « les amours de la ligne droite et de la circonférence. » Pour arriver à des preuves plus sérieuses, il me serait facile de donner des chiffres, de remplir des pages de signes algébriques, d'employer le
vocabulaire scientifique et de parler trisection, polynôme, périmètre, coefficient, cosinus, abscisses, etc., etc.
Mais cette étude demanderait les colonnes du Journal des savants. J'ai voulu seulement montrer un type d'inventeur, qui se trouve seul contre la société scientifique qui passe son temps en calculs et en rêves, qui dépense sa fortune à publier de grands livres qu'on ne lira pas et qui lutte corps à corps avec l'Institut.
La nuit joue un grand rôle dans l'existence de ces pauvres savants; la nuit amène le sommeil, le sommeil le rêve et le rêve l'espoir. Dire les rêves qui sont leurs meilleurs amis, c'est impossible. Ils sont souvent baroques, illogiques et se rattachent à des faits domestiques que l'acteur seul de ces comédies terribles peut comprendre.
Cependant ces sortes de rêveurs ne sont pas embarrassés des drames qui se sont joués dans la boîte de leur cerveau. Ils y trouvent un grand plaisir, une réelle jouissance. En se couchant, ils sont très-heureux de penser que l'heure des mystères et des révélations est arrivée. De même que dans la vie diurne M. Lucas se questionnait et se répondait à la fois ; de même, dans la vie nocturne, il devenait le Pharaon et Je Joseph de ses songes.
M. Lucas eut trois rêves singuliers qu'il est bon de lui laisser expliquer : « En me promenant sur les boulevards de Paris, dit-il, mes yeux se portèrent par hasard sur l'affiche de la Porte Saint-Martin où figurait en tête une pièce ayant pqur titre : «1844 et 1944, ou Aujourd'hui et dans cent ans. » Comme l'année 1844 est celle
assignée par la nature pour la publication de la quadrature du cercle, je compris que mes adversaires auraient bien pu découvrir que cent ans après paraîtrait l'ouvrage nouveau du génie dont je viens de parler. Ce qui donnait de la consistance à cette opinion, c'est que le nombre 1944 se compose de quatre carrés; le second chiffre 9 étant le carré de 3, je compris cependant qu'il existait dans la distribution de ces carrés des rapprochements irrationnels. Le carré 9, comme sa racine, n'ayant aucune sympathie avec la racine 2, qui établit les rapports du temps, je dus en conclure qu'il ne s'agissait que d'un piège adroitement jeté afin de m'inspirer des craintes. Pour m'éclairer à cet égard, je priai la nature de me venir en aide; elle m'envoya un songe imparfait, j'entends dire que les faits dont il se composait n'avaient aucune suite> mais il se termina cependant d'une manière assez caractérisée pour me faire comprendre que l'ouvrage annoncé pour 1944 ne paraîtra pas. Il s'agissait d'une discussion engagée entre ma mère et un individu, que j'avais cru être mon frère, qu'elle finit par obliger de monter à sa chambre. Je le suivis et, le poussant par derrière, je prononçai ces paroles : Nous sommes deux. Alors je m'éveillai, et sachant que l'individu qui me précédait était un faux frère, je compris enfin que l'auteur annoncé pour 1944 ne paraîtrait pas. Fixer l'époque de l'apparition du véritable auteur me serait impossible, j'observerai seulement que l'année 4444 doit présenter de grandes chances. »
Ce premier songe se distingue des deux suivants en ce qu'il est prophétique et critique. Prophétique, il an-
nonce pour Tannée 4444 la solution, aux yeux de tons, de la quadrature du cercle ; critique, il parle d'un faux frère, allusion à un membre de l'Institut qui, lui aussi, aurait découvert le fameux problème et ne voudrait pas le montrer. Le second rêve est plus matériel :
« Après avoir fait nuit blanche, tourmenté que j'étais par les punaises, dit M. Lucas, je finis par m'endorrnir entre quatre et cinq heures du matin, et, dans le court rêve que je fis, je vis apparaître le charbonnier qui me fournit à Paris les articles relatifs à son état; il me dit en venant à moi : « Je viens pour régler notre compte. » Je lui répliquai immédiatement que ce compte était terminé dès le 10 du même mois, et que depuis je n'avais rien pris chez lui. « C'est égal, examinons de nouveau le compte, il n'est pas complet. » Je lui soutins le contraire; il persista, et alors je m'éveillai.
» Je supposai d'abord que ce rêve avait de la sympathie avec les punaises qui me tourmentaient La présence de la personne du charbonnier, malpropre par profession, devait naturellement me porter à penser que le compte à régler avec les punaises consiste dans la propreté, et qu'il fallait tout nettoyer pour m'en débarrasser. Il n'est pas inutile d'observer que depuis trois jours j'avais prié la nature de me mettre à couvert de ce fléau. Je me levai précipitamment pour nettoyer, afin de repousser par la propreté les insectes malfaisants. Cette occupation terminée, je repris mes travaux, afin de clore la discussion relative aux pyramides. Une étincelle de lumière m' arriva alors, et je compris enfin que le songe s'appliquait à ces pyramides. »
On voit dans le troisième rêve ce qu'étaient ces pyramides, amenées par la succession immédiate des punaises et du charbonnier :
« Après avoir essayé inutilement de cuber les deux pyramides, je finis par y renoncer; néanmoins je laissai dans la composition une lacune, de manière à revenir, s'il était possible, sur cet objet, parce que j'avais dans l'esprit, d'une manière confuse, il est vrai, que mes adversaires avaient ces solutions remarquables; et en laissant Paris, le 8 mai 48M, pour aller visiter ma mère, qui, depuis trois jours, était tombée malade, je me proposai de m'occuper de cette recherche dans mon pays natal. On va voir par ce qui va suivre que ma persévérance fut couronnée de succès, puisque la nature voulut bien me venir en aide; ainsi, il arriva que la nuit du 27 au 28 mai je m'éveillai vers les trois heures du matin et me rendormis quelque temps après. Je rêvai pour la première fois à mon ouvrage; voici du reste le songe que je fis : Je me trouvai tout à coup transporté à Dunkerque , port de mer extrême frontière de la France, ma patrie, chez M. Gavois, négociant, avec lequel ma mère fit dans le temps des opérations commerciales assez con* sidérables; j'avais sous le bras une petite boîte dont j'ignorais le contenu. M. Cavois en fit l'ouverture ; elle renfermait des crayons et divers objets convenables pour le dessin; il en retira un crayon rouge de mauvaise qualité qu'il essaya en me disant : Vous devez avec cela faire de mauvais ouvrage. Je lui répondis que je ne dessinais pas, mais que j'étais géomètre et que je m'occupais d'un grand ouvrage qui ierait époque. Il remit, je
crois, le crayon dans la boîte en me disant : Nous allons voir cela. Tenez, me dit-il, voici un jeune homme qui doit avoir vo;^e âge. En effet, je vis ce jeune homme s'avancer vers moi et lui demandai son âge. Il me répondit : J'ai quarante-six ans. C'est comme moi, lui répliquai-je, car je suis né en 1797 (j'aurais eu alors 47 ans). Je mentais doublement dans cette circonstance, ainsi que cela nr arrivait toujours lorsqu'on me demandait mon âge, voulant me faire passer pour avoir une année de moins que je n'avais réellement. En effet, je suis né le 45 septembre 1796, j'aurai donc quarante-huit ans cette année ; le jeune homme déclarait en avoir quarantesix, il était donc né en 1798; en prenant la moyenne des deux années 1796 et 1798 on obtient 1797, nouvelle année qui m'a procuré dans le songe quarante-sept ans. Ainsi, je mentais en disant que j'avais quarante-six ans, je mentais en outre en disant que j'étais né en 1797. On va voir cependant qu'en mentant sous le rapport de Page je disais vrai relativement à la cubature de mes pyramides. A l'instant, je vis apparaître les deux jeunes filles de M. Cavdis, non encore nubiles, et qui jouaient ensemble ; la plus grande resta à sa place, tandis que sa sœur s'éloignait. Cette jeune fille prit la parole : Voilà toa sœur qui s'en va (elle me la désignait du doigt ; elle se dirigeait du côté de son père, mais au delà). Voici ma mère, me dit-elle (cette dame se trouvait à l'extrémité opposée de la droite conduite par la position qu'occupait le jeune homme et celle que j'occupais moi-même, droite qui était perpendiculaire à celle déterminée par les eunes filles), et maintenant je suis seule, ajouta-t~elle.
Je vis en effet madame Gavois placée dans son appartement; la fenêtre était fermée; j'allai la saluer, elle avait l'air grave et réservé ; elle était seule, coiffée en cheveux, qui étaient noirs et parfaitement lissés. Alors je me réveillai, car la nature m'avait transmis par ce rêve tout ce qui m'était nécessaire pour cuber les deux pyramides.
» En me reportant au songe, je me rappelai que les deux jeunes filles de M. Gavois étaient à l'origine placées ensemble et à une certaine distance de ma personne et qu'il arriva que la plus grande resta à sa place, tandis qu'au contraire la plus petite s'éloignait. D'ailleurs, la plus grande des jeunes filles, en me déclarant qu'elle était seule, devenait par cela même cubique, c'est-à-dire une valeur carrée, double; et comme elle me fit voir sa mère, qui représente une valeur carrée, je dus comprendre qu'il fallait carrer le chiffre 4, puisque le jeune homme, madame Gavois la mère et moi, selon le songe, étions placés sur la verticale élevée sur la droite déterminée par les jeunes filles. »
De la franchise de ces martyrs de la science, viennent toutes leurs infortunes. Ils racontent leurs rêves dans des livres de science. Ils font entrer la vie privée à côté d'une équation du premier degré. Comme tous les gens qui ne pensent qu'à une idée, ils font de la nature le complice de leur cerveau.
Une affiche de la Porte-Saint-Martin n'est plus pour M. Lucas un hasard ; il se dit que, si les frères Gogniard ont intitulé, sans s'en douter, leur féerie « 4944 », une
force mystérieuse les poussait à apporter celte preuve à Phomme obscur qui travaillait alors à la quadrature du cercle. Cette honnête famille Cavois, ces estimables commerçants de province, le père, M. Cavois, les demoiselles Cavois seraient aujourd'hui dans le plus grand étonnement s'ils apprenaient : 1° que M. Lucas est entré dans le salon et sJest placé avec madame Cavois sur la verticale ; 2° que la même madame Cavois est une valeur carrée; 3° que mademoiselle Cavois aînée n'est autre qu'une personne cubique.
L'Institut juge un peu comme la famille Cavois. La section des sciences exactes n'approuve pas ces savants étranges qui mêlent le chiffre aux détails trop domestiques.
Les mathématiciens ont ceci de commun avec les banquiers, que le chiffre est pour eux la seule langue du monde. Et les belles armées qu'ils disposent, les uns sur des tableaux noirs, les autres en colonnes sur des grands livres ! Il n'y a pas de général plus glorieux quand il passe en revue ces troupes alignées. Pour eux les chiffres sont pleins d'une poésie claire et sonore. Les chefsd'œuvre de la sculpture leur sont tout à fait indifférents vis-à-vis du chiffre. Car il a une physionomie et un aspect tout à fait singuliers.
Le 1, roide et droit comme la queue d'un soldat prussien.
Le % qui semble un cygne sur Peau d'un bassin. Le 3, chiffre bien portant, mais sévère. Le A, une charpente de toit.
LUCAS. m
Le 5, qui est la girouette de cette charpente. Le 6, doux et porteur d'un gros ventre. Le 7, qui est la hache de ce régiment. Le 8, serpent qui s'enroule sans commencement ni fin.
Le 9, hydrocéphale sur un petit pied. Le 0, niais et important.
Et les joueurs de loto, qui ont inventé des définitions si plaisantes, n'ont pu vivre avec les chiffres sans les baptiser. Il en est de même des mathématiciens. Je ne veux pas dire qu'ils approuvent ou qu'ils soient complices de la physiognomonie que j'ai essayé d'appliquer aux chiffres, mais ils me comprendront.
Toute chose morte trouve son Pygmalion. Et, après des fréquentations assidues, le chiffre vit comme la statue.
Les rêves de M. Lucas , le charbonnier, la cubique mademoiselle Cavois, se retrouvent dans tous les mémoires qu'on envoie à l'Institut. Seulement ils prennent d'autres formes et d'autres noms. Alors le corps savant, jugeant qu'il a affaire à un mathématicien déraillé, n'analyse pas ses études.
Mais M. Lucas ne se tint pas pour battu : après avoir publié son grand ouvrage, il se dit que l'Institut, quoique composé de savants inférieurs, à son avis, n'était pas assez ignorant cependant pour ne pas avoir compris la portée de sa découverte. Et il s'imagina qu'on s'était servi de ses travaux, que la lumière avait lui aux yeux des académiciens, que la possibilité de la quadrature du
cercle avait été reconnue, et qu'enfin l'Institut avait fait imprimer en secret un ouvrage, tiré à un seul exemplaire.
« L'auteur de l'ouvrage en question, qui a le même titre que le mien, dit M. Lucas, a pour nom de guerre lobi. II s'était placé, pour l'écrire, aux pou.., etsal... rue.., Aut... (Devinez, lecteurs). L'imprimeur estconnu ; il exerce toujours. Le dépôt a été fait! J'en ai dit assez pour qu'il soit possible de vérifier. »
Ce passage est fort mystérieux, à part l'anagramme de Tobi3 qui désigne évidemment M. Biot. J'aurais voulu que M. Lucas confirmât ce qu'il avait écrit dans une de ses notes : « Je désignerai plus tard, si Ton m'y force, l'auteur nominal de cet ouvrage, qui appartient à tous. Je dirai dans quel lieu on s'est enfermé pour récrire, le temps qu'il a coûté, quel imprimeur a prêté ses presses, combien d'exemplaires on a tirés, ce qu'ils sont devenus, quelles précautions on a prises pour s'affranchir des lois qui, en matière d'imprimerie, rendent obligatoire le dépôt de tout ouvrage nouveau, et comment il arrive enfin qu'un livre destiné, s'il en fût , à la publicité , reste encore absolument inconnu. Que l'on se contente de savoir pour le moment que le livre fatidique est sous quadruple clef, et que des initiés, aucun ne peut le lire sans l'assentiment de ses collègues. »
Mystérieuse affaire que celle-là. Et on croit que tous les drames se passent dans la Gazette des Tribunaux ! Les cartons de l'Institut sont pleins de ces drames inconnus, dont les auteurs obscurs et humbles disparaissent pleins de confiance, car ils ont foi dans la Nature.
« Les principes que j'établis ne m'appartiennent pas, dit M. Lucas, ils sont ceux de la Nature, dont je ne suis que l'interprète : comme elle ils sont immuables, c'està-dire qu'ils ne peuvent changer. »
20 novembre iSU7.
De notre temps , où la civilisation a donné à chacun un chapeau, un habit noir et des bottes, j'ai été heureux de rencontrer un homme qui n'eut pas le cœur couvert de cet habit noir, les pensées enfouies sous un chapeau et les actions emprisonnées dans ces bottes.
Il n'est pas question ici de parler pour ou contre le fouriérisme; il s'agit de raconter avec le plus de fidélité possible , l'odyssée d'un apôtre qui a parcouru un quart de l'Europe, semant la parole de Fourier, récoltant parfois, d'autre fois martyr, et, malgré tout, croyant.
Jean Journet , quoique apôtre , n'a aucun point de ressemblance avec les nombreux inventeurs de religions que nous avons vus depuis quinze ans mourir délaissés, n'ayant pas même un chien à la suite de leur corbillard : il n'a rien inventé, il a connu Fourier, il a étudié le fouriérisme, et il propage le maître et le système.
Journet naquit à Carcassonne, en 1799. On le mit au collège, où il devint un des plus mauvais élèves , par la raison toute simple que l'Université d'alors, non plus que l'Université d'aujourd'hui , n'avait songé à rendre le travail attrayant. Les professeurs, qui ne se doutaient pas même du nom de Fourier, crurent vaincre la paresse de Jean en lui donnant des douches de pensums. Il envoya au diable les pensums et le collège. Après ne pas avoir terminé ses études , il vint à Paris. 1819 avait sonné. Dans ce temps-là , conspiration rimait avec restauration ; Jean se fit carbonaro : un terrible jeu où la tête servait de fiche ! La vente qui avait admis Jean dans son sein s'appelait la vente de Washington. Un matin la vente est découverte ; il n'y avait de salut que dans la fuite. Jean Journet eut le bonheur de se sauver en Espagne. Au moins là se battait-on en plein soleil. Notre carbonaro retrouva à l'armée , dans la légion française , pendant la guerre de l'indépendance, Armand Carrel, sous-lieutenant, et Joubert, sergent-major, ses confrères en carbonarisme. Échappé à la prison civile, Journet ne put en faire autant delà prison militaire. ïl fut fait prisonnier dans l'affaire de Hiez et Hiado et conduit comme transfuge en France, à Perpignan, au Gastillet.
Le Gastillet n'a jamais été une prison bien réjouissante ; mais on prenait à tâche d'augmenter encore les souffrances de la détention aux transfuges. Provisoirement, le prisonnier fut déposé dans le cul-de-bassefosse le plus infâme; c'était un trou sans lumière, sans paille même , fétide et malsain au suprême degré. A
travers les murs suintaient les égouts de la maison. Jean Journet ne se découragea pas trop; il avait trouvé, en entrant, un camarade, un condamné à mort. La nourriture, on la devine. Ceux qui l'apportaient ne disaient mot, et il eût été impossible de se rendre compte des nuits ët des jours, sans une diligence qui, en faisant trembler le sol à l'heure de minuit, apportait une faible distraction quotidienne.
Journet entendit neuf fois le sourd roulement de la diligence, après quoi on vint le chercher; il dit adieu à son compagnon à mort, croyant qu'on allait le juger. Mais il se trompait; le provisoire du cul-de-basse-fosse n'était rien en comparaison du nouveau provisoire que la justice lui ménageait. Il fit dix-huit mois de prévention dans un nouveau cachot, qui heureusement était un palais à côté de l'autre. Enfin, il parut devant le tribunal et fut acquitté, peut-être parce qu'il avait eu soin de se parer de sa profession de pharmacien , les pharmaciens ne pouvant être regardés sérieusement comme des conspirateurs.
Jean Journet, échappé par miracle à la guillotine, aux balles des Espagnols et aux balles des Français, jugea à propos de rentrer dans la vie tranquille. Il s'établit pharmacien à Limoux, petite ville aux environs de Garcassonne. Il se maria et vécut de la vie heureuse et facile du Midi. Cependant , comme il avait une tête ardente et s'impressionnant vivement aux nouvelles idées, il étudia le saint-simonisme. Mais un jour dans une conversation, le nom de Fourier est prononcé; il est question de ses doctrines. Journet se
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procure un livre de l'inconnu; il le lit, le relit avec passion; il l'étudié, le commente sans relâche. ■ Puis, il abandonne tout, pharmacie, femme, enfants, pour venir trouver le maître. Il arrive à Paris et apprend l'existence d'une école fouriériste. Le soir même, Jean s'introduisait dans rassemblée, curieux d'y entendre discuter les doctrines socialistes par des gens intelligents. La séance s'ouvre, et voilà le néophyte qui tombe dans le huitième dessous de la déception. Dans ce cénacle fouriériste, on lisait des travaux sur la poésie dramatique au xme siècle. Jean pensa avec raison qu'il eût dû se présenter au Caveau, ou à la société des Bergers de Syracuse, plus certain d'y entendre parler de la réalisation du phalanstère.
Heureusement, quelques jours après, Fourier le reçoit; et le futur apôtre remarque avec peine et surprise que le sauveur du monde est triste, chagrin, malade, au lit, dans une chambre nue, manquant du nécessaire. Deux moitiés de tisons mal allumés cherchaient inutilement à s'enflammer dans un pâle baiser. Sur la table, vingt-quatre sous se déroulaient tristement et disaient la détresse du maître du logis.
Journet s'en retourna à Limoux, désolé d'avoir vu le chef de l'école dans un tel isolement. Il continua à étudier avec plus d'ardeur que jamais les œuvres de Fourier ; et, de 4831 à 1836, il applique ses théories à l'agriculture et à l'industrie. Seulement il s'étonnait de ne pas voir dans les gazettes le nom de Fourier; tous les matins il se réveillait persuadé qu'il était couché au phalanstère. Enfin, tourmenté, un jour Jean s'écrie:
« La réalisation n'arrive pas, je vais la chercher. » C'est de là que commença son apostolat.
Journet comptait qu'en arrivant à Paris, tout le monde lui parlerait du maître ; mais on ne le connaît pas. Alors il va droit à l'école phalanstérienne qui s'était constituée depuis la mort de Fourier; il dit son enthousiasme, il annonce ses projets. L'école, qui ne voulait pas brusquer l'opinion et qui avait adopté un système timide, traite l'apôtre d'illuminé et de plus qu'illuminé.
Jean ne se décourage pas pour si peu. Il est apôtre , c'est-à-dire il a la foi, la persévérance et la ténacité, son front, peu développé, en est la meilleure preuve ; alors il songe à la brochure, un moyen usé aujourd'hui, mais qui a renversé des royaumes. Journet croit qu'en vendant à très-bas prix des brochures dans lesquelles il expliquera en quelques pages les doctrines du maître, le peuple deviendra fouriériste aussitôt; mais dès l'abord il trouva si peu d'acheteurs qu'il résolut de les distribuer gratuitement.
Le 8 mars 18-41, on jouait Itobert-le-Diable à l'Opéra; pendant un entr'acte, l'apôtre distribua ses brochures. Un sergent de ville l'arrêta et le conduisit chez le commissaire de police. Interrogé sur ce fait, Jean Journet répondit : « Le besoin irrésistible d'annoncer au monde en général et aux riches en particulier l'apparition de la loi de justice et de vérité, et l'espoir que, sur tant d'individus, l'élite de la société, il y en aurait quelquesuns qui daigneraient se détourner un instant, pour juger avec connaissance de cause , si cet événement, tout miraculeux qu'il paraît être, se trouvait réellement
justifié par les travaux de Fimmortel Fourier. »
Un peu surpris de cette phrase touffue, le commissaire demanda à voir un exemplaire de la brochure, la lut et ne fut pas édifié. Après de nouveaux interrogatoires, il déclara à l'apôtre qu'il allait en référer au préfet de police. On l'emmena donc à la préfecture où il passa la nuit dans un cachot. A midi , il fut invité à monter en voiture cellulaire. Dans cette voiture se trouvait une folle qui riait, criait, chantait. La voiture s'arrêta au parvis Notre-Dame. La folle et Fapôtre en descendirent. Deux personnes interrogèrent Jean Journet, qui , malgré ses malheurs, répondit gaiement. Sur un signe des interrogateurs, la voiture les reprit, lui et la folle. La folle s'arrêta à la Salpêtrière, L'apôtre à Bicètre : il avait répondu plaisamment à deux médecins. Je laisse raconter à l'apôtre ses malheurs qu'il a consignés dans Cris et Soupirs.
« Les formalités des bureaux accomplies, le nom de Jean Journet se trouva inscrit au nombre des aliénés le 9 mars 1841, 3e division, 3e salle, 10e lit, et cela 33 ans après l'apparition de la Théorie des quatre mouvements. L'on me conduisit dans un dortoir occupé par une centaine de fous; l'on me fit quitter absolument tous mes vêtements, qui furent remplacés par des hardes trèsvieilles, mais très-propres.
» Je fus dans la cour, et à tous les employés ou infirmiers que je pus trouver, je leur demandai avec instance une conférence avec le directeur ; mais les uns souriaient, les autres levaient les épaules. Je courus me perdre , jusqu'au coucher, dans la foule des fous, des idiots, des
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épileptiques. J'avais observé que le n°9, mon voisin de droite , était malade, puisqu'il se trouvait du petit nombre de ceux qui ne s'étaient pas levés. A son immobilité, à son oppression, je pus même juger qu'ilétaitun des plus malades ; cette circonstance augmenta la tristesse qui présidait à mon coucher. Sur les dix heures, on lui administra une pilule qu'il ne put avaler, mais qu'il mâcha et délaya dans sa bouche. Dès lors, à l'odeur cadavéreuse quim'avaitsi horriblement oppressé jusque-là, se joignit une odeur de musc et d'assa-fœtida, et des maux de tête s'ajoutèrent âmes maux de cœur. J'étais depuis environ deux heures dans cette disposition, lorsque d'affreuses convulsions, précédées d'un cri long, creux, déchirant, un cri qui n'appartenait pas à l'ordre des choses de notre nature, me contraignirent à tourner mon regard vers mon malade, et je vis une face ronde, plate, viola- cée, hideuse. L'infirmier accourut ; bientôt après le râle se fît entendre, et le veilleur, après l'avoir arrangé, s'en alla en disant : II sonne le premier, seul propos impie, au reste, que j'aie entendu dans cette demeure.
» Le jour parut, la cloche sonna le lever. Depuis quarante-huit heures, à peine avais-je fermé les yeux; il fallut s'habiller. On lava et balaya les dortoirs. Les lits furent dressés ; tous, rangés à la file, nous attendons la visite : pour moi, ce moment était solennel, je m'y préparai. Le docteur parut avec son état-major ; au n° 9 l'infirmier dit : Nuit agitée , crise terrible , mais plus calme depuis deux ou trois heures, — Le n* 10 est un nouveau, dit le médecin; pourquoi ne l'a-t-on pas mis à l'admission? — Son état inoffensif , reprit le garçon, a
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fait supposer au chef du bureau qu'il serait placé ici plus convenablement, — Qu'on répare cet oubli au plus tôt. Et, se tournant vers moi : Racontez-nous les circonstances principales de votre vie. — Ce'que je fis avec naïveté; et, protestant , avec verve et logique , contre Fincurie desagents subalternes: Je remets ma cause entre les mains d'un homme dont l'expérience et la position scientifique doivent me mettre à l'abri de toute méprise.»
Le docteur ayant demandé à Jean Journetde lui réciter quelques fragments de ses œuvres, celui-ci déclama une épitre dédiée aux élèves de l'École Polytechnique. Le docteur comprit qu'il s'agissait de fouriérisme; mais il était de ces gens qui ne connaissent Fourier que pay les petits journaux et qui croient avec la meilleure foi du monde qu'on ne trouve dans Fauteur de la Théorie universelle que la bataille des petits pâtés , les mers de limonade, les anti-lions et les hommes à queue avec un œil au bout ; pour lui Fourier n'était qu'un fou, à plus forte raison les apôtres de ce fou ; aussi, quand il entendit la fin de la strophe : « Mon caractère apostolique ne sera plus un objet de ridicule, de misère, » s'écria-til en s'adressant à ses élèves : — Avez- vous compris ? Monomanie de la grandeur.
Or, voici le traitement appliqué" à ces monomanes : bains de trois heures, aspersions d'eau froide sur la tête, demi-portion , la barbe rasée. En entendant ce terrible catalogue, Jean Journet tressaillit et implora le docteur, qui répondit sans l'écouter : « Que l'on conduise cet homme à l'admission. » Je laisse l'apôtre raconter ses nouveaux malheurs.
« L'admission est une cour plantée d'arbres, précédée d'une forte muraille et terminée par une grille solide, élevée. A droite et à gauche sont des loges destinées chacune aune seule personne. Quatre pavillons, dont deux, sont occupés par les malades, symétrient cette habitation. Chacun des deux pavillons contient six lits, trois au rez-de-chaussée, trois au premier, et unique, communiquant par un étage, escalier rapide et étroit.
« En entrant dans la cour, je la trouvai peuplée de presque tous ses habitants, livrés à ces habitudes qui pénètrent d'une si profonde mélancolie les personnes qui ne font que visiter, même un instant, ces infortunés, devant former dès lors mon unique société. Le lit n° 1 me fut assigné. Le n° 2 était dans la cour; le n° 3 gisait lié dans son lit^ s'étant la veille grièvement blessé à la tête et aux genoux, dans un accès de frénésie. Je sortis, je m'aventurai avec précaution dans un coin, et, immobile, je m'exposai aux douces influences du soleil; il faisait un tempsmagnifique.Peu d'instants après, plusieurs visiteurs, précédés et suivis des infirmiers, accompagnés des agents de surveillance, vinrent visiter l'établissement. J'avais tracé quelques mots à la hâte , espérant donner de mes nouvelles à mes amis. Je m'avançai mystérieusement vers l'un des visiteurs, pour le charger de ma commission ; mais, malgré mes signes, il s'éloigna épouvanté. Il était inutile et imprudent d'insister; je fus attendre avec résignation le moment que je redoutais le plus, le coucher. Il arriva. Les infirmiers me rassurèrent un peu en me disant que, la nuit, il était rare qu'il y eût autre chose que du bruit; en effet, les gémisse-
ments, les rugissements, les convulsions me tinrent eu émoi pendant de longues heures,
« Il y avait peu de temps que je m'étais assoupi, lorsque la cloche et les tiraillements du garde de nuit m'arrachèrent à mon engourdissement; le médecin devait paraître, il m'avait promis de lire entièrement mes œuvres; j'avais préparé mille argumentations qui, développées avec chaleur et dignité, devaient nécessairement, selon moi, triompher de ses préventions. »
Le médecin paraît, il avait lu les œuvres de Jean Journet ; mais ce fut un nouveau malheur pour l'apôtre. Tous deux discutent avec acharnement ; le médecin soutient que son malade est un anti-poëte ; le malade répond que le docteur n'entend rien à la vraie poésie. Il paraît que, dans la discussion, l'apôtre blessa l'amourpropre du médecin qui, pour se venger, ordonna l'enlèvement du papier, de l'encre et des plumes, de la pipe et du tabac, et pour compensation force lavements. Les gardiens firent subir à l'infortuné Jean un affreux remède à ses poésies et à ses doctrines phalanstériennes. — Le lavement était l'assa-fœtida î ! ! — « Il me sembla, écrit l'apôtre la tête en feu, que mon corps et mon âme étaient semblables à une paire de meules qui, poussées par une force incommensurable et en sens opposé, se dévoraient mutuellement, faute de substance intermédiaire sur laquelle elles pussent exercer leur énergie. »
Le lendemain le docteur trouva son malade tellement faible, qu'il crut devoir supprimer tous traitements. Jean Journet commençait à devenir réellement fou; heureusement la nouvelle de son arrestation était parvenue à
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quelques personnes, et il fut, malgré l'avis du docteur implacable, envoyé à la salle des convalescents. Enfin M. Montgolfier parvint, non sans peine, à le faire sortir de Bicêtre.
Il y a tant d'événements si bizarres dans la vie de Journet, que je passe des faits très-importants; je ne réponds pas non plus de bien classer à leur date des aventures bonnes à noter ; ainsi je m'aperçois que j'ai omis de faire mention du phalanstère de Citeaux, réalisation qui eut le tort d'être prématurée. Quand les phalanstériens discutent avec un ignorant ou un homme de mauvaise foi, le civilisé lance immédiatement, comme coup de massue, le mot Citeaux. Voici la vérité sur cette malheureuse entreprise.
Un Anglais, John Young, qui voyageait en Belgique, apprit qu'une école fouriériste existait à Paris sous la direction de M, Jean Czinski et de madame. Gatti de Gammond. L'Anglais accourut trouver madame Gatti et proposa sa fortune pour bâtir un phalanstère. La proposition fut acceptée avec enthousiasme, et les terrains furent achetés près de Dijon. Jean Journet, déjà connu, fit partie de l'entreprise. Mais les fouriéristes s'aperçurent trop tard que John Young avait des idées ùllapodridées; il mêlait ensemble Fourier, Saint-Simon, Babœuf, Owen, Rétif de la Bretonne, Gampanella et tous les idéologues de l'univers; avec ce ragoût indigeste, on n'obtint qu'une réalisation rachitique. L'Anglais y dépensa sa fortune; madame Gatti de Gammond se retira de l'école à la suite de cet échec, et Jean Journet se remit à l'apostolat
Jean Journet réfléchit qu'avant d'instruire les peuples, il fallait instruire les rois, et surtout les rois de l'intelligence; aussi, à partir de ce jour, s'introduisit-il chez les poètes, chez les princes, chez les romanciers, chez les ministres et chez les artistes pour les prêcher. Jean fut reçu partout, excepté chez madame Sand, comme l'affirme cette épître :
Jean a George Sand. — « Vingt fois je me suis présenté inutilement chez vous pour toucher votre cœur, éclairer votre esprit. Tout ce qu'on pouvait dire, je l'ai dit; tout ce qu'on pouvait faire, je F ai fait. Si, dans cette horrible époque, il me restait encore un sourire à utiliser, je l'emploierais volontiers à rencontre des procédés dont je suis l'objet. Le poète méconnaît l'apôtre, le philosophe méprise le poète, Fécrivain me consigne à la porte, le député philanthrope ne s'occupe pas de questions sociales... Amen! »
Mais Fapôtre était trop entier dans ses opinions; il manquait à'insinuance ; au lieu d'accepter les grandes intelligences d'aujourd'hui, il les niait et ne leur accordait l'avenir qu'en tant qu'elles se convertiraient au fouriérisme. Ainsi ce mot à Fauteur de Notre-Damede-Paris :
Jean a M. Victor Hugo. — « Vous cherchez la gloire et le bonheur, suivez-nous. Quinze jours d'études fortes et consciencieuses et vous verrez.
» Mais, de grâce, n'oublie pas Fapôtre, lorsque saintement sibyllique, tu fulmineras le cantique des cantiques. Je vous aime (1). »
(1) Depuis, Jean Journet a lait retentir de sa parole les salons du
Ainsi cette épîlre à Fauteur des Paroles d'un Croyant : Jean a Lamennais. — « Il s'agit de comprendre, monsieur ; il s'agit de prêter votre concours à l'œuvre de salut en y appliquant votre éloquence, votre énergie, votre célébrité. Il s'agit de vous élever au comble de la gloire. Il me tarde de vous admirer comme bientôt vous mériterez de l'être. »
Nous ne savons trop quelle réception M. de Lamartine a dû faire à l'apôtre, pour s'attirer cette épître foudroyante :
Jean a M. de Lamartine. — « Poète, tu as des yeux pour ne point entendre. Le cri des enfants, les gémissements des vieillards te trouvent sourd. Les pleurs de la femme, le désespoir de l'homme te trouvent aveugle. Poète, à bas l'hypocrisie, assez de semblant de religiosité! La farce est jouée; étoile nébuleuse, il faut s'éclipser! le soleil des intelligences inonde l'horizon. Le jugement dernier va précéder la résurrection sociale. Tout s'émeut, tout s'agite, tout s'apprête; avenir, avenir !
» Dieu vous éclaire ! »
L'Académie n'est pas mieux traitée, et l'apôtre s'écrie dans le premier vers d'un cantique :
«Vous dormez, lâches senti udies ! »
La lettre adressée à un célèbre condamné politique est conçue dans des sentiments plus convenables et plus dignes (1).
n° G de la place Royale. On a été un peu effrayé de la sauvagerie du disciple de Fourier.
(1) Jean a Barbes. — « Que n'ai-je, ami; pu connaître vos desseins !
Jean Journet, ne trouvant pas les rois de l'intelligence mieux disposés en faveur du fouriérisme que le peuple, pensa à la province. C'est alors qu'il devient véritable apôtre, marchant tout le jour à pied, un sac sur le dos et vêtu avec une simplicité antique. Ses aventures provinciales voudraient un volume aussi rempli que le Gilblas. En effet, on s'imagine l'effroi et la surprise des provinciaux, si tranquilles d'ordinaire, qui voient entrer dans leurs cafés paisibles un homme qui se met à prêcher. Ces braves provinciaux, qu'un commisvoyageur étonne par son verbiage, que vont-ils penser d'un commis-voyageur fouriériste ? — Qu'est-ce que c'est que Fourier? Entrez donc en relation avec des gens qui n'ont jamais ouï parler de l'auteur de la Théorie des quatre mouvements ?
Cependant, à Toulouse, Jean Journet rencontre des étudiants curieux qui lui demandent une séance dans un calé. Ceux-là, qui passent quatre heures à jouer aux dominos, sont très-mécontents de se voir troubler par la parole de l'apôtre; la séance devient aussi orageuse qu'aux beaux temps de la Convention ; mais Jean se tient ferme et il est mené au Capitole. Quelle amère dérision! Ce Capitole est synonyme de Roche Tarpéia!
Un effort surnaturel m'aurait peu coûté pour arracher votre âme aux sublimes hallucinations dont elle était oppressée. Vous vouliez trancher par l'épée un nœud que nos efforts infinis s'appliquent à délier par le concours inespéré des rois et des peuples. Je voudrais être assez riche pour vous envoyer les œuvres de Fourier. Là, vous apprendriez que îa richesse, l'ordre et la liberté ne peuvent naître pour tous que dn concours harmonieux de tous. »
Ce Capitole est une prison! On y va en triomphe, escorté de quatre hommes et d'un caporal.
A cette époque il y avait des fouriéristes partout. Le préfet, vivement sollicité, ordonne la mise en liberté de l'apôtre, à la condition qu'il ne prêchera plus. De Toulouse Jean va à Montpellier. A qui pensez-vous qu'il s'adressera en arrivant ? — à l'évêque sans hésiter. 11 entre; le secrétaire, un jeune vicaire, voyant un homme assez poudreux de vêtements, lui dit tout d'abord : Monseigneur est malade. — N'importe je veux le voir. » Ce vouloir impose au vicaire. « Qui faut-il annoncer? » dit-il. — L'Apôtre ! » répond fièrement Jean.
Grande fut la surprise du vicaire, qui s'en alla cependant prévenir l'évêque de l'arrivée d'un apôtre. Il y avait réunion à l'évêché :les dignitaires de l'Église, du grand séminaire, étaient assemblés. Jean Journet entre en déclamant :
Réveillez-vous! lévites sacrilèges, Ivres d'encens, dans la pourpre endormis; Le Saint-Esprit a dévoilé vos pièges, Tl va saper des sépulcres blanchis.
Tous les prêtres se regardent, ne sachant que penser de cet homme en souliers boueux qui débute par un exorde aussi violent. L'apôtre continue, mais en prose cette fois : « Prêtres marchands, vêtus d'un manteau de pourpre, qu'est devenu le culte entre vos mains? Qu'est devenu le dogme sous le scapel de vos interprétations? Un squelette sans vie, une momie recouverte de bandelettes de soie. »
L'évêque de Montpellier était un homme d'esprit; il
écoula l'apôtre jusqu'à la fin et lui demanda quel était le remède à tant de crimes?» Fourier,» s'écrie Jean Journet. Les ecclésiastiques ne connaissaient pas Fourier; P apôtre leur expliqua sa doctrine d'une manière plus pacifique qu'à son entrée. Alors l'Église voulut bien s'entendre avec l'apôtre. La soirée dura longue et si bien que tous les prêtres, l'évêque en tête, achetèrent à Jean des exemplaires du maître.
Peu après, l'apôtre, ayant exploré tout le midi de la France, partit pour la Belgique, où il continua sonsystème apostolique, allant frapper aux portes des grands et des petits, implorant la reine des Belges.
Pierre qui roule n'amasse pas mousse; l'apôtre donna raison au proverbe, il revint à Paris fort à juste d'argent. Pour surcroît, la famille lui tombe sur les bras. Aussi pourquoi l'apôtre a-t-il femme et enfants? Gela n'est pas dans les règles. Gela va contre toutes les lois de l'apostolat. J'aurais voulu le taire; mais mon caractère d'historiographe me force à dire tous les détails. Non-seulement l'apostolat ne rapportait rien à Jean; il lui coûtait encore des frais d'impression, des torrents de brochures gratuites, des voyages, enfin toute la mise en scène voulue. Journet fut obligé de renoncer momentanément au prêche; il lui fallut gagner sa vie avec ses mains. L'apôtre se fit fleuriste, et sa femme, et ses filles aussi. Ainsi ils réalisaient par avance le groupe des fleuristes dont il est question dans Fourier. A force de courage et de veilles, la famille finit par réaliser quelques bénéfices. En route donc .
Journet continua à harceler de visites les grands de
la terre. Il débute pour ses rentrées, par M. Casimir Delavigne. Trois fois il y va, et trois fois un domestique en livrée lui répond que Fauteur de la Parisienne est malade. A la troisième fois, Jean s'écrie : «On n'est pas malade aussi longtemps, il faut vivre ou mourir. » Comme il prenait un ton assez élevé, M. Casimir Delavigne paraît et s'inquiète de tout ce bruit : « Je suis l'Apôtre. » M. Casimir Delavigne s'incline. « L'apôtre Jean Journet.
— Monsieur, veuillez entrer. — Avez-vous lu la brochure que je vous ai fait remettre? — Non, Monsieur.
— Qu'en avez-vous fait, où est-elle? «demande Jean avec son accent impératif.
M. Casimir Delavigne avait dans le caractère un peu de cette timidité qui s'est glissée dans ses œuvres honnêtes; toutes ces questions brèves le troublèrent. « Je m'en vais chercher, » dit-il, et il trouva Cris et soupirs dans le panier affecté aux papiers de rebut. « Ah ! s'écrie l'apôtre, voilà donc le cas que vous faites de mes brochures! » Et là-dessus la tirade obligée sur les civilisés qui laissent périr tous les jours trente mille individus, victimes des institutions subversives.
Peu de temps après, Jean Journet se présente au ministère et obtient une audiencedu secrétairedu ministre. M se gourmanda bien d'avoir signé cette lettre d'audience; mais il fallait en terminer. « Serez-vous long, monsieur? demanda-t-il. — Très-long, répondit l'apôtre sans se déconcerter. — C'est que beaucoup de personnes attendent leur admission. — Chacune de ces personnes ne représente qu'une affaire; moi, je représente trente mille victimes.
Jean Jonrnet s'était assis; le secrétaire du ministre était près d'un bureau, feuilletant une liasse de papiers. « — Monsieur, je vous écoute, dit-il. — Et moi, dit Fa-
pôtre, je vous attends. » M déposa ses papiers et
s'assit en face de Jean, qui alors se leva et tint une heure durant le secrétaire du ministre courbé sous ses paroles.
Je sais bien d'autres aventures dans lesquelles l'apôtre eut toujours l'avantage, — un avantage momentané, il est vrai , qui montre de quelle audace et de quelle ténacité il est doué. On peut citer entre autres l'événement du concert Pleyel, que Jean interrompit tout à coup pour se faire entendre. — Il n'était pas annoncé sur les affiches ! — Les gens de service voulurent le faire sortir. C'est là qu'il fait bon à voir le geste et la parole de Jean. Il terrifie les valets avec un mot. Après la valetaille vint la garde. D'ordinaire les municipaux ne s'émeuvent de rien. Cette fois encore, l'apôtre sut renvoyer la garde à vide. «Je me mets, s'écria-t-il, sous la protection des dames? » Un moyen de poète de l'empire, mais rajeuni par la vigueur et l'enthousiasme du disciple de Fourier.
Jean Journet a fréquenté tous les artistes et les littérateurs de ce temps-ci. Il était un jour à dîner chez un homme riche ; notre héros s'était tenu assez tranquille pendant le repas; voilà qu'au dessert il se met à traiter du haut en bas tous les civilisés* — Comment ! apôtre, dit l'hôte, vous nous arrangez de la sorte, nous, vos amis ; je ne vous ferai plus boire de vin de Champagne... — C'est qu'il faut le dire, à la louange de Jean, il se sou-
cie médiocrement d'un dîner, et il ne trouve les convives aimables qu'autant qu'ils parlent avec vénération de Fourier.
Ses relations avec M. Dumas ne datent pas de si longtemps. L'apôtre était parti un matin pour Saint-Germain avec l'intention d'y faire de la propagande. A cet effet, il entre dans le premier café venu et phalanstérine tout un régiment de carabiniers. Il entend prononcer le nom d'Alexandre Dumas, c'est une illumination. Alexandre Dumas a publié un roman à la Démocratie pacifique, pense l'apôtre, il doit être des nôtres.
Introduit, non sans peine, auprès du romancier, Jean Journet le prêche, lui raconte ses malheurs, ses espérances. M. Dumas, qui a le cœur généreux, lui dit : 0 apôtre ! vous êtes mon ami.
Ce fut à la suite de ce repas que M. Alexandre Dumas constitua une rente de douze cents francs à Jean Journet, jusqu'à ce que la société lui vînt en aide, c'est-àdire une rente perpétuelle.
Cependant l'apôtre est bien loin d'avoir perdu son temps à fréquenter les poètes, les peintres et les romanciers. Après avoir été renié par la Démocratie pacifique, qui pense comme M. de Talleyrand, que le « trop de zèle » est nuisible, Journet n'a plus pensé qu'à la fondation définive d'un phalanstère. Cette idée, il Fa poursuivie dans tous ses petits livres : Cris et soupirs, Résurrection sociale universelle, la Bonne-Nouvelle, Jérémie, Cri suprême, Cri d'indignation, Cri de délivrance : il est arrivé à réaliser une souscription pour fonder un phalanstère d'enfants, à laquelle ont répondu immé-
diatement des romanciers, des artistes et des poètes.
Jean Journet s'est peint d'une phrase dans une lettre à M. de Chateaubriand : « L'apôtre est celui qui condamne, qui absout, qui juge ; c'est le dernier de la terre, c'est celui qui est fort, c'est celui qui est apôtre, c'est moi, c'est Jean Journet. »
A la première séance du Congrès de la paix, le 24 août 1849, à peine M. Victor Hugo avait-il terminé son discours d'ouverture qu'un homme se leva et dit :
— Je demande la parole pour une communication importante.
C'était Jean Journet, qui, aussitôt la parole accordée, prit une pose : — il ne suffit pas, dit-il, de faire de beaux discours, il faut chercher les voies et moyens d'arriver au but de nos désirs... Il faut se demander si la Providence n'a pas donné aux hommes de ce temps le moyen d'établir la paix universelle... Je sais que ma position est terrible, et j'ai besoin de vos encouragements... Encouragez-moi ! Encouragez-moi!
Pour la majorité des assistants, Jean Journet était inconnu ; cependant les Anglais, les Hollandais, les Américains ne purent refuser les encouragements demandés par F apôtre avec l'audace des vaudevillistes dans le cou-
plet au public. Seuls, MM. Victor Hugo et Ëmile de Girardin tremblèrent de voir leur congrès compromis dès la première séance. Le poète et le journaliste connaissaient depuis longtemps l'apôtre et ne tenaient pas à renouveler connaissance.
Jean Journet, ayant été vivement encouragé, dit à l'assemblée qu'il allait expliquer les moyens d'établir la paix universelle: — Qu'était le Christ? s'écria-t-il, le fils d'un charpentier. Eh bien, dans quelle position est-ce que je me trouve? Nous n'en savons rien, mais nous le saurons peut-être plus tard.
Ici l'apôtre se frappa la poitrine, leva les yeux au ciel, et continua : — Je suis sur la croix, et si j'avais le bonheur d'exciter vos sympathies , » mais le Congrès de
la paix comprit qu'il fallait décourager l'orateur ; des murmures se firent entendre ; un membre invita le président, dans l'intérêt de la dignité de l'assemblée, à rappeler l'orateur à la question. — Dites-nous votre idée? cria une voix. Jean Journet, sans se troubler, répondit : — Mon idée ! mais j'en ai cent mille, des idées. Enfin, après des rires, des interruptions : — J'aurais trahi ma mission apostolique, dit l'orateur, s'échauffantet gesticulant de plus en plus, si j'avais négligé de vous annoncer l'événement suprême. Réfléchissez à ce que je vous ai dit, et vous verrez bientôt l'univers reconnaissant se lever pour crier : « Paix universelle ! association universelle ! harmonie universelle ! ! ! »
Ayant dit, Jean Journet descendit de la tribune, fendit la foule et disparut. Peut-être allait-il prêcher autre part! Mais il ne revint plus aux deux dernières séances
du Congrès de la paix. Ce discours fut sa rentrée officielle dans le monde parisien, car il sortait depuis peu d'une maison de détention, où l'avait fait aller un esclandre au Théâtre de la République.
Jean Journet profita d'une représentation extraordinaire pour s'adresseràun plus nombreux public ; pendant une scène de Molière, du haut de la seconde galerie, il jeta sur le balcon, sur les premières galeries, sur l'orchestre, sur le parterre, des quantités innombrables de petites brochures, qui semblaient sortir de sa poche comme par enchantement. Le parterre se mit à crier ; mais les brochures n'en tombaient que plus abondantes. Il fallait voir au milieu du tumulte les comédiens s'enfuir, le souffleur sortir de son trou, les mille têtes de la foule se lever en l'air, les spectateurs monter sur les banquettes ; et au milieu de cet orage, aux secondes galeries, un homme debout, impassible, jetant cette pluie de brochures comme pour ensevelir les spectateurs. Il en tirait de ses poches de derrière, de ses poches de côté, il en tirait de son pantalon, il en tirait de ses goussets, il en tirait de son chapeau, il en tirait de ses bottes.
Les municipaux et les sergents de ville vinrent un peu tard mettre ordre à ce déluge de papiers, qu'on aurait pu prendre pour une vaste librairie secouée du ciel. L'apôtre fut arrêté, et il savait ce qu'il faisait, après sa première visite à Bicêtre pour un semblable fait à l'Opéra.. Mais c'est son moyen de publicité. Quand il a imprimé un nouveau Cri, car il en a déjà publié sept ou huit, entre autres Cris et soupirs. Cri suprême, Cri d'indigmtion, Cri de délivrance, etc., Jean Journet -cherche
un moyen brutal de publication. Les apôtres sont rusés, et emploient des moyens inconnus à la librairie actuelle. Le nôtre se passe de timbre, d'affiches, de prospectus, d'annonces; il envoyait aux amis de Fart dramatique huit ou dix mille exemplaires de sa brochure pour en faire parler.
Effectivement tous les journaux rendirent compte du scandale, mais le fait Paris ne s'amusa pas à analyser le nouveau Cri de Jean Journet. Encore il aurait été pardonnable si, au lieu de troubler une comédie de Molière, il avait jeté ses brochures pendant le récit d'un confident de tragédie. Personne ne se serait plaint ; mais l'apôtre a trop de respect pour la tragédie, tant de respect^ qu'en 1847, il alla frapper à la porte de FOdéon, espérant un ordre de début du directeur Boccage. Sa demande fut rejetée; et je vis arriver chez moi Jean Journet désespéré, abattu par ce refus. À cette époque, il se sentait grand acteur tragique ; son projet était de débuter à Paris, d'obtenir de grands succès dont il était certain, et d'aller porter en province la parole de Racine et de Fourier. ïl voulait, à l'aide de Britannicus, faire passer la Théorie des quatre mouvements. Cette combinaison de l'école phalanstérienne peut sembler bizarre ; mais j'avais fini par y croire, car rien n'est impossible à Jean Journet.
Il finit par donner une représentation au théâtre Chantereine; je ne sais où il alla chercher les amateurs poOT jouer avec lui, je ne sais qui paya les frais de cette solennité dramatique; mais ce fut pour Jean Journet un Waterloo. Lui qui n'est point ému par les grands
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de la terre, lui qui affrontait un cénacle de prêtres et d'évêques^ lui qui lève le front et fait baisser les yeux aux intelligences, il se troubla devant six malheureux quinquets et autant de spectateurs. Son organe méridional se révéla dans toute sa richesse ; ses confrères dramatiques ne purent continuer la tragédie, tant Fapôtre était comique dans son emploi de Britannicus. La représentation n'alla pas plus loin que le premier acte; seulement alors Jean Journet comprit que Fart dramatique n'était pas inné en lui,
Ce fut un moment d'erreur. Il en eut quelques-uns dans sa vie, entre autres sa création des sous-apôtres ; c'est-à-dire qu'il fit chez lui quelques cours à des jeunes gens, espérant en faire des doublures intelligentes., La foi ne se commande pas; et il faut une foi robuste pour quitter Paris, le sac sur le dos, un ballot de livres fouriéristes dans le sac, arpenter la France à pied, ne pas savoir où manger, où coucher; en somme, coucher le plus souvent en plein air et le ventre creux. Les sousapôtres abandonnèrent la partie, hormis un qui profita de Faventure, suivit Jean Journet en province, parla en public. Et quand le jeune homme fut rompu à l'exercice de la parole, il abandonna lë fouriérisme pour fonder une utopie rivale.
Jean Journet se consola par un seul mot : Profane! s'écria - 1 - il. Dans ce temps -là l'avenir lui souriait, M. Dumas lui avait donné cet autographe :
« A Monsieur Jules Dulong, agent général des auteurs
dramatiques.
» Je veux faire une bonne action, il faut que vous m'aidiez.
» Je vous adresse Jean Joumet, l'apôtre de Fourier. — Je crois à certaines parties de sa doctrine, mais je crois surtout à la probité, au dévouement et à la foi de celui que je vous adresse.
» Je désire lui constituer sur mes droits, et je crois la chose possible, une petite rente de cent francs par mois, — jusqu'à ce que la Société puisse faire quelque chose pour lui.
» 11 touchera directement chez vous, et vous me compterez les reçus comme argent.
» Ceci restera entièrement entre nous deux. » A vous de cœur,
» Alexandre Dumas. »
Jean Journet s'en revint ivre de joie de Saint-Germain; désormais sa femme et ses enfants avaient de quoi vivre : une rente de 1,200 francs! Lui saurait toujours se tirer d'affaire. Malheureusement le romancier, sans s'inquiéter du reste, payait tout le monde sur ses droits. Il ne songeait pas que les plus beaux droits ont une fin, pas plus qu'il ne songeait que le château de Monte-Cristo serait vendu un jour aux enchères et adjugé pour le quart de ce. qu'il avait coûté. Ce fut une de ces déceptions auxquelles l'apôtre était accoutumé.
De temps en temps il organisait de petites rentes aux-
quelles souscrivait plus d'un homme distingué; mais jamais l'apôtre ne pouvait toucher que le premier quartier de sa rente. Et que de mal, que de courses, que de visites pour attendrir le cœur des civilisés !
Un jour Fapôtre, qui allait frapper à toutes les portes, se présenta chez M. le colonel Bory de Saint-Vincent. Les domestiques refusèrent de l'introduire :
— Allez dire à votre maître, s'écrie Jean Journet, que je viens sauver le monde.
— Monsieur est très-malade...
— Eh bien, perfide /.., dit Fapôtre.
Le domestique revint dire que le naturaliste était assisté d'un notaire à qui il dictait son testament. Sans s'inquiéter de cette réponse , Fapôtre s'élance dans les appartements et se glisse dans la chambre où le malade était couché.
— Monsieur, vous pouvez sauver le monde encore... . Le notaire regardait l'apôtre avec stupéfaction.
— Demain, il ne serait plus temps...
Là-dessus Jean Journet expose les doctrines de Fourier; M. Bory de Saint- Vincent veut discuter; Fapôtre riposte. Finalement il obtint du malade une souscription; mais huit jours après le savant était mort.
Jean Journet en voulait beaucoup à M. de Lamartine; il s'introduisit dans une soirée du poëte, et troubla la fête. Puis, pour se venger, pendant deux mois il remit chez le concierge de Fauteur de Jocelyn, un de ses Gris ; ainsi il envoya plus de soixante exemplaires du Cri de compassion, espérant amener M. de Lamartine à des sentiments plus phalanstériens.
Ce que Jean Journet voulait, ce qu'il a toujours voulu, ce qu'il veut encore, c'est la réalisation. Il demande un essai définitif et complet des doctrines de Fourier. Il veut un phalanstère. Aussi y a-t-il toujours eu entre lui et l'école fouriériste schisme complet.
La Démocratie pacifique pensait avec raison qu'on ne change pas les habitudes d'une partie de la société en vingt-quatre heures ; qu'il est important de former des disciples et des adhérents ; qu'il est nécessaire de préparer par de longues études , par des cours publics, par le journalisme, les esprits, même les plus dévoués.
A cela Jean Journet répondait que les fidèles seraient bien vite fatigués de donner de l'argent à un journal, à une revue, à des livres, et qu'il fallait jeter immédiatement les premières pierres du phalanstère. Mais l'apôtre était seul de son avis, il n'avait pas les rentes du journal dirigé par M. Considérant, il voyageait en province, semant la discorde dans l'école, mais ne trouvant pas les deux ou trois millions destinés à un pareil édifice.
Ces dix ans de luttes et de fatigues aigrirent l'esprit de l'apôtre, qui se répandit en brochures terribles contre l'école dont il s'était séparé. Rien n'est plus terrible que Jean Journet lançant des imprécations. Les querelles des universitaires, des jésuites, des poètes, des critiques, des savants, des médecins, si fécondes en colères passionnées et en attaques brutales, ne renferment rien de comparable aux gros mots de l'apôtre. Il a inventé une série d'épithètes injurieuses qui n'est pas la moindre curiosité de sa vie si curieuse. Je veux en citer c[uelques-unes, adressées pour la plupart à M. Consi-
dérant : c'est une litanie qui ferait sauter des palais et des montagnes.
Instigateur de nos maux;
Fléau de l'espèce humaine;
Roi du machiavélisme;
Épouvantable égoïste ;
Prodige d'impénitence;
Egoïste encroûté;
Augure cacochyme;
Civilisé éhonté ;
Vampire cosmopolite ;
Patron de l'impiété;
Omniarque de rebut;
Avorton de la science ;
Gouffre de l'humanité ;
Pontife du sabbat;
Fascinateur endurci;
Souteneur de Proserpine ;
Déprédateur social ;
Perfide endormeur;
Magnétiseur subversif;
Serpent fascinateur;
Impossibiliste pacifique;
Mercantiliseur matériel;
Pygmée de perversité;
Sybarite gorgé ; .
Fétiche mendiant;
Omniarque omnivore ! ! !
Je n'ai voulu donner qu'un échantillon des colères de Jean Journet; son œuvre fourmille de ces expressions
étranges et de ces mariages de mots civilisés avec des épithètes fouriéristes. Mais il est une épithète qui restera comme un modèle , comme un chef-d'œuvre, c'est :
Onmiarqiae omnivore.
Cependant l'école phalanstérienne et son chef résistèrent à ces dures apostrophes, même à Vomniarque omnivore. Jean Journet continua ses prêches sous la République. Mais il était dépassé ; clubiste original sous Louis-Philippe parce qu'il était seul, les véritables clubistes du gouvernement provisoire le laissaient bien loin derrière eux.
Il essaya un soir de parler au club Blanqui, où il fut entendu avec moins de tolérance qu'au Congrès de la paix. Il envoya force brochures aux membres du gouvernement provisoire, aux citoyens représentants du peuple, comme il en avait envoyé aux ministres et aux - députés sous la monarchie ; il ne fut pas écouté.
Jean Journet, dans un écrit du 20 février 184-8, prophétisait presque les événements arrivés en mai à la Démocratie pacifique: «Nous supplions tout homme » de cœur, vu le cas d'urgence et à défaut d'exécuteur » des hautes œuvres, nous le supplions instamment de » lacérer et brûler au milieu même de la place publi- » que la moderne tour de Babel, le tonneau des Danaï- » des, la machine infernale , le brandon des discordes, » l'insidieuse Démocratie pacifique (1). »
(1) Les bureaux du journal fouriériste furent violemment bouleversés sous la République par les gardes nationaux.
Mais ceci n'est qu'une colère d'écrivain qui ne pensait guère alors à la République, aux affaires de juin, aux affaires de mai et aux poursuites dirigées contre le représentant du peuple chef de Pécole. Cependant comme tous les croyants, les illuminés, les apôtres, dans cette même lettre qui précède de quatre jours la révolution de Février, Jean Journet s'écriait prophétiquement :
La France, la reine des nations ; la France, le cœur » et la tète de l'humanité ; la France, atteinte depuis si » longtemps d'un marasme vertigineux, va succom- » ber sous les énervantes étreintes de ses déprédateurs » littéraires et politiques, religieux et sociaux.
» Le vertige grandit d'heure en heure, l'abîme attend » toute sa proie; le cataclysme est imminent. — Il est » imminent et nul d'entre nous ne V ignore (1) ! ! ! »
(1) Depuis deux ans, Jean Journet a complètement disparu de Paris; le 2 décembre, qui a coupé court à toutes les utopies, l'aura rendu à sa famille en province. D'ailleurs, l'apôtre se faisait vieux et cassé. De sa personne, cependant, tout ne sera pas perdu ; un grand peintre, M. Courbet, l'a peint en pied, en costume d'apôtre, roulant dans les champs et attendant son salut d'une ville prochaine, dont on aperçoit les murailles dans le lointain. {Note de 18&5.J>
BERBÏGUIER.
Longtemps les médecins seuls ont écrit sur les maladies mentales; mais leurs travaux, tout consciencieux qu'ils fussent, ne pouvaient et ne devaient pas sauter le fossé qui sépare le monde des savants du monde des curieux, les livres médicaux secs, froids, impassibles, nets et tranchants comme un scalpel n'étant point écrits au point de vue du public qui n'aime pas à être désenchanté. Il arriva plus tard que des savants estimables écrivirent des traités à « l'usage des gens du monde. » Cela ne suffisait pas; des littérateurs, dont quelquesuns sont d'intrépides fureteurs de curiosités, arrivèrent ensuite. Ils s'emparèrent de matières prétendues arides qui semblaient du domaine des économistes, des statisticiens. Ainsi s'ouvrit une nouvelle voie qui n'est encore que peu explorée et qui doit produire de grands résultats. J'apporte sur ce terrain nouveau une biogra-
BEBBÏGUIER. 403
phje, des faits ; car nulle part, dans les livres touchant l'hallucination, ne se rencontrent un type aussi curieux, dès événements aussi bizarres , une existence aussi tourmentée que celle de Berbiguier.
Vous voyez un homme d'une vie rangée , exacte, civilisée ; cet homme, si tranquille le jour, est sujet à de certaines heures solitaires à des sensations extravagantes; la nuit est sa seule confidente. Il n'a garde d'en parler, car il est heureux ou malheureux. Heureux, il craindrait de se dessaisir de la moitié de son bonheur en le communiquant; malheureux, il sait qu'il passerait pour fou en faisant des confidences étranges, a Je » me gardai bien de faire part à mes amis de ce qui p m'arrivait, persuadé qu'ils n'y auraient pas ajouté » foi, » écrit l'homme dont nous allons raconter la singulière biographie.
Tel est le début de l'hallucination qui commence par Yinternat, c'est-à-dire que l'halluciné garde précieusement en lui ses sensations ; mais un jour arrive où elles l'enveloppent tout entier, où elles s'emparent de toutes ses facultés, où elles le dévorent. D'interne, l'hallucination devient externe; c'est là que commence le rôle du médecin. La guérison du sujet est « très-difficile, » a écrit M. Esquirol ; car le médecin croit avoir un halluciné d'hier, d'un mois, d'un an, il peut se trouver en présence d'un homme qui souffre depuis vingt ou trente ans. La maladie s'est déclarée tout d'un coup, violente et impétueuse; mais depuis combien couvaitelle?... C'est ce qu'il est facile de constater , quand il s'agit d'une maladie de corps qui fait des lésions in-
térieures dont le diagnostic est plus ou moins simple; mais où est-il celui qui peut ausculter le cerveau?
Ce qu'on va lire n'a rien de fictif, rien d'arrangé ; j'ai lu et relu plusieurs fois les Mémoires d'un homme qui a consigné avec un soin de teneur de livres tout ce qu'il entendait pendant son hallucination, qui a mis dans ce travail la minutie et l'observation détaillées, communes aux insensés, tout en se défendant pourtant d'avoir le cerveau dérangé. « Si j'étais fou, dit-il dans sa préface, je n'aurais pas ramassé avec tant de soin tous les traits et anecdotes que j'ai cités dans mes écrits pour confondre mes ennemis.»
Les malheurs de Berbiguier datent de 1796. A cette époque, il quittait son pays, Carpentras, pour aller demeurer à Avignon. Un jour il rencontra une femme appelée la Mansotte, qui s'offrit de lui tirer les cartes. Un tamis à farine fut placé sur une table, et les deux branches d'une paire de ciseaux piquées dans le tamis, plus un papier blanc plié dans le tamis. Berbiguier et la Mansotte passèrent un doigt dans chacun des anneaux des ciseaux, de sorte que le tamis était suspendu en Pair. Après les diverses questions banales des tireuses de cartes, la femme apporta trois pots, dans l'un desquels elle renferma les cartes à figurer. Berbiguier, les yeux bandés, tira au hasard quelques cartes qu'on ajouta à celles déjà renfermées dans le pot, qu'on couvrit d'une assiette. Le second pot fut rempli de sel, de poivre et d'huile, le troisième de laurier. La tireuse de cartes, après avoir enveloppé soigneusement ces pois et les avoir rangés dans l'alcôve, déclara que la conjura lion
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était terminée, et qu'il n'y avait plus qu'à en attendre les effets.
Nous avons détaillé avec soin cette opération, parce qu'il est certain qu'elle fut le germe de l'hallucination. En rentrant chez lui, Berbiguier trouve trois croisées ouvertes ; il entend un bruit insolite ; il allume une bougie et ne voit rien. Il se couche tout inquiet; mais le brait recommence; on frappe partout, sous le lit, sur le lit. Le lendemain , Berbiguier allait trouver la tireuse de cartes, qui lui dit avec beaucoup de bon sens, de se coucher dans une autre position, et que le calme renaîtrait. « Elle savait bien, le monstre, écrit-il, qu'il n'en serait rien; mais il fallait qu'elle affectât, sous des dehors trompeurs, de me donner des conseils. »
Les souffrances invisibles continuèrent la nuit, malgré les opérations de la sorcière; pendant huit jours de consultations, Berbiguier lui donna de l'argent, du sirop, des rafraîchissements, des comestibles, « tant il est vrai que pendant ce temps, dit-il, ses entrailles devaient être dévorées par le feu de l'enfer qui l'a vomie surja terre. »
Berbiguier commença à croire que c'était la tireuse de cartes qui se métamorphosait certaines nuits en chats miaulant sur son lit, d'autres nuits en chiens aboyant sous son lit. Il alla à l'église , et le calme ne revint pas ; s'il se promenait aux bords du Rhône, il se sentait tiré par l'habit, il était persuadé que les esprits voulaient le noyer dans le fleuve. Fatigué, le malheureux pensa à revoir sa ville natale ; mais une force surnaturelle semblait s'y opposer. Un jour il entendit
une voix invisible qui lui criait : « Il faut se coucher ce soir. » — Il n'est pas encore temps que je me couche, répondit-il très-haut à l'esprit, bientôt je me coucherai pour longtemps. Cependant la terrible voix répétait sans cesse à ses oreilles : « Il faut se coucher ce soir. » Dans une soirée à laquelle Berbiguier assistait, au milieu de la conversation, il sent une oppression de poitrine et toujours la voix : « Il faut se coucher ce soir. » Cette insistance étonna l'halluciné, qui se coucha en s'ëcriant : « Seigneur, j'obéis à vos ordres. » Il y avait trois ans que Berbiguier n'était entré dans son lit. Au bout de quelques instants, il aperçoit une clarté blanche, trèslumineuse. « Un nombre infini d'étoiles, écrit-il, au milieu desquelles était une bobèche plate, d'où sortait une lumière éclatante, produisirent en moi un enthousiasme difficile à décrire. » Puis un trône apparut, tout resplendissant de diamants, de rubis et de pierres précieuses, sur ce trône était assis Jésus-Christ. Pendant trois heures, l'halluciné est dans l'extase^ il remercie le Seigneur d'avoir épongé tous ses maux par sa présence. Et il s'endort heureux et tranquille.
Le lendemain, Berbiguier se promenait dans la campagne tout préoccupé de cette apparition, lorsque l'extase s'empare de nouveau de lui et il voit le paradis, l'enfer, le jugement dernier. Le voilà un peu consolé ; malheureusement sa maladie le reprend de plus belle, les apparitions nocturnes recommencent avec plus d'insistance que jamais. Berbiguier va trouver M. Nicolas, médecin de l'hôtel des Invalides d'Avignon ; celui-ci, après l'avoir interrogé longuement sur sa maladie, son
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principe et ses causes, le fait asseoir au milieu du salon, pied contre pied. Il décrit des cercles autour de l'halluciné avec une petite baguette d'acier, en disant : « Ah ! je vous tiens maintenant, vous n'y rentrerez plus, » Puis, en s'adressant à Berbiguier : « Monsieur, dit-il, je viens d'extraire la sorcière de votre corps, vous ne serez plus inquiété par elle et sous peu vous recouvrerez la santé. » Mais le médecin pensa que le remède qu'il venait d'employer était trop simple pour l'halluciné ; et il fit venir son malade au Jardin des Plantes de la ville. Divers médecins s'y trouvaient. Berbiguier fut placé sous un arbre exposé au nord ; M. Nicolas recommença à envelopper de cercles magiques l'halluciné; puis il lui fit boire un verre d'eau, pendant qu'un autre médecin étendait les jambes du malade sur un banc, en lui recommandant d'appuyer fortement sa tête contre l'arbre. M. Nicolas trempa pendant dix minutes la baguette d'acier dans un verre d'eau et le fit boire à Berbiguier; cette boisson lui donna une commotion. « — Voyezvous, dit le médecin, un petit point blanc à l'extrémité de la baguette? — Berbiguier répondit affirmativement, « quoique cela ne fût pas. » — Eh bien ! reprit M. Nicolas, faites-vous forger une petite baguette d'acier exactement semblable à celle-ci. Berbiguier obéit, et, quelques jours après, docile aux ordres de son médecin, il se promenait frappant de sa baguette tous les endroits par où il passait, en disant : « Coquine de sorcière, vous souffrez maintenant. » De plus, il avait mis sur sa table un petit écrit ainsi conçu : c< Au nom de Jésus-Christ, vivant que demandes-tu? »
Il se trouva pendant quelque temps assez bien de ces prétendus exorcismes, n'était qu'un jour un bourdonnement se fit entendre dans sa chambre. Craignant d'être retombé au pouvoir des esprits, il retourna, suivant l'avis de M. Nicolas, au Jardin-des-Plantes où il continua solitairement ses opérations. On avait entendu parler dans la ville de ces exorcismes, et une foule nombreuse se pressait autour de Berbiguier, qui continuait avec le plus grand sang-froid à faire usage de sa baguette d'acier. Par malheur, un docteur avignonnais, M. Guérin, qui rencontra l'halluciné, fut surpris de ses exercices et l'engagea à les abandonner en lui disant qu'ils étaient plus nuisibles qu'utiles. Berbiguier commença à se défier de M. Nicolas, et le rangea immédiatement dans la classe de ses persécuteurs, par une raison toute simple : il avait surpris entre son médecin et un de ses élèves, ce fragment de conversation : — J'ai envie, disait M. Nicolas, de le faire danser avec l'ourse ou avec la grande ourse. — L'élève parut étonné de ces paroles et en demanda l'explication. — Ah ! reprit le médecin, il faut bien l'amuser.
Berbiguier quitte aussitôt Avignon, furieux de s'être mis aux mains des médecins, et se rend à Garpentras où il reste un an pour affaires de famille. Les apparitions recommencent: ainsi, le malheureux avait dans sa chambre à coucher un violon et une guitare. Toutes les nuits une main inconnue ou plutôt une griffe venait tracasser et mettre en branle les cordes du violon et de la guitare. Berbiguier, de peur de passer pour fou, n'osait se plaindre à ses amis, mais il écrivit avec grand détail
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toutes ses souffrances à un troisième médecin d'Avignon, M. Bouge. Celui-ci, craignant d'ordonner un traitement inutile, lui disait de prendre du courage, de la patience, et lui répondait par cette maxime banale : e II faut tout attendre du temps, » ce qui ne consolait guère l'halluciné. Un événement vint changer la face de sa maladie. Berbiguier apprit qu'un de ses oncles de Paris était très-malade et désirait le voir. Cet oncle se mourait autant d'un procès gagné que d'une maladie ; il laissa, par testament, son neveu légataire universel.
Malgré tous les tracas d'une succession importante, qui amena divers procès entre les héritiers, Berbiguier ne fut pas délivré des esprits; bien décidé à employer tous les moyens contre eux, il alla trouver une célébrité d'alors, M. Moreau, qui lui répondit qu'il avait le pouvoir de le soustraire à ses persécuteurs, mais que, pour y parvenir, il devait se soumettre à sa toute-puissance. — L'expérience du passé et la religion, répondit l'halluciné, me défendent d'approuver cette proposition. — Votre obstination fera votre malheur, dit le physicien. Berbiguier se retira, bien convaincu qu'il venait de se créer gratuitement un ennemi de plus. Il était dans la destinée du malheureux de tomber de médecin en sorcier, de sorcière en magicienne, de tireuse de cartes en sibylle. Désolé d'avoir connu Moreau, il entre en relations avec une dame Vandeval dont la profession était de dire la bonne aventure. C'est une série nouvelle d'opérations mystiques :
Il faut acheter une chandelle de suif chez une marchande dont la boutique aura deux issues;
Fake attention, en payant, de se faire rendre sur une pièce de la monnaie dans laquelle doivent se trouver deux deniers;
Sortir par la porte opposée à celle par laquelle on est entré ;
Jeter en l'air les deux deniers;
Allumer du feu, y jeter du sel;
Envelopper la chandelle avec du papier sur lequel serait écrit le nom du premier persécuteur ;
Piquer ce papier dans tous les sens, et, après l'avoir fixé à la chandelle avec une épingle, le laisser brûler jusqu'à extinction.
Berbiguier exécuta strictement tous ces ordres ; seulement, il avait jeté en l'air les deux deniers, et il fut tout surpris d'entendre sur le pavé retentir deux écus. Il eut soin de s'armer d'un couteau en cas d'attaque ; le sel produisit une forte explosion dans la cheminée et l'halluciné resta persuadé que ce devait être le magicien Moreau qui y était caché et qui manifestait sa colère. La Vandeval lui dit que s'il voulait tuer Moreau, il n'avait qu'à continuer ainsi pendant huit jours. Ce qu'il fît; mais une réflexion lui vint : « Cette femme, pensa-t-il, a mis tout en œuvre pour m'inspirer de la confiance, afin de me tromper avec plus de facilité. » Plein de ces idées, il alla se confesser à Saint-Roch ; le prêtre l'adressa au grand pénitencier de Notre-Dame ; celui-ci au grand vicaire. « Espérez tout de la bonté de Dieu,» lui dit le grand vicaire après l'avoir écouté attentivement. Berbiguier, qui avait souvent prié sans être guéri, ne se contenta point de cette réponse; il retourna voir son pre-
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mier confesseur qui l'invita à venir le voir souvent et surtout à fréquenter les églises. La succession de Fonde entraînait des procès coûteux; Berbiguier, en homme généreux, pria chacun des parents déshérités de recevoir une part; malgré tout, il n'était rien moins que tranquille. « La féroce Vandeval, dit-il, ne me perdait de vue ni le jour, ni la nuit; elle employait contre moi tous les pouvoirs qui lui avaient été donnés par les esprits infernaux pour me faire souffrir. » Il alla visiter de nouveau le grand pénitencier qui l'adressa à l'illustre médecin de la Salpêtrière, M. Pinel père. Berbiguier s'y rendit ; c'était en 1816 ; il y avait 20 ans qu'il souffrait déjà. Pinel, après lui avoir fait raconter ses tourments, lui dit qu'il connaissait ces maladies, qu'il était certain de le guérir. Il lui ordonna huit bains par mois. — Je vous engage, dit-il, à voir Moreau et la Vandeval, afin
de les prier de cesser leurs magies Lorsque vous
souffrez, demanda Pinel, voyez-vous des animaux? — Non, dit Berbiguier, c'est un bruit qui se fait entendra sous mon traversin ou des attouchements sur ma personne quand je suis au lit. — Ce n'est rien, dit le médecin en riant, j'y mettrai bon ordre.
Berbiguier se couche avec l'intime persuasion qu'il peut compter sur la promesse de Pinel et qu'il va dormir tranquille. Cependant vers minuit les cris recommencent comme d'habitude ; le lendemain, de grand matinée malade était chez son médecin. — Je ne vous cache point, dit-il, que je crois que vous n'êtes point étranger à ces menées. — Prenez vos bains, répond en souriant Pinel. De là Berbiguier retourne chez le grand péni-
tencier où il se plaint tellement de son médecin que le prêtre l'envoie à un nouveau docteur, M. Àudry, qui lui dit : « Votre santé est très-altérée par les souffrances que vous avez éprouvées, vous avez le sang très-agité, il faut prendre des adoucissants, des calmants. » De son côté, le grand vicaire s'efforçait de chasser l'hallucination par la distraction et il ordonnait au malade de visiter quatre églises par jour.
Berbiguier prit alors la résolution de vivre isolé : « Il faut cependant, dit-il, quelques délassements à l'homme pour ne pas tomber dans les inconvénients d'une vie trop sévère ; mais je choisis ce qui me parut le plus innocent pour servir à mes récréations. » Il acheta un jeune écureuil, dont nous raconterons plus tard les malheurs.
Un jour l'halluciné veut se faire la barbe devant une glace et, à sa grande surprise, il y trouve un paysage, fraîchement peint à l'huile (4). Il écrivit au-dessous, croyant être certain d'où partait le coup : « N'y touchez pas, cest l'ouvrage de PîneL » Il n'était même pas tranquille en plein soleil, dans la rue ; ainsi, quand il sortait, un grand vent s'élevait aussitôt et son parapluie était déchiré par ses ennemis. Berbiguier pensa à offrir à la Vierge un cierge de cinq livres; mais, se dit-il, la grosseur piquera la curiosité des esprits qui redoubleraient de peine; n'offrons qu'un cierge d'une livre à la fois ! Le
(1) J'ai pensé que cette glace masquée n'était pas le résultat d'une plaisanterie, mais d'une ordonnance de médecin. N'est-il pas dangereux pour les halluçinés de voir reproduire leurs traits troublés ?
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grand vicaire tâchait de consoler de son mieux le pauvre homme, qui se privait même de vin, mêlant ensemble traitement corporel et traitement spirituel, l'avis des médecins et l'avis des prêtres. Je le laisserai raconter une nouvelle persécution :
« L'hiver approchait; je fis mettre un poêle dans ma chambre, et, pour être à l'abri de la fumée, je fis passer le tuyau de ce poêle dans la cheminée, que je fermai hermétiquement. Cette opération terminée, j'entendis à minuit du bruit au bas de la cheminée. J'écoutai avec attention et je reconnus la voix du docteur Pinel, qui, conjointement avec quelqu'un de sa troupe, cherchait à s'introduire dans mon appartement. Mais j'avais tout prévu. J'avais fermé jusqu'à la clef du tuyau. Je me mis à rire aux éclats, et je leur dis : « Eh bien ! entrez, aimable Pinel, avec votre compagnie; que faites-vous donc dans ce petit réduit? Ne restez pas ainsi à la porte (1). » Je les entendis chuchoter et proférer des injures, menacer et dire que les moyens que j'avais employés ne les empêcheraient pas de s'introduire dans ma chambre toutes les fois qu'ils le voudraient. En effet, ils firent répandre dans mon appartement beaucoup de fumée pour m'empêcher de me chauffer et de faire ma petite cuisine. Je me serais bien passé de leurs visites ainsi que mon Coco ; c'est le nom que je don-
(1) En allant consulter Pinel, Berbiguier avait remarqué un tableau qui représentait le célèbre médecin peint en. pied avec des nuages autour de lui, et il en conclut que îe docteur se transportait ainsi dans les planètes pour y commettre ses forfaits.
IIA LES EXCENTRIQUES.
nais à mon petit écureuil, qui n'était pas plus exempt que moi de leurs persécutions. »
Dans l'hôtel garni où il demeurait, Berbiguier fit connaissance d'un jeune homme qui sortait du séminaire, M. Prieur fils. Ces relations vinrent de ce que rhalluciné avait trouvé dans les escaliers une pièce de cinq francs qu'il rendit à son propriétaire. Berbiguier était certain que cette pièce abandonnée était un piège tendu par les farfadets qui espéraient qu'il s'en emparerait. Son indignation à ce propos montre bien l'honnête homme : « Détrompez-vous, race maudite, je mépriserai les richesses (la pièce de cinq francs) et les grandeurs de ce monde, pour me rendre digne d'un bonheur à venir. »
Les premiers jours, il fut enchanté d'avoir fait connaissance avec des jeunes gens aussi vertueux que MM. Prieur. L'aîné fréquentait un prêtre nommé Imbert; Berbiguier pria le jeune homme de confier au prêtre son malheureux état et de lui demander des conseils. Prieur se chargea de la commission ; le résultat fut qu'il fallait jeter de l'eau bénite aux quatre coins de l'appartement, faire le signe de la croix avec l'aspersoir, réciter le De Profundis, après quoi Pinel, Moreau, la Vandeval et autres seraient anéantis et hors d'état de recommencer leurs conjurations. Cela s'étant fait, le
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nouvel ami du malade prit un grand couteau et frappa trois fois sur une falourde en disant : « Monstres que vous êtes, que le diable vous en fasse autant! » Puis il coupa jusqu'à la racine les tiges de verveine 4'un pot de fleurs, et fît cinq petits paquets qu'il déposa, quatre à chaque angle de l'appartement, et le cinquième sur le piano. 11 reprit encore le grand couteau et en frappa le bois. — Pourquoi, dit Berbiguier, qui suivait avec beaucoup d'attention ces manœuvres, avez-vous enfoncé le couteau si avant dans le bois ? — C'est pour être plus cuisant à l'exécrable Pinel et à ses abominables collaborateurs.
Berbiguier se croyait à jamais délivré de ses ennemis lorsque, en octobre 1817, à neuf heures du matin (l'heure est indiquée), le petit écureuil est trouvé presque mourant dans sa cage. Une partie de sa queue avait été arrachée. Prieur vint peu après et chercha à persuader à l'halluciné que c'était un tour de Pinel ; mais il eut le tort de sourire. « Je ne m'aperçus que trop tard de la perfidie, » écrit Berbiguier ; car il avait pour système que l'air était rempli de mauvaises planètes, ainsi la planète-Pinel, la planète- Moreau, la planète-Vandeval, etc. Et il se persuadait que, quand une planète était fatiguée de le tourmenter, aussitôt une nouvelle planète s'emparait de lui. Pour le moment, c'était la planète-Prieur. Il s'en plaignit à un jeune étudiant en médecine, M. Lomini, cousin des Prieur. —""Le gouvernement, lui dit Berbiguier, devrait, par des lois terribles, sévir contre tous ces misérables qui portent partout la désolation. — Il ne peut y avoir de lois contre nous, répond d'un ton sérieux
l'étudiant; le gouvernement, au contraire, nous autorise à nous transporter secrètement partout , parce qu'il est nécessaire que nous sachions tout ce qui se lait, et que nous fassions tout ce qui nous plaît. — « Je jugeai bientôt, ajoute naïvement Berbiguier, par les propos de ce Lomini, qu'il était aussi de cette secte farfadéenne (4). »
L'étudiant croyait par ce moyen contribuer plus activement àlaguérison de l'halluciné, mais il n'en fut rien. Berbiguier fit les plus grands reproches à Prieur d'avoir communiqué son pouvoir à son cousin qui venait l'importuner toutes les nuits. On ne saurait croire à quels reproches furent exposés les Prieur et Lomini; à toute heure du jour Berbiguier les voyait et les accablait de réprimandes; quand ils recevaient du monde, l'halluciné priait les personnes présentes de les inviter à cesser; ou bien il leur écrivait en les menaçant de publier un mémoire contre eux. Une nuit, tout l'hôtel garni fut réveillé par une effroyable bourrasque qui cassa plusieurs carreaux. Berbiguier dit au portier de ne pas s'en inquiéter, qu'il en connaissait les motifs, et qu'ils étaient tous bien heureux que l'ouragan ne fut pas plus terrible. « Je ne leur dis pas, écrit-il, tout ce que je savais des méfaits des farfadets ; mais j'avais fort envie d'en instruire le propriétaire, afin de l'engager à faire un journal de toutes les dépenses auxquelles il serait ex-
(1) Berbiguier, au commencement de son livre, croit nécessaire, « pour rendre son style digne de son sujet, de décliner, conjuguer et tourner de toutes les manières le mot farfadet. Qu'on ne me fasse donc pas un reproche, dit-il, d'avoir écrit farfadérisme, farfadériser, farfadéen, etc.»
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posé par les maléfices des ennemis du créateur du monde; par là, il s'instruirait au moins de ce que cette maudite canaille (il veut dire les Prieur) pourrait lui coûter dans Tannée.
En passant sur le Pont-Neuf, Berbiguier voit une grande quantité de personnes assemblées pour regarder une nuée noire extraordinaire dans la direction de l'île Saint-Louis; chacun faisait des conjectures diverses. — « Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que c'est l'ouvrage des magiciens. » Et, comme on le regardait avec surprise, il s'éloigna, persuadé que cette nuée noire était un signe certain de quelque victoire remportée par les farfadets, et qu'ils s'empressaient par là d'en donner connaissance à leurs correspondants. Ces nuages noirs étaient les frères Prieur et leur cousin. Quelque temps après, on vola au Palais-Royal la montre de l'halluciné, quoique son habit et sa redingote fussent soigneusement boutonnés. Il entra assaillir de reproches Prieur aîné; comme celui-ci s'en défendait. — C'est votre frère alors, dit Berbiguier. — Mais vous savez bien que mon frère n'est plus à Paris et qu'il est rentré au séminaire. — N'importe, il revient en un clin d'œil invisible, tracasser les honnêtes gens. » Cette montre volée amena la correspondance la plus embrouillée et la plus plaisante du monde. Berbiguier écrit au jeune séminariste de lui renvoyer sa montre ou de le débarrasser de sa planète : Prieur ne répond pas ; alors l'halluciné écrit au père de Prieur, au supérieur du séminaire, au maire de la ville pour les engager à voir le jeune farfadet; finalement celui-ci répondit par la lettre suivante :
« Monsieur, j'ai reçu votre lettre. Je vois avec peine que vous êtes toujours dans le même état. Votre maladie est très-affligeante; vous vous croyez tourmenté et vous avez raison. L'affaiblissement de vos nerfs produit chez vous toutes vos chimères. Vous vous êtes persuadé que j'étaio sorcier, et de là vous concluez que je suis invisible. Mon cousin Lomini a tort d'exaspérer votre imagination par des citations ridicules ou puériles. H serait fort embarrassé de vous montrer un livre de magie. Cessez, monsieur, de croire que j'aille chez vous la nuit. Je suis un homme comme vous, de chair et d'os; je suis de plus à une distance de trente lieues; comment voulez-vous que je puisse me transporter chez vous toutes les nuits pour danser sur votre corps?
» P. S. Votre lettre m'a coûté 16 sols; je ne suis pas riche; ainsi, monsieur, quoique vous m'honoriez beaucoup de m'écrire, dans l'impossibilité où je suis devons être utile, vous pouvez vous en abstenir. »
Mais toutes ces réponses étaient de l'huile sur le feu. « Voilà bien, s'écrie Berbiguier, le langage des gens sans pitié, froids, indifférents et farfadérisés. » Cependant le malheureux avait un frère en souffrances; c'était l'écureuil. Le petit animal avait l'habitude de se réfugier sous le bonnet de coton de son maître, qui pensait qu'il était poursuivi par les esprits ; en effet, au bout de quelques minutes l'écureuil sortait de sa retraite et aussitô Berbiguier se sentait tirer les cheveux. Déjà, en déménageant de l'hôtel Mazarin pour aller à l'hôtel de Limoges, rue Guénégaud, espérant y trouver plus de quiétude, l'halluciné avait perdu son animal favori ; cependant il
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le retrouva deux jours après : pour le soustraire aux attaques des farfadets, Berbiguier le brossait à outrance, dans la certitude que les esprits malfaisants délogeraient de son corps. C'était son seul ami; aussi ava t-il coutume de répéter à ceux qui l'entouraient : « Je désire que, lorsqu'on parle de moi, on dise toujours : Berbiguier et son Coco. »
Un jour, il arrivait de la campagne; à l'ordinaire son écureuil venait lui faire mille caresses, mais préoccupé, Berbiguier ne s'aperçut pas que Coco ne venait pas à sa rencontre. La robe de chambre était étendue comme de coutume sur le lit, en guise de couvre-pied. Le plus souvent Pécureuil se livrait pendant l'absence de son maître, à un doux far-niente dans Tune des manches. Berbiguier fait sa toilette de nuit et se couche. Ciel ! le petit animal était entre les couvertures , son maître l'écrase , lui seul peut raconter ce malheur!
c( La pauvre bête ne survécut pas un jour à l'assaut qu'elle avait éprouvé ; elle mourut dans la matinée du lendemain de la castatrophe. Mon premier soin fut de la faire embaumer, afin que ses tristes restes pussent me rappeler le souvenir de ses actions et de ses vertus. J'ai placé Coco sous un verre; le bout de sa queue, coupé par M. Etienne Prieur à la fin de 4816, est placé entre ses pattes de derrière. L'écureuil est dans une position qui me rappelle ses gentillesses et son talent. Je ne sais si l'aspect du cadavre de ce petit animal est pour les farfadets la tête de Méduse : ils viennent beaucoup moins me visiter pendant le jour ; mais en revanche, ils sont toujours sur moi pendant la nuit : 0 mon cher Coco ! peut-
être qu'ils voudraient me procurer la mort que je t'ai donnée ! ils voudraient m'étouffer, les cruels ! »
A la fin du premier volume, Berbiguier pleure encore la perte de l'écureuil. « 0 mon cher Coco, tu reposes maintenant en paix sous le globe de verre qui te sert de tombeau! les misérables t'ont tué pour que tu ne fusses pas témoin de mon triomphe. » Et il ajoute fièrement : « Ennemis de mon repos, ne vous réjouissez pas, demain je serai à l'imprimerie ! »
On comprendrait difficilement le triomphe dont parle Berbiguier, si je ne racontais le fait suivant, qui est toute une odyssée. Le jour de la fête de Louis XVIII, l'halluciné, en sortant des Tuileries, remarqua un grand tourbillon de poussière, et dans les airs trois nuages gros de pluie noirs et menaçants. — Àh ! s'écria-t-il, ils veulent troubler la fête de mon roi, mais je saurai bien les en empêcher. Et il rentre aussitôt chez lui se livrer à une conjuration certaine qu'il avait imaginée depuis peu; il s'était muni d'une grande quantité de cœurs de mouton ou de veau, plus, d'épingles et d'aiguilles. A l'occasion de la fête du roi, il commença par piquer un foie de bœuf de toutes ses aiguilles et épingles « de manière, dit-il, qu'à sa surface, il avait la forme d'un hérisson dont les pointes menaçantes n'étaient pas faites pour satisfaire les farfadets qui auraient été tentés de s'approcher de moi pour me tourmenter. » Il mit une poêle remplie d'huile sur le fourneau et lorsqu'elle bouillit, il y ajouta le foie tout lardé d'épingles. Sur un autre fourneau allumé était une grande cuiller de fer contenant six livres de soufre fondu. Alors il prit un
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papier piqué qui contenait le nom de ses ennemis et le jeta au feu. Le poêle brûlait aussi, servant à faire chauffer une marmite dans laquelle bouillonnaient les épingles et les aiguilles les plus fines, car il prétendait que plus Feau agitait ces instruments pointus, plus les farfadets étaient cruellement tourmentés.
« Il semblait, dit-il, que la solennité du jour aug- » mentât mon animosité contre cette cruelle engeance » farfardéenne. Monstres, scélérats, vampires, leur dis- » je, vous voudriez priver les malheureux marchands » de vendre des provisions qu'ils ont faites en l'honneur » d'un si beau jour? Vous voudriez empêcher les ama- » teurs des belles choses du jour du feu d'artifice qui » doit clôturer les fêtes? Non, non, non, mille fois non, » vous ne réussirez pas; tant qu'il me restera quelques » moyens, je vous combattrai de toutes mes forces. Je » suis infatigable lorsque je lutte contre des monstres » de votre espèce. Je ne dois rien épargner pour vous » expulser de tous les endroits où je pourrai vous trou- » ver. »
Mais, dans cette exaltation, Berbiguier s'oublia et j eta dans son poêle tout le sel, tout le soufre qu'il avait sous la main : ces matières étouffèrent le feu ; une fumée immense emplit la chambre. L'halluciné ne crut pas à Un incendie naturel, et s'imagina que les farfadets
étaient dans sa cheminée ; cependant, comme la fumée gagnait les escaliers, que les voisins criaient au feu, Berbiguier ouvrit sa porte. Heureusement les secours arrivaient. — Qu'y a-t-il? dit un pompier en voyant Berbiguier sortir de la chambre. — J'empêche les farfadets de troubler la fête de Louis XVIII. — Votre intention est très-louable, monsieur, mai s il ne faut pas pour cela mettre le feu à la maison. — Berbiguier déclare, dans ses mémoires, avoir été très-satisfait « du bon ton de monsieur le caporal des pompiers. Ses procédés, dans cette circonstance, ajoute-t-il, me le firent considérer comme un brave homme. » Aussi a-t-il fait dessiner, pour la mettre en tête du second volume, cette scène. Il faut voir l'air calme, magistral, inspiré de Phalluciné enveloppé de fumée, qui semble très-satisfait de ses opérations. « Je trouve cette scène, dit-il, tellement dramatique, qu'il y aurait à en tirer le sujet d'un beau mélodrame. »
Berbiguier, à qui les cœurs de veau réussissaient, les conseillait à toutes les personnes qu'il rencontrait. Pour arrêter les inondations de 1819, il achète une grande quantité de cœurs, plusieurs milliers d'épingles et d'aiguilles, vingt livres de sel, huit livres de soufre et le reste. « Laboureurs, agriculteurs, vignerons, jardiniers, s'écrie-t-il, remerciez-moi de ma persévérance ; j'ai enfin découvert le moyen de vous faire jouir du fruit de vos sueurs. » Pendant l'opération, il criait à haute voix : Que tout ce que je fais te serve de paiement, je désole ïouvrier de Belzébuth. Chaque année, Berbiguier «donnait des étrennes » aux farfadets, c'est-à-dire qu'il pi-
BERBIGrUIER. 123
quait des cœurs ; mais le 1er janvier 1820, comme il avait négligé cette précaution, il fut fort tourmenté la nuit. Aussi le premier jour de l'année 1821 n'est pas oublié, et Berbiguier donne une soirée dans laquelle chacun des invités était tenu de piquer djs cœurs avec un nombre considérable d'aiguilles et d'épingles.— Cela est coûteux, disait-il, mais je ne dois pas regarder à l'argent quand il faut faire souffrir les farfadets. Par un raffinement cruel, il invita toutes ses connaissances à plonger une épée dans les cœurs qui rôtissaient sur les charbons. Une des personnes qufassistaient à cette soirée, et qui existe encore (1), nous a donné une idée de la conversation de cet homme étonnant, qui ne parlait pour ainsi dire que par aphorismes. Ainsi : Dieu est bon, les farfadets sont méchants. — Berbiguier est patient, Moreau est cruel. — Le fléau des farfadets ne croit pas à la médecine. — Pinel donne des remèdes à tort et à travers. — Les femmes sont généralement bonnes, la Vandeval est une farfadette abominable. — Pour lui, tout se résumait en farfadets.
Un chat tombe du toit. . . farfadets.
On se donne une entorse. . farfadets, La fumée sort de la cheminée, farfadets. Le bois craque dans le feu. . farfadets.
Ce n'est pas le bois qui travaille, ce sont les magiciens et sorciers qui frappent par méchanceté pour faire fendre les meubles.
Rien qu'à lire les titres des chapitres, qui sont du
(1) M. J.,. , coiffeur, rue Guénégaud,
reste une amorce trompeuse, on voit assez combien était enracinée l'hallucination.
« Les farfadets désunissent les époux en visitant à leur insu les femmes vertueuses. — La pie voleuse était un farfadet. — Les bons prêtres sont presque toujours en proie aux persécutions et aux propos malins des farfadets.— Les prières et les cloches contrarient bien souvent les esprits malins. — Les farfadets rendent les femmes enceintes à Jeur insu. — On éternue sans avoir un rhume de cerveai^ce sont des sorciers qui font voler de la poudre Jfans l'air pour nous procurer des éternuments. — Les farfadets sont parvenus à désunir les anges du ciel ; les leçons de notre Rédempteur ont toujours été repoussées par ces monstres. — Les insectes connus sous la dénomination de puces sont très-souvent des farfadets. »
Il avait fini par ne plus offrir de tabac à priser qu'aux personnes qu'il connaissait particulièrement, car il * craignait, en présentant sa tabatière à des étrangers, d'y introduire des farfad^s. Après avoir souffert vingt ans, il ajouta quelques variantes à ses conjurations : d'abord, la bouteille-prison y c'est-à-dire des bouteilles épaisses remplies d'eau infusée de tabac, de poivre et d'autres aromates. Cette invention vint de ce qu'étant dans l'église Saint-Roch, Berbiguier se sentait tourmenté par une troupe de farfadets qui se posèrent entre sa redingote et son gilet. Il détacha sournoisement une épingle de ses cheveux et piqua sur sa redingote un de ses ennemis. Qu'en faire, se dit-il, en revenant à son logis? Et il pensa à les enfourner dans des bouteilles. Ce
BERBÏCxUIER. 195
moyen lui réussit; seulement, la nuit les bouteilles dansaient, se heurtaient et cliquetaient; Berbiguier mit au bout de quinze jours ses ennemis en liberté. Plus tard, il comprit que c'était une faiblesse et que la détention perpétuelle était nécessaire. Aussi, il employa désormais un système terrible! quand il sentait la nuit les farfadets sauter sur ses couvertures, il jetait du tabac en l'air, car il avait découvert que le tabac était anti-farfacléen ; « les monstres tombaient dru comme des mouches, aveuglés par le tabac. » Berbiguier ne se couchait plus sans un arsenal de deux cents épingles noires, et il piquait ainsi les malfaiteurs au drap. « Ce sont les armes, disait-il, dont je me sers pour arrêter les coureurs de nuit dans leur course vagabonde et perturbatrice du repos des honnêtes gens. » Il observa que ses épingles devenaient plus grosses et il pensa « que cela provenait de la transpiration de ses invisibles ennemis vaincus. »
Les farfadets prisonniers continuant d'entrer en danse toutes les nuits, quoiqu'en bouteilles, Berbiguier réfléchit longuement et se décida à envelopper leurs prisons des épreuves de son livre afin de leur donner de l'occupation et du remords par la lecture de leurs forfaits. Il fit une pétition au directeur du Jardin des Plantes pour faire placer ses bouteilles dans le cabinet d'histoire naturelle « entre les serpents et les crapauds. »
Quelquefois Berbiguier se demandait combien il avait pu détruire de farfadets par ses cœurs et par ses bouteilles; ce ne fut que plus tard que l'idée lui vint de mettre en note tous les gens borgnes et boiteux qu'il rencontrerait;- car il se fit un raisonnement : « Voilà un
homme borgne à qui j'ai crevé Fœil par mes épingles et mes aiguilles. » Ou bien : « C'est pourtant nies lardoires qui ont fracturé un os de la jambe de ce boiteux. »
Le chapitre des femmes est extrêmement curieux. Berbiguier n'ignore pas que beaucoup de femmes sont aussi farfadettes que les hommes; mais il espère en rencontrer une vertueuse. Alors il se mariera avec elle. « Sans cesse aux genoux de cette créature charmante, dit-il, je coulerai des jours heureux! et lorsque je me verrai renaître, ma jouissance sera à son comble, Voilà donc, lui dirai-je, ceux qui doivent perpétuer la race des Terre-Neuve du Thym. » Il faut expliquer ici l'origine de ce nom. Berbiguier le prit et dut même se pourvoir auprès du garde des sceaux, afin d'avoir le droit de signer ainsi pour ne pas être confondu avec ses parents qui avaient plaidé contre son oncle. Terre-Neuve venait de ce que Berbiguier devait acheter un petit terrain vierge de plantations où il planterait du thym, plante favorable aux conjurations. « Lorsque j'aurai introduit, continue~t-il, mon épouse dans l'appartement qui doit être témoin de notre félicité, mes fourneaux anti-farfadéens seront remplacés par l'autel de la volupté; mes aiguilles et mes épingles par les bijoux sans faste dont je veux décorer son sein et ses mains ; mes cœurs de bœuf par un cœur qui ne palpitera que pour elle ; mes plantes aromatiques par les lis et les roses qui seront l'apanage de mon épouse. » Seulement, comme les farfadets prennent souvent la forme d'un chat, Berbiguier exècre les femmes qui appellent leurs maris mon chat ; il est certain que par cette appellation elles invitent
BERBIGUIEÏt. 427
leurs maris à se faire recevoir farfadets. «Une des clauses de mon contrat, dit-il, défendra à celle qui associera sa destinée à la mienne, de me donner d'autres titres que ceux qui flattent les honnêtes gens. »
Berbiguier, à l'imitation de Jean-Jacques (1), voulait réformer l'éducation des enfants. Souvent il se prend de pitié pour les enfants farfadéens, et il exprime ainsi ses regrets : « Il doit être bien cruel pour les père et mère qui ont des enfants farfadets de ne pas les voir rentrer à la maison, puisque je les tiens emprisonnés dans mes bouteilles. » Mais les enfants qu'il aura de son mariage recueilleront un glorieux héritage, Chacun s'écriera dans les rues en les voyant passer : Voilà les enfants du fléau des farfadets I
Chaque jour amenait de nouveaux procédés : peu après les bouteilles-prisons, Berbiguier inventait le 6aquet-révélatèur. Ce baquet était un vase de bois plein d'eau qu'il plaçait sur sa fenêtre ; l'eau servait de réflecteur aux nuages ; et comme les nuages sont remplis de mauvais esprits, leurs manœuvres étaient réfléchies par l'eau.
Enfin le troisième volume paraît ; Berbiguier semble moins tourmenté, car il se livre au culte des muses. Il fait une longue chanson contre les farfadets, sur l'air : Du vaudeville dé Mme Favart ou Un soir que sous mon ombrage, mais avant de clore la série de ses malheurs,
(1) Il n'admettait Jean-Jacques que comme écrivain : « Si Jean-Jacques n'avait pas erré comme il l'a fait si souvent, dit-il, j'établirais un parallèle entre nous ; mais Rousseau n'écrivait que pour tromper les hommes, je n'ai pris la plume que pour les éclairer.
il n'oublie pas sa vengeance. Ayant lu un dictionnaire de magie, il y trouve les principaux acteurs de la cour infernale, il n'hésite pas à faire de :
Belzébuth, chef suprême, Moreau, le tireur de cartes.
Satan, prince détrôné, Pinel père.
Eurinome, prince de la mort, Bouge, médecin.
Moloch, prince du pays des larmes, Nicolas, médecin.
Pan, prince des Incubes, Prieur aîné.
Lilith, prince des succubes, Prieur jeune.
Léonard, grand maître des sabbats, Prieur père.
Boalbérith, grand pontife, Lomini, cousin des Prieur.
Proserpine, archi-diablesse, La Vandeval.
Ainsi se terminent les mémoires du célèbre halluciné quertout Paris a connu; dans les dernières années de sa vie il employa, à raison de deux francs par jour, le commissionnaire Baptiste, qui exerce encore son état, rue Guénégaud, et qui devait piquer, sans s'arrêter une seconde, des cœurs de veau. On me dit que Berbiguier mourut en 1834 ; et que le moribond avait exigé que son suaire fût garni complètement d'aiguilles. Les approches de la mort ne diminuaient en rien l'hallucination.
Berbiguier fut une de ces têtes faibles que la lecture perdit. La bibliothèque de romans de chevalerie de l'hidalgo de la Manche n'était rien en comparaison du nombre des auteurs que lut Berbiguier pour se prouver l'existence des esprits infernaux. Il rechercha avec soin dans les Écritures saintes, les Évangiles, les moindres phrases qui semblaient se rapporter à sa situation, et il ne tut jamais plus heureux que le jour où il trouva dans une épître de saint Pierre : « Un esprit rugit comme un
BERBIGUIER.
lion et rôde autour de nous, cherchant à nous dévorer .» Berbiguier, au comble de la joie d'avoir pour lui l'autorité de saint Pierre, se mit à dévorer les écrits et les livres de Plantina, Mancier, Pierre de Prémontré, Thyseus, Carichtérus, Jacob Sprenzer, David Mederus, Delris, Kornmann, Benivenius, Bodin, Camérarius, Majol, Senner, Jordanus et tous les alchimistes, médecins, astrologues, Dominicains qui ont écrit sur les maléfices, sur la démonomanie.
Cependant l'halluciné, dans toutes ses lectures, oublia Saint-Amand, le grotesque, qui écrivit des vers qu'on jugerait avoir été paraphrasés en actions par Berbiguier.
Une troupe de farfadets Différents de taille et de forme, L'un ridicule et l'autre énorme, Se démène en diable-cadets ; Ma visière en est fascinée, Mon ouïe en est subornée, Ma cervelle en est hors de soy ; Bref, ces fabriqueurs d'impostures Estaient tout autour de moy Leurs grimaces et leurs postures.
Mon ami Jules de la Madelène m'envoie quelques renseignements curieux sur la figure de Berbiguier qui tient une place importante dans le Dictionnaire historique du département de Vaucluse.
« J'avais lu dans vos feuilletons que Berbiguier était mort en 1834; je fus donc très-étonné lorsqu'on m'apprit que l'auteur des Farfadets habitait Carpentras, et que c'était bien lui que je rencontrais tous les jours aux Platanes. On mera-
conta qu'il était tout à fait ruiné, que sa sœur lui donnait
asile, etc.
» C'était un vieillard très-sale, < assé, le dos voûté, le cou dévié, la tête branlante, inclinée de côté, le menton grattant le sein, de telle façon, qu'il était impossible de voir ses yeux.
» Comme il était difficile de le trouver au logis, je pris le parti de le guetter au passage, et un matin, je l'accostai sur la place de l'Hôpital, qu'il traversait tous les jours à la même heure, avant d'aller faire sa partie de boston, hors la ville, chez un vieil amL
» — Qui êtes-vous donc, me dit-il, d'où me connaissezvous?
» — A Paris, lui dis-je, tout le monde parle de vous.
» — Ah ! vous habitez Paris, la vie y est bien chère.
» Nous parlâmes de Paris pendant quelque temps, de la capitale, comme il disait obstinément. Enfin pour rompre la glace, je lui demandai s'il n'était pas dans l'intention de publier une nouvelle édition ; à qui il fallait s'adresser pour acheter ses livres, qui étaient hors de prix chez les bouquinistes, très-rares d'ailleurs, très-recherchés, etc.
» — Vous voulez parler des Farfadets, me dit-il, ce livre m'a coûté beaucoup d'argent. Mais je n'en ai plus un exemplaire; si vous voulez le lire, allez à la bibliothèque de la ville, il doit y être, si ils ne l'ont pas enlevé. Bonjour, monsieur, votre serviteur.
» J'essayai de ramener la conversation : — Monsieur Berbiguier, je puis vous assurer que maintenant à Paris, on vous rend bien justice; les gens les plus distingués sont pour vous, et vos ennemis sont dans la confusion.
» Le bonhomme s'arrête et me dit brusquement : Ah ! çà, êtes-vous aussi vexé par les Farfadets?
» — Eh ! mon Dieu oui ! comme tout le monde; je crois que j'ai bien mon petit coup de marteau.
» Berbiguier me prit alors les bras et me regarda du mieux qu'il put, la tôle tout à fait renversée. Rien de triste et d'em-
BERBIGUIER.
brouillé comme la figure de ce pauvre vieux ; des traits tiraillés en tous sens, des rides dures et bizarres, des creux, des saillies de tous côtés, des yeux rouges, vitrés, çà et là quelques touffes de poils blancs poussant droit.
» — Puisque vous en êtes là, me dit-il avec une grande douceur, je vais vous donner tout à l'heure un remède certain. Souffrez vous beaucoup aux genoux? N'avez-vous pas des pesanteurs et des taquineries dans les bras ?
» — C'est bien cela, mais le plus lourd c'est dans la tête.
» — Cela ne m'étonne point, depuis que je suis dans le pays, toute l'armée des Farfadets est sur pied. Imaginez-vous que ce matin encore j'en ai tué près de trois mille ; cela m'a beaucoup fatigué. Et c'est tous les jours à recommencer; ils me poursuivent jusque dans l'églfêe.
» — Et la prière ne peut rien contre eux?
» — Quand je vous dis qu'il en vient toujours de nouveaux! la nature soutire de grands courants et ils viennent du plus profond de la terre; ils savent bien à qui ils ont affaire.
» Tout en causant, nous étions arrivés sur le chemin d'Avignon. — Vous voyez cette plaine, me dit Berbiguier, en étendant les bras ; toutes les moissons étaient condamnées à mon arrivée; je les ai sauvées; ils ne mêle pardonnent pas; ils savent que je suis au monde pour les combattre, et pour délivrer mon pays des incendies, des inondations, des pestes, des famines, aussi s'acharnent-ils toujours après moi, nuit et jour ; voyez comme ils m'ont tordu le cou, regardez bien ce nuage noir, au-dessus des amandiers , il y aura bientôt en France de grands malheurs.
» — Puisque vous souffrez, reprit Berbiguier, au bout de quelque temps, je vais vous indiquer le vrai remède : tous les matins, remplissez vos poches de tabac à priser ; faites de petits trous aux toiles, de manière à semer les grains de tabac sur votre corps ; et quand vos poches seront vides, vous vous mettrez nu, vous prendrez une brosse dure et vous vous
vergetterez le corps en tous sens ; il en restera un à chaque crin de la brosse.
» — Je comprends bien, lui dis-je, c'est qu'ils craignent le tabac.
» Ces paroles malheureuses le mirent en grande colère. — Ils ne craignent pas le tabac, me dit-il en frappant du pied ; s'ils le craignaient, comment seraient-ils? au contraire, ils l'aiment avec passion et s'en soûlent, et quand ils sont étourdis, la brosse les enlève.
» Je m'excusai de mon mieux ; peine perdue. Berbiguier ne voulut plus reprendre mon bras; je lui inspirais une antipathie très-vive ; à toutes mes questions., il ne répondait plus que par des brusqueries, d'un ton de méfiance. A la porte du jardin de M. Bovis, je pris congé de lui, il me salua très-froidement et me tourna le dos.
» Je ne l'ai plus revu ; à quelque temps de là, nous étions en république, et je vous avoue que j'ai bien oublié votre ami Berbiguier. »
ROSE-MARIUS SARDAT,
Le 1er mai 1847, fut déposé dans tous les bureaux de journaux parisiens un volume bleu grand in-8°, intitulé : Loi d'Union. A ce volume était joint une lettre lithographiée qui autorisait les journaux à reproduire en feuilletons l'œuvre de M. Sardat.
Malgré le bon marché de cette œuvre, il ne se trouva aucun rédacteur en chef assez audacieux pour servir à ses abonnés la Loi d'Union. Il était donc présumable que M. Sardat ne continuerait pas son œuvre, s'il faut s'en rapporter à une note : « Le second et dernier volume, bien entendu, ne paraîtrait pas si le premier volume n'avait pas bon succès, »
La Loi d'Union n'ayant pas eu bon succès, M. Sardat en fut pour ses frais d'impression, mais je n'ai eu garde de laisser mourir sans oraison funèbre une utopie si
bien imprimée, car le volume est d'une belle typographie.
« Avant trois siècles, s'écrie M. Sardat, les voyageurs chercheront la place où auront été nos villes. » C'est-àdire la Loi d'Union sera en vigueur et aura bâti des châteaux (par château, M. Sardat entend une espèce de phalanstère) et il n'y aura plus de villes.
Ce rêve est commun aux fouriéristes; aussitôt qu'ils auront bâti le moindre des phalanstères, un phalanstère d'enfant, la civilisation ouvrira les yeux, reconnaîtra tellement la grandeur des idées de Fourier qu'elle se jettera à l'instant dans les phalanstères. Alors il n'y aura plus de civilisation ; alors régnera le fouriérisme; alors il n'y aura plus de civilisés; alors régneront les fouriéristes.
M. Sardat (Antoine-Rose-Marius) demande seulement neuf hommes de 21 à 70 ans et de bonne volonté ; ces neuf hommes prendront pour CHEF un vieillard ayant plus de 70 ans. « Si les vieillards de 70 ans manquaient » en France, le guide et un homme de la tribu qui » n'aura pas son vieillard iraient ensemble le chercher » dans les nations voisines. Si les hommes de cette tribu » n'ont pas les moyens de pourvoir aux frais de ce » voyage, le gouvernement y pourvoira sur un certifi- » cat du conseil municipal du lieu, fixant la somme » nécessaire qui sera immédiatement payée par le per- » cepteur des contributions. »
Je ne sais si tout le monde sera de mon avis, mais dans cette association future, M. Sardat manque de sens poétique ; il devrait se garder, comme la peste, de parler
ROSE-MÀRÎUS SARDAT. 135
de conseil municipal et de percepteur des contributions. Il s'écrie en parlant du premier jour de la fondation agricole : « Le ciel était bleu, le soleil bon, la terre parée, et tous respiraient l'air pur de la campagne, » description charmante, mais que le souvenir du conseil municipal gâte. Plus loin, j'aime assez « ce fondateur joyeux qui se promène en sautillant sur la pointe des pieds. » Je comprends sa joie; cependant sautillerait-il encore s'il voyait arriver le percepteur des contributions avec un état de frais à payer?
Enfin, le vieillard de 70 ans est trouvé ; la tribu est formée, elle se joint à huit autres tribus ou quatrevingts familles; le grand jour approche.
« Vieillards, vous êtes priés de venir au château, de- » main dimanche, à 6 heures du matin, avec toutes les » familles de l'Union sous vos ordres, pour être formés » en union agricole. »
Le fondateur est debout sur le péristyle du temple du bonheur; il remarque avec peine malgré le jour du dimanche, « bon nombre d'entre les hommes et les garçons qui ont les cheveux crasseux et trop longs, » et il les engage à se confier aux mains d'adroits perruquiers qu'il a amenés de Paris. « Et ce sera joliment fait. »
A côté sont d'habiles tailleurs, modistes, cordonniers, chapeliers, venus également de Paris, qui doivent travailler gratis. « Le budget^ dit M. Sardat, se charge avec plaisir de la dépense, selon moyen à lui connu. » Quant aux vieillards, qui sont arrivés le matin à six heures, ils sont habillés d'un « chapeau blanc, et d'un bâton blanc en érable, gros comme le bout de l'index, poignée tête
de cheval en or, virole en fer au bout, pour le prêter aux petits qui voudraient monter dessus en guise de cheval. »
Cette canne-cheval est sans doute d'une heureuse invention ; mais elle ne suffit pas à habiller un vieillard de 70 ans ; M. Sardat, qui a pensé à la coiffure, n'ignore pas que les vieillards, même âgés de 70 ans, ne peuvent sortir vêtus d'une canne et d'un chapeau, la décence et la santé s'y opposant.
Les filles, aussitôt leur naissance, s'appellent petites.
Les garçons, petits.
Les petites, à l'âge de six ans, bambinettes.
Les petits, à sept ans, bambinets.
Les bambinettes, à treize ans, demoiselles.
Les bambinets, à seize ans, jeunes gens.
Les demoiselles, après leur mariage, dames.
Les jeunes gens, à vingt et un ans, hommes.
Les dames, à soixante ans, supérieures.
Les hommes, à soixante-dix ans, vieillards.
Il y a toute une théorie sur les chevaux et les courses en chars qui n'a rien de bien gai, à l'exception des chevaux qui acceptent chacun avec plaisir « un morceau de pain. » Pourquoi pas aussi un verre de vin ? Après les courses en chariots : « Mesdames, dit le fondateur, » nous allons déjeuner; mais pour manger, vous n'a- » vez pas le sou, puisque en entrant ici, vous avez donné » à la patrie tout ce que vous possédiez en or, argent ou » bijoux. En conséquence, la patrie pourvoit à votre » déjeuner. Allez dans le temple du bonheur, vous y » trouverez des corbeilles pleines de vivres. »
ïtOSE-MARIUS SARDAT. 437
On remonte ensuite dans les chariots qu'on meneau trot. « C'est le pas d'honneur, c'est le pas le plus beau. Il ne s'emploie que pour défiler devant les vieillards ou devant les personnes que les vieillards veulent honorer. »
«L'air était bon, le ciel bleu, le soleil libre et l'appétit bien grand, la gaîté et le bonheur animaient tout le monde ; les âmes volaient vers les âmes. » De temps à autre, dans la Loi d'Union, reparaissent en ritournelle ces trois belles lignes qui malheureusement n'ont pas de suite. Je ne connais pas M. Sardat, mais je peux affirmer, sans l'avoir vu, que c'est un homme qui aime la famille, les enfants, et qui n'a que le tort de vouloir se poser en réformateur. Le passage suivant ne manque pas d'une certaine naïveté.
« Quand les enfants avaient soif, ils allaient à la table
» des vieillards ou des supérieurs, sur le bord de la-
» quelle ils trouvaient une ligne de verres à moitié
» pleins pour eux. Ils buvaient; et lorsque en quittant
» le verre, les petits ou petites disaient : Merci, grand-
» père, ou merci, grand'mëre, ces bons vieux étaient
» tous contents de s'entendre ainsi nommer par tous
» les enfants des Unions. Vers la fin du déjeuner, les
» bambinettes allaient voir la grande table où étaient
» les hommes, les dames, les jeunes gens ou les demoi-
» selles; et si quelqu'un de cette table, trop éloigné
» d'un mets qu'il souhaitait, disait: Bambinette, s'il
» vous plaît, tel mets ; la bambinette aussitôt l'appor-
» tait avec empressement et grâce ; ou lorsque, en le re-
» mettant, on lui disait : Merci, bambinette, la bambi-
» nette était heureuse d'avoir servi à table. Elles étaient s> toutes là, sur cette table, comme des fleurs ambu- » lantes. »
Dans toute bonne utopie on essaie de réformer le mariage ; M. Sardat n'y a pas manqué. « Les mariages se feront toujours deux mois après la coupe des blés.» Nous citerons comme bizarre, quoique imitée des peuples sauvages, la cérémonie de la soupière, qu'on casse après le mariage. « Tous les membres de l'Union, chacun devant sa maison, applaudissent à ce grand malheur arrivé à la nouvelle mariée. »
Si les époux ne se conviennent pas, il suffît que l'un d'eux se présen te au Temple du bonheur avant le lever du soleil et qu'il écrive, sur la page où il a signé, ces mots : mariage malheureux, et le mariage est rompu; un an après les époux sont libres de contracter une nouvelle union.
Jusqu'alors, la Loi d' Union n'a montré que le côté agréable de la vie; il faut s'occuper de l'utile. Le fondateur va aux hommes : — Voulez-vous travailler de vos bras, je vous le demande, répondez? — Oui, nous travaillerons, répondent les hommes, Dieu nous l'a dit. — Les vieillards alors ordonnent aux tribus, les unes de labourer les champs, les autres d'ensemencer, celles-ci de faucher les prairies, celles-là de rentrer les foins, d'abattre les arbres. Puis, le fondateur se transporte à la salle de réunion des femmes : — Mesdames, voulez-vous faire la cuisine, veuillez, je vous prie, me répondre ? — Oui, nous ferons la cuisine, répondent en chœur les dames, DIEU nous Fa dit. — Les dames de-
ROSE-MARÏUS S ARDA T. 439
vront aussi séparer le bon grain du mauvais, faire les confitures, cueillir les fruits sur les arbres ; seulement, un détail inquiète M. Sardat, qui craint de s'aliéner le cœur des femmes en leur faisant laver la vaisselle. Il convient qu'un attrait n'est pas attaché à cette fonction ; aussi propose -t-il une récompense nationale à celui qui découvrira une machine assez intelligente pour laver les assiettes.
Les Bambinets, quoique tout jeunes, doivent apprendre à lire, écrire, compter, danser et jouer d'un instrument. Pour chaque enfant qui vient au monde, l'heureux père plante le jour de sa naissance un jeune chêne. — Cet arbre est à vous, bambinets, dit M. Sardat. Nul ne peut l'abattre sans votre consentement. Lorsque vous apprendrez à jouer d'un instrument, vous irez vous exercer au pied dé votre arbre, afin de ne pas écorcher les oreilles des membres de votre Union.
Le fondateur va ensuite à la salle des enfants au berceau ; il ordonne qu'on les apporte dans le temple du bonheur, « persuadé que les enfants n'oseront pas faire leurs ordures en pareil lieu. » Et il leur tient ce discours. « Enfants, aussitôt que vous saurez marcher, » vous entrerez par droit de naissance au rang des pe- » tits et petites, selon votre sexe. Jusqu'à ce jour, vous » serez dénommés anges envoyés par. le ciel. Si l'enfer » vous envoie, vous serez dénommés canards, jetés et » enterrés dans l'eau. »
M. Sardat a oublié de dire ce que les enfants au berceau répondent à cette touchante allocution.
Tel est à peu près le résumé de la Loi d'Union que
j'ai étudiée avec attention. En réalité, que veut Fauteur? « Le gouvernement, dit-il, devrait être à tous les Français sans aucun avoir, ce qu'un bon père de famille est à tous ses enfants ; il devrait les établir quand ils ne peuvent p^s s'établir d'eux-mêmes. » Cette idée est généreuse, mais est-ce avec les Bambinets et les vieillards de 70 ans que M. Sardat croit pouvoir y arriver? D'autant mieux que son système n'est qu'une pâle copie de Fourier; au lieu des tribus, mettez les groupes, au lieu du château, le phalanstère, au lieu des jeunes gens et des jeunes filles, les jouvenceaux et les jouvencelles et tout l'avantage sera encore pour Fourier, l'inventeur du travail attrayant et de la gastrosophie.
Tout d'abord il semble que Restif de la Bretonne n'ait aucun rapport avec Rose-Marius Sardat. L'un est réformateur du théâtre, l'autre est réformateur au théâtre.
Restif de la Bretonne fait du théâtre pour du théâtre ; Rose-Marius Sardat fait une pièce afin que son système soit mieux compris qu'à la lecture.
Mais la parenté existe ; Rose-Marius Sardat est fils de Restif, sans le savoir ; et voilà comment. L'utopiste Sardat se promène dans les pantoufles de Fourier, avec tout le contentement du véritable propriétaire de ces pantoufles. Et Fourier lui-même a marché plus d'une fois dans les souliers de Restif.
ROSE-MARIUS SARDAT. Ml
Supposons que Restif de la Bretonne n'ait pas écrit une ligne, Fourier est bien amoindri ; supposons la nonexistence de Fourier, Rose-Marius Sardat n'est pas capable de trouver le premier mot de la Loi d'Union.
La parenté étant bien établie, je reviens aux idées de Restif de la Bretonne, dans son Mimographe? écrit en forme de roman.
Le sujet est des plus simples. Une femme honnête est abandonnée par son mari qui aime une comédienne; l'épouse délaissée confie ses douleurs à une amie ; dans cette correspondance elle traite de quelques moyens propres à détruire les abus causés dans l'état social par les comédiens et comédiennes; elle veut réformer le théâtre, « en augmenter l'agrément, la dignité, l'utilité. »
Restif ne s'inquiéterait guère des mauvaises mœurs des comédiens et comédiennes hors du théâtre ; mais, dit-il, « d'habiles fisiciens ont remarqué qu'il se faisait » continuellement par les yeux des personnes passion- » nées, des amoureux ou des femmes lascives, une éma- » nation d'esprits infiniment projectiles, qui commu- » nique insensiblement à ceux qui les écoutent ou les » regardent, les mêmes agitations dont ils sont af- » fectés. »
Que faut-il donc faire pour échapper à cet histrionisme? Restif n'est pas embarrassé ; il propose ce qu'on a réalisé de notre temps, un endroit où l'on enseigne la comédie, une espèce de conservatoire.
« Les élèves des théâtres devront être élevés avec décence, sans communication, et n'étudier que des pièces expurgata. » Restif entend par là des chefs-d'œuvre,
Molière, par exemple, dont on aura enlevé les crudités de langage.
Lorsque deux élèves voudront se marier, et c'est ici que l'auteur du Mimographe justifie complètement son titre d'Idées singulières, « On pourrait composer des » pièces d'un genre particulier qui seront appelées Co- » médies pour mariage, dans lesquelles il sera permis de » rendre le langage beaucoup plus tendre que dans les » autres ; la parastase en serait aussi plus libre, parce » qu'elles ne pourront être exécutées que par de jeunes » acteurs et actrices destinés à s'unir ensemble la » veille de leur mariage. »
Par parastase, Restif entend actricisme ; mais le lecteur n'est guère plus avancé; l'auteur, du reste, l'a prévenu dès la préface qu'il emploierait souvent le néologisme pour mieux expliquer quelques termes de Fart théâtral. Donc actricisme ou parastase veut dire jeu scénique, gestes, etc. Ainsi, par exemple, dans ces Comédies pour mariages il sera permis au jeune acteur de « dérober un baiser » à l'actrice.
Au milieu de toutes ces folies, les idées de Restif sur la décoration, sur les machines, sur la couleur locale, sont pleines de bon sens. Le premier, il s'est plaint de voir ces six ou huit coulisses qui faisaient qu'un petit salon carré, avec une seule porte, avait huit sorties invraisemblables.
Il maudit les Laudicènes qui applaudissent à tous moments.
Alors, comme aujourd'hui, les actrices ne voulaient pas, dans un rôle de paysanne, être paysannes. « Les
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» Mathurine et les Claudine, couvertes de soie, dont » la gorge mutine refiée par sa blancheur, la transpa- » rence d'une gaze à la crème, ne me présentent que la » fille de théâtre. »
Ailleurs, il s'oppose au fard et au blanc : « Les acteurs devront pleurer, les actrices rougiront quand on leur dira : — Vous rougissez ! — et, pour cela, leur visage ne sera pas masqué par deux couches épaisses de blanc et de rouge. »
Enfin, pour ennoblir la condition d'acteur, les fils des grands personnages monteront sur le théâtre, « où ils ne pourront apporter que les airs de leur condition; » et on les appellera comédiens-citoyens.
Ces idées sont tellement dans l'esprit des fouriéristes, que j'entendis, dans les premiers jours de la Révolution, un orateur fouriériste, M. Michelot, ex-sociétaire du Théâtre-Français, élève de Talma, venir déclarer clans un club que la République rendrait les actrices vertueuses, et qu'à l'avenir ce serait une insulte que de les traiter de comédiennes. L' ex-sociétaire du Théâtre-Français ne leur donnait pas de titre ; s'il avait lu Restif, il aurait décrété que les femmes de théâtre seraient autorisées à prendre le nom d'actrices citoyennes.
Avec toutes ses idées singulières, Restif ne réussit pas au théâtre; au fond, il ne réformait rien, il exagérait le Drame bourgeois de La Chaussée, de Diderot et de Mercier. Plein de trop bonnes intentions, il poussait le genre honnête si loin, qu'il le changeait en genre niais et ridicule.
Je n'ai besoin que de citer le titre d'une de ses pièces,
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qu'il regardait comme son chef-d'œuvre, et qui devait faire la fortune du directeur assez intelligent pour la monter. Cette pièce s'appelle :