SA MÈRE L'ALLAITA
Rose-Marius Sardat ignore le romantisme et le classicisme ; il ne s'inquiète ni du drame bourgeois ni de la tragédie. 11 a accouché il y a un an d'un petit système nouveau, la Loi d'Union, dont la base est une association de familles qui vivent dans un château.
Ce Château, à tout prendre, n'est qu'un phalanstère médiocre.
Le système fut imprimé il y a un an avec tout le soin d'un Elzevir.
Ce qu'un poëme, ce qu'un roman n'obtient pas, la faveur d'être critiqué , Rose-Marius Sardat eut cet honneur. Comment récompense-t-il aujourd'hui les journalistes d'avoir bien voulu s'occuper de lui?
Rose-Marius Sardat leur défend de citer un seul mot de sa nouvelle brochure. Il les poursuivra devant les tribunaux, qui, sans doute, « feront justice de ce vol fait en face du public. »
« L'auteur de la Loi d'Union, dit-il, n'a que faire du jugement des journalistes. Il s'en moque. Il n'est pas tenu d'alimenter leurs colonnes, où ne régnent que la mauvaise foi et des citations dans un sens moqueur, quand ils veulent, comme ils disent eux-mêmes, enfoncer l'auteur. Les journalistes n'ont pas le droit de faire métier et marchandise des idées d'un autre quand il
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g,y oppose. Qu'ils vendent ce qui leur appartient, et non ce qui ne leur appartient pas. Ainsi le veulent l'honneur et la moralité. »
Voilà un excentrique bien en colère ; le passage cidessus n'est rien en comparaison du portrait que Rose- Marius Sardat fait des feuilletonistes.
« Ils sont des voleurs de places gratuites au théâtre, qu'ils n'obtiennent du directeur que sous peine tacite de diffamer son théâtre s'il s'avisait de les leur refuser.
» Ils sont des escrocs de quelques sous dans la poche des petits employés au théâtre ; car il faut que le directeur trouve ailleurs le prix des places données aux journalistes, et c'est sur les petits employés que ces valeurs se reprennent.
» Ils sont enfin des violateurs de Végalité, osant venir s'asseoir, sans payer, dans une salle où tout le monde paie, et faisant encore les importants et du bruit dans leurs loges gratuites. »
Les socialistes les plus divers ont une facilité merveilleuse de la grosse épithète ; cela tient à un immense orgueil qu'irrite la critique la plus débonnaire.
Malgré l'interdiction de reproduction que Rose-Marins Sardat a imprimée sur la couverture de son livre, je brave ses menaces, soutenu par le dévouement qui m'a fait entreprendre cette galerie d'Excentriques.
L'auteur de la Loi d'Union est à peu près le seul des réformateurs, à l'exception de M. Cabet, qui ait entrepris de mettre son oeuvre à la scène. Encore le mélodrame la Conspiration des poudres n'a-t-ii été écrit par M. Cabet,
que dans l'honnête intention de procurer du divertissement aux Ieariens.
En ouvrant la Loi d'Union, j'ai été frappé par cette phrase : « Le sentiment le plus doux engage Fauteur à mettre ses prénoms. Il se dit : Si la France accepte la Loi d'Union, la Loi du ciel, elle fera le bonheur de toutes les familles ; et alors les mères, pour récompenser celui qui l'apporte, donneront ces prénoms à tous leurs enfants, sachant que c'est la seule et la plus belle de toutes les récompenses que l'auteur désire (1). »
La loi d'union ou Nouvelle organisation sociale, n'a besoin en réalité que d'un seul acteur. « Le rôle conviendrait à mademoiselle Rachel, » dit Rose-Marius Sardat. Ce personnage unique s'appelle le FONDATEUR, c'est-àdire le maître du château, l'inventeur, le réalisateur, le metteur en œuvre du système.
Mais si les autres rôles, personnages muets, sont peu importants, en revanche ils sont nombreux. On compte deux cent quatre -vingt-seize figurants.
D'abord la. suite du Fondateur, composée de 16 personnes :
2 messieurs, dont l'un chante les Quatre Anges de Béranger;
2 dames, dont l'une chante les mêmes paroles ; 2 jeunes gens de 16 à 20 ans ; 2 demoiselles de 13 à 18 ans; 2 bambinets de 7 à 15 ans ;
(1) Berbïguier dit exactement la même chose au tome T1I de ses mémoires. (Voir l'étude précédente.)
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2 bambinettes de 6 à 12 ans; 2 petits de 5 à 6 ans ; 2 petites de à à 5 ans.
Puis viennent 80 familles des classes ouvrières, « avec leurs vêtements habituels » parmi lesquels il faut 8 vieillards, ayant plus de 69 ans, et 8 vieilles, dites supérieures, ayant plus de 59 ans.
Rose-Marius Sardat, qui n'a pas craint un instant que mademoiselle Rachel pût refuser le rôle du Fondateur, s'imagine que ces vieillards de 69 ans et ces bambinets de 6 ans sont communs au théâtre ; il s'est fié sur le mutisme de ces personnages, et ne s'inquiète que « d'une famille devant tenir une conversation à table avec âme et sensibilité. »
L'utopiste, qui faisait paraître sur la scène 296 personnages, a jugé à propos de diviser sa pièce en seize actes et un prologue.
« Prologue. — Le théâtre représente une chambre et une table pour écrire. » Le Fondateur seul tient à peu près ce langage : » HOMMES, les lois de la patrie ont enfin pris pour base de donner bonne nourriture, bon logement et beaux vêtements à tous les Français, sans aucun avoir, qui voudront travailler ou faire partie de Y Union agricole. »
Au premier acte, le Fondateur se promène « en sautillant sur la pointe des pieds, » devant le Château dont la grille triomphale est fermée. Il désire que tout le monde soit propre et bien peigné.
Le second acte est plein d'intérêt; on voit accourir tailleurs, chapeliers et cordonniers, qui habillent les
i-48 LES EXCENTRIQUES.
quatre-vingts familles ou les deux cent quatre-vingts individus.
Des courses en chariots, traînés par des enfants, remplissent le troisième acte; on va déjeuner. Le théâtre représente la salle des hommes; le Fondateur leur recommande de se livrer à ? agriculture et d'obéir aux vieillards. Puis il va à la salle des dames, entre « en les saluant beaucoup » et leur recommande de s'occuper de la cuisine.
Le sixième et le septième acte manquent de variété ; ce sont toujours des conseils et des visites aux jeunes gens et aux demoiselles.
De là le Fondateur se rend à la salle des Bambinets. 11 s'écrie :
« BAMBINETS, dans l'Union, tout le monde travaille, et vous devez, vous aussi, travailler comme les autres. Vous avez quatre devoirs à remplir.
» — Quatre devoirs ! quatre devoirs ! tandis que les hommes et les jeunes gens n'en ont que deux à remplir; y pensez-vous, s'écrient les Bambinets en masse, qui lancent tous leurs livres à la tête du Fondateur.
» Bien entendu, écrit Rose-Marius Sardat, que si mademoiselle Rachel veut bien accepter le rôle4 du Fondateur, les Bambinets ne lui lanceront pas à la tète leurs livres grecs et latins. Ils les jetteront derrière eux; car les Bambinets sont trop galants avec les dames pour leur faire du mal. Ils préféreront toujours les saluer.
Les Bambinettes écoutent respectueusement le Fondateur qui les entretient de couture et de broderies. L'acte 10 nous montre la salle des petits qui chantent
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et dansent; les petites dansent et chantent également. Le Fondateur prend à part les mères, et leur dit :
— Si plus tard, une petite demandait à sa mère d'où viennent les enfants, la mère lui dirait : Je t'ai trouvée dans le calice d'une rose de ton rosier, voilà pourquoi ce rosier est à toi; et ton frère, ton père Va trouvé en haut d'un chêne, voilà pourquoi ce chêne est à lui.
On voit le Temple du Bonheur au 12e acte. « Dans ma manie de faire des discours à tous les membres de l'Union, je veux en faire un aux enfants au berceau, dit le Fondateur. Dans ce but, j'ai prié les mères de vouloir bien les apporter dans le Temple du Bonheur, persuadé qu'en ce lieu les enfants n'oseront pas crier, pleurer et faire leurs ordures. »
Les enfants au berceau écoutent le Fondateur avec une gravité et une décence qui n'appartiennent point à leur âge. Le Fondateur, procédant par antithèse, passe subitement de l'enfance à la vieillesse. Les vieillards de plus de soixante-neuf ans ressemblent fort aux petits de moins de six ans ; ils ont l'air d'écouter et ne soufllent mot.
Mais c'est l'acte \3 qui est le morceau important de la pièce; la mise en scène est fort compliquée. «Le théâtre représente l'intérieur de la cuisine; au fond, le fourneau, devant une longue table sur laquelle sont 80 soupières alignées et numérotées. »
Ici se place cette conversation pleine a'àme et de sensibilité, dont parlait au début Rose-Marius Sardat. Je cite textuellement le dialogue :
Le Père. — Et toi, petit, travailleras-tu quand tu seras devenu grand ?
( « Le petit, indigné au début de ces paroles, se lève en renversant sa chaise, sans paraître vouloir la renverser; il est vivement ému de l'insulte qu'on lui a faite de le prendre pour un fainéant. Il jette à terre la serviette qu'il arrache de son cou où sa mère l'avait attachée, et marche sur le devant de la scène, montrant ses poings dont il frappe son front, croise ses bras avec colère, regarde fièrement le public, bat le sol de ses pieds.)
» Le Père (ému va alors à lui, et l'élevant dans ses bras, s'écrie avec bonheur et fierté) : Mon fils !
( » Sa mère va également à lui ; on l'embrasse, on le console et on le met à table.) »
— Il faut, dit l'auteur, que le petit de cinq à six ans soit bien choisi pour ce rôle.
A l'acte 45, le Fondateur, après avoir surveillé le repas des hommes, entre dans le réfectoire des dames. Il salue les dames en disant, selon l'usage dans les Unions : A vos pieds, mesdames.
Rose-Marius Sardat, malgré les préoccupations de son système, n'en est pas moins un modèle de galanterie.
L'acte dernier représente l'intérieur du Temple du Bonheur. Le Fondateur est entouré des seize personnes de sa suite ; les deux cent quatre-vingts Unionistes se placent par rang d'âge dans le Temple. Les hommes et leurs garçons à gauche en entrant, les petits sur les bancs inférieurs, les hommes sur les bancs les plus
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élevés; les jeunes gens et les bambinets sur les bancs intermédiaires. Les dames et leurs filles à droite., selon le même ordre. Les vieillards et les supérieures sur une estrade réservée.
Tous entonnent le chant national de l'Union : « La patrie, c'est nous tous ensemble qui la constituons ; c'est la famille nationale qui, par ses lois, offre à chacun amitié, appui et bonheur. »
Dans la vie, le comique se lie à l'amertume, le grotesque au sublime; Rose-Marius Sardat n'ignore pas cette loi. Aussi termine-t-il sa pièce sérieuse par uno bouffonnerie.
« Les petites ont eu l'audace de faire un changement aux paroles du chant national; au lieu de dire appui, elles disent biscuit. Il a fallu consentir à leur laisser former un cinquième groupe, qui chante : C'est la famille nationale qui, par ses lois, offre à chacun, amitié, biscuit et bonheur. »
Ainsi finit la Loi d'Union. Je crains fort que Rose- Marius Sardat ne soit le seul Unioniste de la terre. Son système n'aura pas même le droit de s'adjoindre à tous ces systèmes en isme qui riment si bien avec imbécillisme.
Mon fils, prenez l'or* mâle, submergezle dans son sang menstruel, et séparez-le de sa rouille qui le tue et rendez-le \ivant et libre ; puis, continuez et l'aidez à se tirer d'une seconde affliction, après l'avoir tiré d'une première. Alors, vous vous serez fait un ami qui vous sera très-reconnaissant. (Hermès.)
Dans un temps, déjà loin, où les Petites-Affiches représentaient la plus grande somme de publicité, les curieux purent lire un matin cet étrange avis :
« OFFRE D'UN GRAND BÉNÉFICE. — Il a été reconnu de tout temps, par la majeure partie des hommes, que la pierre philosophale était impossible à trouver ; qu'elle n'était qu'une chimère , une folie, et que tous ceux qui la cherchaient (quoique sages et prudents) ne s'étaient jamais attiré d'autre mérite que celui d'être classés parmi les lous.
» Gomme nous sommes convaincus du contraire par une longue expérience, et que nous sommes parvenus,
CAMBRÏEL. 153
par un travail de vingt-sept ans, à trouver le moyen de pouvoir réduire tous les métaux ordinaires en or fin, et que nous nous sommes assurés de la vérité de la transmutation métallique de cette divine science , nous ne craignons pas de nous exposer au ridicule de ceux qui n'auront pas voulu prendre la peine de se convaincre de sa réalité.
» Nous osons donc offrir vingt-cinq mille francs de bénéfice, pour chaque mille francs prêtés, à celui qui voudra nous accorder sa confiance et qui voudra nous fournir 6,000 fr., somme suffisante pour finir notre découverte, laquelle somme ne nous sera remise qu'en dix-sept paiements, un chaque mois, sauf le premier, qui sera de 4,200 fr.
» Si le grand commerce, qui entreprend toutes sortes de spéculations, et toujours avec beaucoup moins d'avantages, et qui expose de gros capitaux pour gagner 10, 46 et tout au plus 30 0]0, trouve dans cette offre un bénéfice assez fort, il peut en accepter une partie, ou l'offre entière.
« S'adresser, franc de port, à F. C..., rue Judas, n° 8, à Paris. » Ces initiales, nous pouvons les dévoiler aujourd'hui, appartenaient à François Cambriel, un ancien fabricant de draps de Limoux. Malgré l'annonce de 25,000 fr. qu'il devait rendre pour chaque 1,000 fr. prêtés, personne ne vint en aide au pauvre chercheur de pierre philosophale. Je dis chercheur, je devrais dire trouveur.
Il y en a beaucoup qui riront à ce mot de trouveur, car la négation est chose facile aux Français ; il est si
facile de plaisanter ces gens dévoués qui consument leur existence à trouver la quadrature du cercle, le moyen de faire de For > comme on a rêvé pendant longtemps l'électricité, le magnétisme, la vapeur.
En supposant que quelques individus dépensent inutilement leur santé, leurs richesses, en vaines recherches, ne faut-il pas être plein de respect pour ces martyrs des sciences mystiques?
Cambriel ne connaissait rien en chimie ; il avait commencé à se jeter dans le dédale des sciences occultes, lorsqu'il eut un matin, au lit, une révélation. « Jamais, dit-il, je ne serais parvenu à trouver les opérations nécessaires et indispensables pour faire la pierre philosophais et me procurer la médecine universelle, si Dieu, qui, dans tous les temps de ma vie, m'a donné des marques de son amour, ne m'avait inspiré en trois différentes fois, et à quatre années de distance d'une inspiration à l'autre, la manière de bien faire l'opération alchimique que j'ignorais. » Quoique couché dans une chambre bien close, Cambriel se sentit les oreilles frappées d'un coup de vent, et une voix lui cria : 17 faut s'y prendre de telle manière. La voix donnait des moyens alchimiques, Cambriel écrivait sous sa dictée.
Peu de temps après, Cambriel se rendait en diligence d'Agen à Paris, et il réfléchissait à une nouvelle combinaison de matières, lorsque le coup de vent l'avertit d'écouter une voix : Tu te trompes, les livres hermétiques disent comme cela.
« La troisième inspiration, dit-il, qui fut plutôt une vision, vint m'éclairer, quatre ans après, dans la maison
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de madame la veuve Maçon, rue Mazarine, n° 60, au Jeu-de-Paume. L'opération et la perfection du travail que je faisais se présenta devant mes yeux, et mon odorat, par l'odeur forte qui s'en exhalait, me prouva (comme il est dit dans Nicolas Flamel de Paris), qu'elle était bonne et bien faite, et me donna la conviction que j'étais parvenu à la fin de la première partie de mon ouvrage alchimique ou de la pierre du premier ordre, ce qui me réjouit beaucoup. J'ai donc raison de dire que je suis convaincu par moi-même de l'amour que Dieu accorde à ses créatures, »
Il est à remarquer que toute cette race de chercheurs vit de visions ; non-seulement ils croient, mais ils voient. Tous ont vu Dieu; et quoique les peintres se servent presque d'un même type pour représenter la divinité, le dieu des visionnaires ne ressemble pas au dieu des peintres.
Le dieu, tel qu'il se révéla à Cambriel, est décrit par lui d'une façon tellement inusitée qu'il faut citer en entier ce portrait.
« DIEU EST d'une taille ou corpulence comme pourrait être l'homme le plus parfait, ayant six pieds six pouces de taille, proportionné dans toutes les parties qui le composent, mais toujours en plus de perfections que l'homme le plus parfait que je lui compare.
» Il est majestueux ; sa peau est de la couleur de la flamme d'une bougie ; ses pieds, ses genoux, ses cuisses, ses mollets sont si parfaits, que, quoique j'en dise, je serai toujours au-dessous pour en pouvoir représenter la perfection.
» Les ongles de ses pieds sont d'une beauté incomparable, le plus bel ivoire ne peut lui être comparé.
» Les mollets de ses jambes sont si beaux, si parfaits, et comme il est tout esprit, que je voyais à travers comme à travers le cristal le plus clair.
» Mais ce qu'il y a de plus beau dans toute cette beauté de perfections réunies, c'est l'arrangement des muscles qui le forme. Ils sont arrangés comme des petites poires, de trois en trois, deux en haut et un en bas ou au milieu des deux premiers, et dans chaque muscle on ne voit qu'un mouvement continuel de rayons de lumière gazeux qui, se croisant dans tous les sens et sans se séparer, montant ou descendant, forment et font apparaître un million de perfections dans l'intérieur de chaque muscle. »
Cambriel, plein d'espoir par la visite de Dieu, décida qu'il s'adonnerait entièrement à la philosophie hermétique; il se retira dans un de ces quartiers perdus de la Montagne Sainte-Geneviève, rue Judas : cette partie du Quartier-Latin a toujours été pleine d'existences bizarres, pauvres et problématiques, dont la biographie est toujours à faire.
Au bas de la Montagne Sainte-Geneviève, s'étend en vallée la place Maubert* Maubert, dit-on, est une abréviation corrompue de Maître Albert, Albertus Magnus, plus connu sous le nom du Grand- Albert, qui professait en plein air à cause de la trop grande multitude de ses auditeurs, sur le terrain où s'élève aujourd'hui le marché de la Place Maubert. Après avoir Iule livre, je voulus connaître l'homme, je partis un matin à la recherche
de Cambriel ; il invitait les personnes qui désiraient s'aboucher avec lui, à demander son adresse à l'imprimeur.
L'imprimeur, depuis cinq ans, avait perdu de souvenir le nom de l'alchimiste ; cependant il se rappela que Cambriel lui devait quinze francs pour un carton ajouté au Cours de Philosophie hermétique. « C'était un brave homme, ajouta l'imprimeur, mais... entre nous... un peu fou. »
Sans plus de renseignements j'allai rue Judas, espérant bien sinon trouver l'homme, au moins des renseignements sur sa vie passée. Ce quartier montagneux est étrange; il doit ressembler au quartier des Juifs, à Francfort. On n'y voit que de vieilles maisons noires dont les rez-de-chaussée sont habités par des ouvriers tapageurs, des serruriers, des lorgerons; seules font contraste par leur calme, les boutiques de guenilles. Le soleil ne dédaigne pas cependant de se montrer dans ces rues humides : il rajeunit même de son mieux les vieilles robes rouges, les gibernes, les boîtes à seringue, les bonnets à poil qui foisonnent chez ces maigres fripiers.
Le peuple de la Montagne Sainte-Geneviève aime les fleurs et les oiseaux ; de toutes les fenêtres partent des chants de sansonnets et de merles qui n'ont pas l'air trop fâchés d'être encagés.
L'homme chez qui Cambriel demeurait s'appelle M. Rivet, rue Judas, n° 8. Je cherchai inutilement pendant une heure la rue Judas; elle n'existe plus aujourd'hui. Elle existe encore, mais elle a eu honte de son
nom, elle a fait une demande à la ville de Paris, qui, en bonne mère de famille, lui a donné une désignation moins traîtresse.
Dans la rue, le monde se mit aux portes pour nous voir passer, car j'avais un compagnon; au numéro indiqué, nous ne trouvâmes pas M. Rivet, et les voisines de la maison, qui nous donnaient ces renseignements (il n'y a pas de portier), nous regardaient avec inquiétude, surtout lorsque je prononçai le nom de Cambriel.
Enfin M. Rivet nous apparut dans une boutique de serrurier. — Ça regarde mon frère, nous dit-il. Et il sortit dans la rue et appela de toute sa voix : « Eh ! Rivet ? — Qu'est-ce, répondit-on d'un étage supérieur. — C'est des messieurs qui veulent savoir des nouvelles de Gambriel. »
A ce nom, cinquante têtes sortirent de toutes les fenêtres; l'ex-rue Judas connut en entier le motif de notre visite. Nous montâmes au second.
— M. Cambriel ! dit le second Rivet, nous ne savons pas ce qu'il est devenu, depuis qu'il ne loge plus dans la maison. Il faudrait aller trouver M. Candy.
— Où demeure M. Candy, demandai-je?
— À Lyon, répondit M. Rivet.
— C'est un peu loin.
— Oh ! la course en vaut la peine, dit M. Rivet; vous verriez un homme qui ne mourra jamais.
— Vraiment?
— Oui, M. Candy a été ressuscité par M. Leriche, qui était l'élève de M. Cambriel, et M. Cambriel lui a
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tien promis qu'il vivrait jusqu'à l'avènement de Jésus- Christ.
— Pardon, monsieur, dis-je à M. Rivet, qui me paraissait un honnête homme plein de bon sens, est-ce que vous croyez aune telle prolongation de la vie ?
— Si j'y crois! me dit-il; mais j'y crois, aussi vrai que vous êtes là... Vous m'auriez dit ça avant l'événement que je vous aurais répondu : Va te faire... Pardon, monsieur. J'aurais dit : Cet homme-là, qui me dit de pareilles sottises, me prend pour un autre ; mais allez trouver M. Leriche et vous reviendrez en criant au miracle.
— Où demeure M. Leriche?
— Attendez ; il est maréchal-f errant et il était, à cette époque, rue du Faubourg-Saint-Antoine...
— Quel numéro, s'il vous plaît ?
— Ah! je ne sais pas le numéro, me dit M. Rivet.
— Je trouverai difficilement M. Leriche; le faubourg Saint- Antoine est trop long à visiter maison par maison...
—Ça ne fait rien à la chose, Monsieur, continua M. Rivet; je l'ai tant entendu raconter à M. Cambriel que c'est tout comme si je l'avais vu. M. Candy, lyonnais, lors de son premier voyage à Paris, il était âgé alors de dix-huit ans, avait une danseuse de l'Opéra pour maîtresse. Une maladie le prend; il devient si mal que les assistants le virent mort. Sa bonne amie, désolée de sa perte, va trouver M. Leriche, qu'elle savait avoir fait revenir d'autres personnes à la vie ; il se rend tout de suite à la maison du mort. Etant au moment de monter
460 LES EXCENTRTQUES.
l'escalier, une personne qui descendait lui dit, le prenant pour un médecin : « C'est inutile de monter, M. Gandy est mort. — Puisque je suis ici, répond M. Leriche, je vais monter.— Ce qu'il fît; il vit le cadavre, le toucha et le trouva froid dans toutes les parties du corps, sauf au creux de l'estomac, où il restait encore un brin de chaleur. Alors M. Leriche dit : c< Il y a de l'espoir!» Vite, il fait faire un grand feu, prépare le tout, chauffe le corps et le frotte partout de la médecine universelle, inventée par M. Cambriel et dissoute dans l'esprit-devin.Uneheure et demie après avoir opéré, il présente un miroir à la bouche du mort, lequel fut taché de son haleine, ce qui lui fit dire : « ]] vivra ! » Il fait chauffer le lit, et quand le malade eut donné une plus forte marque de retour à la vie, il l'y fit mettre dedans ; continua à lui administrer intérieurement un peu de la médecine universelle, et l'homme qu'on allait enterrer fut rétabli en vie. Depuis il s'est toujours bien porté; il a 84 ans à l'heure qu'il est ; il ne peut plus mourir, la preuve c'est que M. Candy fit deux voyages en Egypte, il y attrapa la peste avec l'équipage; tout l'équipage mourut, M. Candy guérit sans prendre aucun remède. — Vraiment, lui dis-je.
— Oui, Monsieur, et quand vous passerez place du Chevalier-du-Guet, n° 6, demandez à tout le quartier s'il n'a pas vu M. Candy, qui était alors mécanicien, travailler à l'âge de quatre-vingt-deux ans comme dans sa jeunesse, et avec des cheveux noirs.
Toute cette conversation avait un peu détourné le but de ma visite ; en regardant cette chambre meublée d'une
façon très-bourgeoise, j'aperçus un cadre contenant une page d'écriture à l'encre rouge.
— Oh! je garde ça précieusement, me dit M. Rivet, c'est écrit de la main de M. Gambriel et je n'ai que ce souvenir de lui.
Je m'approchai et je lus :
« La pierre philosophale (qui n'est aujourd'hui regardée que comme une folie aux yeux d'un trop grand nombre d'hommes) ne peut se faire que par la réunion du sang (ou des esprits métalliques) contenu dans les natures. Pour l'obtenir, il faudra (comme il est dit par Nicolas Flamel) égorger, assassiner plusieurs innocents (je parle des métaux ayant vie), pour tirer d'eux et le pousser de puissance en acte, ce sang vital dont nous avons besoin, lequel nous devons mettre (après qu'il aura été séparé et bien dépuré de ses parties charnelies et terrestres) dans les bouteilles à long col, pour obtenir de lui la panacée et la poudre de projection que nous désirons, laquelle nous ne pourrons posséder qu'après avoir égorgé plusieurs innocents. »
— Vous avez beaucoup connu M. Cambriel, lui demandai^ e? Avait-il de quoi vivre?
— Hélas! Monsieur, le pauvre homme se privait de tout pour acheter du mercure et un tas de drogues sans pareilles. Il sortait tous les matins et allait aux quais acheter des tas de livres; souvent aussi, on lui apportait de chez un libraire qui s'appelle Guillemot.
— Je le connais, lui dis-je.
— Eh bien! M. Guillemot pourra vous donner aussi des renseignements sur son compte. Il y avait encore un
vieux prêtre, l'ancien chapelain de Louis XVIIÏ, l'abbé Sausse, qui venait souvent voir M. Cambriel. Il paraît qu'il cherchait depuis trente ans la pierre philosophale; mais monsieur ne s'entendait pas avec lui. Monsieur Sausse avait rassemblé, disait-il, beaucoup de rayons de soleil; je vous avertis, monsieur, que je n'y entends rien, je vous dis ça comme je me le rappelle. Un jour, M. Cambriel lui dit : — L'abbé, vous êtes le plus avancé de tous ceux que j'ai connus cherchant le livret d'or du Révisan, mais précisément parce que vous avez trouvé cela, vous ne parviendrez pas à finir la pierre philosophie.
— Et pourquoi, demanda M. Fabbé, si j'ai déjà les rayons solaires qui sont la forme et le mâle.
— Vous comprenez bien, Monsieur, continua M. Rivet, que toutes ces paroles étaient de l'hébreu pour moi. Seulement, je me disais : M. Cambriel est plus savant que toi, écoute-le, et sois poli avec lui. Ah! qu'il s'en donnait du mal, le brave homme ! il passait des nuits à souffler, à forger, à fondre... Ça sentait quelquefois mauvais à empester le quartier. J'en ai connu qui disaient : c'est un sorcier; mais moi, qui le voyais tous les jours bon, donnant tout ce qu'il avait, voulant bien perdre son temps à nous écouter, vous pensez si je l'ai défendu contre ces imbéciles qui appellent un homme sorcier, parce qu'il lit dans des livres grecs... Enfin, il y a deux ans, M. Cambriel était devenu dans un état de santé affreux ; il tomba malade. Alors tout le monde de ma famille fut aux petits soins pour lui. En cherchant dans ses meubles, nous trouvons... rien... que des croû-
tes de pain. Je n'ai pas voulu voir aller à l'hôpital un si digne homme; je me suis dit : «Tu iras plutôt! »
— Vous ne croirez pas, Monsieur, ce que je vais vous dire : Le médecin avait ordonné des drogues. On lui achète tout... des drogues chères. Eh bien! je le surprends une nuit : au lieu de les boire, il les mettait dans des creusets au feu, et voulait faire de For avec.
« Alors un matin, qu'il souffrait davantage, il me dit d'écrire à sa famille qui demeurait à Saint-Paul de Fenouillet. Je reçus quelques jours après de l'argent et l'ordre de l'envoyer dans une maison de santé près de Meaux, dont ses parents connaissaient le médecin.
« Le jour de son départ, M. Gambriel me dit : — Écoute, Rivet; tu recevras inévitablement des lettres pour moi. J'ai écrit en 1820 à M. de Gabriac, sous-préfet du Vigan, et en 1825, à Mgr le prince de Gondé; je sais qu'ils me répondront un jour ou l'autre... Il le faut. Tu m'enverras leurs lettres; et alors je te donnerai le moyen de faire une grosse fortune.
— Et puis? demandai-je à M. Rivet.
— On m'a dit que M. Cambrhl était devenu... M. Rivet hésitait.
— Était devenu? repris-je.
— Ah ! dit-il d'un air chagrin, c'est les personnes qui ne le comprennent pas et qui veulent qu'il n'ait plus tête à lui.
CARNE VÀLE
Vous connaissez tous le chien Berganza, d'Hoffmann, ce chien si philosophe, ce chien si fin, ce chien si observateur, qu'il devient un chien de génie. Il jappe ces quelques phrases :
« Sous un certain rapport, chaque esprit, quelque peu original, est prévenu de folie, et plus il manifeste de penchants excentriques en cherchant à colorer sa pâle existence matérielle du reflet de ses visions intérieures, plus il s'attire de soupçons défavorables. Tout homme qui sacrifie à une idée élevée et exceptionnelle, qu'a pu seule engendrer une inspiration sublime et surhumaine, — son repos, son bien-être et même sa vie, — sera inévitablement taxé de démence par ceux dont toutes les prétentions, toute l'intelligence et la moralité se bornent à perfectionner l'art de manger, de boire, et à n'avoir point de dettes. »
Ces quelques lignes d'Hoffmann sur Yeœcenlricilé fu-
rent pour moi une illumination. Depuis lors je me suis défié des accusations de folie que Ton jette si gratuitement à la tête du premier venu.
Où est la route qui sépare la raison de l'excentricité, l'exentricité de la folie?
Il savait bien ce qu'il faisait, le grand Hoffmann, en se cachant sous la peau du chien Berganza; il prenait lui-même sa défense avant de mourir. Walter Scott, cetantiquaire froid, n'attaquait-il pas d'une façon inepte les œuvres du poète, que son imagination protestante ne pouvait pas comprendre? Et, de nos jours, Hoffmann n'est-il pas traité par ses admirateurs de romancier fantastique, tandis que ce fantastique n'est autre que de la réalité la plus réelle?
Entre tous les habitués que recèle la Bibliothèque royale, et qu'on voit tous les jours d'étude régulièrement de dix à trois heures, les étrangers s'arrêtent avec surprise devant un homme penché sur son travail sans lever la tète. Cet homme est habillé d'une petite veste rouge éclatant, d'un pantalon étroit, court, à pont, rouge, d'un gilet rouge et de pantoufles, rouges aussi. Autour de son cou flotte une décoration inconnue, — un grand cordon bleu moiré. Près de ses papiers, de ses livres et de ses journaux sur la table, gît un chapeau de paille dont le ruban est remplacé par une chaînette d'acier; à cette chaîne pendent quelques fleurs artificielles aussi fanées que des fleurs naturelles, des grains d'Amérique, des verroteries, du clinquant, enfin les ornements chéris des sauvages ou des bourgeois du temps
des breloques de montre, ou des paysans qui reviennent en pèlerinage de Notre-Dame de Liesse.
L'inconnu est âgé ; ses cheveux rares sont blancs, sa barbe grise. Sur sa belle figure amaigrie courent des sillons nombreux qu'ont dû creuser les larmes» — La pluie creuse les grès !
Trois heures vont sonner au cadran de la Bibliothèque. Les employés remettent en place les livres. Chacun se lève. L'inconnu prend son chapeau de paille et sort. Il monte la rue Richelieu et parcourt la ligne des boulevarts jusqu'à la Madeleine, sans être même suivi par les curieux. Cependant son costume est étrange.
Par hasard un provincial le regardera avec des yeux inquiets; peut-être le suivra-t-il quelques minutes; mais, fatigué de marcher seul à la suite d'un homme vêtu de rouge, il s'arrêtera et demandera, l'imagination tourmentée par ce grand cordon qui ne peut appartenir qu'à un prince ou un ambassadeur étranger :
— Quel est cet homme? — G'est Carnaval (1). — Ah ! dit le provincial la bouche ouverte par l'étonnement que lui cause le nom. Et il s'éloigne en disant : — C'est un fou.
On pourrait croire en effet que Carnevale est un surnom. Le costume est dans la gamme du nom. Et le peuple parisien a bien assez d'esprit pour se faire le parrain d'un original. N'est-ce pas les dames de la halle qui avaient surnommé les marchands de vinaigre les limonadiers de la passion?
(t) En France nous disons Carnaval ; mais le véritable nom est Car*
ncvale.
Mais on se tromperait ici. Carnevale est un nom sérieux, un nom réel; Carnevale est bien le fils de Carnevale père. Son frère est un des prêtres les plus remarquables de 'l'Italie; il réside à Naples et s'appelle aussi Carnevale.
Ainsi tombent les arguments de ceux qui, ne pouvant pas contester la réalité du nom, prétendront peut-être que ce nom. a dû influencer sûr le moral de Carnevale.
Il vint à Paris vers Tannée 1826. Il arrivait d'Italie avec quelque peu de fortune. Ses compatriotes le reçurent à merveille; puis il disparut. On n'en sut que plus tard la cause. Carnevale était devenu amoureux ; il perdit la femme qu'il aimait : ce lui fut un coup de foudre.
Tous les jours il allait au cimetière prier sur la tombe de la défunte. Le gardien remarqua qu'il tirait de sa poche un papier en forme de lettre et qu'il le cachait près de la pierre. Aussitôt après le départ de Carnevale, on alla à la cachette et on trouva cinq lettres dont trois étaient devenues indéchiffrables à cause de l'humidité ou de la pluie. L'avant-dernière n'était qu'un billet. Quant à celle qu'il venait de déposer, elle fut donnée, ainsi que les autres, à M. B....i un riche Italien qui s'intéresse à tous ses compatriotes, qui fut le premier à retrouver les traces de Carnevale, et qui nous a permis d'en copier quelques fragments. La voici telle que la traduction, — car elle était écrite en italien, — peut la reproduire fidèlement :
« Amie ,
» Vous ne me répondez pas. Vous savez cependant
que je vous aime... Est-ce que les distractions de Vautre pays vous font oublier? Ce serait mal, bien mal. Voilà déjà cinq jours, cinq longs jours que j'attends de vos nouvelles. Je ne dors plus, ou, si je m'assoupis un peu, c'est pour rêver de vous.
» Pourquoi ne m'avez -vous pas laissé votre adresse? Je vous aurais envoyé vos robes, vos habits... ou bien plutôt, ne me les redemandez pas, laissez-les-moi, de grâce. Je les ai mis sur des chaises, et il me semble que vous êtes là, dans une pièce à côté, et que vous allez entrer pour vous habiller. Et puis ces vêtements, qui vous ont touchée, embaument ma petite chambre; alors je suis heureux en rentrant.
» Je voudrais avoir votre portrait, mais bien fait, bien ressemblant, qui puisse rivaliser avec l'autre ; car j'en ai un autre ; il est dans mes yeux, et celui-là ne s'altérerapas. Que je ferme les yeux, que je les ouvre, je vous vois toujours... Ah! mon amie, qu'il est habile le grand artiste qui veut bien me laisser ce portrait !
» Adieu, amie; répondez-mai demain, aujourd'hui si vous le pouvez. Si vous êtes trop occupée, je ne vous demande pas une page ni une ligne, trois mots seulement. Dis-moi seulement que tu m'aimes.
» Carnevale. »
M. B i crut à une mélancolie douce dont chaque
jour devait dévorer une parcelle, et il pria le gardien du cimetière d'enlever quotidiennement les lettres à mesure que Carnevale en apporterait; mais M. B i se trompait. Carnevale tomba dans un morne désespoir en
voyant que son amie ne lui répondait pas. Il cessa de revenir au cimetière après avoir écrit trente lettres.
C'est alors que, passant sur le boulevart, il s'arrêta devant un marchand de nouveautés qui avait à son étalage des étoffes d'un ton vif. En les voyant, Carnevale sourit, et il entra dans la boutique acheter quelques aunes de chacune de ces étoffes.
Huit jours après, il parut sur le boulevart tout habillé de rouge. On le suivit et il rentra chez lui avec un cortège d'au moins cinq cents personnes.
Le lendemain, il traversa le même boulevart, vêtu entièrement de jaune. Les flâneurs, les gamins, coururent après lui et continuèrent à lui servir de gardes du corps.
Le surlendemain, il était habillé bleu-de-ciel. Ce nouveau costume n'inquiéta pas autant la curiosité ; cependant il occasionna encore un attroupement, quoique moins nombreux.
Jusqu'à l'année 1830, Garnevale apparut aux habitants du boulevart dans des habits d'une coupe et d'une couleur originale. On s'habituait à lui, et il s'habituait aux curieux. La révolution de 1830 arriva; le 28 juillet, Garnevale traversait les quais à peu près habillé comme Henri IV. Il ne voyait personne à cette époque, ne lisait pas les journaux, et était loin de se douter que Paris était en pleine révolution. Il fut tout d'un coup arrêté par une bande d'insurgés armés de fusils et de sabres.
— Voilà un carliste, enfin. — C'est un prince, dit-on.
Garnevale les regardait fixement.
— Il faut le mener au poste. — Non, nous n'avons pas le temps, il faut le descendre. — A la Seine, le prince ! crièrent plusieurs voix.
Déjà quatre bras vigoureux s'apprêtaient à Fenlever lorsqu'un cocher de fiacre, passant, s'écria :
— Eh ! arrêtez, les autres ! — Qu'est-ce que tu veux, toi? — Pourquoi voulez-vous faire boire un coup à ce pauvre homme? — C'est un carliste. — Eh non c'est Garnevale.
Les insurgés se regardèrent et prétendirent que cet homme voulait insulter à la révolution en se présentant dans les rues vêtu en Bourbon.
— Vous ne voyez donc pas, dit le brave cocher, que cet homme est fou? 11 se promène comme ça sur les boulevards, dans cet harnachement, depuis un temps infini.
Cette explication satisfit pleinement les insurgés, et Carnevale fut ramené en voiture par le cocher qui craignait qu'un nouvel accident n'eût pas des suites aussi heureuses. Tout le long du chemin, il répéta tellement à Carnevale : Vous V échappez belle/ que celui-ci finit par comprendre que Paris n'était pas aussi calme que de coutume. Aussi, le lendemain, reprit-il ses anciens habits noirs, mais la tristesse avec. Il sentit son cerveau se troubler. Il se rappela la mort de son amie. De jour en jour il comprenait que la raison l'abandonnait. Ayant bien réfléchi à ce changement d'humeur, Carnevale alla tout droit sonner à la porte de Bicêtre. Il y resta peu de temps à subir un traitement modéré. Le médecin était
tout étonné d'entendre un fou raisonner avec autant de sang-froid sur sa position.
— Faites venir mes habits de couleur, dit Carnevale.
On s'empressa de, satisfaire à sa demande. Quand il eut passé une manche de son habit rouge, il était gai comme devant.
— Ge sont les habit noirs, dit-il, qui m'avaient rendu malade. Je ne peux pas voir le noir. Vous êtes bien fous, dit Garnevale, de sacrifier à une mode aussi laide. Vous avez toujours l'air d'aller à un enterrement. Moi, quand je suis très-joyeux, je mets mon habit rouge. Il me va si bien... d'autant plus que mes amis sont avertis. On se dit : Tiens, Carnevale est de très-bonne humeur aujourd'hui.. Si je suis moins folâtre, vite l'habit jaune... Il ne va pas mal non plus. On sait ce que ça veut dire. Quant à l'habit bleu, je le porte les jours où le soleil est moins brillant, où je suis un peu mélancolique. — Vous êtes guéri, dit le médecin. Habillez-vous ainsi qu'il vous plaira.
Carnevale, dont les petites rentes diminuaient plutôt qu'elles n'augmentaient, songea à se créer un état. Trèsconnu de ses compatriotes, il se mit à donner des leçons d'italien. Les familles italiennes le préféraient aux jeunes professeurs.
Déplus, Garnevale avait trouvé une nouvelle méthode d'enseignement. Il ne se servait ni de corrections, ni de pensums; il ne grondait jamais.
— Vous savez bien votre leçon, disait-il aux demoi-
selles ses élèves, à la bonne heure; demain je mettrai mon costume vert-pomme.
Ou bien, comme punition :
— Ah ! vous n'avez pas fait votre thème, je ne mettrai pas mon habit café au lait.
Il récompensait avec ses habits, et cela lui était facile, car il possède près de soixante costumes, chacun d'une couleur appropriée, tous étiquetés et appendus, avec le plus grand soin, dans une chambre où nul autre que lui n'entre.
Ainsi vit-il ce brave homme qu'on traite souvent de fou et qui en remontrerait aux sages. Il n'est pas riche; mais le peu qu'il gagne lui suffit et au delà. Plus d'une fois, il a secouru de pauvres Italiens qui allaient le prier de les introduire auprès des grands personnages de leur pays.
Carnevale connaît tout le monde. Il dîne souvent à l'ambassade italienne, où il tient le haut bout. Les dames lui font cadeau de bijoux sans valeur, de perles^ de fanfreluches qui enrichissent sa collection et qui servent à décorer son chapeau.
Tous les matins, il se lève à cinq heures de son fauteuil de cuir, car il ne veut pas coucher dans un lit. Il va au marché, sinon pour lui, du moins pour ses amis. Les marchandes de poisson le connaissent aussi bien qu'il se connaît en poisson. Il n'y a pas à Paris de cuisiniers plus habiles que lui pour choisir le poisson.
Les achats sont destinés à la table des artistes des Italiens, qui l'aiment infiniment. Pour lui, sa cuisine est bientôt faite; un plat de pommes de terre qu'il ac-
commode lui-même, et il se met aussitôt après en course.
Il est bien rare qu'en sortant de la Bibliothèque Carnevale ne rencontre pas quelqu'un et ne lui prenne le bras; alors ce sont des conversations , des dissertations , des discussions sans fin sur l'Italie, sur la musique. Ce quelqu'un, à qui il donne le bras, c'est Bellini, c'est la Malibran, c'est Napoléon (1).
Après avoir causé avec ces illustres personnages, si Carnevale rencontre sur son chemin le ventre de Lablache qui encombre le trottoir, il l'arrête.
— Bonjour, Lablache. — Ah! vous voilà, mon cher Carnevale! — Je viens de rencontrer Bellini. — Comment! dit Lablache, la première fois qu'il entendit parler de cette rencontre posthume. — Je vous dis que j'ai causé avec Bellini. — Lequel? dit le chanteur-éléphant, — Lequel, lequel? répond Carnevale, il n'y en a pas deux... Je veux parler de l'auteur de la Norma.
Le ventre de Lablache diminuait d'étonnement.
— Mais, Carnevale, vous savez aussi bien que moi que ce pauvre Bellini est mort... — Ah! Lablache, vous êtes fou, dit en s'éloignant Carnevale.
Lablache mit la main sur son ventre pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. Il était habitué aux excentricités de son compatriote, mais l'accusation de. folie que celui-ci venait de lui jeter à la tête le surprenait violemment.
(t) Carnevale, que je ne connaissais que de vue, est venu n?e rendre, après la publication de cet article, une visite. Il paraît que j'avais oublié M. Laffitte en parlant des célèbres morts-vivants.
Plus tard il en paria dans une soirée d'artistes.
— Cela n'a rien d'étonnant, dit M. B i, Carnevale
est venu tout dernièrement chez moi ; il quittait Malibran, m'a-t-il dit. Je discutai longtemps avec lui làdessus, et comme vous, Lablache, il m'a traité de fou. — Mais c'est vous, lui dis-je, qui êtes fou. Carnevale prit son air sérieux et me dit : — Je sais bien que je vous parais fou, mais vous vous trompez. Seulement je suis doué de sens que vous n'avez pas. Vous croyez, pauvres gens, fit-il en haussant les épaules, que Napoléon est mort, et Marie Malibran, et Bellini. Ils sont morts pour vous, je le veux bien; mais pour moi jamais. Je vous assure, disait-il avec la plus grande conviction, qu'ils ne sont pas morts, qu'ils m'aiment et qu'ils me fréquentent. Carnevale m'a fait douter de moi-même, continua M. B i; peut être est-il doué de la seconde
vue des Écossais. — En tout cas, me disait un écrivain, M. Pier-Àngelo Fiorentino, Carnevale est loin d'être dépourvu du vulgaire bon sens que nous autres, qui n'avons pas la seconde vue, possédons. Il y a dix ans^ j'arrivai à Paris et je me promenai dans les Tuileries. Un homme, habillé de rouge, me sauta au cou. C'était Carnevale. Je le connaissais très-peu, alors que j'écrivais en Italie. — Âh! vous voilà, Fiorentino, me dit-il. Un peu effrayé de causer avec cet homme rouge, je l'entraînai sous les marron?;" e-rs. — Ne retournerez-vous pas un jour à Napies? lui dis-je. — A Naples ! répondit Carnevale; mais songez donc qu'il me faudrait être suivi pendant dix ans par les enfants dans mon pays à cause de mes habits, Non, non, je resterai à Paris ; le
peuple ne s'inquiète plus de mes vêtements de si jolies couleurs, mais il m'a fallu dix ans pour lui faire son éducation.
Bien des voyageurs, qui vont de Paris à Reims, ont dû être fort étonnés de lire sur les maisons auprès de Corbeny, cette inscription :
A bas les communistes/
A Paris on y est habitué. La garde nationale, et plus particulièrement celle de la banlieue, a défilé devant rhôtel de ville en poussant xe cri ; mais est-il possible que le vent ait apporté cette menace à trente-cinq lieues de Paris?
Heureusement toute diligence porte avec elle son cicérone, le postillon... Demandez-lui raison de l'inscription.
— C'est les gens de Sainte-Croix, dit-il ; ils ne pensent pas comme tout le monde.
Telle est l'explication que m'a donnée le postillon. Un communiste est un homme qui ne pense pas comme
tout le monde, définition qui vaut bien celle des vaudevillistes réactionnaires.
— ïls s'appellent Icariens, disent-ils, parce qu'ils essaient de voler.
A Gorbeny, on n'est guère plus fourni en renseignements sur les communistes de Sainte Croix.
Les uns disent : « C'est un village qu'il faudrait y mettre le feu aux quatre coins. »
Les autres : « C'est un tas de brigands qui mettent le trouble dans le pays. On les a assommés dernièrement; mais il faudrait recommencer tous les jours. »
Ce manque de charité ne m'éclairait pas; enfin une personne un peu plus sensée me dit :
— Àvez-vous remarqué à un quart de lieue de Corbeny deux tuileries? Eh bien! la seconde appartient au père Laurent , le chef des communistes de Sainte- Croix.
— ïls sont donc nombreux, vos communistes?
— Assez comme ça... il y a quatre familles; pour commencer, la famille Laurent père et fils, tuiliers ; il y a aussi la famille Cologne dont l'homme est un ancien voiturier ; et puis il y a la famille Triche t. Enfin il y a le marchand de tabac, un nommé Royer ; quant à lui, on ne sait pas trop s'il est communiste, mais sa femme, une vraie madame J'ordonne, est communiste pour deux.
— Qu'est-ce que font ces communistes, demandais-je?
— Ah! on ne sait pas trop... Ils reçoivent des coups dVbord. Gare à eux quand ils sortent de leur village;
les gens d'Amifontame ne les aiment guère; et les gens de Montaigu les aiment encore moins.
— Vivent-ils en commun?
— Non, ils ne font que chercher à ramener des gens de leur bord; les Laurent sont en relation avec les communistes de Reims qui sont commandés par un ancien huissier nommé Butot ; ils voient aussi quelquefois des communistes de Saint-Quentin; c'est un de ces deux pays-là qui leur aura fourré le communisme dans la tète. Avant la révolution, le tribunal de Laon avait fait une descente à Sainte-Croix, chez les Laurent; on a saisi pas mal de brochures et de journaux. Si le procès avait eu lieu, ceux de Sainte-Croix auraient paru sans doute comme témoins dans l'affaire de Saint-Quentin ; mais les Laurent ont beaucoup perdu à se mêler de communisme; ils fournissaient des briques à tous les pays d'alentour, depuis on ne veut plus leur en acheter.
— Alors, dis-je, il n'ont pas grand intérêt à se faire communistes.
— Ce n'est pas l'intérêt qui les guide, me répondit l'habitant de Corbeny qui voulait bien me donner tous ces renseignements ; la meilleure preuve, quand M. Cabet fut poursuivi par le parquet de Saint-Quentin, il vint dans le pays et annonça qu'il partirait à telle heure par la diligence. Les communistes de Sainte- Croix et de Reims étaient venus au-devant de lui et l'attendaient en haut de la montagne deFestieux. M. Cabet n'avait pas pris la voiture à l'heure dite ; toute la troupe part à pied pour Reims où devait être offert un grand banquet au chef des communismes icariens. Il y a dans
ce pays-ci un homme appelé Thomas qui se trouva placé vis-à-vis M. Cabet, au banquet. Il revint comme fou. « Tout le temps du repas, disait-il, mes pieds ont touché les siens, je ne suis pas fortuné, mais, vrai, j'aurais bien acheté ma place 200 francs. » Vous voyez par là, Monsieur, de quel dévouement ces hommes sont capables.
— Je ne serais pas mécontent de causer avec vos communistes, dis-je?
— C'est facile, Monsieur, il n'y a qu'à demander la maison Laurent.
Je pris le chemin du village de Sainte-Croix , et m'étant fait indiquer la maison du chef des communistes, je m'y présentai.
— J'ai entendu parler de vos doctrines, des souffrances que vous avez endurées pour la cause, et j'ai désiré vous voir, dis-je à Laurent, en arrivant chez lui.
On m'invita à m'asseoir, et on m'offrit un verre de vin.
— Oh ! dit en soupirant un vieillard qui se leva, si nous avons souffert! Et nous souffrirons encore! Malgré ça je leur pardonne, aux gueux, aux scélérats, aux brigands qui ont essayé de m'assassiner. Lamennais l'a dit : « Le peuple doit longtemps souffrir avant d'être » hareux. »
— Il y a beaucoup de la faute du Journal de V Aisne dans tout ça, dit le père Laurent. 11 excite les paysans contre nous ; il y a des villages où on ne reçoit que le Journal de V Aisne.
La famille et diverses personnes présentes se répandirent en imprécations contre le Journal de V Aisne.
d80 LES EXCENTRIQUES.
Après quoi on trinqua de nouveau.
— A la fraternité ! s'écria le fils Laurent.
Chose bizarre! Le fils Laurent s'appelle Jean-Baptiste, et c'est lui l'apôtre le plus dévoué du communisme.
— Gomme dit Cabet, reprit le père Laurent en tenant son verre en l'air, adoptons, pratiquons, propageons le principe chrétien de la fraternité; tirons-en toutes les conséquences, et nous arriverons à l'organisation sociale la plus parfaite et la plus capable de réaliser complètement le salut et le bonheur de l'humanité.
Pendant que tous les buveurs portaient des toasts à la fraternité, je m'étais approché d'un cadre renfermant un portrait et je reconnus que le toast si long, prononcé par le père Laurent, était écrit en légende sous le portrait de M. Cabet, et que cette légende était extraite du Voyage en Icarie.
— C'est le portrait du maître, dit Jean-Baptiste l'apôtre... Ah! il nous a bien servi ce portrait... Sainte image! nous te devons de ne pas avoir dans nos rangs un renégat.
Ceci voulait une explication; elle ne se fit pas attendre. Jean-Baptiste Laurent prit la parole.
— Nous n'étions que six communistes pour commencer, dit-il, et Cologne, qui voyageait dans le département, cherchait à faire des prosélytes, il revint un jour en nous disant qu'il avait décidé le joueur de violon de Bouconville à suivre nos doctrines. Ce n'était pas un homme fort avancé en raisonnement que ce musicien. Je pensais qu'il ne serait pas bon de lui mettre tout de
suite entre les mains les livres de M. Cabet; mais, pour commencer, je dis à la femme Roger, le marchand de tabac, de prêter au joueur de violon un almanach icarien. Le joueur de violon se mit à lire et à relire l'almanach ; il ne comprenait pas bien, il se fait donc communiste ; mais voilà les gens de Bouconville qui se moquent de lui en lui disant des bêtises : que le communisme était le partage égal des biens. Cet imbécile de musicien va trouver un arpenteur du pays et lui demande combien il y a à peu près d'arpents de terre dans la commune. L'autre lui répond : Il y a tant d'arpents. Bon, que se dit le musicien, nous sommes tant d'habitants, il y a tant d'arpents, ça nous fait à chacun douze arpents de terre.
« Jusque-là, il n'y avait pas trop de mal; mais le soir, à la danse, il boit un coup de trop... Il s'en va au cabaret avec un tas d'autres ivrognes et il leur dit : « Dans quelque temps, nous aurons notre fortune tous,, je ne vous dis que ça. » Voilà des hommes intrigués qui veulent savoir le fin mot de l'affaire. Si bien, qu'il leur lâche son secret, c'est-à-dire que les riches allaient payer pour les pauvres, qu'il y aurait égalité de biens, et que chaque homme de Bouconville serait propriétaire de douze arpents de terre. Le lendemain, la nouvelle s'étant répandue dans le pays, on interrogea le violon, on le menaça, il avoua qu'il nous fréquentait et qu'il avait cru au communisme. Ça été fini pour lui ; on voulait le chasser du village ; alors, il a dit qu'il se repentait, et il a même jeté au feu devant des témoins l'almanach icarien que la femme Roger lui avait prêté...
Quant à ça, je le blâme, il devait rendre l'almanach ou le payer... Mais six mois après, il arrive que le violon, je ne sais comment, s'était endetté à Bouconville et fut forcé de quitter le pays. Il passa par ici; moi, je le savais à Sainte-Croix et je ne voulais pas le revoir... Un vil renégat qui renie pour un rien une doctrine aussi fraternelle! Mais je suis obligé de lui pardonner, tout le monde vient à la maison ; c'est d'abord Trichet qui me dit que le violon est un homme un peu simple et qu'il a cédé au premier mouvement; et puis, Cologne vient parler pour lui. Mon père non plus ne voulait pas le recevoir.
— Ma foi non , dit le père Laurent, malheur à celui qui a mangé des fruits de l'arbre de fraternité, comme dit Pierre Leroux, et qui les crache sans en comprendre la douceur.
—Enfin, reprit Jean-Baptiste, il est convenu que nous nous réunirons tous à la maison, que nous entendrons le musicien, et que nous verrons s'il faut lui pardonner. J'avais fait dresser la grande table ; nous étions assis autour. Quand le coupable entra, je lui présentai tout d'un coup le portrait de Cabet. — Tiens, lui dis-je, renie ton maître, si tu l'oses ! Il fondit en larmes et avoua ses torts. «Pauvre Cabet, s'écria-t-il, je te retrouve! » Depuis, il est devenu un communiste tout à fait intelligent.
Un personnage à barbe blonde, qui n'avait pas parlé jusqu'alors se leva et dit :
— Je ne vois pas Cologne... Si nous allions chez lui?
LES COMMUNISTES DE SAÏNTE-CROÎX, 483
—Au fait, ça promènera monsieur, dit Jean-Baptiste Laurent en s'adressant à moi, allons chez Cologne.
Cette visite à Sainte-Croix eut lieu un dimanche. Tout le village était sur les portes à regarder çes six personnes dont trois étaient inconnues, mais qui devaient être foncièrement communistes, par leur seule accointance avec les Laurent.
Ainsi il y avait trois communistes en habit noir et trois communistes du village : Des trois communistes en habit noir, Fun était important, le citoyen Butot, chef des communistes de Reims, personnage grave, d'une physionomie peu avenante, mais pleine de contentement personnel. Avec le citoyen Butot était venu de Reims un second communiste plus communicatif, mais non gradé.
Je m'étonne de ces titres de chef et de capitaine, — Jean-Baptiste Laurent est capitaine des communistes de Sainte-Croix ; — car ces grades hurlent dans une association qui veut l'Égalité la plus absolue. Les Saint-Simoniens tournèrent plus adroitement la difficulté en appelant frère, leur supérieur. Mais s'il fallait relever tous les non-sens, toutes les niaiseries de ces socialistes de campagne, on n'en finirait pas.
La bande arriva chez Cologne, dit Doudoux ; ce surnom n'a rien de commun avec la physionomie trèsaccentuée de l'ex-voiturier.
La maison de Doudoux Cologne semblait avoir été mise au pillage; on n'y voyait pas de trace de mobilier. Dans une salle du rez-de-chaussée, une femme raccommodait du mauvais linge. Un enfant triste remuait par
la chambre ; la soupe cuisait dans un pot placé sur des cendres mornes.
Aussitôt entrés,, la femme alluma son fallot et alla chercher du cidre. Ce furent des trinquements sans pareils. Pour le communisme, on en parla à peine, excepté qu'il fut question du journal de M. Gabet !
— Avezvous reçu le Populaire d'aujourd'hui, demanda Doudoux Cologne?
— Vous savez bien, dit Laurent, Jean-Baptiste, qu'on ne l'apporte de Gorbeny qu'à quatre heures.
— Voilà le sonneux qui passe, dit la citoyenne Cologne.
— Vite, appelle-le, qu'il voie Butot.
Le sonneux de cloche entra et reconnut tous ses amis; il vint à moi et me salua d'une façon particulière, comme s'il m'avait connu depuis longtemps. Je crus que cet homme m'avait vu à Laon.
— Vous allez bien, me dit-il.
— Très-bien.
— Et vous voilà revenu dans le pays ? Ce mot revenu m'inquiétait.
— Ah ! s'écria le sonneur, je vous prenais pour Fouillard.
— Il est loin Fouillard, dit Jean-Baptiste Laurent.
— Fouillard est plus heureux que nous, reprit le citoyen Butot.
Je me demandai quel était cet heureux Fouillard? Il paraît, je l'ai su plus tard, que Fouillard, de Reims, s était parti avec les émigrants Icariens pour l'Amérique, quelques jours avant la révolution.
Après divers propos, la bande se remit en route pour la maison de Roger. Je n'étais pas fâché de connaître ce marchand de tabac dont la femme avait embrassé si chaudement la cause du communisme.
Le marchand de tabac était porteur d'une petite figure ridée qui disparaissait dans les plis d'un énorme bonnet de coton. Au contraire, sa femme était une grosse personne, bourrée de santé : on voyait tout de suite, en elle la cheffe du ménage.
— Seigneur, voilà Fouillard, dit-elle, en s' approchant de moi, comme pour me sauter au cou.
Si on n'avait pas retenu cette trop aimable communiste, ma ressemblance avec Fouillard n'aurait pas eu cette fois des suites trop déplorables. La demoiselle Roger alla chercher du vin, nous étions huit ou dix à trinquer. On trinque beaucoup en communisme.
— Vous n'avez rien à me prêter à lire, demanda le communiste Roger à Jean-Baptiste Laurent.
— Vous savez bien, répondit-il, que le tribunal de Laon m'a tout saisi... Il faudra qu'un de ces matins j'aille les redemander au juge d'instruction.
— Celui-là, dit Cologne, qui a voulu me narguer ! Je m'en souviendrai longtemps. Quand ils sont venus faire l'interrogation, il y avait sous la porte charretière deux hommes qui battaient le blé : « Combien qu'y gagnent vos hommes, me demanda le juge ? — Ma foi, Monsieur, que je lui réponds, ils gagnent vingt-cinq sous. » Et vous, me dit le juge, est-ce en gagnant vingt-cinq sous par jour que vous avez acheté vos chevaux, vos voitures, votre maison? — Non, que je lui dis. — Voilà-t-il pas que le
juge d'instruction me dit que je n'étais pas communiste. Quelle farce ! — Je lui demande le pourquoi. Il me dit alors que si le blé que je fais battre me rapporte cent francs, supposons , il faut que je partage mes cent francs en trois parties, une pour moi et une pour chaque batteur. » Ce raisonnement-là m'a surpris un moment, ajouta Cologne.
— Je lui aurais fièrement répondu, dit Jean-Baptiste Laurent.
— Ce n'est pas tout, dit Cologne ; je ne me laisse point du tout pincer comme ça par les gens de la ville. Ils sont bien malins, tous les juges, mais je lui ai dit : « Attendez un peu que nous soyons en Icarie et vous verrez. »
— Je voudrais déjà être partie, soupira la communiste Roger.
On quitta la maison du marchand de tabac pour aller rendre visite à Trichet ; chaque maison fournissant de nouveaux communistes, la bande se grossissait. Qu'estce que Trichet ? Trichet m'a paru un communiste trèsordinaire, un homme modeste, jouant le rôle d'utilité dans cette mesquine comédie.
Cependant, arrivés à sa porte, nous entendions de grands éclats de voix ; un homme chantait :
Lazare, sors de ton linqueil.
Il rangeait le mot linceuil dans la famille orthographique des cercueils ; l'homme qui chantait était Trichet ; à part sa bizarre façon de prononcer le mot linqueil, Trichet n'avait pas d'angles saillants.
Chez lui, comme chez Laurent, comme chez Cologne,
comme chez Roger, on but et on trinqua. Affreux mélange de piquette rouge, de cidre et de piquette blanche!
L'un des communistes de Reims proposa d'entrer un moment à l'église ; c'était une plaisanterie de sa part, le communisme n'admettant qu'une religion, celle de M. Cabet, qu'une adoration, celle de M. Çabet. Mais le desservant de Sainte-Croix n'étant pas présent, on décida qu'on retournerait chez les Laurent, aussi bien il était l'heure de dîner.
A peine à table, la servante apporta les POPULAIRE, car il n'y avait pas moins de sept exemplaires du journal de M. Gabet. Comme on déchira les bandes avec frénésie ! La soupe fume. Bah I vile nourriture du corps à côté de ce morceau de papier nourrisseur de l'âme.
Il y avait six convives autour de la table, six lecteurs du Populaire ! Tout ce monde-là avalant le premier Paris à la place de la soupe, mangeant pour premier plat, un solide article de fonds, pour second plat , un entre-filet, et pour dessert, les Nouvelles diverses.
Et ils mêlaient tous leurs plats comme des gens mal élevés; l'un parlait du premier Paris, celui-ci suçait la moelle de l'entre-filet, l'autre mâchait l'article défends, celui-là émiettait les nouvelles diverses et les jetait comme des boulettes de pain à la tête des convives.
Ah ! le mauvais repas ! J'aime mieux manger du roats-
te» , „ (
beef que du communisme. Les Icariens me servaient du bouilli d'aussi mauvaise qualité que leurs doctrines. Un fait-Paris émut beaucoup l'assemblée. Le Populaire racontait que madame Cabet étant assise dans le jardin du
Palais-Royal , une bande, d'enfants était passée près d'elle en criant : « A mort Cabet ! »
Le Populaire déplorait très-sérieusement la mauvaise éducation qu'on donnait à ces enfants et les coupables maximes que les vils- réactionnaires leur mettaient dans la tête. La famille Laurent, le citoyen Butot et Cologne étaient indignés contre ces enfants. Ces innocents villageois ne soupçonnaient pas qu'ils mangeaient en ce moment un canard aussi féroce que les serpents de mer si connus du Constitutionnel.
Braves gens au fond que ces Laurent ! Ils sont communistes sans savoir pourquoi» Je comprends très-bien leur enthousiasme exagéré, leur religion pour le communisme et son inventeur. Cet enthousiasme est fils de leur ignorance. Qu'ont fait toute leur vie les gens de Sainte-Croix? — Ils ont cultivé la terre, fait de la brique. Un jour on leur met entre les mains des livres dont les doctrines au premier abord paraissent généreuses. Dans ces sortes de livres, l'humanité sera sauvée aussitôt la mise en pratique des théories. Mais il faut des fonds pour soutenir la bonne cause.
Je me rappelle cette lettre d'une ouvrière à M. Cabet : « Cher citoyen,
» Je crois qu'il est inutile de garder du superflu » quand notre Icarie a besoin de tant de choses. Je vous » offre pour l'avant-garde ou pour tout ce que vous ju- » gérez convenable, quatre matelas, quatre paires de » draps, douze serviettes. Ainsi, bon père, je tiens ces » objets à votre disposition (1). »
(1) Populaire du mois de décembre 1847.
D'autres offraient à Icarie des montres d'or, des ciseaux, des plants de vigne, des casquettes, des encriers pour les écoles, des fusils de chasse, un Walter Scott complet, des marteaux et des clous. Si on doutait de ces dons , qu'on relise le journal de M. Cabet d'avant la révolution.
Les esprits naïfs croient facilement à toutes ces religions, à toutes ces utopies, vieilles comme le monde, mais auxquelles on remet de temps en temps des guenilles avec un peu de fard.
Les gens de Sainte-Croix se sont laissés prendre au communisme comme les alouettes au miroir.
Ce qui est incompréhensible c'est que le bien qu'ils ont, ils Font amassé péniblement à la sueur de leur front. Dans les villes, telles que Saint-Quentin ou Reims, on comprend que des hommes qui n'ont pas de position, se fassent les agents de pareilles doctrines; ils ont tout à gagner.
Mais au village où la vie est douce et facile, quand on a amassé quelques petites rentes pour mourir tranquillement, se faire communiste !
Je croyais, moi, que les Laurent qui ont une certaine aisance, avaient été trouver les pauvres du village et leur avaient dit : « Vous n'avez rien, partageons. »
C'est simple et évangélique.
Point. Ils ne veulent qu'une chose, vendre leurs terres, leurs prés, leurs maisons et partir en Icarie.
— Pourquoi partir en Amérique ? — « C'est que la civilisation a tellement perverti l'esprit de la France qu'on ne peut y essayer de vouloir le bonheur unrver-
sel. » Toujours des phrases! Toujours des grands mots! Le bonheur universel! Aidez votre voisin, venez à son secours, s'il a besoin de vous, et vous aurez contribué au bonheur universel.
Le petit village de Sainte-Croix est dans une situation charmante, perdu au milieu des bois. On croirait que tous les habitants doivent y être heureux; mais le communisme qui a passé par là a changé la physionomie des habitants.
Je n'ai pas retrouvé les paysans fumant leur pipe, causant de la récolte, s'inquiétant des grains; les fermes sont tristes, les villageoises ne causent plus sur le devant de la porte.
Ces pauvres d'esprit envient le sort des heureux partis pour Fïcarie. Qu'ils partent à leur tour ! Ils pleureront plus d'une fois leur petit village de Sainte-Croix, perdu au milieu des bois.
JUPILLE
Chaque révolution amène après elle un troupeau de réformateurs, d'apôtres, de dieux, qui, tous, ont un petit drapeau dans la poche :