SAUVONS L'HUMANITÉ
L'humanité a toujours repoussé ces singulières médecines, et ne s'en porte que mieux.
L'humanité se purge elle-même, comme les animaux, et se rit de tous ces rêveurs, qui sont de purs allopathes, hydropathes et homœopathes socialistes.
Les réformateurs forment deux classes, l'une comique, l'autre sérieuse. Au fond ils sont tous un peu comiques ; mais quand ils réunissent un certain nombre d'adeptes, alors le système devient chose importante, chose à plans, chose à règlement, chose à argent.
Pour moi je préfère ces pauvres utopistes qui clament
dans le désert, qui sauvent l'humanité seuls, sans néophytes, sans journaux, et qui ne dînent pas de leur religion.
Ceux-là sont plus nombreux qu'on ne le pense; on les coudoie à toute minute dans la rue, sans se douter qu'on a coudoyé un réformateur. Un homme qui se connaît en religion, ayant desservi tour à tour chaque autel nouveau, M. Raymond Brucker disait en 4832 : « On ne peut pas ouvrir sa fenêtre sans cracher sur un apôtre. »
A cette classe de réformateurs ignorés appartient Fapôtre Jupille.
Je Fai découvert après une heure de recherches, en plein soleil, dans une boîte à un sou du quai Malaquais. Un apôtre dans une boîte veut une explication.
Jamais un réformateur ne reste inédit ; aussi jaloux qu'un poète de ses vers, il faut qu'il publie une brochure. Tôt ou tard elle va prendre l'air frais des quais et ne monte jamais plus haut que deux sous; quelques bouquinistes ont poussé le rabais jusqu'à en donner deux pour un sou.
La brochure Jupille coûtait un sou; mais cette dépense n'est pas exagérée quand, en feuilletant les pages, on tombe sur un tel passage :
« L'oignon est l'œil de l'homme.
» Dieu a laissé à l'oignon une sensibilité si touchante pour nous, que, quand nous l'épluchons, il nous fait verser des larmes comme pour nous dire combien il en a dû verser avant de se réduire au point où nous le voyons.
» Si l'homme eût seulement étudié un oignon, je suis
JUPILLE.
sûr qu'il lui aurait trouvé autant de tuniques que dans l'œil : il aurait vu que la sensibilité de l'oignon avait un rapport naturel avec ses yeux.
» Il y a des oignons de toutes couleurs, comme il y a des yeux de toutes couleurs. »
Le passage est joli ; mais une crainte me vint, ce fut d'avoir déterré un fouriériste, car cet oignon, image de l'œil, sent fort l'analogie.
Heureusement Jupille n'était pas phalanstérien, mais plutôt le disciple, le continuateur de M. Gleïzès, lequel a bâti son système à l'aide des doctrines pythagoriciennes.
Les utopies ne brillent pas par la nouveauté. Madame Niboyet s'appelait Lysistrata, et Aristophane a ri bien avant nous du club des femmes.
M. Gleïzès fut pendant quarante ans un détracteur acharné de la viande. Il publia plusieurs volumes fastidieux pour chanter le régime des herbes. Jean-Jacques Rousseau donna un peu dans ce travers ; mais l'auteur de Y Emile ne joignait pas, ainsi que M. Gleïzès, la théorie à la pratique.
M. Gleïzès se sépara de sa femme qu'il aimait, uniquement parce qu'elle ne voulait pas renoncer à la viande. L'auteur de Thalysie ou la nouvelle existence croyait d'autant plus à son système, qu'une nuit il fut réveillé par une voix qui lui criait : « Gleïze veut dire église, sois prêtre de cette église. »
Tous ces singuliers personnages entendent des voix mystiques ; et ces voix font loi.
M. de Gleïzès mourut après avoir publié huit à dix
volumes; comme il vivait à l'écart, aucun disciple n'était venu à lui. Ce fut seulement après sa mort que parut la brochure de Ju])ille-le-Thalysien. Jupille accola cette épithète à son nom, moitié par respect pour le souvenir de son maître, moitié pour rappeler les fêtes de Cérès, qui consistaient en offrandes de fruits et de blés.
Il ne suffit pas de trouver la brochure d'un excentrique, il faut trouver Fexcentrique. C'est dans ses ouvrages surtout qu'il est curieux de surprendre Fauteur à chaque ligne, d'étudier ses manies, de fouiller sa vie privée; mais, malgré la seconde vue que possèdent quelques rares lecteurs, cette seconde vue, qui fait de tout livre sérieux un confessionnal où vient s'accuser Fauteur, on aime à voir la preuve de son intuition.
J'ai souvent entendu des curieux, désappointés d'avoir vu de grands hommes, prétendant que ces écrivains ne ressemblaient pas à leurs livres; sans doute, au premier coup d'œil, il est difficile de saisir les rapports de Fhomme et du livre; mais une demi-heure de conversation suffit, et toujours le livre sera la réflexion exacte de la physionomie de l'homme. Lavater dessinait des portraits d'écrivains qu'il n'avait jamais vus, et ils ressemblaient !
Malgré mon violent désir de rencontrer l'apôtre Jupille, je n'en entendis plus parler. Un des plus précieux bibliophiles parisiens (il a la manie de collectionner tous les livres foies), ne connaissait pas d'autre brochure du disciple de Gleïzès que celle que j'avais achetée.
La révolution de février arriva.
JUPILLE. 195
Alors parurent des placards étranges, des brochures bizarres ; Tune de ces brochures avait pour titre : AUX GOURMANDS DE CHAIR!
J'en citerai quelques passages :
« Mangeurs de viande, lisez! Vous n'êtes pas des hommes, vous êtes des animaux. Jésus-Christ ne mangeait pas de viande : la viande est athée !
» Les fruits contiennent seuls la Vraie religion. Lal pomme et la noix ne vous suffisent-elles pas?
» Regardez les bouchers ; ils sont faits à votre image, mangeurs de viande; car votre bouche a la couleur du sang répandu.
» Je frémis quand je vois à son comptoir une rouge bouchère : son teint est carnassier. Tous les jours le gaz nutritif des pauvres animaux éventrés entre dans ses pores. Ce que vous appelez jolies couleurs est le fruii du massacre d-'innocents animaux.
» N'avez-vous jamais senti le doux arôme des fleurs ! Eh bien, le parfum des herbes est plus frais encore.
» Le régime des herbes est l'antidote de tous les maux : l'homme est brûlé par la viande ; le bœuf, le mouton, le veau calcinent son estomac. Ainsi est-il puni de sa voracité Carnivore.
» Adam n'a pas été châtié pour la cueille d'une pomme. Il a été puni pour s'être nourri d'un animal mis à mort méchamment.
» Mangez des herbes et vous respirerez ce parfum exquis d'innocence inconnu aux gourmands de chair.
» Jupxlle-le-Thàlysien,
« 77, rue du Cherche «Midi. »
i96 LES EXCENTRIQUES.
Tels sont les principaux articles du mémoire de l'élève de Gleïzès, qui fut distribué gratis dans tout Paris, huit jours après la révolution de février. Dans un nota, il engageait les personnes, qui désireraient se convertir à l'innocence, à venir s'entretenir avec lui.
Je courus au numéro 77 de la rue du Cherche-Midi, et je fus surpris de ne trouver qu'une simple et modeste boutique de fruitière; mais l'étalage tout simple était disposé avec une science particulière.
Un gros chou, plein d'orgueil, étalait son ventre rebondissant; ce chou avait autour de la tête une couronne virginale d'œufs frais. Les oignons à la robe changeante, ne montraient pas la touchante sensibilité dont Jupille a parlé dans sa première brochure. Tout au plus faisaient-ils cligner Fœil p?,r leur enveloppe miroitante. Les navets s'avançaient en pelotons serrés, soutenus par l'arrière-garde des œufs rouges. Au-dessus apparaissait menaçant un accent aigu rouge, la carotte.
Le lait et la crème dormaient dans des jattes de terre vernie. Tout cela était entremêlé d'herbages verts qui servaient à harmoniser ces couleurs un peu crues. Les boutiques de fruitières sont, en général, d'un aspect consolant ; celle-là aurait tranquillisé les âmes les plus chagrines.
J'entrai dans la boutique pour demander des renseignements sur mon excentrique. Un homme vint à moi, Jupille.
L'apôtre Jupille était fruitière.
Singulier homme, qui avait mis en pratique son système! Plus singulière encore était sa physionomie.
JUPIILE. 107
Combien de grandes dames envieraient le teint rose et blanc, de sang et de lait de Jupille ! On trouvait dans cette physionomie quelques-uns des traits qui annoncent la cinquantaine; mais la jeunesse semblait revenir sur ses pas.
— Eh bien ! me dit l'apôtre, vous regardez comment je me porte ? Comme un charme, Monsieur, comme un charme. Je rajeunis tous les jours depuis que j'ai quitté la viande sanglante... Ah! monsieur, je suis léger, si vous saviez, je ne sens plus mon corps.
Jupilla souffla en l'air.
— Je n'ai qu'une peur, dit-il, c'est d'être emporté comme une paille par le vent... Vous, vous êtes un croqueur de viandes, un mâchillonneur d'os ; du poison, monsieur. Vous ne vivrez pas longtemps. Il n'y a pas à dire, vous m'appellerez peut-être fou, et vous ne serez pas le premier, les herbes sont la seule nourriture de l'homme. Tenez, les crieurs des rues ne sont pas des gens bien instruits; ils ne raisonnent pas. Qui est-ce donc qui les force depuis une éternité à crier : Le cresson, la santé du, corps I Ce n'est pas moi, à coup sûr ; ce n'est pas le maître, M. Gleïzès... on le criait bien avant qu'il ne vînt au monde.
— Votre nouvelle brochure vous a-t-elle amené quelques prosélytes? lui demandai-je.
— Non, dit-il, et au fond je n'y tiens pas. Ah! si j'avais le moyen, mon système réussirait bien vite. Je ferais comme l'homme au petit manteau bleu, je donnerais à dîner gratis; il ne manquerait pas de pratiques. Ma cuisine rentrerait entièrement dans les idées
de M. Gleïzès ; mais il faudrait être riche. J'ai donc acheté cette boutique de fruitière, et je suis heureux comme un roi.
» Toute la journée je ne vois que des pauvres gens qui achètent des légumes; je sais bien que ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque... Ils mangeraient volontiers de la viande. Moi, je les prêche de mon mieux, et je vends presque à prix coûtant. On ne saurait en manger assez, de légumes ! Il vient aussi des cuisinières de bonne maison, des filles ignorantes, elles m'écoutent cependant; je ne dis pas qu'elles comprennent toujours. Je leur ai donné des recettes particulières de ma composition, des sauces honnêtes avec lesquelles on ferait manger des herbes à un mort ; ça réussit. On va moins chez le boucher depuis que je suis établi dans cette rue ; pour moi on y va encore trop. Je ne suis pas méchant, mais mon grand bonheur sera le jour où tous les bouchers feront faillite ; je voudrais les voir obligés de manger leurs bêtes, et puis finir par se manger entre eux. »
L'apôtre Jupille me raconta longuement ses théories sur les animaux : selon lui, l'homme avait perdu les animaux, et il expliquait ainsi les instincts carnassiers du tigre et de la hyène. Il avait demandé, me dit-il, l'autorisation de soumettre à une nourriture particulière les lions, les ours et les aigles du Jardin-des- Plantes. Il se faisait fort de les amener à Y état d'innocence, de même que l'homme, en leur faisant manger des herbes.
JUPILLE. 199
L'entretien dura quatre heures, quatre heures d'une conversation étonnante.
Je ne quittai qu'à regret l'apôtre Jupille.
— Eh! me dit-il, la prochaine fois que vous passerez par ici, tâchez de n'avoir pas déjeuné.
— Pourquoi?
— Je vous ferai goûter de mes sauces honnêtes.
Il m'est arrivé plus d'une fois d'entier trop avant dans les idées des excentriques et d'en enrichir mon moi.
J'ai découvert la quadrature du cercle. J'ai trouvé le mouvement perpétuel. J'ai fait de l'or. Je me suis promené dans Paris avec un petit cercueil sous le bras.
Chaque nouvel être bizarre que je rencontre dérange ma vie pour quelques jours; j'entre dans sa peau, je souffre de ses douleurs, je me réjouis de ses joies, j'invente ses inventions.
Les théories de Jupille, sur le régime des herbes, avaient modifié mes idées sur la viande.
— Dieu le veut, m'avait dit l'apôtre. Est-ce que la Bible ne dit pas : « C'est une ordonnance perpétuelle dans vos logis et dans toutes vos demeures, que vous ne mangerez point de graisse ni de sang. » Je vous recommande, en rentrant chez vous, continua Jupille,
d'ouvrir la Bible; elle est pleine de citations qui confondront votre crime.
Effectivement, l'apôtre avait raison. Je lus un passage d'Isaïe qui confirmait presque son système :
« Le loup demeurera avec l'agneau, et le léopard gîtera avec le chevreau ; le ver et le lionceau, et le bétail qu'on engraisse, seront ensemble, et un petit enfant les conduira.
» La jeune vache paîtra avec l'ourse, leurs petits gîteront ensemble, et le lion mangera du fourrage comme le bœuf.
» Et l'enfant qui tette s'ébattra sur le trou de l'aspic, et l'enfant qu'on sèvre mettra la main au trou du basilic.
» On ne nuira, et on ne fera aucun dommage à nul être vivant dans toute la montagne de ma Sainteté, parce que toute la terre aura été remplie de la connaissance de l'Éternel, comme le fond de la mer des eaux qui le couvrent. »
Ce passage me rappela d'où provenaient les théories de Jupille, qui prétendait ramener les ours, les lions et les tigres à leur état primitif d'innocence.
Mais un autre fragment de l'Évangile expliqué par saint Jérôme était encore plus significatif :
« Alors des Pharisiens vinrent à Jésus et lui dirent : Est-il permis de manger de la chair des animaux? Les Esséniens, quoique Juifs, n'en mangent pas, et soutiennent que c'est un crime d'en manger.
» Il répondit et leur dit : Qu'est-ce que Moïse vous a commandé ?
JUPILLE. 201
« Ils dirent : Moïse a défendu de manger la chair de certains animaux, mais il a permis l'usage des autres.
» Et Jésus leur répondant leur dit : Il vous a donné cette permission à cause de la dureté de votre cœur.
» Car ce n'était pas ainsi au commencement. Au commencement Dieu fit un homme et une femme, il les plaça dans le paradis terrestre pour qu'ils se nourrissent de tous les fruits que les arbres portaient, à l'exception d'un seul que Dieu se réserva. L'homme désobéit, il fut chassé du jardin; mais Dieu n'avait pas créé l'homme pour qu'il fut meurtrier. Vous ne mangerez donc pas de chair, si vous voulez faire la volonté de votre Père qui est dans les cieux. »
Il est vrai que la Bible dit ailleurs que saint Pierre vit en rêve beaucoup d'oiseaux sur un filet et qu'une voix lui ordonna de manger toute cette viande.
Je n'ai jamais été grand partisan des explications bibliques de Voltaire ; et ceux-là qui, au lieu de se nourrir de cette grande poésie mystique de la Bible, cherchent à l'éclairer avec de mauvais rats fondus dans leurs étroits cerveaux, ceux-là sont de pauvres natures avocassières.
La Bible peut paraître se contredire, mais ces contradictions ne sont qu'à l'épidémie, dans les mots.
— Ju pille, pensais-je, m'expliquera peut-être ce passage.
— Ah ! vous voilà, malfaiteur de la nature, me dit-il en riant.
— Je suis presque converti, lui dis-je«
— Ce n'est pas possible ?
Il me regarda attentivement.
— Vous avez encore mangé de la viande, continua l'apôtre. Ne mentez pas! Je le vois dans votre œil... il n'a pas la douceur des amis de Fherbe... Et votre nez? * C'est la chair qui vous Ta déformé. Pourquoi vos parents ne vous ont-ils pas nourri comme une jeune chèvre ? A cette heure, votre nez serait plus fin, plus coquet, plus gentil. Une douce alimentation aurait chassé bien des vices, bien des passions; le contraire est arrivé : la viande vous a rendu criminel. Chaque vice, chaque passion s'est greffée sur votre figure, et il faut un bien habile jardinier pour vous rendre joli... Au moins, ne vous formalisez pas, me dit-il.
— Il n'y a pas de quoi, lui répondis-je; il suffit que je ne ressemble pas à un notaire.
Alors j'expliquai à l'apôtre mes hésitations à propos du passage relatif à saint Pierre.
— Et vous n'avez pas compris, s'écria l'apôtre, que cette voix qui lui ordonne de manger de la viande n'est qu'un rêve d'estomac creux, une pensée soufflée par le^ démon, une vision infernale... Que vous êtes jeune! Parce qu'un homme a eu faim, le christianisme sera-til bouleversé, le monde sera-t-il perdu? Jésus-Christ ne mangea jamais de viande.
— Pas même aux noces de Cana ? dis-je.
— Pourquoi plutôt aux noces de Cana qu'ailleurs ? reprit Jupille.
— Il m'avait semblé que, dans quelques tableaux, les peintres...
JUMLLE. $03
— Les peintres! demanda l'apôtre, qu'est-ce que c'est que ça? les peintres n'ont jamais été des autorités historiques... — - Que pensez-vous de l'ail ? ditJupilleen changeant de conversation.
— J'ai été élevé dans une sainte horreur de l'ail; dans ma province, on ne connaît pas les piments. Il est important de vous dire que depuis je me suis bien corrompu; un peu d'ail dans un gigot me semble nécessaire; j'ai mangé delà viande accommodée à Yaioli; Enfin je me suis engoué un instant de la cuisine provençale, dans laquelle l'ail joue les fort premiers rôles.
~~ Bon, dit Jupille, vous connaissez l'ail; mais croyez-vous sentir les parfums de l'Orient quand vous sortez de vos cuisines provençales? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous expliquer pourquoi ce légume laisse des souvenirs désagréables. Les mauvais esprits ont réussi à s'introduire dans les gousses d'ail; vous les mangez, Tail se venge en vous laissant de mauvaises odeurs. C'est ainsi que se trahit sa colère.
Je regardai fixement l'apôtre; la colère de l'ail dépassait les bornes de l'excentricité. Jupille resta sérieux.
— Vous arriverez à ces idées, me dit-il; au premier abord, elles paraissent insensées : mais il n'y a que le premier pas qui coûte. Au fait, puisque vous voilà, vous aller goûter de mes sauces honnêtes. Il est trois heures et demie, je vais m'y mettre, et nous dînerons ensemble. Allez-vous quelquefois vous promener à la halle de très-bonne heure?
— Non, je me lève trop tard.
— Je vous dis ça, parce que j'y suis allé aujourd'hui même...
En ce moment une servante entra dans la boutique de Jupille, qui fut obligé d'interrompre la conversation.
— Voilà une de mes élèves, me dit-il, en courant à la boutique.
— Eh bien! mon enfant, demanda l'apôtre-fruitière, comment madame a-t-elle trouvé les tomates?
— Ça a réussi, dit la servante; il y avait justement quelques personnes à diner. Il n'en est pas resté le quart d'une sur le plat.
— Je crois bien, dit Jupille... Votre roux était-il cuit convenablement.
— Oui, et si bien que madame m'a recommandé de lui faire un pareil plaide tomates deux fois la semaine.
— Bon, dit l'apôtre en se frottant les mains, venez donc demain, je vous montrerai une recette pour accommoder les châtaignes. Ah ! le divin plat!... Qu'est-ce qu'il vous faut aujourd'hui, mon enfant?
— Une livre de beurre, une escarolle, des noix.
— Voilà, ma belle, du beurre jaune comme de l'or; il sortirait tout fait de la vache qu'il ne serait pas plus pur.
Après le départ de la servante, Jupille reprit sa conversation !
— Je vous parlais de la halle, me dit-il parce que j'ai remarqué aujourd'hui la différence qui existe entre les dames du marché aux poissons et les dames du marché aux légumes. Celles qui vendent des légumes sont
JUPILLE. 205
moins insolen tes... Voyez pourtant la mauvai se influence que peut apporter la chair de poisson, toute faible qu'elle soit, dans les habitudes d'un individu. Jamais les femmes du marché aux légumes n'appelleront merlan une personne qui les fatiguera en marchandant.
— Je ne vois rien d'extraordinaire là-dedans, lui disje, le mot merlan doit venir facilement à la bouche de celles qui en vendent... Mais croyez- vous que les fruitières ne me traiteraient pas sans façon de melon, si je m'avisais de discuter trop longtemps sur le prix d'une botte de radis ou d'autre chose.
— Détrompez-vous, me dit l'apôtre; vous partez d'un système faux. Oui, en général, les dames de la halle ont un gros langage et emploient certaines épithètes qui n'ont cours qu'au marché des Innocents; mais je vous répète qu'il faut faire exception pour les marchandes qui vendent des légumes ou des fruits. Elles ont le caractère plus facile; leur teint aussi est meilleur.
— Eh! je vous comprends bien, surtout depuis mon déménagement. Je passe maintenant tous les jours par le quai du Marché-Neuf et je n'avais pas remarqué une cruelle dissonance qui est sortie du cerveau d'un employé de la Ville. Porte à porte avec la Morgue, se trouve un marché aux fruits et aux légumes.
—Ah! s'écria Jupille, je aeme fournirai jamais dans cet endroit-là!
— Eh bien, ce que j'appelais tout à l'heure dissonnance n'est qu'une douce compensation de la Providence : elle aura soufflé à un employé de faire placer près de la Morgue un marché aux légumes; et il aura
obéi à cette influence mystérieuse, sans se clouter qu'il corrigeait, par une chose consolante, un monument plein de désespoir. La Morgue, avec sa façade grise et bourgeoise, serait terrible se dressant seule sur le quai; heureusement l'œil s'arrête sur ces petites boutiques de fruitières qui font oublier les cadavres d'à côté.
— Très-bien, me dit l'apôtre.
— Et ces boutiques sont charmantes; vous n'en, verrez nulle part de pareilles; dans le temps les fruitières se protégeaient contre le vent, la pluie et la grêle par toutes sortes d'inventions déguenillées, de parapluies rapiécetés; dans cette rue les boutiques ont un toit uniforme, des toiles vertes cirées que la pluie ne peut traverser. Le jour s'arrête devant ces toiles; et vous ne sauriez vous imaginer dans quelle tranquille obscurité lumineuse les légumes et les fruits sont plongés.
— Oh ! j'irai voir ça, me dit l'apôtre ; c'est en ornant et en désinfectant Paris qu'on changera les mœurs du peuple,.. Êtes-vous républicain? me demanda-t-il.
— Je n'en sais rien.
— Cependant remercions la République d'avoir planté les arbres de la liberté.
C'est vrai, lui dis-je; j'aurais voulu les voir tous repousser... Mais je n'approuve pas les emblèmes en rubans, les devises.
— Moi, non plus, dit Jupille, il faut des arbres naturels qui ne crient pas trop liberté, égalité, fraternité, trois beaux mots, mais qui ne seront jamais vrais.
Pendant toute cette conversation, l'apôtre Jupille allait à ses fourneaux en préparant la cuisine. Déjà on
JUHLLB. 207
entendait les grésillements de ses sauces honnêtes. L'arrière-boutique se parfumait d'odeurs délicates.
Je regardais avec curiosité Jupille qui, de temps en temps, secouait avec précaution, dans ses casseroles, de petits cornets de poudre.
— Qu'est-ce que vous faites-là, lui demandai-je?
— Ah! c'est mon secret; je vous dirais le nom de toutes ces poudres que vous n'en seriez pas plus avancé... Laissez faire la cuisson et vous m'en direz des nouvelles. Peut-être un jour publierai-je un manuel de cuisine thalysienne... Ça ne sera pas compris, me dit-il en soupirant. Il y a trop d'écrivains de cuisine. Les scélérats! Passer toute leur vie à déployer un grand talent pour jeter du poison dans le corps de leurs frères. Voilà ce qu'ont fait les grands cuisiniers!... Monsieur, s'écria-t-il tout d'un coup, ma soupe va trop vite, je parle trop.
L'apôtre se précipita sur la marmite, l'enleva du fourneau, jeta des cendres sur le charbon et replaça doucement le vase de fonte.
— Je tiens, dit-il, à vous corrompre... et il faut vous offrir quelque chose d'extraordinaire; car, je le sais, la viande a du charme, mais la viande est une syrène. Quand elle est habillée avec toutes les coquetteries de la cuisine française, il est difficile de lui résister. Pour les légumes, ce sont de francs mets, grossiers, un peu paysans, mais il vous conservent la vie... Voyez le chameau, il vit un siècle; voyez l'éléphant, il vit deux siècles. Pourquoi? Parce qu'ils ne mangent pas de viande.
— Le père de M. de Balzac, dis-je à l'apôtre, était
un original qui doit vous plaire. Tous les matins il se levait de bonne heure, allait dans les bois ; il faisait une rude entaille dans le corps des jeunes arbres, et buvait avec avidité la séve de ces arbres. Il prétendait vivre cent cinquante ans au moyen de cette boisson (1).
— Il avait tort, dit l'apôtre ; les herbes suffisaient, et il n'avait point besoin de détruire déjeunes pousses pour en extraire le suc... Mais permettez-moi de vous quitter un instant pour mettre la table, la soupe est cuite.
En un instant la table fut dressée, couverte d'une nappe blanche, les cuillers étaient en étain, mais les assiettes de faïence peinte et la propreté exquise faisaient passer par-dessus tout.
Un panache de fumée sortit de la soupière.
— Je ne vous en sers pas beaucoup, me dit l'apôtre, peut-être ne l'aimerez-vous pas... Prenez garde de vous brûler.
C'était simplement de la soupe aux herbes et aux légumes; mais Jupille n'obéissait pas aux lois de la julienne qui coupe en mille menus morceaux les carottes, choux et navets; au contraire, autant qu'il était possible, chaque légume avait conservé sa personnalité.
Depuis longtemps je n'avais mangé de soupe aussi innocente; elle me rappelait par sa pureté certains jours heureux d'enfance.
Après la soupe, Jupille tira du feu un vase en cuivre
(1) Une seconde prédiction de M. de Balzac père n'a pas mieux réussi. Il n'avait pas une grande estime pour son fils, Honoré, qui était trèsmaigre dans sa jeunesse. — « Ce garçon-là n'est bon à rien, disait-il, il ne vivra pas. »
JUPILLE. 209
qui n'avait jamais été ouvert : il ôta le couvercle, mit une assiette à la place et renversa le vase. Alors apparut dans toute sa majesté un énorme chou baigné de sueur ; Fapôtre le coupa en quatre.
Cette incision me fît remarquer une matière dorée, sorte de pâte qu'il avait fallu introduire entre chaque feuille.
L'Almanach des Gourmands, de Grimod de la Reynière, la Physiologie du Goût, de Brillât-Savarin, ne renferment pas assez de laudatives épithètes culinaires pour rendre l'impression de ce chou. On voyait quelle science profonde et quels raisonnements ce chou contenait; il avait fallu bien des veilles et bien des travaux pour arriver à une invention si délicate.
Nous mangeâmes le chou à nous deux. C'est le plus grand des éloges. Le plat s'appelait tout simplement : chou à l'étouffée.
— Que pensez-vous, dit Jupille, d'un ours qui respirerait une pareille chose?
— Je ne pense rien.
— Eh bien ! devant un chou à Vétouffée, jamais un ours ne songerait à enlever la douce brebis. L'ours a respiré l'odeur de votre cuisine, et il est devenu sanguinaire... Ah! je rêve aux temps fortunés où le serpent à sonnettes mangerait dans ma main; alors l'abeille n'aurait plus de dard, les épines rentreraient dans Técorce des arbres.
Je souriais.
— Fils de Voltaire, s'écria l'Apôtre, voulez-vous des exemples? Quelques animaux ont la voix de leurs vic-
times, les tigres par exemple. Ces bêtes souffrent; elles n'osent plus parler, craignant d'entendre les gémissements de ceux qu'elles ont dévorés. Leur œil est sanglant, leur démarche inquiète. Croyez-le-bien, ces animaux ont des remords.
— Vos remords sont ingénieux; mais convenez que la nature n'a pas fourré dans la gueule du crocodile des dents menaçantes, dans l'intention d'employer ces dents à croquer des noix.
— Ah ! dit Jupille en faisant une pause.
L'apôtre était battu; les dents du crocodile avaient mis en pièces son système. Il tourna la difficulté en passant brusquement à un autre thème.
— Je vous ai promis des exemples, me dit-il. Je connais un savant philosophe qui vit entouré d'animaux; il a, entre autres, un pigeon et un aigle. Il est parvenu à dénaturer leur tempérament. Le pigeon mange de la viande comme une anglaise ; l'aigle mange des racines comme un ermite.
— Je suis très-curieux de faire connaissance avec ces exceptions.
— Je vous mènerai chez mon ami, dit Jupille; il vous expliquera son système beaucoup mieux que moi... En attendant, goûtez de ces choux-fleurs.
Les choux-fleurs nageaient dans la fameuse sauce honnête qui avait le ton charmant des roses-thé.
— Le pape n'a jamais rien mangé de pareil, dit Fapôtre.
— Ah! Jupille, je vous remercie bien de m'avoir fait goûter de la cuisine thalysienne.
JUPILLE. 211
Le brave homme était enchanté d'avoir rencontré un homme un peu sceptique en manière d/herbes, mais qui cependant comprenait le génie modeste qui se révélait dans chacun de ses plats,