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L'ÉLÈVE DE MOREAU

Un de mes grands plaisirs ? c'est de rester en contemplation admirative devant certains hommes à existence problématique et mystérieuse, qu'un dramaturge du boulevard a qualifiés de Bohémiens de Paris , mauvaise appellation , selon moi, en ce sens qu'elle manque de justesse, de couleur, et qu'elle a des points d'accointance trop semblables avec une autre classe bien autrement relevée, bien autrement distinguée, la classe des Bohèmes.

Cependant il faut rendre justice à la grande famille des Bohémiens de Paris — puisqu'il n'y a pas d'autre nom, — elle est, en matière de roueries, savante, rusée, et elle pourrait quelquefois en remontrer à Quinola.

L'arbre de cette famille se divise en cinq ou six branches , au bout de chacune desquelles pend une spécialité. Ainsi :

La spécialité marchand de bijoux contrôlés par la Monnaie, spécialité très-connue des promeneurs du boulevard , qui .a été décrite par nombre d'écrivains , mais de ceux-là qui ne voient pas les muscles sous la chair, et qui se contentent de peindre Fépiderme.

La spécialité marchand de contre-marques , branche presque morte, abattue par la hache impitoyable de la police.

La spécialité inqualifiable, sans nom possible... Tous les soirs , à la nuit tombante , quelques hommes groupés au coin des rues du Chantre, de la Bibliothèque, Pierre -Lescot. — On doit comprendre. — Race indestructible et qui tend à s'accroître.

Ces spécialités n'existent que pour le public. Au fond, elles se confondent. Ainsi, tel qui vend des bijoux l'après-midi, fera des tours de cartes à cinq heures, et protégera le soir une Vénus envers laquelle un Vulcain d'occasion emploierait de mauvais procédés.

Cette famille a un signe distinctif qui ferait partout reconnaître un de ses membres : l'œil.

Cet organe double de puissance ; ainsi les deux rayons visuels s'en vont à l'opposé, comme chez les personnes louches. Par exemple, un marchand de bijoux stationné sur le boulevard Montmartre, est penché sur sa petite boîte à bras; il ne lève pas la tête et il voit; il ne regarde pas, et il voit en même temps du côté de la Madeleine et de la Bastille. On pourra se faire une idée de cette singulière faculté en étudiant les yeux mobiles des figures de cire ou de quelques figures mécaniques de pendules. Même sans allumeurs,

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les marchands de bijoux, doués d'une telle puissance visuelle, pourraient échapper aux sergents de ville.

L'élève de Moreau fait partie des industriels que nous venons d'esquisser. Il est tireur de cartes de son état, ou, si Ton veut, diseur de bonne aventure. Je le voyais depuis bien longtemps travailler sur la place... Au premier abord, il n'a rien d'extraordinaire dans sa personne. Il est petit et rond; sa chemise est blanche avec faux-col, sans cravate, indice de l'homme sanguin; sa redingote noire n'est rien moins que mystérieuse ; il a les doigts emprisonnés dans trois bagues ; finalement, l'air bonhomme et bourgeois : mais quand on cherche bien là-dessous, on trouve un masque affreux; cet homme a une figure de bourgeois vicieux.

Ses tours ne m'apprenaient rien : le mystérieux de l'affaire était un cabaret borgne où l'élève de Moreau entrait quelquefois avec des inconnus, après la fin de la séance. La séance commençait d'ordinaire à deux heures. Curieux de connaître les mœurs intimes de cette bande, je pris un cabinet particulier avec un de mes amis. Nous restâmes très-longtemps sans que personne vînt nous troubler; la pluie tomba tout à coup. Nous songions à nous en aller, lorsque quelqu'un entra dans le cabinet voisin.

— Vous n'avez personne?

— Non, dit le marchand de vin, qui ne pensait plus à nous.

— Faites-nous monter un litre.

C'était la voix de l'élève de Moreau.

— Gredin de temps, dit-il, ça vous met sur la paille.

— Tu te plains toujours, toi, répondit -on; c'est ceux-là qui ont le plus de faces. Regarde voir ma pelure à moi, en v'ià une pane; je ne chante pas misère pour ça.

— Parbleu! ça regarde la Rouge.

— Pschh ! (Il parla très-bas.) La Rouge est pincée au demi-cercle.

— Bah! pas possible.

— Un peu! c'te pauvre fille, à propos de l'affaire de Gustave. Surtout, vieux, n'ouvre pas le bec là-dessus.

— As-tu fini!... Me prends-tu pour un chantre? comment que ça se fait que tu n'es pas là-dedans?

— Ils ont arrêté la Rouge pour la frime ; ils savent bien qu'elle n'était pas de la bande. Seulement, ils voudraient lui faire cracher tout ce qu'elle sait sur Polydore, sur Louchon, sur le marquis et les autres. Elle dira rien, plus souvent... Après Vimtfuc, . elle sortira sain et sauf.

— Tant mieux... Sont-ils adroits pour ça, les brigands, ils en savent plus long...

— Tais-toi, v'ià des particuliers qui entrent dans la salle.... Ah! ma foi, il ne pleut plus, je m'habille, brosse!

Ici l'entretien cessa. Celui qui avait fait ces confidences assez compromettantes était le pitre de l'élève de Moreau, connu dans la bande sous le pseudonyme de Sifflard. Le marchand de vin, qui ne pensait plus à nous, fit une singulière mine en nous apercevant.

Le pitre commençait sur la place son monologue habituel.

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— Ah! ah! ah! v'ià Frise-Poulet en personne, qui va vous faire rire tout de même... Gare-là, les moutards, faut pas être sur mon nez pour me voir... C'est pas d'embarras, mon nez est assez grand pour qu'on s'assied dessus. J'ai t'y pas eu un maître qui m'a chassé de cheux lui à cause de mon nez... Je vas vous conter ça. Auparavant, je vas ranger la salle de spectacle que tout le monde voie.

Sifflârd fit le tour du cercle en simulant de boiter, et en faisant mine d'être accroché par les pieds des gamins trop curieux.

— Ah! vous ne voulez pas vous aligner... Gare, je ne vois pas clair, dit-il en fermant les yeux et en faisant tournoyer un bâton, par la grâce duquel il obtint un alignement subit.

— Mon papa s'appelait donc Frise-Poulet , ma maman aussi, ma sœur aussi, et moi aussi... Ah! ah! ça va-t-être drôle, attendez voir ! Mon papa était bien placé dans notre village, il avait une haute position, il était plus élevé que le seigneur de cheux nous... Il demeurait dans le clocher.

— Frise-Poulet, qu'il me dit un jour, va voir à Paris si j'y suis.

— Oui, mon papa que je lui réponds. Ça m'allait un peu, ma bonne amie, elle était à Paris et elle m'avait dit comme ça en partant : — Frise-Poulet, quand tu viendras à Paris, je demeure rue du Cœur- Volant.

(Un enfant traverse le cercle.)

— Ah! ça, moutard, tu veux donc que je te mette à la porte. (On rit.) Recommence voir, je t'enlève une

aile. Rue du Cœur- Volant, qu'est-ce que c'est que ça, que je dis à mon papa. — C'est une rue comme une autre, imbécile ! — Merci, mon papa, bien flatté du compliment. Pour lors, ma maman me donne un petit paquet blanc et elle me dit : — Prends garde de salir en route ton petit paquet. — N'ayez pas peur, que je lui réponds, j'en aurai ben soin... J'arrive dans une grande ville, ah ! mais une grande ville, grande comme ça.

Sifflard écarte les bras et donne deux soufflets à des gamins. (La foule rit.)

— Ah ! c'est pas ma faute, v'ià ce que c'est que de se fourrer dans les jambes du monde... Je demande ma bonne amie... On me dit qu'on ne la connaît pas. Et, si, c'est une grande, non, qu'est toute petite, au contraire. Elle est grosse, après ça, peut-être qu'elle est devenue comme une asperge... Et puis des yeux, c'est-à-dire elle n'en a qu'un, mais quel bel œil, elle est sûre de ne pas loucher. Et une bouche, c'est pas une petite bouche de rien du tout, qu'on ne sait pas si Ton en a; ah! non, une grande bouche qui va jusqu'aux oreilles... Et un menton bien pointu, un cou à ravir, et les jambes, par exemple, y en a toujours une qui court après l'autre, et un pied et un... tout ce que vous voudrez. (On rit.) La perfection même, quoi. Ma foi, monsieur, qu'on me dit, je ne la connais pas... Je demande la rue du Cœur- Volant... Si vous voulez arriver aujourd'hui, me répond le particulier, vous n'avez qu'à prendre vos jambes à votre cou. A cause de pourquoi donc? — C'est à Paris que vous allez? — Eh bien! j'y suis à Paris. — Vous êtes à Lyon. Pauvre Frise-Poulet, ah!

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— Te voilà encore, paresseux, dit Pélève de Moreau, en envoyant à son pitre un vigoureux soufflet.

— Hi, hi, hi.

— Crois-tu que je t'ai pris à mon service pour raconter des histoires?

— Monsieur, je ne le ferai plus, hu, hu, hu,

— Messieurs et mesdames...

— Ne Técoutez pas, dit le pitre.

— Qu'est-ce que tu marmottes encore ?

— Je dis qu'on vous écoute bien.

— A la bonne heure, Frise-Poulet, et tiens-toi... autrement... tu sais...

— Oui, monsieur, je sais que vous êtes bien coupable.

— Encore?

— Eh bien, je dis que vous êtes bien aimable.

— Messieurs et mesdames, s'écrie le maître avec gravité, j'entends parmi vous des personnes qui disent avec mépris, c'est un tireur de cartes, un diseur de bonne aventure ; eh bien, oui, messieurs, j e suis tireur de cartes, et je m'en fais honneur... Je suis élève du célèbre Moreau, le même qui a prédit la désastreuse campagne de 4814 à Sa Majesté Y Empereur (il ôte son chapeau), permissionné, médaillé par M. le préfet de police ( il ôte son chapeau), du département de la Seine, sous le numéro 329... Parmi l'honorable société qui me fait l'honneur de m' environner (il ôte son chapeau), il y en a plus de moitié qui me connaissent d'ancienne date ou de réputation... Celles qui ont eu recours à mon ministère sont priées de déclarer hautement si elles n'ont pas été satis-

faites de moi. Que les autres acceptent une de mes cartes, elles verront si je ne leur dis pas tout ce qui leur est arrivé... Je ne cache rien, messieurs; passé, présent, futur, je dis tout, tout avec la plus grande vérité... Seriez-vous sans place, sans emploi, sans occupation, je vous dirai s'il y a longtemps, pour quelle cause, quand et comment votre position changera... Auriez-vous été volé, pourvu que le vol n'excède pas trois jours, je me charge de vous dire ce qu'on vous a pris, comment vous avez été volé... Je ne vous dirai pas seulement la couleur et le signalement de l'individu comme quelques-uns de mes confrères, je vous ferai connaître de plus son nom et son adresse, A messieurs les étrangers, depuis peu dans la capitale, je me charge de leur apprendre depuis quand ils y sont, si c'est pour leur plaisir ou pour affaire, si ils réussiront dans leurs entreprises, et quand ils devront quitter Paris,... à messieurs les militaires, je leur dirai depuis combien de temps ils sont sous les drapeaux, si c'est pour leur compte ou pour remplacement, quel a été leur numéro au sort, — ce que vous ne trouverez qu'auprès de moi, de moi seul,— ce qui leur reste de temps à faire, si ils auront de l'avancement ou un congé, et ce qui se passe dans leur pays.

« Enfin, Messieurs, je ne cache rien, affaires de commerce, causes civiles et militaires, procès, décès, dots, mariages, succès, héritage , le bien comme le mal, je dis tout avec la même vérité... Je ne vous dirai pas, messieurs, que je ferai votre fortune, vous ne me croiriez pas et vous auriez raison, car si j'avais ce pouvoir, je commencerais par moi. Mais quelle que soit la posi-

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