L'ÉLÈVE DE MOREAU
tion où Ton se trouve, sur le trône comme dans l'état le plus humble, des conseils ne nuisent jamais... Avec deux sous, vous n'aurez pas un château ni une maison de campagne, mais vous trouverez près de moi une consultation, des avertissements à l'aide desquels vous pourrez vous tenir en garde contre l'adversité* Mais, direz-vous, j'ai déjà pris des cartes et Ton ne m'a rien dit. — Dans toutes les professions, messieurs, il y a des savants et des maladroits. Est ce que si votre tailleur vous a mal fait un habit, vous ne voudrez plus en mettre et braver l'injure des saisons? Si j'ose paraître en public, c'est après avoir étudié les ouvrages de nos grands maîtres, après avoir lu le grand Eteilla, les œuvres de Gallet de Lavater... Je n'exerce ici, sur cette place, que pour me faire connaître et distribuer mes adresses. Du reste, messieurs, je le répète, ce n'est pas avec deux sous que vous aurez une maison de campagne ou un château,.. Deux sous ne vous ruineront pas, et vous pourrez mettre mon talent à l'épreuve. — L'homme d'esprit s'amuse de tout; il n'y a que le sot qui critique sans discernement. Les personnes qui désirent une de mes cartes n'ont qu'à lever la main, la première personne passera la première, et ainsi de suite. Y a-t-il une première personne qui désire une de mes cartes?
— La première personne, reprend Frise-Poulet, il y a de quoi s'amuser.
— Tenez, messieurs et mesdames, pour vous éviter la peine de lever le bras, je vais faire le tour de la société et en offrir à tout le monde. Une fois le tour fait, je n'en remettrai plus.
— Je parie, dit le pitre, que v'ia une petite brune qui va en prendre... Ça se voit clans ses yeux.
— Les personnes qui me feront l'honneur d'accepter une de mes cartes, en remettront l'argent à mon jeune homme. Ce sont ses petits profits. Y a-t-il une première personne? <•
— Ici, monsieur, dit un allumeur.
— La deuxième... la deuxième personne qui en désire... Ne craignez pas, messieurs, qu'on s.e moque de vous; il n'y a que les sots... C'est un simple passetemps.
— La troisième pour madame?
— Bien, qui veut la quatrième... la cinquième personne ?
Les cartes se distribuent et sont payées.
— La première, le neuf de carreau, dit l'élève de Moreau en sortant du cercle.
— Le neuf de carreau, passez au bureau, au coin de la borne, dit le pitre.
— Cette carte, monsieur, m'indique que vous êtes né sous une heureuse planète... Vos entreprises réussissent généralement bien. (Le client fronce le sourcil.) Il est vrai que depuis quelque temps, vous n'avez pas le même bonheur; mais c'est que vous avez des ennemis cachés qui cherchent à vous nuire, et ce n'est nullement la faute de votre manière d'agir... Vous avez écrit pour une affaire importante, et vous attendez impatiemment la réponse. (Étonnement de l'auditeur.) Si vous voulez vous donner la peine de m'attendre, je vais dans un instant vous faire le grand jeu, vous dire le nom, l'adresse et
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numéro de vos ennemis, la lettre que vous recevrez et ce qu'il y aura dedans.
L'élève de Moreau fait entrer le badaud chez le marchand de vin, en demandant une chopine pour monsieur. Et il retourne au cercle :
— Le disse de trèfle.
La même cérémonie recommence avec une légère variante dans la formule. Le disse de trèfle paraît avoir de l'argent, et va droit chez le marchand de vin.
Quand toutes les cartes sont appelées, le pitre commence à raconter ses cyniques histoires pour retenir la foule. Voici ce qui se passe dans le cabaret. Les badauds boivent, causent entre eux en attendant le grand jeu. A la même table qu'eux sont assis les compères qui ont demandé des cartes et qui racontent leur histoire — à charge de revanche. Les souricières les plus naïves sont les meilleures. Tout le monde tombe dans cette banale trappe-à-loup.
Le compère passe naturellement le premier et raconte à l'élève de Moreau les confidences des clients. Aussi, ceux-ci sont-ils fort étonnés d'entendre des révélations forcément vraies; mais le tireur de cartes est habile ; il n'en donne qu'un fragment.
— C'est quinze sous, dit-il. Pour quarante sous, je vous en dirai bien davantage.
Si Thameçon mord, l'élève de Moreau se sert de cartes d'un aspect extraordinaire; elles ont trois fois la longueur des cartes de la régie et sont couvertes de signes hiéroglyphiques. On doit les remuer soi-même, les battre soi-même et les couper de la main gauche. Alors
viennent de nouvelles révélations, incomplètes encore.
— Revenez vendredi soir chez moi, rue... et je vous apprendrai des choses bien autrement curieuses. Je vous avertis, c'est 10 francs.
Le client fait la grimace.
— Vous comprenez, monsieur, le vendredi est le jour où les cartes parlent le plus... et il n'y a qu'un vendredi par semaine.
Les clients servis, l'élève de Moreau retourne à son auditoire de la place.
— Je ne recommencerai pas, messieurs, à vous ennuyer plus longtemps... Un seul fait suffira... L'autre jour, un monsieur bien couvert m'aborde. — Entrons chez le marchand de vin, dit-il. On ne refuse jamais ces choses-là. Nous entrons, et le particulier commande un déjeuner complet : des huîtres, des côtelettes, du blanc, tout ce qu'il y a de mieux... Vous ne me reconnaissez donc pas, me dit-il. — Ma foi, monsieur, dans notre profession nous voyons tant de monde. — Eh bien, je suis un tel, riche négociant de Bercy... Vous m'avez sauvé plus que la vie, vous m'avez sauvé l'honneur...— Messieurs et mesdames, ce négociant avait pris sur cette place une de mes cartes. Je lui avais dit de se méfier de certaines personnes ; il suivit mes conseils et s'en trouva bien. Y a-t-il quelques personnes qui en désirent encore ?
Alors les séances reprennent leur cours chez le cabaretier, si les chalands se présentent.
Mais l'élève de Moreau se montre dans toute sa splendeur chez lui, quand quelqu'un s'est laissé prendre aux
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consultations à 40 fr.; il finit par lui raconter la fin des confidences qu'on lui a surprises.
J'ai lu dans la Gazette des Tribunaux qu'à la suite d'une de ces consultations, un individu riche eut le tort de montrer une bourse trop bien garnie.
A peine était-il dans la rue, que deux hommes, sortant de la même maison, s'attachèrent à ses pas et le suivirent jusqu'à sa demeure. Le lendemain, l'individu fit sa déclaration au commissaire de police. On répondit que rélève de Moreau était médaillé et permissionné, ce qui indiquait qu'il jouissait de la meilleure réputation»
GANONNIER
De 1828 à 1834, les galeries du Louvre présentèrent un aspect original. Ce n'étaient que chapeaux pointus, longs cheveux, longues barbes, cheveux ras et vêtements à prétention moyen âge. Tel portrait de Van-Dick crut avoir devant soi son modèle plutôt que son copiste. Quelques moines espagnols eurent une violente envie de descendre de leurs cadres pour converser avec leurs frères.
Ganonnier fréquentait cette bande d'artistes chevelus qui faisaient cause commune avec les littérateurs de 4830. Pendant que les littérateurs traitaient Racine de polisson, Canonnier, à la tête de quelques exaltés, ne parlait de rien moins que d'envoyer aux greniers du Louvre les toiles de David, de Guérin et de Girodet. Un jour, il rencontra, dans la Galerie-Française, M. Mauzaisse, qui se promenait tranquille. Ganonnier alla droit à lui :