AMERICAINES ET ANGLAISES
Je m'en fus sous ratrium d'un amphithéâtre afin de mieux jouir de ce spectacle. Des pins séculaires s'élevant au milieu des prairies, des lawn-tennis qui s'étendaient, éclatants de blancheur, sous les fenêtres des écoles, me donnaient la sensation d'une idylle champêtre. Çà et là, on apercevait de sveltes formes d'une élégance féminine un peu austère; et leur seule démarche dénonçait la vigueur de leurs muscles rendus plus fermes par un exercice constant. La veille, en jouant avec quelques-unes d'entre ces jeunes filles au jeu national de la paume, le base-bail, j'avais pu éprouver cette vigueur; -% et j'avais dû battre en retraite devant leurs balles qu'elles me lançaient avec tant de force, que mes mains étaient impuissantes à les arrêter. Sur leur peau blanche, le soleil, pendant les exercices du champ de jeux, avait posé son hâle doré. Et cette barrette carrée, qui semble un peu étrange à première vue, on finit par Tadmirer, portée par ces têtes un peu graves, intelligentes et pleines d'audace, où elle couronne, d'épaisses tresses noires ou de merveilleuses chevelures blondes. Les grandes manches de la toge et les longs plis légers qui tombent de son collet donnent quelque chose d'hiératique, un charme spécial à la silhouette de la femme. Elles passaient devant moi, les yeux recueillis comme des Vestales qui seraient montées au temple pour y conserver toujours ardent le feu sacré de la science.
Il n'est point facile de rechercher les causes diverses qui rendent la femme américaine si différente de l'Anglaise. On en connaît quelques-unes cependant, et elles suffisent à
expliquer une si complète évolution. Le climat, à lui seul, est un facteur qu'il ne faut point négliger. Si des hivers rigoureux et une chaleur intense furent un obstacle au développement de la civilisation des peuples sauvages en Amérique, ils doivent avoir contribué notablement à rendre plus intime la vie domestique. Mais c'est dans les faits économiques que Ton doit chercher la vraie raison de l'indépendance de la femme aux Etats-Unis.
Les Américains apprirent très rapidement à produire tous les objets qu'ils importaient d'abord d'Europe, et, maintenant, depuis la machine à coudre et à écrire, jusqu'aux montres et aux horloges, c'est nous qui tirons toutes nos marchandises d'Amérique. Les couteaux mêmes et tous les instruments d'acier, qui étaient autrefois une spécialité anglaise, se vendent encore à Sheffield, il est vrai, mais sont fabriqués par les Américains, aussi bons et à un prix moindre.
Et, quant à la viande, aux grains, au bois et au coton, le marché du monde est installé pour longtemps aux Etats- Unis. Plus encore que la richesse du sol, c'est la puissance inventive des Américains qui a profondément modifié la position sociale de la femme en Amérique.
La science, avec ses applications diverses, y a découvert tant de sources de richesses, que l'homme, à lui seul, ne suffisait plus — malgré les peines qu'il prenait — à canaliser les eaux surgissantes qui charriaient la poudre d'or. Le mouvement qui poussait à la construction des machines fut donc d'autant plus irrésistible que les bras manquaient davantage; Aussi l'usage des machines devint-il général en Amérique, beaucoup plus vite que chez nous. Et les machines