SITUATION SOCIALE
si elle nous était inférieure ; en Amérique, c'est l'inverse qui a lieu: les hommes savent, en général, qu'en causant avec une femme, ils entendront des opinions et recueilleront des renseignements qui peuvent leur être utiles.
Lorsque j'interrogeais mes collègues sur des points touchant à Thistoire ou à la littérature anglaise, il arriva bien des fois, si leur femme était présente, qu'avant de me répondre ils la consultassent du regard ; ou même, ils me répondaient naïvement qu'elle en savait beaucoup plus qu'eux et ils lui retournaient ma question afin que j'eusse une réponse plus exacte et plus sûre.
Ceci faisait parfois remonter en mon esprit ce que j'avais lu dans le livre de Bebel sur la femme et le socialisme : je m'en souvenais parce que l'auteur attribue ces paroles à Tévêque de Westminster. En Angleterre, il y a un peu plus de cent ans, le ma^ri appendait un fouet au-dessus du lit conjugal afin que l'épouse se souvint qu'il pourrait s'en servir quand il lui plairait ; et la femme n'avait la permission de s'asseoir à table ou même de parler sans qu'il Vf invitât. L'un des faits les plus intéressants pour ceux qui étudient la condilion des femmes dans tous les peuples, est de voir que l'humanité ne progresse pafe d'une façon continue, mais au contraire rétrograde souvent. Lés forces qui agissent sur la balance pour déterminer le poids de la femme en opposition à celui de l'homme ne sont ni la religion ni la civilisation, comme on le pourrait croire à première vue, mais bien plutôt les conditions économiques. D'où l'on peut affirmer que les hommes tirent les raisons de le^ur conduite envers elle non point tant du fond de leur âme que des circonstances et de Tordre des choses au milieu
duquel ils vivent. A la fin du xvm° siècle, les Anglais se formaient de la femme un concept moins élevé que les fondateurs de Rome deux mille cinq cents ans ayant notre époque. Plutarque nous apprend dans son Histoire de Romulus, que les tribus avaient pris des noms de femmes, et que dans les cortèges nuptiaux au lieu de crier : hyménée ! selon Tusage grec, on criait : quenouille ! pour marquer ainsi que Tépouse ne serait astreinte à nul autre travail que de filer la laine.
On peut appeler TAmérique d'aujourd'hui le Paradis de la femme ; toute la société s.emble organisée dans la seule intention de lui rendre hommage, de la faire triompher. Elle est la vraie domina comme la nommaient les Romains ; et de ce nom vient l'abréviation vulgaire de donna.
Lorsqu'on arrive en Amérique, on s'aperçoit de suite que l'atmosphère féminine n'est plus la même. Dans les hôtels, les femmes seules passent par certaines portes et des salles de réception sont réservées à leur usage.
For ladies only^ tels sont les mots qui se lisent partout dans les grands et dans les petits hôtels ; ou encore : ladies drawing room^ ladies parlors.
A peine arrivé à New- York, comme je demandais à un Français de ma connaissance pourquoi les femmes avaient dans les hôtels, dans les restaurants, partout enfin, leur Waiting-room et des corridors spéciaux, il me dit que c'était un signe des temps passés, des temps où les hommes n'étaient point aussi réservés envers les femmes qu'on l'est en France ! J'ai dû me convaincre depuis que celui-là aussi était un pessimiste, qui avait la nostalgie de son pays. Car j'ai vu plutôt le contraire. Partout où la foule se rassemble,