‹ Les exercices physiques et le développement intellectuelChapitre 139 sur 200 · LIBERTÉ DES JEUNES AMÉRICAINES · texte numérisé non relu

LIBERTÉ DES JEUNES AMÉRICAINES

OÙ il y a luttes et compétilions pour s'emparer des meilleures places, pour se procurer un plus grand confort, dans les chemins de fer, dans les trams^ sur les bateaux, dans les théâtres et les lieux de divertissements, enfin partout, vous apparaît évidente une émulation entre les hommes à laisser passer les femmes et à leur donner les meilleures places dont chacun voulait d abord s'emparer. Et ceci arrive, bien que les jeunes filles et les femmes soient bien plus habituées que chez nous à se tirer d'affaire. II n'y a donc pas là protection ; c'est bien un hommage qui leur est rendu.

Les jeunes filles vont dîner en ville toutes seules; et les mamans ne sont pas obligées de les accompagner dans les bals pour y faire tapisserie des nuits entières. La maîtresse de la maison suffit à les chaperonner toutes. La grande liberté dont jouissent les demoiselles heurtait un peu dans le principe mes sentiments de vieil Européen; mais ensuite, lorsque j'entrai plus avant dans l'intimité de la vie familière, je changeai d'opinion; et maintenant, je suis convaincu que sans la liberté, le sentiment de la responsabilité n'existe point. Je crois donc que l'on doit accorder à la femme une liberté absolue afin qu'elle s'habitue à réfréner ou à modérer les entraînements qui nous semblent les plus à craindre.

Il est permis aux Américaines d'écrire à un jeune homme; elles peuvent dire qu'il est leur ami, sans qu'on pense pour cela qu'elles doivent être tenues de l'épouser, sans qu'on se figure que leurs relations avec lui dépassent une simple amitié. J'ai prié une fois une jeune fille de me dire dans quelles occasions un chaperon lui était nécessaire. « Jamais,

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me répondit-elle, excepté si j'invite un jeune homme chez moi. » Je souris alors, et je lui dis : « Hé î bien, chez nous, c'est tout le contraire ; la plus grande partie de nos demoiselles ne sortent pas seules en Europe, mais si un jeune homme vient dans la maison de leurs parents, elles préfèrent le voir sans autre compagnie. » Pour que des habitudes de promiscuité si complète se soient établies, il faut qu*une cause physiologique, autre que la liberté, soit intervenue. Quelques-uns croient, au fond, que ce phénomène tient à un développement moins précoce, et à un climat plus rigoureux. Mais certes l'éducation, l'atmosphère morale y contribuèrent. On dirait que chez nous tout est organisé pour une incubation artificielle et plus rapide de l'amour; tandis qu'en Amérique tout tend à réprimer et à retarder l'éclosion de cet instinct.

Si les hommes sont moins sensibles dans ce pays, il faut avouer aussi que les femmes y sont moins excitables. Lorsque je me rendais aux secrétariats des universités pour me procurer leurs annuaires et leurs programmes, il m'est arrivé très souvent d'être reçu seul dans une pièce par une demoiselle; et chaque fois, je me demandais ce qu'il arriverait si cette femme belle et élégante se trouvait exposée à la faconde de nos étudiants.

En vivant dans le milieu américain, la race latine finirait peut-être par considérer la femme de la même façon que les hommes de ce pays ; peut-être aussi la littérature amoureuse, erotique et pornographique, florissante chez nous et

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qu'on ignore en Amérique, se modifierait- elle ? Je ne dis pas que cette littérature, de genre français, n'y existe pas, on y compte des journaux aussi, et peut-être plus mauvais encore ; mais il faut se donner la peine de les trouver; et même lorsqu'ils se vendent en public le nombre de ceux qui les recherchent est bien plus restreint que chez nous. Dans l'art américain, le nu n'existe point.

Tandis que la littérature domestique manque ou du moins est fort peu répandue en Italie, en Amérique, au contraire, foisonnent les romans à intentions morales ; et les ouvrages familiers, visant l'éducation, y sont plus nombreux encore. En aucun pays, on ne lit autant de journaux ; et il est faux que le quotidien y ait tué le livre, car les bibliothèques populaires y sont très florissantes, et la distribution des livres s'y fait avec tant de facilité et d'économie, que si j'en avais le temps, j'écrirais volontiers un chapitre sur ces bibliothèques. L'influence littéraire qu'exerce la femme en Amérique peut causer aux lettres un certain préjudice parcequ'elle rend la critique moins sérieuse, mais elle leur est, d autre part, très utile ; elle contribue, en effet, à répandre la littérature dans le peuple, et à développer plus activement par son aide Téducation morale. Le mal produit par la littérature sur le peuple français, est désormais évident; et ceux qui louent certains de nos littérateurs, parce qu'ils écrivent avec talent et sont de vrais artistes, commettent une faute au point de vue social. Bonghj a touché quelque chose de cette opinion dans l'admirable ouvrage où il recherche les causes qui rendent la littérature italienne si peu populaire, 11 dit encore que « si les femmes demeurent étrangères à une littérature, cela prouve que cette littérature

n'est pas vivante ». Chez nous, ce sont les écrivains qui se dérobent ; le peuple ne manquerait pas de les suivre s'ils voulaient diriger nos lettres vers un but meilleur ; s'ils se souvenaient qu elles ne doivent pas exister pour procurer une distraction aux oisifs, mais pour exciter et exalter la sensibilité -

Le sentiment qui domine dans la littérature américaine n'a pas pour objet le plaisir et la concupiscence, mais bien l'héroïsme de la volonté et la puissance du travail. La France qui paie magnifiquement la plus grande quantité d'écrivains pornographiques qui aient jamais existé en art, porte déjà la peine de son raffinement et de ses stériles voluptés.

Le lieu serait mal choisi pour faire un sermon; mais il peut êfre permis à un médecin de montrer du doigt l'une des causes de la décadence que l'on observe chez les peuples latins. Un grand nombre de livres que l'on voit en France et en Italie, dans le salon des femmes du monde, seraient jugés en Amérique avoir été écrits à l'usage et pour la consommation des courtisanes. J'ai mis à l'épreuve des Américaines intelligentes, d'esprit large, et que nous appellerions des intellectuelles ; elles étaient au courant des littératures européennes, mais à peine la conversation venait-elle^ tomber sur certains écrivains célèbres, italiens ou français, que soudaiu elles y coupaient court avec le mot disgusting^ et passaient à un autre sujet. ^

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