‹ Les exercices physiques et le développement intellectuelChapitre 53 sur 200 · Plutarque : Vie d'Alexandre · texte numérisé non relu

Plutarque : Vie d'Alexandre

Il arrive souvent que les lois n'atteignent pas leur but; parfois même, elles produisent des effets contraires à ceux que le législateur s'était proposés. A peine était promulguée, en 1878, par le ministre de Sanctis, la loi rendant renseignement de la gymnastique obligatoire, que les progrès de l'éducation physique devenaient stationnaires. La gymnastique fut donc involontairement paralysée par la loi même qui voulait la favoriser.

Celle que Ton vota en faveur de l'enseignement obliga- I

toire ne fut guère plus heureuse. Un quart de siècle après ,

sa promulgation, il existe encore 80 personnes sur iOO ne j

sachant pas écrire, dans nos provinces méridionales. Les :

raisons de l'insuccès de cette loi sont doubles : la première procède de ce qu'on n'inscrivit pas au budget les fonds indispensables à son exécution ; la seconde tient au peuple j italien lui-même, qui n'était pas encore mûr pour celte inno- i vation.

Dans les gouvernements constitutionnels, il arrive qu'un ministre prépare un projet de loi, mais que son collègue des finances lui refuse les moyens de l'amener au jour. El . j

voilà tout un labeur parlementaire à vau-l'eau ! 11 est vrai que l'on a prononcé des discours, nommé des commissions ; que des rapporteurs ont été mis en évidence, que le ministère a été flagorné par les journaux ; tout le monde finit par être content !

Les discussions ne sont jamais plus épineuses que lorsqu'il s'agit de lois concernant Téducalion. Nous avons pu

nous en convaincre tout récemment en France, et hier en Angleterre. Quand il faut innover en matière d'enseignement, un misonéisme profond se fait jour. Il répugne à beaucoup d'admettre que les enfants doivent être élevés d une façon différente de celle qui fut employée pnur euxmêmes. Les ministres sont souvent faibles et ne savent point imposer leur sentiment. Ceci apparaît de toute évidence, dans le dispositif de la loi qui rend obligatoire l'enseignement de la gymnastique. Il y est dit : « Un nouveau chapitre devra être ouvert au budget sous ce titre : Enseignement de la gymnastique, et la somme à y inscrire pour Tannée i879estde 30.000 francs. »

Cette somme est dérisoire. Elle est en effet cent fois inférieure à celle que Ton devait demander pour arriver à un résultat sérieux. La loi de Sanctis fut donc une mystification. Le mot est un peu dur peut-être; il ne peut cependant offenser le ministre, car nous savons tous combien il était loyal : la faute fut au Parlement et au pays.

Lorsque l'éducation physique est libre, il arrive que les particuliers suppléent à l'action du gouvernement. Et cependant les pays dans lesquels cette éducation est la plus florissante sont justement ceux où la gymnastique n'est point obligatoire, c'est-à-dire l'Angleterre et les Etats-Unis.

En promulguant une loi ad hoc et en s 'emparant de l'enseignement gymnastique, l'Etat paralyse l'action des particuliers. Et alors l'esprit d'association, qui favorise tous les progrès défaille dans la jeunesse. En Amérique, ce sont les riches citoyens qui subventionnent les collèges et les universités et on arrive ainsi à des résultats qui nous paraissent incroyables. Un exemple : de 1890 à 1901, on y a donné.

pour le seul enseignement supérieur, 575 millions de francs aux universités ; et encore ne sont point comprises dans cette somme les dépenses faites pour les bibliothèques et toutes les collections.

La centralisation introduite dans Téducation physique par la loi qui rendait obligatoire renseignement de la gymnastique, a encore un inconvénient, celui de trop uniformiser les méthodes. Entr.e le nord et le sud de Tltalie, en effet, et la remarque intéresse aussi les autres nations de TEurope, il existe une telle différence dans les conditions de climat, de lieux et de coutumes, que Ton ne peut imposer à Tun et à l'autre les mêmes exercices.

En parcourant les « Actes parlementaires » on peut se convaincre du tort fait au pays par la rhétorique et les phrases redondantes. Des dispositifs, que Texpérience a démontrés néfastes, furent applaudis ; d'autres, qu'il fut impossible d'appliquer, avaient été déclarés indispensables à la défense de la patrie. Par leurs instructions et leurs circulaires, les ministres attirèrent Tatlention de leurs subordonnés sur les exercices militaires, recommandant qu'ils fussent exécutés avec la méthode et la précision en usage dans l'armée. « Cet enseignement des devoirs du soldat, dit Tune de ces circulaires, devra être départi non sans un certain appareil. 11 devra encore être dirigé de telle façon que tous Içs élèves puissent être en état de réciter littéralement, à la fin du cours, les parties de la théorie qui auront été étudiées pendant sa durée. »

Telles furent les instructions que donna le ministre de Sanctis ; mais Ton n'aura pas de peine à comprendre qu'avec ces ridicules 30.000 francs accordés pour renseignement gymnastique dans tout le Royaume, la loi n ait pu porter des fruits.

Une chose plus étrange encore que tout cela, c'est que nous ne possédons pas en Italie la dixième partie des maîtres de gymnastique qu'il nous faudrait. Dans le plus grand nombre des collèges, lorsque le maître de gymnastique tombe malade, personne n'est là pour le remplacer. Si quelque concours national gymnastique se prépare dans une ville, et qu'on se voie obligé d'instruire en hâte un nombre déterminé de jeunes gens, afin de ne pas faire trop mauvaise figure le jour de la fête, on ne peut compter sur aucune assistance. Dans un collège, dans un lycée, on trouve toujours quelqu'un qui puisse faire, à Toccasion, quelques classes d'histoire naturelle, de physique ou de littérature ; il n'en est pas de même pour la gymnastique, parce que personne n'y entend rien !

Nos écoles possèdent un grand nombre d'excellents maîtres de gymnastique, des professeurs très instruits, très capables ; on n'en a pas moins l'habitude de les considérer comme étant d'un rang très inférieur à celui des autres maîtres enseignant. La raison principale du sort cruel qui leur est fait, on doit la chercher dans la rémunération misérable, je dirai presque honteuse, qu'ils reçoivent de l'Elat.

Avec 600 francs par année, comment vivre décemment? On ne peut même pas vivre misérablement. Et cependant, le bonheur privé des professeurs ne doit faire qu'un avec la

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