SOCIALISME D'ÉTAT
d'un Manuel moderne, d'un ouvrage que nous nommerions aujourd'hui avec une propriété de terme moins précise : Une gymnastique éducative ».
On reproche de nombreux défauts au socialisme d'Etat. Il rend antipathiques prétend-on, des institutions qui s'imposent par des taxes que les lois imposent; il paralyse le sentiment de Tactivité humaine, entrave l'initiative personnelle et manque d'esprit de suite dans . la direction des services. On inscrit encore à son actif, tout ce qu'entraînent de défectueux, les influences parlementaires et les vicissitudes qui naissent de la lutte des partis politiques; et ces imperfections semblent plus graves dans une démocratie que dans un état monarchique. Filangieri souhaitait que « les éducateurs formassent l'un des ordres de magistrature les plus respectés de l'Etat, et qu'on leur offrît les plus belles espérances d'avenir ».
Si ce vœu ne s'est point réalisé, cela tient à des causes multiples, et non pas seulement à ce que l'instruction publique, telle qu'elle est organisée de nos jours, possède tous les défauts qu'entraîne le socialisme d'Etat. En somme, cette organisation est encore la meilleure possible. Après avoir possédé la liberté de l'enseignement, une liberté absolue, l'Angleterre commence à reconnaître que l'Etat peut devenir, en ces matières, un facteur de progrès plus actif que les individualités isolées. Les raisons qui ont entravé les progrès de la pédagogie sont très complexes ; ce qui le prouve, c'est que, malgré la concurrence qui s'est établie entre les écoles publiques et les écoles privées, entre les écoles laïques et les écoles religieuses, cet art demeure stationnaire.
Dans un ouvrage consacré à l'éducation moderne, Ruskin * déclare qu'un homme qui veut arriver, doit considérer trois choses : 1^ où il est; 2* où il veut aller; 3*" quel est le meilleur parti à prendre dans les circonstances où il se trouve.
Après avoir démontré à quel point le système actuel d'éducation néglige ces trois importantes branches des connaissances humaines, il critique la manière dont on enseigne les sciences naturelles dans les Universités; et enfin il déplore que Ton y donne si peu d'importance à renseignement scientifique, en regard de l'enseignement des lettres.
Un demi-siècle s'est écoulé, depuis la publication de ce livre, et nous en sommes encore au même point, tant dans la patrie du célèbre critique, que sur le continent.
Si nous voulons avoir un juste concept des tendances modernes, considérons l'Amérique . Là, le discrédit où sont tombées les vieilles méthodes éducatives de l'Europe louche presque à l'exagération. Aussi récemment, en une polémique qui a eu lieu dans les Revues les plus autorisées du Nouveau Monde, des hommes, que leur fortune et leur position mettent hors de pair n'ont pas craint d'affirmer que nos écoles sont plus nuisibles qu'utiles. Et ils ont porté aux nues les têtes dures mais pratiques^ de leur pays, parce qu'elles connaissent mieux le monde, savent faire fortune, et donnent ainsi à leur patrie cette richesse matérielle indis-
1. John Ruskin, The stones of Venice, New- York, vol. HT, appendice 7, 1869, p. 233.
pensable à l'Amérique pour devenir supérieure intellectuellement à toutes les nations et dominatrice du monde. L'Amérique est certainement le pays où Ton peut établir la plus copieuse liste d'autodidactes, c'est-à-dire d^hommes célèbres (à commencer par Lincoln et Franklin), qui n'ayant fait aucune étude classique, ayant tâtonné, s'étant appliqués, toujours avec passion, il est vrai, tantôt à une chose, tantôt à une autre, n'en parvinrent pas moins à devenir de grandes et puissantes personnalités. Ce qu'on reproche le plus à notre enseignement, c'est de persuader à la jeunesse que le seul vrai savoir est celui qui s'acquiert dans les livres: c'est de former des professeurs qui ne sont que des lettrés, et qui, vivant, pour ainsi dire, hors du monde, ne peuvent avoir aucune aptitude pour infuser aux jeunes gens le désir des nouveautés, pour leur faire acquérir la fermeté et la constance indispensables dans les entreprises et les épreuves de la vie; enfin pour faire naître en eux le courage physique, ce courage aussi utile, selon les Américains, que le courage moral, et que rien ne peut suppléer.
Bref, ils prétendent que nous nous préoccupons trop de former des érudits, et que nous négligeons le caractère et l'endurance au travail qui sont les qualités les plus indispensables à l'homme.
Quant à l'éducation dans la famille, ils jugent notre méthode erronée. Ils pensent, en effet, que conduire les jeunes gens pas à pas, en les tenant par la main, détruit en eux toute vaillance, et les maintient dans une dépression constante, dans une dépression mortelle pour le caractère et le développement de la personnalité. L'ardeur juvénile qui peut conduire à la désobéissance paraît aux Américains un
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danger moins grave, du tout au tout, que la passivité. Ils considèrent la désobéissance comme un mal inévitable. A leur avis l'éducation domestique devrait s'appliquer à tendre la main à Tenfant pour le relever lorsqu'il choit, mais elle ne devrait pas le porter dans ses bras pour lui éviter les chutes. Si Ton veut apprendre à marcher, il faut tomber, disent-ils. On doit donc laisser une grande liberté aux jeunes gens, afin que l'expérience les rende sages.
Au sujet de notre enseignement supérieur, ils observent que l'étude abstraite de l'homme, telle que nous la comprenons, dans les écoles où les jeunes gens se préparent au professorat, est insuffisante d'abord, et ensuite dangereuse. L'homme, à leur sens, doit être étudié non pas isolément, mais sur nature dans ses rapports avec une société déterminée, celle où il vit. Il ne faut pas que l'éducation soit seulement moderne, elle doit être encore nationale, c'est-à-dire adaptée aux conditions sociales du milieu où elle s'exercera, de l'atmosphère où elle respire.
Emile Faguet, l'un des critiques les plus intéressants que possède la France, l'écrivain qui s'entend mieux que personne à démonter n'importe quelle œuvre géniale pour en considérer chacune des parties; cet écrivain a commencé par ces mots un article qu'il consacrait à l'éducation nationale : « Je ne crois pas à la pédagogie ^ » Cette affirmation pessimiste peut répondre, jusqu'à un certain point, à ceux qui
•1. lievue bleue, t. VIII. 1897, p. 76.