DÉFAUTS DE L'ÉDUCATION FRANÇAISE
Principes de psychologie, un dèmî-siècle s'est écoulé, et, cependant, le mouvement positiviste ne s'est pas encore très sérieusement propagé sur le continent. En Italie, à part quelques vaillants professeurs, la vieille philosophie domine encore.
Les Français, troublés par des agitations politiques continuelles, frappés par de cruels malheurs, victimes des événements les plus tragiques de l'histoire, n'ont pas été, sur ce point, plus favorisés que nous. La richesse et la culture intellectuelle de la France sont supérieures aux nôtres, le bien et le mal s'y accomplissent sur une plus grande échelle. Et, à propos de l'éducation de la jeunesse, nous avons pu nous rendre compte, mieux qu'il n'eût été possible de le faire en tout autre cas, de Tune des caractéristiques du peuple français. 11 n'ignore point qu'il a pris une mauvaise direction, en cette occurènce, et cependant il continue d'y marcher avec une constance résolue, dont aucune nation ne serait, à ce point, capable.
Pour faire toucher du doigt les défauts de l'éducation française, il suffit de rappeler le jugement qu'en porte Michelet dans son livre sur Y Ecolier : « C'est une éducation tellement artificielle, dit-il, qu'elle subtilise en nous l'esprit aux dépens des facultés actives, fait de chacun de nous une moitié d'homme, moitié spéculative, qui, pour faire l'homme complet, attend l'autre moitié, la moitié d'instinct et d'action. » -
Une réforme dans la vie des écoliers est certainement chose ardue. Il s'agit de vaincre des habitudes invétérées et
des préjugés qui ont poussé de profondes racines. Mais l'exemple des autres peuples, et surtout celui de la nation américaine, où la vie se manifeste d'une façon si intense, pourrait nous être salutaire et nous tirer enfin de notre torpeur. Le but que se proposent les Américains dans Téducation diffère beaucoup, je puis presque dire diffère absolument du nôtre; ce but et notre but sont presque en antagonisme. Les efforts de la jeunesse, chez les peuples latins, convergent vers le repos et une vie tranquille dans un emploi ; une vie sans risques ni émotions, et sans fatigues exagérées. Ce calme labeur est, pour la virilité, le prix d'une jeunesse de discipline, d'humilité et de prudence.
Les Américains, au contraire, appellent et admirent le dur labeur. Un régime économique où la concurrence est plus redoutable et plus variable qu'ailleurs, où la production agricole et les capitaux subissent des ruptures d'équilibre plus fréquentes et plus intenses, pousse ici la jeunesse vers une éducation qui puisse lui permettre de parer à des crises presque inévitables; et les riches encouragent toujours leurs enfants à apprendre un art ou une profession, dans la crainte de quelque catastrophe. Ainsi l'embarras des richesses peut être, à un moment donné, aussi terrible que leur défaut. Les jeunes gens sont formés en vue d'un effort que chacun peut être appelé à faire. Et personne ne redoute une crise qui lui permettra de mettre en lumière l'énergie de son caractère et les ressources de son esprit. En Amérique, un homme s'estime d'autant mieux élevé, que l'adversité le décourage moins, et que le malheur n'arrive pas à l'abattre. Il n'ignore point que pour vaincre dans les luttes de la vie et pour y triompher, il aura parfois toute une série d'obstacles
inattendus à vaincre, et qu'il lui faudra déployer un courage viril. Les Américains jugent de la valeur d'un homme à la manière dont il se conduit dans les circonstances difficiles, à la façon dont il se relève après une chute. Nous, nous considérons surtout le but à atteindre ; l'Américain envisage surtout l'adversité, les accidents fâcheux, les revers qui peuvent bouleverser sa vie. Et plus sa volonté, son énergie et son courage seront grands, mieux il saura se tirer des épreuves qui pourront l'atteindre; et plus grande aussi sera l'estime où chacun le tiendra. La gloire, dans ce pays neuf, consiste à travailler, à lutter noblement pour conquérir la fortune ; elle n'a rien de commun avec le prix que peut obtenir un obscur labeur, avec la richesse qui s'acquiert sans effort ou de façon sotte. La longanimité, la timidité, l'oisiveté, la faiblesse sont tenus en Amérique pour des vices. Le première révolution que nous devons accomplir en Italie est donc la révolution intellectuelle. Nous ne devons pas nous préoccuper de la révolution politique. Celle-ci laisserait le peuple pauvre et ignorant. N'avons-nous pas Texpérience de ces cinquante dernières années, pendant lesquelles nous avons su tirer si peu de bienfaits de la liberté? C'est donc de réforme civile qu'il convient de s'occuper. Il s'agirait de mettre en lumière les hommes qui s'efforcent de relever le niveau de notre éducation, et de nous rendre plus laborieux! Le gouvernement a trop négligé l'éducation des Italiens. Les honneurs, l'influence prépondérante sont de^ venus le monopole des hommes politiques. La foule n'admire que ceux qui font tout pour maintenir vivante la lutte des classes. Les socialistes, dont les critiques exercent cependant une influence bienfaisante sur les tendances de la
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civilisation moderne, ne s'occupent point encore du grave problème de Téducalion. C/est de lui, cependant, que nous devons attendre tout espoir d'amendement pour Tordre social.
Parmi les vices de la société bourgeoise, ces vices qui, selon les socialistes, préparent la dissolution de l'Etat, il en est un qui se lie étroitement à Téducation. Ce vice est la paresse chez les étudiants qui passent au milieu du désœuvrement les meilleures années de la jeunesse. Dans les conditions où stagnent aujourd'hui nos écoles, les enfants des riches sont prédestinés à Toisivité et à la corruption. Francesco Nilti^ affirme qu'à Naples les étudiants ne passent pas plus de quatre mois à l'université. Le même fait, en des proportions moindres, mais toujours graves cependant, existe sur différents points de Tltalie. Ainsi, un bon nombre d'étudiants, après avoir fait choix d'uiie carrière, s'inscrivent à une université quelconque, font un plongeon dans la vie dissipée, puis se dispersent dans nos villes de province, sans livres, sans moyens de s'instruire. Et ils ne reviennent que pour passer leurs examens, s'y présentant et s'y représentent avec une incroyable constance, jusqu'à ce qu'ils aient réussi à obtenir le doctorat. Dans certaines universités, il est en effet admis que les étudiants s'inscrivent, passent leurs examens et arrivent au doctorat sans avoir jamais suivi les cours. Mais, chose plus grave, certains professeurs de lycée et de gymnase, n'ayant jamais fréquenté les universités, n'en font pas moins une plus belle carrière que d'autres, qui en ont suivi les cours avec assiduité, et qui se
1. Francesco Nitti : La citta di Napoli^ Ri forma sociale, 190L
montrent plus intelligents et plus capables. Tel est surtout le cas pour les professeur^ des collèges dirigés par des religieux. Il serait bien utile aux écoles que le gouvernement s'intéressât davantage k la formation des enseignants; bien utile encore quil encourageât les professeurs de mérite. Pour voir, à bref délai, le niveau s'élever dans le corps des professeurs, il suffirait de décider que les bourses d'études et les places gratuites dans les institutions seront à l'avenir données de préférence aux jeunes gens qui se préparent à* l'enseignement.
A l'heure actuelle, 27 000 étudiants fréquentent nos Universités. Et leur nombre grandit d'une façon presque inquiétante, car il n'est proportionné ni à Taccroissement de la population, ni aux besoins des services publics et des charges ou professions privées. La foule des déclassés commence donc à devenir menaçante ; et le gouvernement prend des moyens contraires à ceux qui lui permettraient d'amender les conditions sociales et de protéger les jeunes gens estimables et laborieux. L'abaissement excessif et continu du niveau des examens de licence des lycées est la vraie plaie de l'organisation scolaire; ils laissent pénétrer dans la vie universitaire des jeunes gens iticapables et inintelligents, qui n'ont ni le talent, ni la vigueur indispensables pour devenir de bons professionnels.
Lors des dernières discussions sur la loi de l'enseignement en Angleterre, on a été unanime à reconnaître qu'il fallait améliorer le corps enseignant. The Iraining and ele-
ration of the gênerai bodij of teachers, ainsi que s'intitulent plusieurs projets déposés. Et cependant, nous n'ignorons pas que l'Angleterre dispute à TAUemagne le premier rang pour la science.
En Italie, comme en France, nous sommes pris dans un tourbillon d'où il n'est guère facile de s'échapper. Et de la génération actuelle de professeurs, de cette génération courbée sur les livres, ignorante de la bienfaisante action que peuvent opérer la fatigue corporelle et le mouvement* de cette génération, ratatinée par Tombre des bibliothèques, nous ne pouvons espérer un rapide amendement.
Depuis que l'Académie des sciences et TAcadémie de médecine de Paris ont émis le vœu que Ton réduise le programme des études, une commission a été nommée à cet effet. Le rapport de cette commission abonde en conclusions très claires et très convaincantes; j'en extrais celle-ci : « L'organisation actuelle des examens oblige les maîtres à façonner des têtes bien pleines plutôt que des têtes bien faites. »
Ces choses sont désormais banales ; tout le monde les répète ; cependant, rien n'est plus difficile que de simplifier les programmes et rien ne sera plus long à réaliser. Certains croient que la somme des connaissances exigées des jeunes gens n'est pas excessive. Certes, si l'éducation physique était mieux comprise, les programmes actuels pourraient être conservés. Mais, il est nécessaire, malgré tout, de rafraîchir l'atmosphère des écoles qui, en ce moment, est assez semblable à celle d'un four, où Ton cuisine les étudiants en seule vue des examens. Travaillons donc à rétablir Téquilibre entre le corps et l'esprit.
En Angleterre, ce sont les collégiens eux-mêmes qui