LORENZO
Ainsi finissait cette lettre qui paraissait avoir été interrompue.
— El depuis lors? dis-je au vieux gardien.
— Depuis lors un silence absolu, rien, rien qui m'apprenne leur sort ; seulement
mes camarades qui savent lire m*onl dit que les journaux annonçaient qu'on se battait dans les environs de Bologne; sont-ils là?....
— Oh ! lui dis-je , que Dieu les ait gardés de ce vertige de patriotisme ; l'heure de la lutte n'est pas arrivée, leur sacrifice serait sublime, mais inutile! Espérons que Tamour de Claire aura retenu Lorenzo,
— Non, reprit le vieux soldat, Claire suivra un élan insensé , mais généreux ; Claire se dévouera jusque dans la mort.
Je pris congé du vieux gardien après lui avoir promis de revenir le lendemain ; je traversai lentement les grands jardins, préoccupée de la destinée de Lorenzo et de Claire. Toute la nuit leur image passa riante dans mes rêves, et rassurée par celte impression du sommeil , le matin en m'éveillant je cherchai
avec sécurité dans It's journaux qu'on venait de m'apporter los nouvelles d'flalio. Toul-àcoup mes yeux se troublèrent et je poussai un cri qui effraya mon enfant; un paragraphe tiré de la Gazette d* Augsbourg annonçait ce qui suit :
«Les troupes papales ont surpris dans les • montagnes, près de Bologne^ une bande » d'insurgés qu'elles ont presque entièrement » massacrée, parmi les morts on a reconnu un > nommé Lorenzo INivelio qui était le chef de »la bande; à ses côtés a péri une femme qui »le suivait sous un déguisement... »
Après avoir lu ces lignes je me hâlai d'accourir au palais; le vieux gardien n'était pas dans la cour, j'allai le chercher dans sa chambre. Je l'y trouvai la tête affaisée dans ses mains; je compris qu'il savait tout. Je m'efforçai vainement d'arracher a sa douleur une
parole, une laruie ; il restait morne et indifférent aux sourires et aux caro^sses de ma fille ; je revins les jours suivants, il était toujours dans cet étal d'efTrayante stupeur. Un soir il médit:
— Je sens que tout est fini; adieu, madame, que Dieu bénisse votre fille !
Le lendemain je me rendis au château plus tôt que de coutume , mais je ne le trouvai ni dans le3 cours, ni dans sa chambre.
Je revins dans la soirée m'informer s*il avait reparu ; ses camarades inquiets me dirent qu'on l'avait vainement cherché dans le palais, dans le jardin et dans le parc. Je ne sais quel instinct me poussa a faire le jour d'après une longue excursion dans la forêt, j'allai jusqu'à celle partie du bois qu'on appelle lo Rochef des Deux-'Sœurs , en m'en op-
prochanl j*aperçus un homme immobile assis contre le tronc d'un frêne colossal. Je sentis mes jambes fléchir en reconnaissant ce corps inanimé; c'était le vieux gardien. Ma fille me dit avec l'ignorance heureuse de son âge:
— Maman, n'approchons pas, nous l'éveillerions !
Hélas! selon le vœu qu'il m'avait exprimé, il s'était endormi pour toujours au milieu des bois, la face tournée vers l'Orient, en regardant se lever un beau jour d'automne.
m AIHOCR m SERRE CHAUDE.
—Ce brouillard compact me donne le ipkcn , diles-moî donc, monsieur de Chaleaubert, quelque nouvelle pour me distraire ?
C'est ainsi qu'un de ces jours de la fin de décembre , la brune et piquante madame de
Genevry, assise dans un t'îlc^ganl salon d'hiver bleu et argent , s'adressait à un jeune houimc à la taille svelle, à la mine décidée, et qui debout devant une gracieuse cheminée de marbre blanc, s'y accoudait au risque d'amener un choc entre les cristaux de Bohême et les bronzes de prix qui couvraient la tablette.
L'interlocuteur fît un sourire de satisfaction à la jeune femme.
— Quoi, vous ne savez pas , dit-il en affectant la surprise.
— Que se passe-t-il donc?
— Tout Paris en parle»
— Qu*est-il arrivé? Voyons, contez-moi vite cela!...
— Mais je ne suis pas le premier sans
doule, à vous apprendre que M. de Valbrisé....
— Est toujours député, je pense?
— Sans doute!
— La session s'ouvrira demain, il doit être arrivé?
— Gertaineraent il est arrivé, mais seul, sans sa femoic.
— Que me dites-vous donc là ! Henriette ne l'a point suivi? elle qui n'aime que Pari-î, elle si folle du monde, si brillante l'hiver passé... elle nous éclipsait toutes...
— Oh! non , pas toutes ., dit avec une inteiilion bien marquée le jeune homme.
— Eh 1 bien donc ?
— Madame de Valbrisé passe l'hiver dans