‹ Les exilésChapitre 6 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

ses terres du midi ; on se perd en conjccturcs.

— Mais c'est (\u\n\ cfibl!...

— Les unes disent que le mari l'a exigé, les antres prclendenl que c'tst elle qui l'a désiré....

— Elle, mais c'est impossible! vous savez que... voyons on peut le dire, car tout !e monde en a parlé... Ce pauvre M. Théobald de Montgiiard couiment s'arrangera-t-il de cette absence?

— Mais il n'est pas si à plaindre puisqu'il esî allé la retrouver là-bas!

— Il est allé la retrouver là-bas !... Ah! je comprends maintenant le scandale, je comprends que tout Paris en parle...,, et le

mari?».. 9

— On dit qu'il hésite à prendre un parti ; en sa qualité de député ii redoute la publicité, il comprend que les petits journaux vont aboyer, que son nom sera traîné dans tous les cafés et dans tous les cabinets de lecture ; je crois qu'il supportera sou malheur en silence.

— En vérité il est très à plaindre , c'est un homme tout- à- fait distingué, et Henriette est bien coupable d'avoir pu. •.

— Mais aussi, madame, pourquoi M. de Valbrisé s'occupe-t-il, durant plus de six mois de l'année, de tout autre chose que de sa femme, pendant ce temps elle lit des romans..,.

— Oh l oui, les romans du jour, tenez, je les ai en horreur, monsieur de Chaleaubert, s'écria la jeune femme^ qui avait pourtant un do

ces livres abhorrés ouvert sur le guéridon place à côté d'elle. ÏNe vaul-il pas mieux, ajoiita-l-ellc, une hmocenU conversation comme celle que nous avous ensembles; cela nous distrait, et nous ne faisons de mal à personne.

— Nous nous contentons d*cn dire un peu !

— Que voulez -vous, c'est sa faute aussi; pourquoi celte pauvre Henriette sVst-elle perdue? Mais voyons donnez- moi des détails?

Ils en étaient là de leur ckarltable conversation lorsque la porte du salon s'ouvrit, et qu'un domestique annonça : madame de Sénccc! c'était une femme de trente-cinq ans, fort belle encore, à l air bieiiveiliant et distingué.

— Quoi c'est vous, llcraiinic, s'écria maclanie de Gencvry, avec toute Tapparenco d'une joie sincère et en embrassant celle qui venait d'entrer 1 Vous clos donc arrivée?

— Depuis hier seuiemenl; j'arrive de Valbrisé!

— De Vaîbrisé? Vous avez passé par Valbrisé en revenant d'Ilalie; ah! c'est bien à vous d'avoir été consoler cette pauvre femme! elle est vraiment très à [)îaindre; tenez, je la défendais contre AI. de Ghaleaubert, ajouia avec assurance madame de Genevry, les hommes sont si peu indulgents ; celte bonne Henriette , elle doit avoir été bien touchée de votre visite, car enfin tout le monde l'abandonne; cet éclat, ce séjour de M. de Montgirard à la campagne seul avec elle; c'est vraiment très-fâcheux. Voyons , contez-nous au juste comment cela s'est passé!

Pour toute réponse, madame de Sénécé fit un bruyant éclat de rire.

— Vous riez, Herminie?

— Mais madame a raison , dit M. de Chateaubert , on ne doit pas prendre au tragique de pareilles aventures.

— Quelles aventures? répliqua madame de Sénécé en riant toujours; ô Paris! Paris l ville d'imagination perverse où l'on fait d'un soupçon un scandale? Ainsi donc, parce que madame de Valbrisé passe une partie de l'hiver dans ses terres , et que M. Théobald de Montgirard n*est pas encore de retour, on s'étonne, on en est aux conjectures les plus étranges !... C'est bien la peine, ma foi!...

— On voit ma chère que vous arrivez d'Italie, et qu'aucune intrigue de ce genre-là ne vous surprend plus !

— Mais quelle inlrigue? expliquez-vous, pour que je puisse voir clairement ce qu'on suppose, ce qu'on invente?

Celle question s'adressait à la fois à ma* dame de Genevry et à M. de Chaleaubert, la jeune femme se chargea d'y répondre pour deux avec empressement.

— Eh bien , ma chère, on assure généralement, et M. de Chaleaubert me le confirmait à l'instant, qu'Henriette est roslé à Valbrisé, parce qu'elle est folle de M. de Monigirard , que celui-ci partage sa solitude, que le mari a tout découverl, qu'il est furieux romme un galant homme doit l'être en pareille occurrence, qu'il voudrait se venger et demander la sé[)aration; mais il hésite, il se souvient qu'il est député , et il a peur du public.

— Certes, je le crois bien qu'il a peur du public, dit avec ironie madame de Sénécé , et

— l/iO —

des salons aussi, et de loul ce monde oisif et ennuyé j^lulol que méchant, qui s'exerce chaque jour à médire cl i\ décrier et qui souvent s'en prend à de pauvres femmes, tellement en paix avec leur conscience, et tellement indîliérenles à tous les bruits qui se font autour d'elles, qu'elles ne se doutent même pas qu'on les perd de réputation.

— Mais, Hcrminie, on dirait que vous me raillez, que vous m'accusez d'avoir calomnié Henriclle , répliqua madame de Genevry, m'a-t-on induite en erreur à son égard 1 Me serais-je trompée moi-même? Vous qui venez de la quitter, vous pouvez nous apprendre la vérité.

— La croirez-vous si je vous la dis? La vérité est bien moins amusante que le mensonge, et avant tout, ma chère, vous avez besoin qu'on vous amuse, M. de Chateaubert le

sait bien, ajoula-l-ellc; vous le rendez méchant.

Le jeune homme eut un sourire très-fat.

Madame Genevry prit un air réservé.

— Revenons à Henriette, dit-elle.

— Henriette, reprit madame de Sénécé, d'un ton parfaitement simple et véridique, est plus charmante que jamais , son esprit se cultive et s'élève dans la solitude, elle est fort embellie, et vous la reverrez dans deux mois^ séduisante à faire envie.

— Elle reviendra donc? répliqua madame de Genevry.

— Mais Gcrlainement!...

— Et son mari?

— L'attend avec impatience, et ne lui ac-

— Iâ2 —

corde qu*à grand peine cette prolongation de retraite, il est venu C(3 matin chez moi chercher de ses nouvelles.

— Et M. de Montgirard n*est donc pas làbas?

— Il y a passé une heure!

— Et sait-on où il est maintenant?

— Je le crois à Paris, car j'ai reçu sa carte tantôt!

— Il n*y avait donc rien de vrai dans tous ces bruits? comme on exagère en répétant les choses !

— Mais oui, l'histoire allait assez bon train!

— Oh! celte pauvre Henriette, combien je suis heureuse, ma chère Herminie, que vous puissiez la disculper.

— lis —

— De quoi?

— De quoi 1 c'est juslenient là ce qu'il faut éclaîrcir, car enfin il y avait une cause à tous ces bruits?

— Oui , il y avait les assiduités de M. Théobald deMontgirard durant tout un hiver, j'en conviens, répliqua madame de Sénécé.

— Ah ! vous ne pouvez pas le nier, dirent à la fois ses deux interlocuteurs, il ne la quittait pas.

— C'est exagéré! mais enfin voulez-vous m'entendre et connaître la vérité?

— De grand cœur, nous ne vous interrompons plus.

— Vous savez, dit madame de Sénécé commençant son récit , que cette belle Henriette, que j'aime depuis son enfance, est fille d'une

— Mlll -

llaliennc cVun grand nom , cclcbrc par sa beaulccL son inuiginalion ; le mère a transmis à sa fille l'amour du grand cl du beau, Tamour des arls et surtout un autre amour très- vif et très-exigeanl , qu'on comprend peu à Paris, l'amour de la nature Un beau ciel, un beau paysage , un soleil resplendissant , la vue de la mer et des hautes montagnes sont aussi nécessaires au bonheur d'Henriette, qu'à vous, ma chère, une loge aux Italiens, la promenade quotidienne au bois de Boulogne, et les visites habituelles de quelques hommes à la mode (M. de Chateaubert sourit imperceptiblement). Comprenez donc ce que doit souffrir Henriette pendant les hivers de Paris, toujours si sombres et si froids, et ce qu'elle a dû souffrir surtout l'an passé, durant cette affreuse saison qui empiéta sur le printemps, et qui fut plus glaciale et plus noire que jamais. Vous ne sauriez croire combien de fois

j*ai surpris iiiadamc de Valbrisé se lamentant cl pleurant dans ces jours de brouillards et de neige, lorsque transie auj^rès d'un feu vif elle cherchait en vain , de ses grands yeux noirs fixés sur sa fenêtre, un rayon de soleil à travers la brume épaisse.

Son mari passait la journée à la chambre, son fils, bel enfant de huit ans, était au collège, elle ne cherchait pas à attirer du monde autour d'elle , car vous lui rendrez la justice qu'elle n'a pas l'oi^bre de coquetterie, je la raillais parfois sur sa morne tristesse; elle s'en irritait, elle souffrait réellement. Le malaise du corps influe tant sur l'amo ! 11 lui aurait fallu le grand air, la luoiièrc du midi, et elle vivait en serre chaude, n'ayant rien à aimer trcs-vivement , rien qui la passionnât; avec son imagination il était à craindre qu'elle ne donnât le change à son cœur, et qu'invo-

lonlairement elle n*ac(:cplâl une erreur pour une vérité. Elle me disait un jour :

— Par le temps morlualre qu'il fait, une distraction serait bien bonne.

Je la comprenais et je la plaignis; elle était, je ne dirais pas, hors de sa sphère, mais hors de son atmosphère. Sa puissante nature emprisonnée menaçait de faire explosion. Je lui amenai comme pare-tonnerres quelques personnes qui à leur tour en présentèrent d'autres.

La première fois que je rencontrai , chez madame de Valbrisé , Théobal de Montgirard, il me parut très-fade, très-préoccupé de lui-même, quoiqu'il s'occupât beaucoup d'elle, car il s'inquiétait surtout de l'effet qu'il produirait! Quant à sa réputation de beau garçon^ elle me paraissait en réalité peu Uiériiée^ et ù\w en grande partie à la coupe

de ses habits, aux jets d<î ses cheveux, u l'ajustement de toute sa personne. Loin de Paris il me eemblait que c'était un causeur impossible, son esprit se bornant à savoir raconter avec grâce et en bons termes ces mille riens, petits scandales, primeurs de nouvelles qui alimentent une vingtaine de salons, dont se compose ce qu'on est con-»

venu d'appeler le monde. En dehors de ces

menus propos de société et d'un thème de galanterie qu'il répétait habilement, il me paraissait d'une nullité complète; aucune originalité dans ses idées, aucune inspiration dans ses paroles; c'était bien le Mouton de Panurge le plus monotone, mais le mieux exercé ; ce qu'il disait ou ce qu'il faisait, avait toujours été fait ou dit par beaucoup d'autres avant lui ; seulement il s'en acquittait avec plus de grâce et plus de soin. Je m'aperçus bientôt quH cherohajl à plaire à Hen-

rîcllc et qu'elle lo souffrait. Je le lui dis en riant, elle me répondit:

— Il me distrait un peu , quand il est là je nrapcrçois moins que Je ciel est noir ; Tamour et même l'apparence de l'amour jette du soleil dans la vie.

— Mais vous jouez un jeu dangereux repris-je.

— Balh ! me dit-elle, je ne l'aime pas, j'essaye seulement de ranimer mon cœur; j(î n'y parviens pas.

Cependant Thcol^ald se piquait d'honneur; il voulait faire impression; il y parvint surtout à l'endroit du monde qui remarqua ses assiduités^ les nota, el lui fit la faveur de croire qu'il était arrive à occuper le cœur de madame de Vaibrisé. Quand je lui faisait part

des remarques du monde, Henriette me répondait:

— On se trompe, je ne l'aime pas eneore, mais je suis très-reconnaissante de ses soins d('?sinléressés, il m'empêche de mourir du spleen.

Je suppose qu'il devint pressant, car un jour je surpris Henriette rêveu&e et troublée, et elle me dit avec celle franchise qui fait passer toute son âme dans ses paroles :

— Pensez-vous que M. de Montgirard puisse éprouver une passion sérieuse?

— En seriez-vous bien aise? Permettez-moi cette demande avant que je ne vous réponde lui dis-je.

— Non, fu-elle, Je prjniotnps approche, 11, 10

je vais retourner dans les champs , et je voudrais ne rien emporter de Paris.

— Pas môme des souvenirs ?

— INon, si ces souvenirs devaient m'cm[)êcher de goûter, comme les années précédentes , le ravissement à la fois profond et recueilli, que me cause la vue de la Méditerranée , de mon beau ciel du midi , de cette lumière vivifiante qui double les facultés heureuses, et annulent celles qui disposent à la souffrance.

— Uamour pourtant n'a jamais gâté un beau paysage!

— Oui un amour vrai et grand comme la nature? Croyez-vous que M. de Monigirard soit capable de ressentir un tel amour?

— Ma chère, \h\ dis -je en (''datant de rire

et en la raillant tendrement, on voit bien que cet hiver si rude fait sommeiller votre intelligence en refroidissant votre sang, M. de Montgirard lui! capable d'une grande passion?....

— Mais il en a toutes les apparences !

— Oui les apparences!...

Depuis ce jour elle devint beaucoup plus circonspecte avec moi. Je compris qu'elle redoutait mes sarcasmes. Je la trouvais souvent pensive ; un matin j'arrivai comme elle venait de pleurer.

— Est-ce toujours l'atmosphère? lui dis-je en souriant , il y a pourtant aujourd'hui au ciel un rayon du soleil.

— La tristesse à prcsenl vient du dedans,

r(^ponclit-clIe; et elle ajouta avec un de ses élans de franchise qui la rend si charmante : je crois que je Taiino, quoiqn'en vérité je doute fort qu'il comprenne lui, tout ce qui est renfermé dans ce mol amour l

— Va alors que comj)toz-vous faire?

— Partir, aller m'interroger en face de la nature; ce n'est jamais que là j'ai pu bien me comprendre et me rendre raison de ce que j'éprouvais.

Le lendemain elle quitta courageusement Paris. J'ai su depuis qu'elle avait dû faire un grand effort sur elle-même pour accomplir cette résolution.

M. de Montgirard fut intérieurement furiem de ce départ ^ ce c|ui lui rendit Irès^

facile de paraître fort alOlgé. Il mit un mois à rouler dans sa télé le plan d'un projet cà (^(Fet qui lui permettrait de faire constater son amour pour Henriette par toute cette société dont le suffrage le préoccupait bien davantage , que la disposition du cœur de celle qui l'avait fui. ^

Pendant le temps que Théobald employa à méditer, monsieur de Valhrisé était allé rejoindre sa femme, cl lui avait amené son fils.

Yous savez que la terre deValbrisé est située dans ie voisinage de ce beau domaine que lord Brougham possède dans le département du Var.

La position du château du noble Anglais est admirable : la Méditerranée, bleue et limpide , se déroule en face, et Ton découvre des

fenêlros du chaloau , Vi\c de Sninle-Margiicrile qui se dessine gracieusement près du pori de la jolie ville de Cannes. A celte île s'allache le souvenir d'un mystère romanesque, éternelle pierre d'achoppement des historiens et des poètes. C'est dans le fort de Sainle- Marguerile que fui enfermé le fameux Masque de fer. Pour moi, je ne doule pas que l'histoire ignorée de ce célèbre inconnu ne fût une liisloire d'amour; je regrette qu'elle soit à jamais perdue; je me serais fait un devoir de la ranimer pour vous dans le cadre de celte île chai manie que j'ai parcourue ; je sens que je vous dois une compensation pour être resiée au-dessous de ce que vous attendiez de moi dans mon récit des A moines d' Henriette, Mais comme avant tout je suis un narrateur fidèle, je vous dirai seulement que j'ai trouvé dans celle île pittoresque une très-curieuse colonie d'Arabes, formée par les prisonniers

que nous avons faits en Afrique. Nous sommes, en vérité, d'une philanthropie modèle; non-seulement nous avons épargné la vie de tous nos ])risonnieis , mais encore nous leur avons refait l'existence à la manière de leur pays. Ils couchent là sous des tentes , ils tuent eux-mêmes, selon leurs coutumes, les animaux dont ils se nourrissent. Ils préparent leur froment ; les femmes filent et les hommes chassent; hommes et femmes ont conservé le costume arabe, et nous avons poussé l'attention jusqu'à leur construire une petite mosquée pour qu'ils puissent prier selon leur rite. Une tante d'Ab-del-^Kader faite prisonnière, règne pour ainsi dire sur cette colonie dont nous lui laissons la pacifique souveraineté, tandis que son neveu l'Émir fait massacrer nos soldats dans l'Algérie.

Après celle digression topographique et

hisloriqiio, qin aura loim en haleine votre curiosité, j'en reviens à Henriette et à M. de Monlgirarcl : Vous savez que lord Broughani convicî chaque année une société d'élite à de grandes chasses, vraies fêtes de gentleman, qui se font dans les dépendances de son château.

Le printemps commençait, la dernière chasse allait avoir lieu ; M. de Montgirard parvint à s'y faire inviter, et il fit trois cents lieues pour y assister, tant c'était une satisfaction pour sa vanité d'être d'une de ces fêles de la fashion , et plus encore de faire croire à Paris qu'il allait rejoindre madame de Yalbrisé.

Quant à elle je ne dirai pas qu'elle l'eût oublié, mais il lui apparaissait déjà dans le lointain comme un être laissé dans un autre mon-

de, et qui serait tout-à-fait déplacé dans ces belles campagnes éclairées par un soleil sans voile; sa grâce, son esprit, son amour même, tout cela n*était-il pas un peu des fruits de serre-chaude que le grand air pourrait faire dissoudre? Depuis qu'elle se retrouvait en contact avec la riche nature nécessaire à sa riche organisation, Henriette cherchait en vain dans le souvenir des émotions ressenties, de quoi suffire aux émotions présentes; l'image de Théobald avait perdu son prestige, elle lui paraissait amoindrie, et ses facultés restreinles aux proportions des salons où elle l'avait connu; dans le voisinage des Alpes, eh face de la mer, il ne lui semblait plus que le produit d'une société factice, un homme sans naturel qui ne la comprendrait pas.

Elle aussi avait été invitée à la grande

chasse de lord Broiigham ; vous connaissez sa taille si gracieusement élancée, cette finesse et cette fraîcheur de formes, une amazone de drap vert la dessinait à merveille; comme l'air printannier élait déjà chaud, le corsage à revers laissait à nu la naissance de son beau cou de Diane chasseresse; ses cheveux à demi-défrisés flottaient sous le chapeau rond; elle était ainsi la plus séduisante des femmes. Elle suivait la chasse depuis une heure 9 et n'avait encore aperçu qu'une partie des invités tant ils étaient nombreux, lorsque descendue de cheval , et s'étant assise un instant sur un tertre isolé, elle vit venir à elle un cavalier qui courait à toutes brides ; en ce moment elle avait rejeté son chapeau pour livrer à la brise sa chevelure ; le cavalier approchait, elle le reconnut et, malgré elle, elle l'accueillit avec un sourire et un regard implacablement moqueur. Ce cavalier c'était

Thc'iobald déguisé en chasseur ; un vrai braconnier d*opéra , le Robin du Freyscliulz^ boité, frisé, ganté, comme s'il sortait de la coulisse; — il lui parut ainsi si ridicule au milieu de cette vaste plaine inculte qu elle ne put retenir un petit éclat de rire moqueur; il parla, et ses paroles se trouvèrent tellement en désaccord, avec les impressions qu'elle ressentait en ce moment qu'elle le jugea dépourvu même de cet esprit d'àpropos qui lui donnait d'ordinaire une certaine grâce. Le cadre parisien lui manque, pensait-elle, et hors du cadre ce n'est plus qu'un mauvais tableau. Elle était si irritée contre elle-même d'avoir pu se préoccuper d'un tel personnage durant quelque temps ; qu'elle s'en moqua sans pitié. Ils furent bientôt guéris l'un de l'autre, lui en la croyant railleuse et méchante, ce qu'elle n'est point; elle, en s'apercevant que sous les dehors du

— IGO —

dandy, l'homme inlclligcnt et passionné faisait défaut.

Il séjourna quelques jours dans les environs pour cacher sa défaite à Paris; il y est revenu tard et seulement quand il a appris qu elle n'y reviendrait pas encore , et qu'elle laisserait ainsi le champ libre à des conjectures qu'il pourrait diriger à l'avantage de sa vanité. Son calcul avait presque réussi; sans moi, ma chère, vous croyiez Henriette amoureuse , et Montgirard le plus heureux des hommes.

— Mais aussi pourquoi celte retraite en hiver à la campagne , objecta madame de Geuevry? qui peut consentir à croire qu'elle aime... la nature!

— Elle fait pénitence de son émotion,

— IGl —

ajouta M. de Chaleaubert, toujours accoudé sur la cheminée, car enfin vous ne pouvez nier, madame, qu'elle ait failli aimer Monlgirard ?

— Oui, un amour d'hiver, un amour en serre chaude, il a suffi d'un souflle vivifiant du printemps pour dissiper cette émotion factice.

mmm. oblige.

L'Agoaiie. — Le Vœu.

On (lisait autrefois ; Noblesse ohligc Aujourd'hui, où l'on ne reconnaît plus d'autre aristocratie que celle de l'arfçent, on devrait dire (ne serait-ce que pour ennoblir cette aristocratie nouvelle) : Richesse oblige^

Vers le milieu du mois de janvier de l'année i856, par une de ces nuits si froides où une couche de neige dure et brillante recouvre en entier les toitures et le pavé , un simple coupé peint en noir., sans chiffres et sans

armoiries, travorsail ra|)idemcnt la rue du Fauhourg-Sainl-IIonoré. 11 (l'tail trois heures du malin, et bien que ce fut l'époque la plus brillante de la saison des fêtes, la rue était en ce moment entièrement silencieuse et déserte : aucune file d'équipages ne stationnait devant la porte des grands hôtels. Le robuste cheval qui conduisait le coupé frappait seul en courant la glace et le givre, et en faisait jaillir des étincelles. i\rrivée devant un vaste hôtel, à peu de distance de l 'Elysée-Bourbon, la voilure s'arrêta; le cocher demanda la porte qui s'ouvrit aussitôt en tournanl silencieusement sur ses gonds; le coupé franchit, presque sans bruit, une large cour et s'arrêta devant un élégant perron dont les marches, couvertes de neige, ressemblaient , à la clarté d'une pâle îune d'hiver, à d'étiocelanls degrés de marbre de Paros. La belle et régulière façade de l'hôtel, se détachait !)lanchc

sur le fond tlo la nnll ; deux fenêtres en élaient seules faiblement éclairées. Un vieillard descendit du coupé et monta d'un pas ferme les marches du perron ; il fut introduit par un domestique qui l'attendait sur le seuil de la porte et qui le précéda dans le vestibule cil tournait le monumental escalier de l'iiôtel. Le vieillard et le domestique n'échangèrent pas un niot. Ce silence, à celte heure avancée de la nuit et dans cette demeure opulente dont les nyaîlres et les serviteurs veil-r laient encore, indiquait qu'une scène douloureuse s'accomplissait derrière ces murs en apparence si tranquilles.

Ce bel hôtel, que bien des pauvres avaient envié en i)assant, appartenait à la duchesse Amélie de Valpreuse, mariée à dix-huit ans au fds du généralduc do Yalpreuse, qui avait fait, so;?? N-roléon, unc! l)rillante carrière, et avait

(^té ennobli par lui. La jcnno cluchcsso,par ses litres, sa beauté et surloul son immense fortune, occupa, dès son entrée dans le monde, un rang qui faisait bien des jaloux. IN'avaitelle pas tous les avantages qui composent ce que îe n^onde est convenu d'appeler le bonheur? L'éducation de la jeune femme avait été brillamment frivole; aussi jouissait-elle pleinement, en étourdie et avec une insouciance cFenfant gâté, de tous les plaisirs que sa position lui offrait. Après deux ans de mariage, qui n'avaient été pour elle qu'une longue fête, elle mit au monde une jolie pciile fille qui, par un caprice étrange et poétique de sa mère, fut appelée du nom grec et charmant de Clêopliée. CeWe enfant fit comprendre le bonheur à la jeune duchesse, qui, jusqu'alors n'avait connu que la distraction; son cœur s'ouvrit à un senti inent profond qui la rendit plus grave el plus sensible, sans touU>

fois Tinilicr encore aux misères incurables et aux douleurs sans nombre qui déchirent rhumanilé. Pour cette vie constamment riante, le malheur avait été un livre fermé. Si la jeune duchesse entendait parler parfois des souffrances des pauvres, elle les secourait de loin, sans les voir, sans en être frappée; elle y compatissait matériellement, si je puis m'exprimer ainsi , mais non avec cette émotion qui vient du cœur , qui double la charité ou plutôt qui est toute la charité. Pour bien se pénétrer des peines d'autrui, il faut avoir souffert soi-même ; or, depuis sa naissance, aucune douleur un peu vive n'avait pénétré dans le cœur aimable, mais léger de l'heureuse femme. Son mari, qui parcourait une brillante carrière dans la diplomatie, s'occupait beaucou[) d'affaires, et voyait plus souvent la duchesse dans le monde que dans l'inlimilé. De là cotte absence d'une affection

sérieuse et tendre nui ne vit fiubrc dans Tatmosphcrc des salons et des (êtes. Excepté pour son enfant qu'elle idolâtrait , la jeune femme avait donc pour toute chose, même pour son mari, des sentiments inslinctifs et superficiels dont jamais elle n'avait cherché à se rendre compte. Vers la fin de la restauration, le duc de Valpreuse fut envoyé dans une cour d'Allemagne pour y renijilir une mission importante. Sa femme ne le suivit point; la santé délicate de la petite Cléophée alarmait la jeune mère : se séparer de cette enfant, c'était impossible à son cœur; lui faire faire un aussi long voyage, c'était exposer sa vie. Elle laissa donc le duc partir seul, non sans regret , mais en sentant pourtant que la meilleure partie de son cœur restait auprès de sa fille. Après un an de séjour dans une capitale allemande, le duc de Valpreuse fut atteint d'une fièvre inflammatoire qui

l'emporta en quelques jours. II mourut loin de son pays, laissant à sa veuve et à sa fille une des plus grandes fortunes de France. La duchesse de Valprcuse fui vivement aflligée en apprenant celle mort; elle ne pouvait y croire, et il se mêlait à sa douleur un élonnement étrange :

Jamais la grande et terrible pensée de la mort n'avait arrêté un instant le cours riant de son iiDaginalion, Mourir ! se demandaitelle parfois ; mais on ne meurt pas lorsqu'on est jeune, beau, riche, heureux!... On ne meurt que quand on est devenu bien vieux, bien cassé, et ce temps est si loin, si loin encore , que ce n'est pas la peine d'y penser.

Son mari était-il bien réellement mort ? Elle en doutait presque, tant elle avait pris riiabilude de repousser toute idée funèbre; il lui scîi.blait qu'on lui avait donné une fausse

nouvelle qui serait démentie. Le deuil ne pouvait pénétrer dans son aine; elle n'avait jamais vu mourir, aucun souvenir d'agonie ne lui représentait les derniers moments de son mari; il lui apparaissait toujours vivant, plein de santé, et sa douleur n'avait pas de prise à cette image; l'état de son âme était une alternative douloureuse entre l'incrédulité du malheur qui l'avait frappée et le sentiment de ce malheur même. Peu habituée à ces luttes pénibles de la pensée , elle résolut d'en sortir en allant, dans les lieux mêmes où son mari était mort , chercher un aliment à une douleur qu'elle se reprochait de ne pas éprouver assez vivement. La santé de sa fdle s'était fortifiée; c'était une belle enfant de cinq ans, encore délicate, mais fraîche et rose.

On était au printemps. La duchesse partit pour l'Allemagae avec sa fdle et un

nombreux domestique; elle voyageait à petites journées dans une excellente voiture; aussi arriva-t elle dans la grande ville de*** sans avoir senti la fatigue et sans que son enfant se fui douté du voyage, si ce n'est aux paysages mouvants qui se déroulaient incessamment sous ses rt^gards curieux et charmés.

Dans la ville étrangère, la duchesse voulut habiter l'hôtel qu'avait habité son mari; en y entrant elle le trouva encore meublé comme il l'était du vivant du brillant diplomate. Ces grands salons, bien éclairés et couverts de tentures spiendides, n'avaient rien de funèbre : chez les riches, le luxe tempère le deuil. Dans la chambre du duc, la jeune femme retrouva son portrait et celui de sa fille, tous !os deux sourianlsetparés; leshabils, les décorations , les objets de toilette étaient là épars ; hier encore on s'en était servi, ils n'of-

fraient aucune trace de vétusté et de destruction, et CCS dépouilles d'un être ainié qui n'était plus ne serrèrent pas le cœur de la jeune femme; jusqu'alors épargnée par 1(î malheur, elle ne pouvait en être alteinle qu'en le voyant pour ainsi dire face à face. Surprise et presque irritée contre elle même de ne pas souffrir davantage en revoyant ces lieux que son mari avait habités, elle prit sa fille par la main et se dirigea vers le cimetière de la ville où il reposait.

C'était par une belle soirée de mai , les arbres et les buissons étaient en Oeurs, le fleuve circulait gaîment entre de vertes prairies qu'il arrosait ; les coteaux couverts de vignes exhalaient de pénétrantes senteurs, la nature fêtait le printemps, et le bon peuple allemand saluait la venue de cetle saison riante par une cordiale gaîié. Non loin du champ du repos,

une jeunesse insoucieuse dansait dans un wauxliall champêlre. En passant devant la haie d'aubépines fleuries qui cachait à celte salle de bal la vue du cimetière, la duchesse entendit des airs de valse qu'elle avait dansé i'hiver précédent à Paris. Son enfant courait en cadence à cette harmonie et souriait à la beauté de la campagne.

« Mon Dieu î s'écria la jeune veuve, où est le deuil que je viens chercher ici? la nature, avec sa sérénité et ses splendeurs toujours renaissantes, sert de voile à notre néant et nous le fait oublier! »

En pénétrant dans le cimetière elle éprouva une émotion douloureuse; mais encore ici les objets extérieurs vinrent distraire de son recueillement celte âme dominée par ses sensations beaucoup plus que par ses sentiments. Les tombes étaient couvertes de fleurs et de

beaux marbres sculplrs; celle du duc, éclairée en ce moment ])ar les derniers rayons du soleil, s'élevait au-dessus d'un petit tertre de verdure et se couronnait d'un ange agenouillé. La duchesse se mit à prier, elle cacha sa tôle dans ses mains-pour ne pas voir autour d'elle la nature radieuse. Le rossignol chantait dans les arbres, un ruisseau qui courait près du mur d'enccûnte faisait entendre son bruit clair et gai , les notes perdues d'une valse de Strauss traversaient les airs, et sous les pas de la petite Cléophée criait le sable des allées du cimetière au travers desquelles l'enfant poursuivait un beau papillon.

La jeune femme, en qui tous ces doux bruits de la vie endormaient l'image de la mort, pensait satjs angoisse à cette heure de séparation déchirante qui ne lui paraissait qu'une absence. Nous l'avons dit , elle n'avait

jamais \n mourir ; si clic avait été témoin d'une de ces agonies où nous voyons d'heure en heure se décomposer sous nos yeux un être aimé pour lequel nous donnerions nos jours, oii nos larmes et nos prières sont impuissantes pour arrêter le progrès d'un mal inexorable qui pâlit le visage, ternit le regard, suspend rinlelligence et finit par laisser dans nos bras éperdus un corps inanimé qui ne répond plus à notre appel, qui reste inerte et glacé sous nos caresses et qui devient enfin pour nos yeux un objet d'épouvante; si un pareil tableau avait frappé celle vie qui jusqu'alors avait coulé dans l'ignorance de la douieur, il y aurait empreint à jamais le sceau de la tristesse et de la réflexion.

En sortant du cimetière la duchesse tenait toujours sa fille par la main. I/atmosphère était liède, les paysages d'alcïUour avaient une

heureuse tranqnillitc'; malgré elle, elle éprouvair un l)icn-êlrequi luttait contre toute pensée lugubre et en triomphait. Ses yeux se plongeaient avec ravissement dans ceux de son enfimt, sa jeunesse se ranimait encore au contact de cette riante enfance qui semblait doubler sa vie. Tout à-coup une idée traversa comme un glaive son cœur de mère. Mais si cette enfant aussi lui était enlevée par la mort, si... elle ne put pas soutenir cette peu/sée, elle en fut frappée de terreur, et , comme pour lui échapper, elle étreignit sa fille dans ses bras et se mit à courir à Ira vers champs.

Depuis ce jour jusqu'au temps oùcommence ce récit, jamais celte image b^gul^re ne s'était représentée à l'imaginalion de la jeune duchesse de Yaîpreuse, niais sans doule elle en avait été dominée coiiime à son insu, car depuis ce jour jamais la mère, instinctive'

ment craintive, ne s'était séparée un seul instant de sa fille.

La duchesse aimait les arts, le luxe, les grands monuments , les beaux sites de la nature, tout ce qui embeliit et exalte la vie, tout ce qui nous dérobe le spectacle des misères de ce monde; son immense fortune lui permettait de satisfaire tous ses désirs et de ne s'intéresser qu'à ce qui la ciiarmait. Il est si facile aux riches en se murant dans leur jouissances d'oublier que l'on souffre autour d'eux! La jeune mère s'efforçait d'inspirer tous ses goûts à sa fille et de faire de leur bonheur réciproque un égoïsme à deux. Emportant ainsi avec elle la douce passion de sa vie, la duchesse voyagea pendant un an dans toute l'Ailemagne, dont la petite Cléophéc apj)rit en se jouant la langue. Sa mère lui (il d'anord admircT !rs vieux châteaux qui

doDiincnl les bords du Rhin, puis Vienne, Berlin, Prague, Munich el d'autres capitales.

Pendant les chaleurs de Télé, l'envie prit à la duchesse de parcourir la Piussie ; elle passa par Varsovie, se rendit à Saint-Pétesbourg, puis alla visiter Moscou. La mémoire intelligente et précoce de l'enfant se peuplait en courant du souvenir des lieux les plus célèbres. Voyager n'élait pas pour la duchesse de Valpreuse une étude sérieuse, mais seulement une poétique distraction, elle se préoccupait beaucoup plus de l'aspect extérieur des lieux qu'elle traversriit que de l'organisation de ces sociétés nouvelles pour elle. Le monde était encore pour ce cœur inexpérimenté comme une immense décoration dont elle se plaisait à admirer les dilFércn ts aspects. Quant aux dissemblances des destinées des

peuples, au travail de la civilisation, à la marche de l'humanitc, à tout ce qui fait la préoccupation des esprits supérieurs, ell(! y songeait à peine. Regarder sans pénétrer, recevoir les im[)ressions sans les chercher, telle était la tendance de cet esprit gracieux , mais jusqu'alors borné par le bonheur.

Par un étrange contraste , Tenfant en grandissant témoignait une curiosité inquiète pour connaître ce revers douloureux de la vie que sa mère s'efforçait de lui dérober en le fuyant elle-même. A sept ans, lorsque Cléophée rencontrait sur ses pas un mendiant, ce n'était point assez pour son jeune cœur de lui faire l'aumône, mais la misère de ce pauvre comparée au bien-être dont elle jouissait la préoccupait tristement.

■ Pourquoi ces haillons, disait-elle, pour

quoi celte existence si ni de à colù de la notre si douce et si facile? Il me semble que c'est olïcnser Dieu que d'être complètement heureux quand on voit soulï'rir !

Un jour, en Russie , un élc^gant briska faisait traverser rapidement une steppe à la mère et à la fdle, tout-à-coup Cléophée aperçut dans la campagne déserte de lourds charriots où l'on avait entassé de pauvres proscrits polonais que l'on menait en Sibérie. L'enfant par un cri fit arrêter le briska, elle voulut descendre et voir de près ces malheureux exilés;, il y en avait de tout âge.

— Ma mère, demanda Cléophée, qu'ont donc fait ces hommes pour être enchaînés de la sorte?

— lis soiiî coupable?^ répondit la duchesse

qui pour bien des choses se servait dos réponses de convention, monnaie courante, langue banale qui est rarement l'expression de la vérité.

•^ Coupables! reprit sa fille; mais, voyez, ma mère, il y a là des enfants do six a sept ans, comme moi : est-ce qu'on (ail du mal à notre âge?

La duchesse, espérant satisfaire sa fdie , voulut faire disti il)uer de l'or à ces proscrits qui le refusèrenl.

— Il y a donc , reprit Cléophée , d*autres souffrances que celles d(i la pauvreté? Pourquoi ne mVn parlez-vous jamais , ma mère?

En effet , la duchesse, que l'exquise sensibililé (î{^ sa fill<^ effrayail, s'efforçait de lui éviter

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