ISA
lontc impression donlouroiise, ol de renfermer sa vie dans la sphère privilégiée dont ellemême n'était jamais sortie.
Les arls d'agrément, l(^s lectures riantes r(miplissaient les henres de l'enfant; mais rien ne n^odi fiait sa nature rêveuse et triste. ]\l!e vécut deux ans en Italie; ces grands monuments 5 ce soleil ^ans nuages, ces sites enclianleurs la frappaieni moins que l'aspect î.u?érahle eL dégradant des iiailîons du lazzarn\)L Sa mère , ne com^îrenant rien à cette n^.élancone, s'en inquiétait parfois.
— One te nianau(^t-il donc pour ère hcureuse? lui disait-elle un )ou]\
— Il me manque le bonheur de ceux qui n'cLi ont pas, répondit l'enfant vivement émue,
Quand la duchesse revint en France, sa fille avait dix ans ; elle était plus grande qu'on ne 1 est à son âge ; sa taille s'élançait gracieuse et svelle, son visage était d'une l)eauté angélique; tandis que sa bouche mignonne avait encore le sourire naïf de i'enfance, ses yeux, d'un bleu sombre, exprimaient déjà des pensées sérieuses ; toute sa physionomie révélait une sympathique bonté et une intelligence rare. A Paris, comme en voyage, la duchesse de Valpreuse chercha pour elle et pour sa fille le mouvement, les plaisirs, les fêles. A l'âge qu'avait alors Cléophée , on ne va point encore dans le monde, cependant sa mère, espérant distraire ainsi son enfant si grave, la conduisait avec elle au spectacle et au bal. xMais la danse et la musique joyeuse n'attiraient point l'enftuit, elle restait indifférente à cet éclat età cebruiî, telle qu'un ange exilé. Elle préférait prier sous les voûtes de
Molro-Dainc ou (Je Sainl-Kliennedu-Monl, a r harmonie des orgues qui plongeait son cœur dans une pure extase. Si elle rencontrait des pauvres en sortant de lY'gli?e, elle accourait vers eux, elle prenait leurs mains dans les siennes, et, en lour faisant l'aumône, elle accompagnait ses dons de paroles touchantes. C était là ses distractions les plus chères, puis elle retombait dans ses rêveries.
Dans la soirée qui précjéda la nuit où commence notre récit, Cléophée avait suivi sa nicre dans une fête brillante. Une tunique de crêpe blanc couvrait de plis nombreux sa taille charmante; une couronne de roses virginales s'entrelaçait à son admirable chevelure blonde; eile était si belle que malgré son extrême jeunesse on vînt la prier à danser, elle refusa. Sa mère la gronda tendrement et la pixâsa d'accepter. L'enfant céda, et fut aus-
silôt entraînée dans une de ces danses agitées et rapides qui étaient alors à la mode. A peine la figure fut- elle terminée que Cféophée, plus blanche que sa blanche robe, vint tomber presque sans connaissance dans les bras de sa mère. Le grand air la rappela à la vie ; mais une fièvre effrayante s'empara d'elle. La duchesse revint à son hôtel soutenant son enfant dans ses bras ; elle la déposa sur son lit encore toute parée de ses habits de bal. La fièvre augmentait, des paroles incohérentes s'échappaient de la bouche de Cléophée. On avait été prévenir le célèbre docteur Derville; la pauvre mère l'attendait avec anxiété, et chaque minute redoublait sa terreur; les traits de son enfant se décomposaient, ses membres, tout-à-l'heure brûlants, devenaient froids et se roidissaient. La duchesse poussa un cri déchirant, et saisissant ce corps presque inerte, elle Tétendil sur un matelas de-
\ant la llainmc vive du foyer; mais la chaleur du feu, l'empreinte des baisers maternels ne réchaulFaient point cette chair glacée: la malheureuse mère éprouvaH tout le désespoir de l'impuissance humaine. Elle eut une aspiration sublime vers Dieu :
« Seigneur! Seigneur! s'écria-t-elle, prenez-moi toute ma fortune, rendez-moi misérable entre les plus misérables d'ici-bas, mais laissez-moi mon enfant! »
Et les bras tendus vers le ciel, elle semblait attendre que la voix de Dieu lui répondît. En ce moment la voiture du docteur s'arrêta dans la cour de l'hôtel, et quelques minutes après un vieillard, à figure respectable et à chevelure blanche, «ntradans la chambre où Gléophée se mourait Cette enfant inanimée, en habits de fête, celte mère au désespoir, cou-
verte de diamants et d*une parure éclatante, présentèrent au docteur un des plus sinistres tableaux qu'il eût jamais vus. A son arrivée, la duchesse ne fit pas un mouvement, elle ne proféra pas une parole, sa vie était suspendue. Le docteur souleva le corps de la jeune fille, il appliqua alternativement sa main sur ses tempes et sur son cœur, et une expression d'elFroi se trahit malgré lui sur son visage; les battements avaient presque cessé. La duchesse, toujours agenouillée, les regards levés vers le ciel, semblaitprier avecégarement et oublier ce qui.se passait autour d'elle. Le docteur découvrit le bras de la jeune mourante et pratiqua une saignée. Le sang fut une seconde sans couler; mais lout~à-coup il se fît jour et quelques gouttes vinrent jaillir sur le front de la malheureuse mère.
« Elle est sauvée ! s'écria le docteur
— Elle csl sauvée! répéta la mère; Dieu iii*a exaucée, docteur; j'ai voué cet enfant à la charité! »
En cet instant les lèvres pâles de Cléophée s'agitèrent et elle murmura d'une voix douce et faible.
« Ma mère, j'ai eu une vision ; je sais maintenant ce qu'il faut faire sur la terre pour être agréable à Dieu et pour trouver le bon- J
heur; je vous le dirai. »
Lit Tisiiou.
Après avoir prononcé ces paroles, la jeune fille s'endormit d'un sommeil paisible. Les couleurs de la vie avaient reparu sur ses joues, cl sa respiration égale annonçait qu'elle ne souifrait plus. Sa uière €l le docteur pas-
seront la nuit assis à son chevet, éclinngoant de rares paroles à voix basse; un sourire de joie iiien'able errait sur les lèvres de la duchesse de Yalpreuse : ce sourire exprimait toute une aclion de grâce à Dieu; il semblait dire avec ferveur : ^< Soyez béni de me l'avoir rendu ! » Pourtant son regard inlerrogatif trahissait parfois un reste d'inquiétude; mais d'un geste le docteur rassurait cette mère tremblante dont l'âme était suspendue à la vie de son enfant. Le jour se leva vif et éclatant, et ses premiers rayons traversèrent les rideaux de damas rouge de ce riche salon et vinrent frapper avec des reflets de pourpre sur la couche improvisée de Gléophée. La jeune fille dormait encore, la iête gracieusement affaissée sur un de ses bras, tandis que ses longs cheveux blonds à demi déployés, s'éclairant de la lumière naissante du jour, projetaient sur sa tête comuie une auréole;
los loinles roses du ciel se jouaîont sur les blanches couvertures de son lit, et ainsi encadrée elle ressemblait à un ange voilé par un liuage du soleil levant. Quand ses yeux s'entr'ouvrirent, qu'elle lendit les bras à sa mère et lui parla avec un céleste sourire, l'illusion fut complète : on eût dit qu'elle s'était toulàrfait transfigurée.
« Oh ! ma mère, écoutez ce que j'ai vu, ditelle comme ayant hàîe d'iniîier un cœur aimé a ce que le sien venait d'éprouver dans un songe; écoutez ce que j'ai ressenti durant ces heures ou vous m'avez crue morte. J'ai vécu un siècle partout ce que j'ai souffert, par tout ce que que j'ai appris hier, et maintenant, ma mère, la sérénité est revenue dans mon âme. Dieu m'a instruite du bien que je pouvais faire. Ecoulez! écoutez! et quand
vous m'aurez entendue, nous irons ensemble vers les malheureux. »
Elle parut rassembler un instant çeg souvenirs, puis elle reprit :
t Vous le savez, ma mère, la tristesse est née en moi en même temps que la pensée; aussitôt que j'ai compris qu'il y avait des êtres qui souffraient par la pauvreté, par l'absence de CCS biens dont nous étions comblées vous et moi, par la privation des senliments élevés et des aflections tendres, je n'ai pu me réjouir d'être parmi les heureux, parmi les privilé-. giés! Je sentais que mon bonheur était une offense envers ceux qui n'en avaient pas, et que je ne pouvais être agréable à Dieu qu'en me dévouant à consoler ceux qui sont aiïïigés. Que pouvais-je pour leur porter secours? que pouviez-vous vous-même, ma mère? tontes
deux nous vivions presque dans rignoranco des angoisses de la pauvreté; quand vous étiez enfant, on vous avait dérobé le spectacle de ces affreuses souffrances, comme vousmême vous me l'aviez caché, ma mère. Mais maintenant je sais tout : hier, à cette fête, tandis qu'on dansait autour de moi, j'étais tombée dans une rêverie profonde. Ces beaux salons respiendissanls de lumière et de fleurs, ces femmes couvertes des plus riches parures ; ce buffet surchargé de vaisselle d'argent, de rafraîchissenients et de mets exquis, me faisaient penser involontairement aux mansardes sombres et glacées où des femmes et des enfants couverts de haillons attendent, souvent en vain, de la charité du riche, quelques aliments grossiers pour apaiser leur faim. Hélas 1 ma mère, ce douloureux tableau je l'avais plutôt deviné qu'entrevu lorsque l'hiver, après une agréable promenade au Jardin-des-
Planlcs, noire ('Ic^^ganl équipngo nous faisait traverser quelques mes rlroites et noires de la Cité; parfois une vieille femme malade, ou un pauvre enfant [)âie el ch<nif, se montrait à une fenêtre qui me laissait apercevoir toute la misère de ces demeures délabrées. En vain la voilure rapide nousemporlait-elle sur les quais bruyants el gais, devant les riches hôtels et les palais somptueux; l'image triste cl désolée d'une pauvreté voisine me poursuivait encore. Ce soir-là elle s'interposait o])Slinément entre moi et les plaisirs qui m'entonraient, et tandis que les quadrilles joyeux se formaient auprès de moi, j'étais tout entière à mes tristes préoccupations. An moment où l'on vint me prier à danser, je venais de gravir, en pensée, l'humide escalier d'une misérable maison où des indigents se mouraient. J'étais entrée dans une chambre au plafond bas, noirci par la fumée d'une lampe
qui en éclairait à peine les parois. Là, sur im matelas déchiré, sans draps, sans couverture, deux petites filles jumelles, de dix an?, se tordaient dans les convulsions; une femme, agenouillée auprès d'elles, s'ofForçail en vain de soulager leurs souffrances; à ses larmes, à ses gémissementSjà l'égarement de ses regards, aux baisers dont elle couvrait le corps des deux enfants , on devinait que c'était leur mère; elle implorait tout haut quelque secours humain ou quelque miracle du ciel qui ranimât ces vies si chères; mais comme elle se tournait vers moi qui entrais, (suivez bien ma vision, ma mèii), les deux petites mourantes se roidirent dans lînc dernière convulsion et expirèrent entre ses bras. C'est en ce moment qu'un cavalier m'entraînait dans une danse rapide; corps sans âme, je dansais à mon insu, car mon esprit éperdu était près
du grabat où venaient de mourir les deii% ih là
pauvres filles ; la mort en les frappant, sembla me toucher aussi, ma mère, et ce fut alors que je tombai évanouie dans vos bras. Ma vision continua : sur un blanc nuage éclairé de reflets d'or et qui s'élevait vers le ciel, les deux âmes délivrées montaient à Dieu ; je les sentais près de moi et les suivais sans les voir. Arrivées dans des régions inconnues, sereines et lumineuses, nous nous arrêtâmes; des milliers d'âmes, sous la figure d'anges revêtus de blanches tuniques et dont les traits resplendissaient d'un bonheur inaltérable , m'apparurent alors. A peine parvenue dans ces lieux sans limites et où la présence de' Dieu se faisait sentir par un bien-être inelRible, les âmes des deux pauvres petites filles, jusqu'alors si tourmentées par les misères de la terre, s'étaient tout-à-coup transfigurées, et calmes et souriantes étaient venues se ranger parmi ces légions d'anges qui porlaient
au front le signe d'une félicilé éternelle. Je les suivais pas à pas , mais comme j'allais prendre place auprès d'elles, un bras invisible me retint. Je tournai la tête, et vis-à-vis ces légions aux figures radieuses , j'en vis d'autres aussi innombrables formées d'esprits mornes et abattus, portant tous les signes d'une tristesse inelFacable. Je voulus m'avancer vers ces âmes qui paraissaient tant souffrir, mais comme si les deux régions m'étaient également interdites, le même bras invisible m'arrêta, et une voix pleine de douceur et d'autorité dit auprès de moi :
« Regarde 1 ces Ames qui aujourd'hui t'apparaissent si sombres et si désoiées sont celles qui sur la terre eurent le plus d'allégresse et de joies. Insouciantes des misères d'autrui, elles jouirent en avares de leur bonheur égfïsle, oubliant qu'une part de ce bonheur
clait duc aux êtres qui n'en avaient pas. La mort les surprit dans cet oubli de la charité, de celle vertu divine que tout liomme est tenu de pratiquer sur la terre sous peine d'être frappé dans une seconde vie des douleurs qu'il n'a pas su consoler dans la première. En s'éveillant à la vrrité, ces âmes autrefois sans sympathie ont tout-à-coup compris l'horreur de ce! le absence de bonté et de commisération qu'elles eurent sur la terre; accablées à leur tour d'une indigence qui les éloigne de Dieu, dénuées des vertus qu'elles n'ont point pratiquées, des bonnes œuvres qu'elles ont négligé d(3 faire , elles sentent toutes les angoisses de la j)auvreté et do délaissement , qui les trouvèrent jadis indiflérenles. Privées de l'amour, de rintelligence et de la vue de Dieu , elles aspirent incessamment à lui sans pouvoir s'y réunir, car Dieu, souveraine bonté, n'est point accessible à ceux
qui n'ont pas été bons. Le snp|)IicG cle ces âmes leur fait penser à celui des malheureux qu'elles oubliaient dans le monde et qui aspiraient en vain à une part des jouissances dont elles s'enivraient. Regarde ces lignes sans fin de fronts soucieux et tristes, ils portent tous le reflet d'un regret éternel, le regret du bien que ces âmes n'ont point accompli. Elles comprennent maintenant tout ce qu'il y a de désespoir et de déchirement dans le coeur du pauvre et du persécuté. Yois celles-là : ce sont des âmes de rois qui furent implacables ; ils sentent aujourd'hui toutes les souffrances de l'exil, de la prison, des supplices qu'ils ont infligés ; et ces autres âmes d'usuriers, spéculateurs sans entrailles, qui ne connurent que l'amour de l'or , qui convoitèrent le bien d'auti ui et se l'approprièrent; qui voyaient à leur porte des hommes sans vêtements, sans asile , sans pain , tandis
qu'ils se gorgcaicnl à la table dos festins dans l'abondanco, dans la saliélé ; et ces autres encore, les plus nombreuses , qui se croient innocentes parce qu'elles jouirent avec sécurité , sans trouble, sans dépouiller leurs frères des richesses que le hasard leur avait données : âmes sans vertus qui out fait le mal sans passion , qui reslèrcnt plongées dans la torpeur d'une enivrante prospérité , oubliant qu'auprès d'elles d'autres âmes se débattaient sous les coups réitérés de l'infortune! El ce n'est pas seulement aux souffrances de la pauvreté que ces âmes indifl'érentes ont négligé de porter secours, mais aux peines secrètes et délicates du cœur qu'elles pouvaient consoler d'une parole; parole sainte de charité enseignée par le Christ et que désormais ces âmes regrettent éternellement de n'avoir pas prononcée. Vois comme elles sont aujourd'hui honteuses et navrées de ce qui fai-
sait autrefois leur sérénité, l'ignorance du malheur 1 Dieu ne veut pas que durant leur exil sur la terre les hommes se séparent en doux camps , ceux qui gémissent et ceux qui se réjouissent. Selon Dieu, ce nest pas aux pauvres à crier vers ceux qui ont tout, mais à ceux-ci à appeler les pauvres et à leur ouvrir les bras. Malheur à ceux qui n'ont pas donné de larmes sympathiques aux affligés, qui furent sans pitié pour les cœurs malades > qui se jouant des sentiments sacrés de l'amour, de l'amitié, de la foi, de la candeur, ont foulé aux pieds les divins préceptes de la charité ! »
« Tandis que la voix me parlait, j'étais j)énétrée de l'immense tristesse de ces âmes aveuglées durant leur vie et que la mort avait lout-à-coup dessillées. Je comprenais que tous les supplices infligés à la chair, que
loiitcs les loilurcs nialérielles n'onl rien d'aussi affreux que ce châtiment muet et incessant de la conscience; le deuil de ces âmes humiliées s'étendait jusqu'à moi, je me sentais défaillir en pénétrant leurs angoisses, et comme j'allais tomber sans connaissance, le bras invisible s'étendiî vers moi et me soutint. Mes regards alors se tournèrent vers la région des âmes heureuses et la voix reprit :
« Regarde , parmi tous ces fronts rayonnants, ceux qui s'élèvent plus rayonnants encore : ils sont le signe des âmes compatissantes à qui l'exercice de la charité fil trouver sur la terre un avant-goùt des délices du ciel. Car, pour les âmes faites à l'image de Dieu , être heureuses c'est aimer , c'est secourir , c'est ramener le sourire sur les lèvres contraclées par la douleur, l'espérance dans
— sosies cœurs qui désespéraient ; c'est participer à toutes les soulFrances et faire part de toutes les consolations. Pour ces âmes les sentiments et les vertus étaient des trésors préférables à toutes les richesses de la terre. Elles donnaient tout ce qu'elles pouvaient en aumône, en amour, en mansuétude; elles n'étaient jamais arrêtées par cette réflexion orgueilleuse des égoïstes : Je puis si peu, à quoi bon ? EHes sentaient qu'une pensée généreuse, un mot de pitié, une obole, leur seraient comptés par l'Être incommensurable! Et maintenant regarde quel éctatant bonheur les environne, la foule innombrable des âmes secourues par elles leur fait cortège, une bénédiction éternelle monte vers elles, et pour joie suprême elles sentent la présence adoré de Dieu auquel elles ont satisfait par leurs œuvres ! »
« Tandis que la voix me parlait ainsi , les
plus radieuses de ces âmes, sous d'adorables figures d'anges, nie faisaient des signes de bienvenue et me tendaient ies l^ras pour m'atlirer. J'allais m'élancer vers elles (juand toutà-coup, ma mère, j'entendis vos cris et vos sanglots qui me rappellaient sur la terre; je ne pus résister à cet appel : l'être invisible qui guidait mes pas devina le mouvement de mon cœur.
«Va, me dit-il, retourne vers ta mère, mais souviens-toi de ta vision. »
« Il me sembla alors que je traversais des régions ténébreuses et glacées , long et pénible voyage dont je ne pouvais mesurer l'espace et dont je ne compris le but qu'en me retrouvant dans vos bras , ô ma mère I
— Oui, c'est une vision divine, s'écria la
duchesse de Valbreuse en pressant sa fdle dans ses bras quand elle eut cessé de parler ; oui, docteur , c'est Dieu qui m'a rendu cette jeune âme déjà moulée vers lui', lorsqu'à l'instant où elle me quittait pour le ciel j'ai fait voeu de la vouer à la charité !... Oui, docteur, c'est un miracle, répétait l'heureuse mère avec une foi exaltée ; oui , je crois à sa vision !
— Ce n'est peut-êlre qu'un songe, osa objecter à voix basse le vieux docteur un peu sceptique , mais le surnaturel est un aliment nécessaire aux jeunes esprits et aux cœurs tendres ; n'enlevons rien à cette pure et sainte enfant de ses conviclions touchantes. C'est à nous à la suivre dans la voie où sa céleste botnté et sa foi candide l'attirent. »
Cléophée n'avait entendu que les dcrniè-
res parolos du docleur, et so soulovanl de nouveau, elle prit sa main et celle de sa mère ;
0 Non, c'est à vous, dit-elle, à me guider et à m'instruire des misères de ce monde. J'ai compris qu'elles existaient et j'en ai été émue, mais je ne les connais point; vous, ma mère, vous, mon ami, dirigez-moi, aGn que j'accomplisse ma mission.
— Oui, docteur, dit à son tour la duchesse de Valpreuse , partageant la ferveur de charité de son enfant bien-aimé, vous qui par votre profession , êtes appelé à voir de près tant de misères , et qui par la bonté de votre cœur savez y compatir, donnez-nous vos conseils. Faut-il, pour bénir Dieu qui m'a rendu ma fille, faire comme on faisait autrefois, une fondation pieuse , élever une hos-
pice pour les malades , ouvrir des ateliers pour les ouvriers sans travail, créer une école où les jeunes intelligences viendront se former aux vertus et à ces idées généreuses qui, fructifiant d'année en année, répandent dans le monde Tesprit de fraternité?
— Il faut i»oins et plus , reprit le docteur ; pas de bienfaits ostensibles, pas d'aumônes fastueuses et d'une exécution facile, qui n'imposent qu'un acte de générosité récompensé par l'éclat et les suffrages du monde; mais des actes de charité cachés, actifs, intelligents, chaque jour renouvelés et qui tiennent en haleine la sensibilité. Je ne dédaigne point les utopies humanitaires, elles élèvent l'esprit et améliorent le cœur , mais elles ne sont point d'une application immédiate, tandis que la charité sur une moindre échelle peut se pratiquer tous les jours , à toute heure. Si
chaque hommo clans sa sphère exerçait cette divine vertu , l'indigence et la douleur disparaîtraient presque de la terre.
— Eh bien! docteur, que faut-il faire? dit la duchesse de Yalpreuse.
— Oh! oui, que faut-il faire? hâtez-vous de nous l'apprendre, répéta vivement Cléophéé.
— Vous avez en Bourgogne un magnifique châleau ; avec d'immenses dépendances , reprit le docteur; jusqu'à ce jour, duchesse, vous n'avez pensé qu'à toucher les revenus de CCS vastes domaines ; et pourtant dans ces terres où votre nom est connu et répété comme celui d'une personne heureuse et puissante , puissante par la richesse, il doit y avoir, il y a cerlainement beaucoup de nécessiteux ;
honnêtes travailleurs que le labeur épuise , qui parfois implorent un peu de répit et ne l'obtiennent point clc vos régisseurs; il y a parmi toutes ces familles de paysans une foule d'enfanls sur lesquels il faudrait répandre un peu de charité morale. Ce serait une noble lâche, madame, de faire pénétrer dans ces jeunes âmes une tendre et pure lumière , et d'en chasser les préjugés et les superstitions que l'ignorance y introduit. Vous le voyez, chez vous , sans difficultés , sans ofForts, dans ces campagnes qui vous béniraient, il y a toute une douce révolution de bienfaisance à opérer.
— Partons aujourd'hui même ! s'écria Cléophée.
— Kcoutez-moi , poursuivit le docteur , en prenant la main de la noble jeune fille prêle
à s'élancer de son lit où un reste de faiblesse la relcnail encore : Sans doute ces pauvres de la campagne souiïVent beaucoup, mais ceux delà ville, ceux d'une grande cité comme Paris, souffrent plus encore. Il souffrent d'abord des privations, et ils souffrent encore du contact de leur misère avec ro})ulence des riches, de leur desespoir avec la quiétude des lieurcux; ils souffrent en secret, et par- Cois même ils mourfuit de chagrin et de pauvrette, ha loi contre la .mendicité csl surtout cruelle daiîs les grandes villes; dans les champs on s'y dérobe; d'ailleurs chaque maison de village, chaque ferme, chaque chaumière esl coiînue par le pauvre qui s'y présente sans lionte et obtient à coup sur son pain de chaque jour. Certes ce n'est pas là un sort heureux, et je ne suis pas de ceux qui disent (|ue cela suflil à des hommes qui sont nos frères; mais enlin c'est la vie sauve, et sou-
vent ce peu qu'il faut pour subsister, les pauvres des villes ne Font pas. Puis comme l'ange qui guidait votre fille dans le ciel le disait : « 11 est d'autres douleurs que celles de la faim. 11 est d'autres misères que celles de l'indigence. » Les misères morales se multiplient surtout dans les centres de civilisation; le luxe, les plaisirs, l'oisivité des uns ne sont que trop souvent encore le résull it des privations et du travail des autres. Le travail, l'ouvrier s'y soumet avec fivTté ; mais que de mécomptes dans ce travail qui est sa vie, quel désespoir quand les efforts héroïques de son courage sont impuissants! Il y a , madame, bien des luttes secrètes et mortelles que l'agonie seule révèle au médecin et au prêtre. Une charité active doit savoir découvrir les peines qui se cachent. Vous cherchez en pensée, je le vois à vos regards, quel bien vous pourrez faire ici £iulour de vous avant d'aller
pratiquer la charité dans ces campagnes , dont vo'^s et YOlre fille serez désormais la providence. Eh bien ! n'avez-vous pas aussi à Paris une grande propriété, une maison dans un des quartiers les plus populeux , où sont entassés une foule de locataires de diverses fortunes, de diverses professions, et parmi eux...
— Quoi ! vous pensez que noi;s trouverons des pauvres dans ma maisoa de la rue Saint- Donis? interrompit la duchesse avec un sourire; non, docteur, ce n'est pas là que nous devons en chercher; tous mes locataires sont dans l'aisance, jamais aucune réclamation ne m'a été faite pour eux par mon homme-d'affaire?, à qui tous ont payé jusqu'ici leur loyer avec une parfaite exactitude.
— Va parce qu'ils sont Ivoimétc^s , vot^s en
Gonclpe? qil'ils sont heureux, poursuivit le docteur que Cléophée écoutait avec émotion. Qui nous dit par combien de privations et de sacrifices ils sont arrivés à cette exactitude qui vous a fait croire à leur bien-être? El savezvous encore si votre homme d'affaires, qui probablement n*a pas le cœur plus tendre que les gens de son métier , n'a pas à votre insu usé do toute la rigueur des lois contre les plus pauvres de vos locataires?
— Cela se pourail-il ? s'rcrîèrent à la fois la duchesse et sa fille.
— Cela n'est peut-cire pas, mais cela pourrail êlre, pofursuivit le docteur ; d'ailleurs, si, mcUanl en pratique mon modeste système de charité, (hacnn faisait autour de soi tout le h\vu (ju'il peut faire, peut-cire découvririez' vous, à défaut de la pauvreté, d'autres mal-
heurs clans celle maison qui vous appartient.
— Connaissez-vous quelqu'un de mes locataires qui ail besoin de consolation? pailez, docteur.
— Je n'en connais aucun, mais je connais riuimanilé. Hélas! dans celle orande ville, il n'est pas une maison qui n'abrile des douleurs qui ne sont point consolées.
— Oh 1 quelle mission sainte^ accomplir! murmura Ciéophée.
— Mais comment s'y prendre, poursuivit la duchesse, commefil aller vers ces étrangers qui souilVcnt et les convaincre qu'on s'intéresse à eux ?
-- LV^pril de charité inspirera vos parole?,
répliqua le docteur; quant à votre déoi arche, elle peut s'exécuter tout nalurellenienl. Visitez chaque appartement de celte maiBon, et sous prétexte de réparations à faire, entretenez-vous, comme un propriéraire en a ie droit, avec chacun de vos locataires. Cet ange vous suivra, ajouta-t-il en désignant Cléopliée , et aidée de l'instinct de son cœur, vous découvrirez ensemble bien des souffrances,
— Oh! docteur, quelle bonne et sainte pensée vous nous suggérez là!
— Aujourd'hui même, s'écria Cléophée, il faut, ma mère , visiter celte maison.
— Pas aujourd'hui, reprit le docteur ;'mais demain , ma chère enfant , quand vos forces serorit tout-à-fcut revenues, el après qu'une
promenade au bois de Bouioj>ne aura rendu à vos joues les fraîches couleurs que voire subite indisposition d'hier en a momentanément chassées.
Et pressant la main de la duchesse et eeUe de Cléophée, le dïcleur les quitta pour aller donner des soins aux malades qui l'attendaient.
Alors la mère et la fdle se jetèrent avec effusion dans les bras l'une de l'autre; puis , s'agenouiilant, elles demandèrent à Dieu de les guider dans cette mission de charité à laquelle elles venaient de consacrer leur double vie.
La Charité.
li faisait, le lendeuiain , une do ces belles journées d'hiver par lesquelies tout ce qui ' compose le Paris élégant et oisif se donne rendez-vous au bois de Boulogne. A deux heures, la duchesse de Valpreuse et sa filie
descendaient le perron de leur hôtel pour monter dans une charmante calèche qui les attendait dans la cour. Cléophcc portait une simple robe de \elours noir recouverte d'une chaude pelisse d'hermine; vm frais chapeau bleu-pale encadrait ses blonds che\eux ; ses yeux étaient vifs , ses joues animées , et le mal de la veille n'avait pas laissé de traces sur ses traits charmants. Sa mère, par une touchante fantaisie de la tendresse presque religieuse que lui inspirait son enfant depuis le récit de sa vision , avait choisi une toilette tout-à-fait pareille à la sienne , et belle et jeune comme elle Tétait encore, on l'aurait prise, ainsi vêtue, pour la sœur aînée de sa fille. Au moment où elles montaient toutes deux en voiture, le coupé du docteur entra dans la cour. *
■ — Oh ! que c'est aimable à vous ! s'écria la
duchesse; vous venez à la promenade avec nous ?
— J'aurai ce plaisir, répondit le bon vieillard en saluant cordialement la mère et la fille ; grâce au ciel , tous mes malades se por-
- tent mieux aujourd'hui et j'ai quelques heures de loisir; je ne pourrais mieux les employer qu'à vous suivre. Qui sait, ajouta-t-il , si sur notre chemin nous ne rencontrerons pas quelqu'un qui aura besoin de mon ministère?
Ils se placèrent tous trois dans la calèche : le docteur, cédant aux instances de Ch^ophée, s'assit dans le fond auprès de la duchesse , et la jeune fille se posa gracieusement sur la banquette de devant.
— Au bois, dit le docteur au valet de pied.
— Oui , au bois , répéta Cléophée eu sou-
riant, mais seulement quelques instants pour suivre voire ordonnance , puis bien vite à cette maison que nous devons explorer ; c'est là le but de notre journée , peut-élre demain serait-il trop tard pour secourir des infortunes que nous ignorons aujourd'hui. La voiture vola rapidement dans l'avenue des Champs-Elysées où déjà se pressaient une foule d'équipages.
— Remarquez, disait le docteur à Gléophée, l'ennui empreint sur le visage de toutes ces femmes qu'on dit heureuses : il suffirait du sentiment de charité qui vous anime pour donner la vie à ces physionomies mornes; mais ce sentiment, le plus divin de tous, elles ne l'ont pas encore compris.
— Ainsi qu'à moi , répliqua la duchesse, une douleur profonde peut le leur suggérer;
je le sens aujourd'hui , docteurj hier j'étais comme toutes ces femmes, vaine, égoïste; jetais indigne de celte sainte enfant dont Dieu m'a bénie.
La voiture était arrivée au bois de Boulogne. Cléophée^ gaie et insoucieuse comme un enfant de son âge depuis que les aspirations de son âme avaient trouvé à s'exercer, mit pied à terre et s'élança dans les sentiers qui croisent les allées. Le ciel était bleu et doux comme un ciel de printemps, le soleil brillait de tout son éclat. La nature encore endormie avait un calme imposant ; nul bruit dans l'air, aucun bourgeon aux arbres , et pourtant ces arbres vivaient et l'air était animé par la lumière.
Gléophée contemplait avec ravissement les profondeurs de ce beau ciel où son ame, peu-
sail-ellc dans sa candeur, s'clait déjà frayé un passage. Tout-à-coup un vieillard courbé par l'â^e, et peut-cire aussi par la misère, passa auprès d'elle.
— Que cette journée est belle ! lui dit-elle avec douceur, espérant lui faire partager l'impression beureuse qu'elle éprouvait.
— Elle est belle pour ceux qui sont riches comme vous, madomoiselle, murmura le vieillard d'un air chagrin.
— Oh ! oui 5 elle est belle pour ceux qui possèdent, puisqu'ils peuvent donner, répondit la jeune fille avec émotion; et déposasU sa bourse dans la main du vieillard, elle prit la fuite comme une biche effrayée. Arrivée près de la voiture» , elle s'y élança légère, et dit avec vivacité :
— Il esl temps! rue Saint-Denis n. 120.
— En elFet, rc'îpondit le docteur après avoir consulté sa montre, nous n'avons plus que trois heures d'ici au dîner, et ce n'est pas trop pour visiter cinq étages.
t Unf demi-heure après , l'équipage de la
duchesse de Yalpreuse s'arrcla devant une des plus grandes maisons de la rue Saint- Denis.
— C'est donc là ma maison ? dit la duchesse en riant ; je vous avoue , docteur, que je l'avais entièrement oubliée ; voilà plus de douze ans que je ne l'ai vue, et Ton aurait pu la remplacer par une autre que je ne m'en serais pas aperçue.
--- Et vpus ne savoz rien do vos localairea?
— Absolument rien ; sinon que ce sont toujours les mêmes depuis douze ans, à ce que m*assure mon régisseur.
— C(la se peut-il? dit avec étonnement le docteur; quoi! la mort depuis douze ans n*est venue rompre aucun bail? c'est là un rare bonheur.
— Il paraît, reprit la duchesse, que j'ai pour locataires des négociants et des ouvriers dont les entreprises et l'industrie se sont toujours continuées dans les mêmes familles. C'est ainsi que durant douze ans tout est resté inamovible, même le concierge dans cette maison.
— Ceci annonce une certaine prospérité, et surtout beaucoup de probité , répliqua le docteur; ^t il me semble, madame, que tous ces braves gens ne vous sont pas étrangers ,
puisqu'ils haloitent depuis si longtemps un toit qui vous appartient.
— Cette réflexion est juste et touchante, et je m'étonne qu'elle ne m'ait pas plus tôt frappée, dit la duchesse. Ah ! c'est que mon ange ne m'avait pas encore éclairé le cœur, ajouta-t-elle en baisant sa fille au front.
Cléophée et sa mère s'approchèrent de la loge de la concierge qui , surprise de voir d'aussi belles dames, s'empressa de leur demander ce qu'il y avait pour leur service. La duchesse do Yalpreuse se nomma.
— Je dois faire des réparations, peut-être des reconsiruclions dans cette maison, ajoutat-elle, et je désire la visiter depuis le rez-dechaussée jusqu'aux combles.
— Je vais vous accompagner, madame la
duchesse, répondit la concierge en s'inclinanl. Perrine, garde la loge en mon absence conliniia-t-clle en se lournuU vers une pelile filIc; [)alc et chélivc, qui se tenait courbée plutôt qu'assise sur un vieux fauteuil.
— Quel âge a uiadeQioiselle ? dit Cléophce en s avançant près d'elle et en lui prenant gracieusement la main.
— Douze ans, répondit la petite fille d'une voix faible.
— C'est plus que mon âge, dit Cléophée à voix basse en se tournant vers sa mère, et pourtant je suis bien plus grande, bien plus forte. Oh ! cette pauvre pelile doit soiiiTrir.
Le docteur s'était a ;> proche de la fille de
la rouçicîge et rexaaiiuait.
Depuis quand celle enfant est-elle malade? dit-il.
— Depuis un an, monsieur; elle a toujours été délicate; mais depuis un an elle est devenue pâle comme vous la voyez.
— L'exercice et le grand air de la campagne la sauveraient.
— Elle est donc bien malade? s'écria la pauvre mère dont les yeux se remplissaient de larmes.
— Puisqu'elle peut être sauvée, elle le sera, dil alFeclueusement la duchesse. L'air de la Bourgogne est excellent : voulez-vous aller passer quelques mois dans une de mes fermes?
Le laitage et les frwits sont parfaits ^
Yalpreuse, ajouta gentiment Cléophc'e on s*aciressant à la petite malade.
— Oh! ma bonne dame, oh! ma bonne demoiselle, quelle généreuse pensée vous avez là! s*écria la concierge; mais voyez ce que c*est que le pauvre monde : mon enfant ne pourrait se passer de moi; et moi je ne puis quitter ma loge.
— Et voire mari? reprit la duchesse.
— Il e^t obligé de travailler de son étal de graveur chez madame veuve Finelli, dont les ateliers sont au deuxième.
— Tout s'arrangera, répliqua la duchesse, je vous ferai remplacer tout le temps que vous serez en Bourgogne pour soigner votre enfant. Ce soir même faites vos préparatifs, domain vous pnrîiroz dans ma voi lu rr, »
La concierge se confondit en remercînienls.
On sortit de la loge.
« Eh bien ! madame, dit le docteur, voili déjà une bonne œuvre accomplie.
— Que j'en suis heureuse , docteur , je devais à Dieu, qui m'a rendu ma fille, de sauver celle de celte bonne femme. »
On était arrivé dans les magasins du rezde-chaussée occupés par M. Dubois , marchand en gros de fleurs et de plumes. Dans une première pièce les plus délicieux bon quels, les pUis fraîches guirlandes étaient étalés dans dci armoires d'acajou vilréos; une arcade donuail [)assage dans un second magasin oii étaient rangés avec art des n^oiiceaux
de marabouts, d'aigrettes, d'oiseaux de paradis et de plumes d'aulruche; c'était un conpd'œil charmant. Deux demoiselles de magasin, habillées avec goût, reçurent la duchesse de Valpreuse, et répondirent à ses questions, que monsieur et madame Dubois étaient au premier étage à leur manufacture de fleurs. Toute la compagnie s'y rendit précédée de la conciergequi annonçala visite de la duchesse. Lorsque celle-ci entra avec sa fille et le docteurdanslagrandesalle où se confectionnaient les fleurs, ils furent charmés par un délicieux spectacle. Autour d'une grande tabî^e de bois d'ébène couverte de pétales , de boutons , de feuillage et de tiges inachevés, six jeunes filles étaient assises et travaillaient; la plus jeune avait à peine dix ans et l'aînée n'en avait pas plus de vingt; absolument vêtues de même, elles portaient touîes les six une robe çle mérinos gros bleu ornée de bandes de ve-
loiirs noir, un petit col et des manchettes en batiste plissées. Leurs cheveux blonds ou noirs étaient soigneusement tordus en torsades et lissés en bandeaux; toutes six elles avaient d'agréables et fraîches figures.
«Yoilà toute la famille de M. Dubois, » dit la concierge à la duchesse de Valpreuse.
L'aînée des six jeunes sœurs se leva et tenant encore à la main une branche de camélias blancs qu'elle montait en ce moment, elle salua et s'approcha de Cléophée et de sa mère. Après avoir adressé à la jeune fille quelques paroles aimables, la duchesse dit à demi-voix au docteur :
«Ici, mon ami, je crois que nous chercherons en vain la pauvreté et le chagrin; ces jeunes filles sont heureuses et riantes comme les (leurs qui sortent de leurs mains.
Monsieur voire père el madame votre mère sonl-ils chez eux? demanda avec inlérêl la duchesse à la jeune fdle qiii se tenait debout devant elle.
— Mon père est souffrant et ma mère lui donne des soins; mais je crois bien, madame, qu'ils pourront avoir l'honneur de vous recevoir, car mon bon père heureusement n'est pas alité. »
Et s'éloignant, la jeune fille revint après quelques instants suivis de sa mère.
Madame Dubois était une grande femme à la tournure distinguée, au maintien décent; sa figure exprimait en ce moment une grande tristesse.
« Puisque madame, dit-elle à la duchesse,
désire visiter loul rapparleincnl et juger par elle-même des réparations qu'on pourrait y faire, je vais l'introduire dans la chambre de mon mari.
— Permettez que mon docteur m'y suive; monsieur est le premier praticien de Paris, et peut-être pourra-t-il prescrire à M. Dubois quelque remède salutaire.
— Hélas 1 c'est le moral qui souffre, «murmura madame Dubois, Et ils entrèrent tous dans la chambre.
Un homme maigre, pâle, d'une honnête et douce figure, était affaissé sur un fauteuil ; il voulut se lever, mais ses forces lui firent défaut.
«Koslez assis, monsieur, dit obligeamment
le clocleur , nous voudrions vous soulager et non vous incommoder.
— Oh! mon mal n'est rien; plût au ciel que tout fut réparable comme ma santé !
— Mon ami, de la résignation, dit madame Dubois coaime conseillant le silence à son mari.
— Et pourquoi me tairais-je, répliqua-l-il en faisant pourtant un effort pour parler ; aussi bien il faudra que madame la duchesse sache le malheur qui nous arrive, puisqu'au terme prochain nous serons forcés de lui demander un délai, ce qui ne nous est jamais arrivé durant douze ans.
— J'y souscris à l'avance, s'écria la duchesse; comptez sur un délai d'un an et de plus, s'il Yous le faut. N'êtes-vous pas mes plus excel-
lenls locataires? Mais de quel malheur avcz- \ous été frappé, monsieur Dubois ? voyons, parlez; je pourrai peut-êlre vous être utile.
• — J'ai reçu depuis huit jours la nouvelle du plus affreux et du plus imprévu des malheurs. L'infidélité de plusieurs de mes correspondants va me forcer à la fin du mois de suspendre mes paiements.
— Et quelle somme vous faudrait-il pour prévenir ce désastre.
• — Une somme considérable, madame, six mille francs. »
A ces mots la duchesse tira de son sac un petit portefeuille en cuir de Russie qu'elle remit à Cléophée. L'enfant comprit d'un signe l'intenlion de sa mère; et sortant du portefeuille six billets de banque, elle les présenta
avec grâce à M. Dubois, qui dans son saisissement ne trouvait pas une parole pour exprimer sa reconnaissance. Madame Dubois prit les mains de la duchesse en sanglotant :
« Oh ! comment, madame, vous dire tout ce que j'éprouve, et quand pourrons-nous nous acquitter envers vous ?
— Au mariage de celte enfant, dit la duchesse avec un divin sourire en désignant Gléophée, vos filles feront pour la mienne la couronne d'oranger.
Et échappant aux bénédictions de tous les membres de cette famille, à laquelle elle venait de rendre la sécurité, la duchesse suivie do Cléophée et du docteur, monta au second étage.
« Vous allez voir une bien bonne et couraragcuse femme, dit la concierge; madame
Finelli, depuis la mort de son mari, a continue son état. Seulement, au lieu des belles planches de gravure qui font des tableaux, elle confectionne de menus objets de commerce, tels que cartes de visite, prospectus, lettres de change, etc. Son fils l'aide, et au dire de mon mari c'est déjà un fameux talent que ce jeune garçon de quinze ans.»
On était arrivé à la porte de l'appartement du deuxième : la concierge sonna, madame Finelli vint ouvrir et introduisit elle-même la duchesse et les personnes qui l'accompagnaient dans son atelier. Madame Finelli avait été une de ces belles Italiennes dont la bea.té n'a pas d'égale dans les autres pays. Ses grands yeux noirs, ses nobles traits étaient fort remarquables, quoiqu'elle ne fût plus de la première Jeunesse et que le chagrin eût hâté pour elle l'âge du déclin. D'une noble famille
(le lloiije, elle avait épousé par amour un jeune arlisle graveur sans fortune, mais de beaucoup de talent. Pleins d'espérance comme on Test quand on est jeune et heureux par les sentiments, ils élaient venus chercher fortune en France. Finelli y exécuta d'abord quelques grandes planches qui lui acquirent de la réputation, ettout en travaillant patiemment à ces œuvres d'art, il dirigeait un atelier qui lui donnait de quoi vivre. L'assiduité au travail^ le climat de Paris, si contraires aux np.lures méridioriales, ruinèrent sa santé. Il avait eu un fils qui durant huit ans fil son bonheur, et quand la mort vint frapper le pauvre artiste, il commençait lui-même l'éducation de cet enfant; il lui enseignait son art, il espérait le guider dans la vie ; il éprouva à l'heure de la séparation éternelle;, un affreux déchirement. Mourir quand on aime et qu'on est aimé, c'est connaître la mort avec
toutes ses angoisses. Madame Finc^îli survécut à son mari, mais désormais elle ne vivait plus qu'à moitié; une part de son cœur était ailleurs que sur la terre où son fils seul la retenait encore. Restée veuve, sans fortune, elle continua avec résignation la partie industrielle de Télat de son mari; el!e garda 1rs ouvriers qu'il avait formés et put les diriger elle-même. Le devoir d'élaver son fils la soutenait dans celte vie de labeur pour laquelle elle n'était pas née, et chaque soir, pour relever son intelligence de cette espèce de joug qu'elle s'était imposé, elle cultivait celle de son enfant, elle lui faisait faire de nobles lectures, le formait aux manières distinguées qui viennent du cœur aussi bien que de l'esprit; enfin, elle s'efforçait de le rendre, dans la sphère modeste où il était appelé à vivre, une de ces exceptions qui font dire : Voilà un jeune homme qui ne serait pas déplacé dans
le plus haut rang. L*cnfant avait répondu à ses soins au-delà de son altcnle ; doux cl réfléchi il joignait à la bonté un esprit des plus pénétrants; doué d'une merveilleuse disposition, il apprit le dessin en se jouant, et tout en secondant sa mère dans les modestes travaux de gravure qu'exécutaient les ouvriers, il s*exerçait dans un genre plus élevé et promettait déjà de surpasser son père. Il avait alors quinze ans.
Au moment où la duchesse de Valpreuse, le docteur et Glcopiiée furent introduits dans rateiier de gravure par madame Finelli, le sludieux enfant s'esseyait à buriner une belle tête d'après le Titien ; le visage penché sur sa planciie, tout absorbé par son étude, il semblait n'avbir pas entendu les pas des visiteurs et ce ne fut que lorsqu'ils arrivèrent devant sa table qu'il se leva tout rougissant de sur-
prise. Cléophée se trouvait en face de lui ; ces deux enfants furent mutuellement frappés de leur beauté comme ils l'auraient été de deux œuvres admirables d'art.
A demi -voilée par ses blonds cheveux, Cléophée avait les traits d'un ange. Le fds de madame Finelli rappelait dans toute sa grâce le célèbre portrait que Raphaëi a fait de luimême; il était vêtu d'une blouse de velours noir serrée à la ceinture et sur laquelle se rabattait un col de toile blanciie. Ses yeux étaient noirs et vifs, son front pur et élevé; ses beaux cheveux partagés et lissés avec soin par sa mère, formaient deux bandeaux égaux qui venaient se rouler en boucles autour de son cou. La duchesse interrompit la contemplation presque extatique des deux enfants en s'approchcHU pour examiner l'ouvrage du jeufie gra\er,r. Elle fut émerveillée de la per-
fcclion de son dessin el en eomplimenla vîvcmcnl sa mère,
« Hélas ! madame, r(^pondit la veuve en re- Icnanl ses larmes avec beaucoup de peine, si mon pauvre mari avait [)u le guidçr, sans doute il en aurait fait un grand artiste; mais quelles que soient les heureuses disj)ositions de mon fils, que peut-iî faire sans maître? il n(.* sera jamais qu'un simple ouvrier ; Dieu l'a voulu ; je dois m'y résigner. »
Il y avait dans le son do voix de cette noble mère tant de douceur, tant de tristesse et tant de distinction à la fois que la dvichesse de Valpreuse en fut vivement pcLiétrée, et toujours sous prétexte des réparations qu'elle voulait faire dans sa maison, elle engagea madame Fisielli à la suivre dans une pièce voisine.
Sans doute il y eut entre ces deux Gammes de touchantes confidences et de généreux dessoins échangés, car lorsqu'elles reparurent après un quart-d heure d'entretien, la pauvre veuve s'approcha de son fils et lui dit avec émotion :
« Jules, remercie ta bienfaitrice. »
- Dès le lendemain l'enlant suivait les courj* du collège Chariemagne et recevait les leçons d'un des plus grands peintres de l'époque.
Nous ne suivrons point la duchesse de Valprcuse et sa fille dans toutes les visites qu'elles firent aux étages supérieurs de la maison ; qu'il nous sufîîse de dire que partout elles portèrent des consolation.^', et dishibuèrent des aumônes ; elles s'acquittèrent avec uneexqùise délicatesse de cette niission sainte de charité,
et le soir, quami elles realrèrcnl à leur hôlel, elles sYcrièrent radieuses :
« Oh! voilà une bonne journée ! »
Le docteur les contemplait avec sali.^f jction. On se mit à table et pendant tout le dîner on parla de madame Dubois et de ses charmantes filles, de madame Finelii et de son fiis dont la figure étaii si noble et si intelligente. Gléophée assurait qu'elle l'avait vu pendant sa vision patuii les figures les plus rayonnantes. Au dessert, le docteur prit la parole et dit à ia duchesse et à sa fille d\in ton de douce autorité :
(' Il faut maintenant régulariser cettedistribîUion d'aumônes que vous avez pris pour tâche de répandre autour de vous. Chaque mois, quaîîd vous seiezà Paris, vous emploie-
i(^z un i^niv à vi.^ih^r cvUv n>ai3v)U an \o\is ve-
nez de rencontrer de si nobles et de si tonchantes infortunes, et à la campagne, on les malhenrenx sont dissémines dans les villages et dans les fermes qui entourent Valpreuse. vous renouvellerez chaque semaine ces visites évangéliqucs qui rappellent à l'hommcî riche et heureux que l'homme qui souffre et que l'homme qui n'a rien sont ses frères.
— Oh ! vous êtes désormais notre directeur, répondit la duchesse; nous suivrons religieusement tous vos conseils; quand nous aurons des doutes, nous vous les soumettrons, et avec vos lumières nous parviendrons, j'espère , à faire fructueusement le bien.
La duchesse de Valpreuse et sa fille demeurèrent y Paris jusqu'à la fin de l'hiver; sans fuir le inoncle, elle.s ch.\'chùren! s?:!loiJl
1.1 distraction et lo |)laisir dans l'accomplissement des œuvres de charité qu'elles s'étaient imposées. Chaque fois qu'elles retournaient à la maison de la rue Saint-Denis. Monsieur et madame Dubois, dont le commerce de fleurs était plus prospère que jamais , accouraient pour les combler de bénédictions, et nrulame Finelli leur racontait avec l'enthousiasme d'une mère les doubles progrès que son fils faisait dans ses études classiques et daîîs les arts, au collège et sous la direction du [>einlr(» renommé qui lui apprenait le dessin.
Quand les heaux jours du printemps arrîversent, la mère et la fjlle partirent pour leur terre de Yalprcuse. En y arrivant, elles trouvèrent la [)eliLc Peniiie, qtii y était installée depuis plusieurs mois, dans un pajfail éiat do fan'é ; elle areoisrui. (rnuhe et rinnte, ehar-»
gée d'une moisson des plus jolies fleurs des champs pour fêter la venue de ses bienfaitrices; sa mère la suivait et rendait mille actions de grâces à la duchesse qu'elle appelait leur providence. Ciéoj)hée choisit un myosotis parmi tous les bouquets que lui présentait Çerrine, et l'offrant à sa mère, elle lui dit :
— Ma mèrCj gardez cette fleur en souvenir de la guérison de Perrine.
A la campagne comme à Paris le système de bienfaisance que le docteur avait conseillé fut organisé par la duchesse et par sa fille. Une partie de leurs revenus fut consacrée à ce qui était devenu désormais pour elles le premier des plaisirs. Les jours, les mois, les années s'écoulèrent ainsi, leur composant une vie toujours égale, toujours remplie, toujours
ciiîonvanlc, sur iaqiicllo la passion du bien rt'pandail une animalion féconde. Glcophéc avait alleint lage de dix-huit ans, faisant la félicité de sa mère et regardant comme im- })0ssible de s*en séparer jamais. Sa beauté, sa grande lorlune, lui altirèrenl de nombreuses demandes en mariage; et chaque fois que sa mère la pressait de faire un choix, eUe se jeiait dans ses bras et lui disail tendrement en l'embrassant :
— Pourquoi chercherais -je le bonheur, puisque je l'ai trouvé?
Un seul souvenir agitait parfois ce cœur paisible et virginal; elle se rappelait qu'un jour madame Finelli était accourue chez sa mère et lui avait dit toute joyeuse :
— Madame, mon fils a eu un beau succès
au coll(^ge, il va êlre couronné au grand concours. Oh! promeltez-moi d'assister à colle solennité! Sans vous^ madame, mon fils serait encore un obscur artisan î
Et quelques jours après , Cléophée et sa mère s'étaient rendues dans la grande salle de la Sorbonne, où, en présence des princes, des ministres et de toute l'Université, le jeune Jules l'inelli avait reçu une couronne. Le soir il était venu, modeste et tremblant, l'olTrir à la duchesse de Yalpreuse. Cléophée était présente ; elle prit la couronne dans ses mains et la regarda longtemps.
Plusieurs années s'étaient écoulées depuis ce jour. Le jeune lauréat, craignant d'importuner sa bienfaitrice, ne s'était présenté chez elle qii'à de rares intervalles. Après avoir terminé si glorieusement ses éludes, Jules Finclli
sciait voue; loutcnlier à la culture de Tart pour lequel, clés l'enfance, il avait montre^ de si heureuses dispositions. Renonçant à la gravure, il avait commencé à peirîdre sous la direction d'un grand maître, qui r'éveloppa l'originalité de son talent, au lieu de vouloir la soumettre. Bientôt le jeune artiste exposa avec succès quelques tableaux. Une année, un grand tableau , représentant une bataille de l'empire, attirait tous les regards au Salon qui venait de s'ouvrir ; ce tableau était de Jules Finelli. Le roi le fit acheter pour Versailles et accorda une médaille dhonneur au jeune artiste. Le jour où cette distinction lui fut accordée, Jules Finelli se présenta avec sa mère à l'hôtel de Valpreuse , et quand il fut en présence de la duchesse, il lui dit avec une profonde émotion :
— Je serais le plus ingrat des hommes si
j'oubliais jamais que ce que je suis je le dois à vos bonlés. Oh! je vous le demande en grâce , recevez celle marque d'honneur qui vient de p elre accordée et daignez la conserver dans votre famille; acceplez mon offrande comme vous accepteriez celle d'un lils respectueux!
— D'un fils! s'écria la duchesse, oh! oui, je voudrais que vous fussiez mon fiisl
A ces mots, Gléophée regarda involonlairejiient sa mère, à qui ce regard suffit pour deviner le cœur de son enfant.
Quelques mois après , l'heureux artiste , Jules Finclii , épousait la jeune duchesse Gléophée de Yalpreuse, On s'étonna beaucoup de celle union; on n'en voyait que les dissemblances extérieures; on ne pénétrait
pas les parilcs d'inlolligiMice cl do scnlimenls qui devaient la rendre sainte et heureuse. Le mariage fut célébré au château de Val])reuse. Cléophée , charmant') sous sa parure de mariée, portait une guirlande et un bouquet d'oranger oiFerts par les demoiselles Dubois.
Un vieux prêlre du village voisin , qui souvent avait distribué les aumônes de Cléophée et de sa mère, bénit les jeunes époux et leur recommanda, dans une touchante allocution, de ne jamais négliger la pratique de la charité et de rapporter à Dieu, c'est-à-dire à ses pauvres , les biens dont la Providence les avait comblés,
— Oui, mon père, dit pieusement Cléophée en regardant celui qui allait être son époux, nous nous souviendrons toujours que « /?«'-
dusse oblige. »
Notre siècle, penseur brutal, Contre Delille s'évertue ; Tel vécut sur un piédestal Qui n'aura jamais de statue.
Artiste, poète, savant, A la gloire en vain on s'attache, C'est un linceul que trop souvent La postérité nous arrache.