‹ Les exilésChapitre 8 sur 13 · DÉRANGER · texte numérisé non relu

DÉRANGER

Nous croyons le moment bien choisi pour apprécier avec impartialité ce poète facile et harmonieux. Après d'éclatantes tentatives dont plusieurs ont abouti à d'incontestables triomphes, la poésie contemporaine semble

se reposer. Cette halte, qui, il faut lespérer, n*est point un indice d'épuisement, permet dans l'allenle et le doute de ce que produira l'époque actuelle de porter un jugement calme et équitable sur nos devanciers. Pour mieux comprendre ce que furent le talent et la gloire de Delille; voyons d'abord quel était Télat de la poésie en France quand Delille commença à écrire.

L'année même de la mort de Louis XIV Voltaire apparaît au bord de Thorizon littéraire; un petit nombre d'années lui suffirent pour remplir Paris, puis la France, puis l'Europe, du bruit de sa rénommée; Epopée, tragédie, comédies, drames lyriques, poèmes satyriques, épitres, histoire, roman, pamphlets philosophiques et politiques, cet esprit hardi, curieux, incisif embrasse tout; et armé d'une force de volonîé et d'une activité

d'intelligence qu'on ne saurait trop admirer, il s'essaie dans ces divers genres souvent avec bonheur, parfois seulement avec adresse. Sa prose, châtiée, rapide, et au besoin éloquente , rappelle celle du grand siècle dont il a vu les derniers jours ; entre ses mains cette moitié du grand héritage littéraire ne déchoit point, i.a prose de Voltaire au contraire gagne peut-être en prestesse, en verve et acquiert ces vives allures qui doivent la populariser sans la rendre vulgaire. Ce lucide esprit sentait que la prose était l'instrument qui devait l'aider à accoospiir la tâciie qu'il s'était imposée , d'éclairer le monde par la libre émission de la pensée ; aussi respecla-t-il toujours cette langue libre et vive comme l'interprète lumineux des vérités qu'il voulait propager. Voltaire semblait deviner qu'à la fin de ce XViir^ siècle, dont il uiarqua pour ainsi dire le début et sur le cours duquel ii a

tant infliir. ce serait dans celle prose exempte d'obscurité et cle faux ornements qu'on proclamerait, à la tiibune nationale, la justice etla liberté qui fondèrent les lois d'une ère nouvelle. Il garda donc de toute allération, et comme avec le pressentiment d'une aussi glorieuse mission la langue de Pascal et de La Bruyère. Osons le dire il n'en fut pas de même de la poésie, Vohaire comprit Molière, Corneille, Racine, Lafonlaine, il sentait la valeur des poètes vraiment inspirés, il les jugeait; el même comme critique, il dominait leurs créations avec son esprit, mais il ne pist jamais les égaler, car l'inspiration nes'imitt^ pas. D'ailleurs soit qu'il la trouvât rebelle et qu'il jugrâi certains de ses grands mystères impénélrables pour lui, Volîaire h alla lonjours uu peu cavalièrement la poésie; il i'airnait disait-il passionnément, mais c'était d'un amour raisonnable , 011 si l'on préfère léger il l'adorait ea

courant. Entre une expérience de physique et une lettre sur Loko, Volîaire écrivait en se jouant une tragédie en cinq actes ou un poème épique, et il était si peu poète dans la véritable acception du mot qui veut dire inspiré d'en haut, dominé par le Dieu caché, qu'il s'imagina avoir doté la France d'une épopée nationale et cela en plein XVIIP siècle, époque d'analyse littéraire, d'examen religieux, de réforme politique et partant époque antipathique à l'enthousiasme de l'épopée; dans un an res|)rit facile et brillant de Yollaire exécuta avec dextérité ce qui avait demandé à Homère, au Tasse et au Camoéens toute leur vie !

Celte familiarité de Yollaire envers la poésie , fut, on ne saurait le nier , une des causes de l'énervement de la langue poétique au

XVIIP siècle. La sobriété des grands poètes du II. 17

siècle prc^cédont, Icnr respect pour la jnslesse des expressions, ])Oiir rélcgancc des louriuires et pour la richesse des rimes , dégénérèrent en une abondance de phrases sonores mais souvent vides, n'étant i)lus même contenues par la barrière de la rime qa\ine versification corrompue avait presque annulée. On Tenlcnd bien , ces réllexions critiques ne porle que sur la haute poésie. Dans la poésie railleuse et légère Yohaire resla un maîLrc habile.

L'apparition de la Henriade eut sur la littérature française une double inHuonce dont à lout prendre on ne peut que se féliciter. Voltaire, et c'est un des innombrables services qu'il nous a rendus, inspira à la France le goût des littératures étrangères et principalement de la lillérakire anglaise que le XVI i/- yiécle avait igîîoréi».

A la suite do la Hcnriadc, il pul)lia une analyse Xiles diverses épopées modernes dont prcsqu'aucuncs n'avaient élé Iraduiles. La découverte decesgloiresétrangéresinspiraà la France une poétique éoiulation, dont lecouranl dure encore et qui dans l'avenir trouvera à s'exercer; car xlésornî ai s la révolution et l'empire pnl ouvert à la France la vraie source de la pojé^je épique où les poêles de l'avenir viendront puiser rjns[)[ralion. Peut-être même un grand ppèle contemporain aura-t-il dans des chants divers , irréguliers et pourtant formant un tout, [)ar cette force de conception qui tend à l'unité et que le génie possèxle souvent à son iiisu , peut-être, dibons-noius, aura-l-il faii aii^^i iSur Jes gloires^e l'ea^pire, l'épopée palriolique que la France attendit si longtemps *. Ce poêle nous laissera sous le

* Sj par épopée ual'oualo on n'ôtyit pas coiivri.n (rculendro m»

tilrc modoslo de chansons , ( on a dcvîn(5 Déranger) les unes déjà publiées, les autres encore inédites , ces fragments épars d'un grand enscuiible; le pays saura bien les réunir el en former son poème nalional.

A la publication de la Ilenriade presque tous les contemporains de Voltaire crurent que la lilléraUue française venait enfin d'être dotée d'une épopée. Personne n'osait avoir alors l'ambitieuse pensée de détrôner YoUaire, mais on songea à marcher sur ses traces dans celte voie, ou à le suivre humblement dans des sentiers parallèles. L'épopée devint à la mode, non pas seulement l'épopée héroïque, mais encore l'épopée de ia Nature dans tous ses éléments : la terre, les eaux, le ciel, eu-

poëîïie guen-icr et héroïque, ne pourrions-nous nous glorifier d'avoir déjù dans Jocelin une magnifique épopée digne dans son genre d'être opposée aux plus beaux nionuinentsdes littératures étjangtres.

renl leur chantre, on se souvin! des Géorgiques el des Bucoliques de Virgile; parmi les modernes, Thompson et Pope donnèrent l'élan. Voilà l'atmosphère poétique qui fit éclore la muse de Delille.

Delille était né le 22 juin 1738 dans la Limagne, à Aigue-Perse, près de Clermonl; il était enfant naturel de Marie Hiéronime Bérard, appartenant à la famille du chancelier de l'Hospital el de M. Montanier, avocat au parlement , qui le reconnut sur les fonds baptismaux; mais qui en mourant peu de temps après ne lui laissa qu'une pension viagère de trois cents francs. Dès sa naissance l'enfant avait été enlevé à sa mère et il se trouva ainsi sans affeclion, sans appui et sans ressource en commençant la vie. 11 fut d'abord admis dans une écolo de village, puis quelques pro-

Icclions le firent entrer comme boursier a» coHëgc de Lisieuxv

Pauvre et abandonné ^ il vécut là de privations. Sa passion pour l'élude adoucit seule ses souIFrances; sous des maîtres habiles il fil des progrès rapides et chaque année le collège dont il était la gloire avait à couronner les îrioniphes du jeune Deliile. Plus lard dans s'^}i poème de l'unagination il s'esi plu à rappeler cet heureux temps; heureux malgré les peines dont il fut empoisonné pour \û\.

.... Celle clôlure où reufance captivé, Prête aux tiisles leçons une oreille craintive , Qui (le nous i)eut la voir saiis quelque émotion ? Ah 1 c'est là que l'élu de ébaucha ma raison , Éà, je goûtai des arts les premières délices, Là, mon corps se formait par de doux exercices. Né vois-je point l'espace où, dans l'air s'élançant, S'élcvâit, retombait le ballon bondissant ? Ici, sans cesse allant, revenant sur ma trace, Je murmurais les vers de Virgile et d'Horace. Là, nos voix pour prier, venaient se réunir; Plus loin. . . oh 1 mon cœur bat à ce seul souvenir ;

Je remportai la palme, et la douce victoire

Pour la première fois me fit jçoTiter la gloire ;

Beaux jours qu'une autre gloire et de plus grands cotiibats

Rappelaient ù Villars: mais qu'ils n'effaçaient pas.

Enfin quel lieu no cède au lieu de la naissance ?

Le li(^u de sa naissance! il devait , hélas 1 lui rappeler douloureusement sa mère! celle qu'il n'avait pu nommer de ce doux nom.

Lorsqu'il eut terminé ses études et qu'il fallut songer au choix d'un état, Delille sentit plus encore son triste isolement dans le monde II se décida pour la carrière de l'enseignement. Il entra d'abord comme maître élémentaire au collège de Beauvais, et se vit réduit a donner à des enfants des leçons de syntaxe latine. L'abolition des Jésuites ayant laissé les collèges à la disposition de l'enseignement séculier, Delille fut admis comme professiuir d'humanités au collège d'Amiens,

et peu de temps après, il passa à la chaire de troisième au collège do la Marche à Paris. Ce fut pendant ce pénible exercice de professorat qu'il (il sa belle traduction des Gcorgic/ues ; il travaillait dans la solitude avec amour, avec conscience, mais, doutant de son talent, il voulut consulter sur son œuvre le fils du grand Racine ; à la première ouverture que lui fil à ce sujet le jeune et timide Delille, Louis Racine s'écria avec sévérité : « La traduction des Géorgiques ! mais c'est la plus téméraire des entreprises ! » Cependant il consent à entendre la lecture du traducteur tremblant, et à peine en a-t-il écouté quelques passages, que sa froideur fit place à l'admiration , et qu'il engage avec vivacité le jeune poète à poursuivre sa tâche. Delille obtint plus tard de grands succès, mais jamais il n'éprouva une émotion de joie plus vive que celle que lui causa le suffrage inattendu

du fils de Racine. Dans sa vieillesse, il revenait avec bonheur sur ce souvenir. La traduction des Géorglques fut publiée à la fin de 1 769; elle eut un grand retentissement; le succès l'emporta sur les critiques; Yoltaire sanctionna par son suiïrage la gloire naissante de Delille et lui rendit un hommage public en écrivant à l'Académie le 4 inars 1772 : <• Rempli de la lecture des Géorglques de monsieur Delille, je senstout le prixdela difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur à Yirgile et à la nation. Le poème des Saisons (de Saint- Lambert) et la traduction des Géorglques me semblent les deux meilleurs poèmes qui aient honoré la France depuis V Art poétique Je pense, messieurs,

qu'il est digne de vous de récompenser les talents en les faisant triompher de l'envie. M. Delille ne sait point quelle liberté je prends

avtîC vous, et, pour le dire en passant, je désire qu'il l'ignore. »

L'approbation de Voltaire décida le choix de l'Académie ; Delille fut élu, mais Louis XV, sous prétexte qu'il le trouvait trop jeune ( Delille avait alors trente - quatre ans ) , refusa de confirmer son élection ; deux ans après il fut nommé de nouveau et succéda au célèbre voyageur La Condamine.

Un seul ouvrage avait suffi à Delille pour sortir tout-à-coup de l'obscurité et pour recevoir tous les honneurs qu'on obtient d'ordinaire qu'après de longs efforts. La traduction des Géorgif/ues méritait le succès qu'on lui accorda ; ces vers, fermes et châtiés, presque toujours exempts de faux ornements, étaient encore de la grandeécoledu XVIP siècle. Après la publication des Géorgujues, la carrière litté-

raîrc était aplanie pour Delille; raltenlion du public se tourna vers lui, il n'avait qu'à chanter pour être écoulé. Sans doute alors il interrogea sa vocation; un premier succès et le goût du beau monde pour les épopées pastorales le déterminèrent, et il écrivit son poème des Jardins. Voltaire par ses éloges avait fait le succès du poème des Saisons^ de Saint-Lambert, qui dut à Yoltaire son fauteuil à l'Académie, et, pour le dire en passant, comme poète et comme rival. Voltaire se montra beaucoup trop généreux envers ce froid et beau Saint-Lambert, amant heureux de la marquise du Châleîet, de celte divine Emilie^ si savante el si gracieuse à la fois, qui fut la muse aimée de Voltaire et lui apprit à goûter Locke et Newton.

Les Saisons de Saint -Lambert engendrèrent les Jardins do Delille; disons toute notre peu-

sce sur le (^enrc ; un pocmo descriptif des champs , ldôquî en lonanl comple des diflicnllrs vaincues et du charme des vers, n'aura jamais pour le lectcair un intérêt puissant. Le spectacle imnuiable des éternelles beautés de la nature surpassera toujours les plus magnifiques descriptions. Dans la peinture des passions, c'est autre chose : en mettant en scène les sentiments exceptionnels, généreux, violents, que la plupart des hommes ne ressentent ou ne pénètrent qu'imparfaitemeni, le poète parvient, par la vérité idéale des passions qu'il représent<% à émouvoir ceux jnémes qui sont incapables de les ressentir.

On le sait, l'esprit d'alors tournait à la pastorale; Florian faisait les beaux jours de la petite cour de Sceaux, et Marie-Antoinette trayait les vaches dans sa bergerie de Trianon.

Le poème des Jardins ont tin plein succès d'abord à la ville, puis à la cour; la jeune reine voulut voir Delille et raccueiilil avec une grâce charmante; le comte d'Artois* le nomma son poète et lui donna l'abbaye de Saint-Séverin, bénéfice qui n'exigeait pas d'engagement dans les ordres. Le succès de ses deux poèmes , la faveur de la cour, le charme de son cspril et de sa conversalion firent alors de Delille l'homme le plus recherché; tous les salons cités lui furent ouverts , celui de madame Geoffrin, qui comptait peu d'élus, admit Delille dans celle compagnie exquise, si propre à exercer rialelligence et à former aux nobles et courtoises manières. Tandis que Delilie était aimé et admiré dans les cercles du grand monde, il savait aussi captiver en public un nombreux auditoire. Nommé à la chaire de poésie latine au coliégo de France,

* Depuis Charles X,

il y al lirait à chaque loron imc jeunesse sluclieuEo avide do récouler et d'entendre inlerpréter par cet ingénieux et aimable esprit les poètes de l'antique Rome. Delille devait son premier succès à Virgile , et il se plaisait à faire goûter à ses jeunes auditeurs toutes les beautés de son maître. Parfois il altérait la force et la précision de la poésie latijie, mais jamais la grâce et rharmonie. La diction de Delille était séduisante, ses vers et ses leçons en passant par sa bouche doublaient de valeur; aussi les railleurs de l'époque l'appolaienl-ils un Dupeur d' oreilles.

Parmi les amis d.e Delille, le comte de Choîseul-GouîFier , ambassadeur de France à Consîantinople, était un de ces bienveillants protecteurs que les gens de l'époque acceptaient pour Mécènes; en parlant pour l'Orienî, le comte voulisl emmener Delille, le

pocle résista, les doux liens et les niillo sédiiclioiis du lîiondc parisien le retenaient, Tambassadeur lui fit une aimable violence; Delille fui embarqué pi esqu a son insu ; mais , nature mobile, sa résistance se changea bientôt en ravissement quand il toucha an rivage de la Grèce, où il visita les ruines d'Athènes. Ce beau ciel raniina dans son imagination toutes les créations de l'art et de la poésie grecque, mère de celie de Rome. Arrivé à Conslantinople , Delilie passa l'hiver chez l'ambassadeur, et aux premiers jours du printemps il alla habiter sa résidence d'été à Tarapia , vis-à-vis l'embouchure de la mer INoire ; c'est dans ce beau lieu, en face des splendides campagnes de l'Asie , qu*il composa son poème de l' Imaginai ion. De tous les ouvragcâSÏDriginaiîx de Delille, c'est celui qui oîlre le plus de variété et qui captive le mieux i'i^sprit du lecteur; le beau idéal des

Grecs (lonl il vonail do rocherchor los vostîgos sur leur terre alors esclave dicta à Delille des vers heureux, il décrit aifisi qu'il suil avec une émotion d'artiste rApollon du Belvéder ;

O prodige ! longtemps dans sa masse grossière,

Un vil bloc enferma le dieu de la lumière.

L'art commande, et d'un marbre Apollon est sorti !

Son œil a vu le monstre, et le trait est parti ;

Son arc frémit encore entre ses mains divines :

Un courroux dédaigneux a gonllé ses narines ;

Avec ses yeux perçants devant qui Tavenir,

Le passé, le présent, viennent se réunir;

Du haut de sa victoire il regarde sa proie,

Et rayonne d'orgueil, de jeunesse et de joie.

Chez lui rien n'est mortel; avec la majesté

Son air aérien joint la légèreté,

A peine sur la terre il imprime sa trace.

Ses cheveux sur son front son noués avec grâce.

D'un tout harmonieux j'admire les accords;

L'œil avec volupté glisse sur ce beau corps.

A son premier aspect je m'arrOte, je rêve;

Sans m'en apercevoir, ma tête se relève,

Mon maintien s'ennoblit... sans temple, sans autels,

Son air commande encor l'hommage des mortels;

Et, modèle des arîs et leur première idole.

Seul il semble survivre au dieu du capitole.

Une vraie inspiration se montre parfois dans le poème de V Imagination, son souffle se

fait sentir clans l'épisode des Catacombes de Rome. Citons à propos de ce morceau, le récit suivant de M. Tissot qui avait succédé à la chaire de Deliile au collège de France :

« Deliile venait assez souvent s'asseoir à côté de moi dans sa chaire, et me donner la plus précieuse des approbations par sa présence, et par quelques mots du cœur, au milieu de tant d'auditeurs qui ne se lassaient pas de le voir. Peut-être, entre les nombreux succès de sa brillante carrière, ne compta-lil pas de triomphe plus enivrant et plus doux que celui du jour où il récita pour la dernière fois en public, l'admirable épisode des Catacombes de Rome ; à tout moment ses beaux vers excitaient de véritables transports. Après la leçon, deux mille personnes, dont la moitié n'avait pu l'entendre, le recoud ui-

sirent jusqu'à son apparloment, avec dos applaudissements qui durèrent encore longtemps après qu'il nous eût quittés. A.U milieu des jeunes gens, il était d'un abandon plein de charme; au lieu de réprimer leur enthousiasme, il en jouissait avec une joie que sa vieillesse et sa cécité rendaient plus naïve; il semblait dire, non pas à leur incrédulité mais a leur admiration comme à leur amitié : Je me livre à vous, voyez et touchez.»

Après un an d'absence, Delille revint en France; les salons le recherchèrent comme par le passé, il était resté le poète à la mode. Mais bienlôt de graves préoccupations s'emparèrent de tous les esprits et laissèrent peu de place aux sereines jouissances de la littérature et des arts. Protégé de Voltaire, ami de Thomas, Delille cip[;arlenait avant la Piévolulion à récole p.hilosophiqne, mais qr^and la

révolution <^clala, épouvanté de ce grand orage qui emportait tout dans son cours, il ne comprit rien à ce terrible enfantement d*une ère nouvelle que pourtant, comme tous les esprits dislingues de l'époque, il avait appelé de ses vœux. L'alrocilé des moyens lui cachait la grandeur des résultats, il se rattacha à tous les débris du passé, il pleura sur cette jeune et belle reine qui avait admiré ses vers, et s*oubliant lui-même au milieu du naufrage de tout ce qu'il aimait, il ne songea point à émigrer. Privé de ses bénéfices et bientôt jeté en prison, il vit sa petite fortune conflsquée ; traduit devant le comité révolutionnaire il ne dut son sulut qu'à la sympathie inespérée d'un maître maçon qui le sauva par cet argument : a II ne faut pas tuer tous nos poètes^ il faut en conserve?^ quelques-uns pour chanter nos victoires! — A son insu Delille avjiit aussi des défenseurs dans les coniilés du

gouvcrn(^mcnl, des souvenirs de collège le proti^geaient auprès de quelques-uns de ces terribles tribuns qui avaient admiré dans leur jeunesse la traduction des Géorglques et suivi les cours du poète. Un jour Delille qui gardait encore des traces de sa tonsure d'ab- ])é. fui abordé dans la rue Saint-Jacques par un inconnu qui lui dit : « Monsieur Delille, supprimez ce rond-là, parle temps qui court, cela pourrait vous compromettre, celui qui vous donne ce conseil, est Chaumette le procureur de la commune. »

Après le 9 thermidor, Delille quitta Paris et se relira à SaiiU-Dié, pays de sa femme, là darts une solitude des Vosges, il termina sa traduction du V Enéide à laquelle il travaillait depuis vingt ans. Dans cet ouvrage le traducLeur n'est plus comme dans les Géorg'ujucs i'iDÎerprèle souvent inspiré et toujours habile du poème original, la muse de Delille a

sommeillé en accomplissant ce long travail, toutefois un vrai mérite recommande encore celte œuvre importante; n'aurait elle eu pour résultat que de faire lire aux femmes et aux illelrés cehean poème de VEiwïde, et d'inspirer aux plus humbles le goût de ce grandmaître, c'est là un service rendu aux lettres qu'on ne doit pas oublier. P^jous n'aimons pas en tête de ce poème, la dédicace à l'empereur Alexandre, à quoi bon cet hommage à un prince étranger? encore si de beaux vers rachetaient ce sentiment, mais ici comme poète et comme français , Delille fut également mal inspiré. Il fut encore plus coupable en publiant à Londres, un éloge exagéré de Malborongh.

Dans son poème de la Pitié, en déplorant avec justice la mort du Roi et de la Reine et les massacres de septembre, en flétrissant le

ninic loiir-àtour avec énergie et sensibilité, il dé])asse rintligudlion permise à la douleur; il accuse la France, il la renie, el l'esprit do parti l 'égare à ce point qu'oubliant la gloire de nos armées, il garde toute son admiration pour les royalistes de la Vendée et pour la légion du prince de Coudé combattant contre la France dans les rangs étrangers.

C'est aussi dans les Vosges qui^ Delille com^ posa son poème des Trois Règnes, nous n'avons rien à dire de cet ouvrage; dans un pareil genre, la poésie s'élève tout au pins à d'ingénieux tours de force. Ces descriptions détaillés d'histoire naturelle et de minéralogie, ne conviennent qu'à la prose ; ce qui le prouve, c'est que, presqu'à chaque vers, Delille est obligé d'avoir recours à une note pour nommer Tobjet qu'il ne peint qu'imparfaitement,

malgré tous ses efforts, dans la périphase poétique. Après un an de séjour dans les Vosges, Delilie était alié s'établir en Suisse; il obtint du gouvernement de Berne le droit de bourgeoisie dans l'île de Saint-Pierre si délicieusement décrite par Rousseau. Deux ans plus tard, Delilie se rendit à Brunswick, il passa ensuite à Londres où il traduisit le Paradis Perdu, Durant quinze mois, il se voua tout entier à cet important travail, à la suite duquel il fut atteint d'une attaque de paralysie. Quoique Deliile fût déjà affaibli par rage et les infirmités, on retrouve dans cette dernière traduction la verve et la force de celle des Géorglc/ues, parfois même les mâles beautés du poète anglais lui ont inspiré une originalité d'expression jusqu'alors étrangère à sa poésie ; soit que la solitude et la réflexion eussent retrempé et fortifié son talent, soit que le génie de Milton l'eùl tranformé. D'ad-

mirables passages recommandent entre toutes celte traduction du Paradis Perdu,

Après huit ans d'exil volontaire, Delille rentra en France en 1802; la vieillesse lui fit sentir combien sont puissants , les liens qui nous enchaînent au pays natal. Les salons de Paris s'étaient rouverts, les protecteurs et les amis de Delille étaient revenus de l'émigration, le poète allait retrouver ce monde littéraire et cette société aimée qui pour lui étaient un peu trop la patrie. Dès son arrivée en France, Delille fut réintégré dans ses fonctions de professeur au collège de France, et reparut à l'Institut qui durant son absence l'avait plusieurs fois vainement rappelé; le jour où il se montra dans une séance publique on fêla son retour par d'enthousiastes applaudissements qui durent faire sentir à son cœur quelque regret d'avoir vécu si long-

temps, loin de cctlc généreuse France où de si vives sympathies l'attendaient. La nouvelle cour aurait accueilli Delille avec empressement, mais le poète qui avait chanté Marie- Anloinelte, ne voulut point chanter Napoléon ; il fut fidèle à l'ancienne royauté et ici nous n'avons qu'i\ le louer de son silence; son opposition fut simple et digne, elle ne fut pas hostile à la France.

En vieillissant, Delille était devenu presque aveugle, ses amis se plaisaient à le comparer un peu amliilieusement à Homère * et à Mil-

* On lit dans les Mémoires de M. de Ségur l'anecdote suivante : « Notre poète, émule d'Homère et aveugle comme lui, ne laissait jamais lire SCS vers inédits : il les déclamait et craignait cependant qu'on les retînt, qu'on ne les copiât, et qu'un plagiaire ne s'en enrichît. Un jour jnadame la baronne Duboarg, son amie, femme très-aimable, voulut lui faire la petite malice d'en écrire quelquesuns, tandis qu'il les récitait. A cet effet elle prit une plume de corbeau très-fine et commença. Tout semblait réussir à son gré, lorsque Delille, entendant le léger frottement de celte plume sur le papier, s'écria :

« Et tandis que je lis mes chefs-d'œuvre divers, Le corbeau devient pie cl me vole mes versl »

loi); un cercle choisi rcnlourait chaque jour, messieurs j\lichautl, Lemercier, J^riQ'auIt, de Felelz et Tissot claient ses fidèles; M. Lemercier nous a dit souvent que Deiille avait été un des plus spirituels causeurs de France. On a prétendu qu'il avait le visage de Voltaire^ nous avons vu le portrait que madame Yigée- Lebrun * son amie avait fait de lui, cette ressemblance ne nous a pas frappés; c'est plutôt, nous a-t-on assuré, l'esprit étincelant de Voltaire que Deiille rappelait dans la conversation.

Nous avons peu parié de madame Deiille dans le cours de cette notice; ayant entendu porter sur elle des jugements fort opposés, par des personnes qui toutes se disent également bien informées, nous avons hésité à nous former une opinion; les uns assurent que

* Peintre célèbre de Marie-Antoinelte.

madame Delille entoura de soins à la fois tendres et intelligents la vieillesse de son mari; d'autres prétendent qu'elle exerçait sur lui une tyrannie vulgaire et irascible, qu'elle le mettait à la tâche et le contraignait à faire chaque jour un nombre de vers fixés d'avance; sans doute les poèmes de Delille ont pu gagner en longueur à celte discipline conjugale, mais on peut douter qu'ils y aient gagné en qualité; peut-être ce n'est ici qu'une plaisanterie de salon à laquelle il ne faut pas accorder le sérieux delà narration historique; le portrait suivant que madame Delille a tracé elle-même de son mari annonce une certaine grâce d'esprit incompatible avec la nature de Xantippe qu'on lui attribue.

« Delille faisait remarquer, dit-elle, une grande conformité entre le caractère de ses écritô et de ea physionomie : il avait de la

noblesse, de la sim])licilé, de rélévalion, de l'esprit, de la franchise, de la gaîlé el de la mélancolie. Mais c'élait dans ses regards qu'il fallait chercher sa physionomie toute entière* Ils étaient si expressifs, qu'on ne voulait plus croire à leur extrême faiblesse, lorsque la conversation animait ses yeux, et qu'ils animaient la conversation. « Laissez-moi le voir, disait une femme à quelqu'un placé devant elle dans une société nombreuse où il lisait un poème : quand je ne le vois pas je ne l'entends plus. »

« Sa sensibilité le rendait fidèle, non-seulement à ses amis, mais aux personnes qui l'intéressaient, aux lieux mêmes qu'il avait habités. Ses ouvrages sont pleins de ses premiers souvenirs. Le commentaire de ses vers, était toujours dans son cœur... Il semblait n'avoir aucune mémoire pour les choses

de vanité; et, quand il parlait de lui, il oubliait toujours les moments les plus brillants de sa gloire... Ses ouvrages l'occupait beaucoup; il aimait le travail ; il détestait la publicité. S'il fut né avec un peu de fortu'ie, il n'eût rien fait imprimer de son vivant. Il donnait des preuves de faiblesse dans les petites occasions; il était sublime dans Ijs grands événements. Son âme semblait appartenir lour-à tour à la gaîlé, à la mélancolie, l'une se répandait dans sa conversation^ l'autre dans ses ouvrages. Ses entretiens avaient de la grâce, parce que toujours naturel et simple, il ignorait l'alFectation qui la détruit. En général, il régnait un grand accord entre son esprit et son cœur; il n'aurait pu se peindre, il ne se connaissait pas. 11 n'exjn^imait jamais que ce qu'il avait éprouvé ou senti. Quoi qu'en aient dit des détracteurs injustes, j'ai vu souvent ses larmes suivre ou précéder les

vers qu'il me dictait. L'envie de plaire, chez lui ; ressemblait à la vertu ; inspiré par sa bienveillance naturelle, il faisait pour sa société ordinaire les mêmes frais que pour les cercles les plus nombreux. De toutes les vertus qui composaient son caractère, la reconnaissance était celle qu'il cultivait le plus soigneusement. L'ingratitude lui semblait le plus hideux des vices. Il aimait beaucoup et il aimait à être aimé. 11 ne regrettait point la perte de sa fortune; mais il pleurait amèrement celle de ses amis. »

Presque octogénaire Delilie s'éteignit doucement le premier mai 18 13. On lui rendit de grands honneurs après sa mort. Il fut exposé durant trois jours dans une salle du collège de France, le visage découvert le front ceint d'une couronne de laurier; le peuple vint en foule le saluer et il fut porté comme

en triomphe au cimetière du Père ► Lachaise.

Qu'est-il resté de tout ce bruit? un grand poète? Qui oserait l'affirmer aujourd'hui? les vers de Déranger qui servent d'épigraphe à ces pages, n'onl-ils pas été comme une protestation de notre époque contre la gloire un peu trop pompeuse que les contemporains de Deiille lui accordèrent? mais si on n'élève pas des statues à Deiille , est-ce à dire qu'il soit destiné à l'oubli? Non certainement; la postérité toujours équitable, parce qu'elle est calme et désintéressée, lui laissera la part de renommée due à son beau talent; l'abondance, la pureté, l'harmonie continues l'harmonie qui est au style ce que l'égalité d'humeur est au caraclèi e , sont des qualités recommandahles; si elles captivent dans une fcmuK^, pourquoi îie charir^eruienl-clles pas

dans un poolc? cVsl qn'cn amour on vent dominer l'objcl qu'on aime et qu'en admiration au contraire on veut se sentir dominé. L'amour est une proteclion , l'admiration est un culte. Pourtant si au génie seul appartient l'empire, le talent exerce aussi sur les esprits d'une certaine trempe une influence qui n'est pas sans puissance. Les grandes passions ne sont l'élément que de quelques âmes; les sentiments doux suffisent à la fouie ; à défaut d'héroïsme on se contente de la vertu facile et beaucoup même la préfèrent comme n'impliquant pas d'elTort. Ainsi un talent aimable, fécond, éblouissant parfois est à la portée du plus grand nombre; de là la popularité de Dclille quia pu décroître, mais qui ne s'éteindra point. Aucune branciie des connaissances humaines ne lui fut étrangère, il ombragea souvent des ailes de la poésie la sécheresse de la science, c'était une riche et

brillante orf^anisalion qui concevait tout avec rapidité et qui répandait aussitôt Tabondance de ses pensées dans une sorte d'improvisation sans fin. Pour modérer ce courant inépuisable et d'un poète aimable faire un poète achevé, au lieu du concert monotone de louanges qui s'éleva toujours autour de Delille, que lui aurait-il fallu? un ami comme Boileau qui lui eût appris à faire difficilement des vers faciles.

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