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II

Le Théâtre au tique d^Arles.

Parmi les monuments antiques qui font du Midi de la France comme une fraction de la Grèce ou de ritalie, il n'est pas de ruine plus belle et plus poétique que celle du théâtre d'Arles. C'est sur cette scène qu'Arles, succès-

sivoment grecque et romaine, a vu représenter les pièces de Sophocle et d'Arislophanc, de Térence et de Senèque.

Ce qui reste de ce superbe édifice, ce que des fouilles récentes nous ont rendu , sont : les premiers rangs de gradins, le plateau de la scène et quelques- unes des voûtes du pourtour. Deux magnifiques colonnes en marbre blanc, d'ordre corinthien, s'élèvent sur le devant de la scène. Toujours debout, ces colonnes ont traversé les siècles et bravé la double destruction des hommes et du temps. Au moyen de ces vestiges et des descriptions historiques, reconstruisons ce splendide monument dans sa beauté première. Les gradins de^marbre, à découvert comme ceux de Farène , s'élevaient sur un plan demi-circulaire, dont les extrémités, prolongées en ligne droite, dessinaient un fer à cheval. Ce pro-

longement comprenait la moitié du rayon, et formait la profondeur de la scène, qui décrivait un carré long parallèle au fer à cheval. Chaque série de gradins destinés aux différentes classes de spectateurs, étaient coupés d'escaliers nécessaires à la circulation. D'autres escaliers, pratiqués autour de l'édifice, conduisaient à un portique extérieur élevé au-dessus des plus hauts gradins. Ce portique couvert était orné de colonnes et couronné par des statues. Le théâtre n'avait pas de dôme , mais des toiles étaient disposées et tendues , en cas d'orage, sur la tête des spectateurs. Redescendons les gradins. L'espace demi-circulaire, laissé libre aux derniers rangs s'appelait orchestre. C'est là que s'asseyaient, sur des sièges portatifs , les consuls, les sénateurs, les vestales ; ils étaient ainsi placés en face de la scène , sur le devant de laquelle s'élevaient , de chaque côté, trois colonnes pareilles à celles qui

sont encore debout. Une façade d'architecture formait le fond du décor; trois portes s'ouvraient sur cette façade. Derrière chacune d'elles était placée une machine triangulaire, tournant sur elle-même, et dont chaque face représentait une décoration différente, l'une servant aux pièces tragiques, l'autre aux pièces comiques , la troisième aux pièces satiriques ou pastorales. Tous les objets qui, sur nos théâtres, ne sont figurés que par des peintures, les arbres, les statues, les trépieds, les autels , les urnes, étaient disposés en réalité sur la scène. Derrière la façade, qui fermait cette scène, se cachaient , comme dans nos coulisses, les loges des acteurs et les salles où se préparait la représentation.

Pour être en harmonie avec l'espace immense de ces théâtres en plein air, les acteurs

étaient forcés d'agrandir les dimensions de la stature humaine. Ils portaient des chaussures élevées, un masque qui grossissait leur tête et dont la double face exprimait à volonté la tristesse ou la joie. De longues manches, de larges vêtements, donnaient à chaque personnage une apparence colossale nécessaire à des spectacles vus de si loin. Des vases d*airain, placés dans certaines parties de l'édifice, augmentaient, par un moyen d'acoustique, la voix de l'acteur, et la répandaient sur toute l'assemblée.

Ce devait être un sublime spectacle, lorsque quinze à vingt mille hommes réunis écoutaient dans cette enceinte les chefs-d'œuvre dramatiques de la Grèce ou de Rome.

On ne peut se défendre d'une tristesse pro-

fonde , en songeant que la main des hommes et non la main du temps détruisit ce chef-d'œuvre d*architecture. A la fm du V" siècle , Hilairc , évêque d'Arles , et son diacre Cyrille, ameutèrent un jour la populace, et au nom de la foi nouvelle, lui ordonnèrent de briser les idoles, les statues des dieux, les monuments païens : le peuple, entraîné , se précipite sur le théâtre ; il renverse et mutile aveuglément les colonnes, les frises, les statues adorables qui décorent la scène. Armé de haches, il tranche brutalement les têtes et les mains de ces déités calmes et riantes, chefs-d'œuvre de l'art antique. C'est là que la Yen us d'Arles fut renversée de son piédestal ; on lui coupa une partie des bras, on l'ensevelit dans les décombres ; mais les décombres Tout respectée et l'ont rendue presque entière à notre admiration. Par une sorte de 0uracle, les deux colonnes encore

(I^^bout échappèrent à la destruction populaire, et le théâtre, couvert par des constructions nou-velles, fut signalé aux siècles par ces deux colonnes. Un couvent de femmes s'éleva sur remplacement de la scène ; mais pendant la révolution française, le monastère fut à son tour violemment démoli ; les autels du christianisme tombèrent comme étaient tombées les divinités païennes ; l'église périt ainsi qu*avaitpéri le théâtre; une nouvelle couche de ruines s'étendit sur l'ancienne ; débris sur débris, poussière sur poussière! De nos jours, pour retrouver les traces de rédifîce antique, on a creusé toutes ces ruines, rejeté tous les vestiges des constructions parasites, et découvert en partie le monument primitif.

Que de fois je me suis assise sur un des gradins de cette belle ruine, tandis qu'un

soleil couchant aussi jounc, aussi splendide que le soleil qui éclaira les grands jours de l'antiquité projetait ses teintes pourpres sur les débris du monument ! Là s*animaient pour moi les scènes de ce monde grec, dont j'avais lu le matin les descriptions dans ï Histoire ancienne de Rollin , dans le Voyage du jeune Anacliarsis ou dans les traductions de la savante madame Dacier et du docte père Biumoy, auteurs précieux pour les femmes qui presque toujours ignorent les langues anciennes , et qui peuvent s'initier avec de tels guides à l'histoire, aux mœurs , aux arts et à la poésie des Grecs.

Piularque aussi, traduit par Amyot, me faisait vivre avec ses héros; et souvent c'était sur une pierre sculptée du théâtre antique que je lisais quelques pages de ces biogra-

phies dramatiques, oii les plus petits dclàils empruntent de la grandeur aux personnages dont ils nous font connaître les caractères. On sait combien les jeunes esprits se passionnent; une lecture est souvent un champclos où l'adolescence livre ses premiers combats pour ou contre les hommes qui attirent ou repoussent sa sympathie. C'est ainsi qu'en lisant dans Plularque le passage où il accuse Aristophane d'avoir préparé la mort de Socrate en l'aitaquant dans les Nuées^ j'éprouvai un tel ressentiment contre le poète comique d'Athènes, que j'aurais voulu anéantir sa renommée comme celle d'un assassin. Toutefois, le jugement de Plutarque, que j'adoptais alors aveuglément, me donna le désir de lire les Nuées, et, munie de la traduction de madame Dacier , car je pouvais dire comme l'Henrietle des Femmes savantes : « Pardonnez-moi, je ne sais pas le grec, » ce fut encore

dans celle poéliqiie ruine du théâtre d'Arles que je fis cette lecture. D abord je ne fus que surprise par cette raillerie d'une âpreté inconnue à nos ha])itudes; mais insensiblement, quand je compris mieux le sens profond et la haute portée de celte satire dialoguée, Aristophane m'apparut comme un moraliste implacable , un législateur brutal qui, pour relever la Grèce et lui rendre les mœurs et les croyances qui avaient fait sa force et sa grandeur, n'hésitait pas à flétrir ses citoyens les plus renommés, s'ils lui paraissaient dangereux à la république. Or, dans Socralc, ce n'était pas le vrai Socrate qu'il entendait meltre en scène, mais il donnait ce nom populaire et aimé à un chef de sophistes imaginaire ; personnage odieux et impie, qui n'avait du grand philosophe que le nom^ lui empruntait , dans une imitation comique ^ sa manière d'argumenter , et lui attribuait une dialec-

tique qui , de conséquence en conséquence , finissait par détruire tous les fondements de la morale et du patriotisme. Le jeu était sanglant contre Socrate, et l'on ne peut y penser sans douleur, quand on se souvient qu'il fut peut-être une des causes de la mise en accusation du plus sage des anciens. Ce qui est incontestable, c'est qwe plusieurs des imputations dont Aristophane charge en riant Socrate dans les Nuées (représentées vingtquatre ans avant la mort de Socrate) servirent de base au procès qui amena sa mort. Certes si, ainsi que s'efforce en vain de le démontrer Plutarque, Aristophane n'était qu'un grossier bouffon n'ayant aucune portée morale et politique dans ses satires injurieuses et obscènes , il serait sans excuse d'avoir fait de Socrate le type des sophistes , dans le seul but de satisfaire un dérèglement d'imagination ou quelque vengeance particulière; mais

Aristophane clail un salirîquc, moraliste ot législateur, moins rhéteur que Juvénal et ])lus sinc(Vement incligné; c'était de plus un Irés-grand poète. Le témoignage de Platon, ce disciple et ce défenseur de Socrale, est là pour lui rendre la place que Plularque voudrait lui enlever. Platon fait comparaître Arislo- }>!iane dans son Banquet^ et on sait qu'il envoya à Denys-le-Tyran les œuvres du poêle comique comme la peinture fidèle de la république d'Athènes; plus tard, un illustre père de l'Église, saint Chrysostôme, nourrissait son éloquence vive et ferme de l'atlicisme incisif et mâle du grand comique athénien. L'on raconte qu'il mettait ses œuvres sous son chevet pour les retrouver le soir avant le sommeil et le matin au réveil.

Aristophane est le représentant de l'esprit conservateur. îl voyait décroître la grandeur

des beaux jours cl*Athènes, et pressen lait que la république serait entraînée à sa ruine par la licence de la démagogie et le dissolvant des idées nouvelles ; il s^efforça d'arrêter le dé-^ bordement des mœurs contemporaines, en en mettant sur la scène une satire repoussante, exagérée, mais vraie au fond. Pour rendre aux Grecs efféminés cette bravoure qui avait triomphé des Perses, il raillait sans pitié leurs mœurs infâmes, et opposait à leur mollesse présente leur courage d'autrefois ; il combaltail les novateurs qui substituaient aux divinités protectrices de sa patrie , et auxquelles toute la Grèce avait eu foi, une divinité abstraite , inintelligible au peuple grossier , et , partant , n'ayant plus d'ascendant sur lui. Les théories solitaires des philosophes, quelles que soient leur sublimité et leur utilité pour un petit nombre d'es-

prils éclairés, sont peu propres à s'élever, ou II. 20

plutôt à descendre, jusqu'à la formation des croyances pratiques d'un peuple. Il faudrait, ce qui ne s'est point encore rencontré, une nation entière composée d'intelligences d'élite, pour qu'une divinité métaphysique pût suffire à l'homme ici-bas , et être le fondement de sa morale dans cette vie et de ses espérances futures. Mais aux nations, telles qu'elles ont été et telles qu'elles sont encore, il faut des images de dieux palpables et visibles, pour ainsi dire , propres à exciter et à maintenir la foi, de même qu'il faut des lois sévères et régulières pour contenir et régler les passions, et même des préjugés et des haines nationales, sauvegardes de tout patriotisme; c'est de ce point de vue que partait Aristophane. Toutes ses pièces sont autant de bataillons sacrés qui font la guerre à toutes les innovations qui, suivant lui, doivent amener la ruine de son pays. Son indignation.

respectable en ce sens , est le cri de Caton contre César , quand il lui reproche d'excuser Catilina, et d'introduire à Rome l'esprit nouveau qui perdra la république.

Dans les Nuées , c'est l'éducation ancienne que le poète oppose à la nouvelle. Un père, voulant réparer par la fraude la ruine de sa fortune songe à envoyer son fils à l'école de Socrate (et ici on ne saurait trop le répéter, le poète n'a pris de Socrate que le nom pour populariser sa satire). Après plusieurs scènes fort comiques entre le père et un disciple de Socrate, puis avec Socrate lui-même, le père (Strepsiade) présente son fils à Socrate en lui demandant de l'instruire dans toutes les arguties de sa dialectique qui, irrésistiblement, fait toujours triompher le faux du vrai, Tin- Justc du juste. Socrate appelle sur la scène ces deux contraires^ personnifiés par le poète,

oX le Juste ol V Injuste sont tenus d'exposer leurs doctrines devant le jeune Phidipide, qui choisira, après les avoir entendus, l'un ou l'autre pour guide. Cette scène est du plus bol eiFet, et pour porter un plus grand coup dans cette audacieuse satyre , pour mieux faire senlir à ses concitoyens leur avilissement, le poète fait succomber le Jmte êous les arguments de VInjuste, et abandonne le jeune homme à l'écoîc des sophistes. Phidipide en sort corrompu ; il subtilise à son tour, il bat son père dans une scène admirable, et lui prouve par des raisonnements, plaisamment imités de la méthode deSocrate, qu'il a le droit de le battre. A ces démonstrations inattendues, le père déplore l'éducation qu'il a fait donner à son fils, et pour se venger du maître qui l'a instruit de la sorte, il va mettre le feu à la maison de Socrate, Ainsi finit la pièce.

Quand je lisais les Nuées sur un des gradins en ruine de l'anlique théâtre d'Arles, les réflexions qui précèdent cette courte analyse n'auraient point suffi pour dégager à mes yeux Aristophane de l'ombre fatale que la mort de Socrate jette sur sa mémoire. Ces réflexions ne me vinrent que plus tard. A cette époque, je me souviens que pour ne pas nuire à ma lecture par la prévention historique , j'eus recours à une fiction ; je donnai un autre nom au personnage qui porte celui de Socrate, et le sophiste alors ne m'attristant plus du souvenir vénéré du sage , je lus de cette manière toute la pièce avec le même entraînement que j'aurais lu une comédie de Molière ; faisant de cette satire dialoguée une application générale aux moeurs du temps , et m'abstenanl de l'application individuelle qui aurait blessé mes sympathies.

Plusieurs années s'étaient écoulées, et j'a-

— su —

vais presqu*entièrement perdu le souvenir de mes lectures gréco-françaises, faites au milieu des ruines du théâtre d*Arles. C'est à peine si quelques scènes des Nuées me restaient dans la mémoire , lorsque la consciencieuse traduction du théâtre entier d'Aristophane, par M. Artaud, ranima pour moi ces impressions. Je lus ainsi successivement Eschyle, Sophocle, Euripide, et lorsqu'on annonça à rOdéon la première représentation de V ydntigone sans altération^ il me sembla que j'allais retrouver sur la scène le tableau du théâtre d'Arles , fidèlement reproduit par quelque décorateur habile, qui me rendrait, sinon dans sa grandeur impossible à imiter, du moins dans toute son exactitude , ce beau monument de mon pays natal. Je fus complètement déçue dans cette espérance; et pourtant, malgré bien des insuffisances , ce spectacle me charma : j'y retrou*

vai , selon l'expression du bon père Brumoy , une saveur des délices aUiqiies. Quelques essais de ce genre me parurent devoir tenter le Théâtre-Français ; Je me souvins des Nuées ; il me sembla que cette audacieuse comédie serait d'un bon effet sur notre première scène, si timorée sous la férule de la censure; je pensai qu'il serait utile et amusant à la fois de montrer au public français ce que se permettait le grand comique grec contre les hommes politiques et contre les grands hommes de son temps. D'autre part, quel puissant attrait de curiosité n'aurait pas excité la mise en scène de cette comédie grecque ! Le théâtre antique d'Arles ou celui d'Orange * aurait été représenté sur la scène par un décor fidèle ; sur le premier plan , la maison de So-

rtes ruines du théâtre antique crOrange complètent celles du théâtre d'Arles, et avec ce qui reste des deux mouumcntson pourrait en reconstruire un entier.

craie et celle du vieux bonhomme Strepsiade, el pour fond du tableau les montagnes de l'Atlique sur lesquelles planent , puis s'abattent les chœurs des Nuées venant ensuite se grouper sur la scène, et chantant des vers harmonieux sur des mélodies de Rossini ou d'Auber, exécutées par les chœurs de TOpéra. Comme interprèles, celte comédie grecque aurait pu trouver dans la Iroupe du Théâtre- Français un ensemble qui n'aurait pas eu de précédent. Provost eût été parfait dans le rôle du vieux Strepsiade ; Samson dans celui de So' crate , Régnier dans celui de Phidipide^ ou dans le personnage de VInjuste; enfin dans cette grande figure du Juste, personnification delà Grèce héroïque, rôle imposant et dramatique, Beauvallet, avec sa voix puissante, aurait su déployer, comme un acteur antique, des

moyens énergiques et violents , dépassant parfois le but, mais ne le manquant jamais.

Ce projet ou pliilôl ce rêve, n'a pas eu de luile : tout ce qui nous en est resté, c'est la oelle scène entre le *fusteei ÏInjuste, traduite, ^u du moins très-fidèleoient imitée d'Arisloohane. Nous la livrons au public; osons-nous rop espérer en pensant que malgré les déauts de notre version , on y découvrira quel- -][ue trace des beautés de Foriginal ?

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