FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
Hémoire supplémentaire, détaillant les particularités relatives à la réception des envoyés barbares de différentes nations, présenté en i84S à Temperenr Tao-konang, par Ky-ing, vice-roi de Canton.
« Votre esclave Ky-ing, humblement agenouillé, dépose ce mémoire supplémentaire aux pieds de Votre Majesté.
« Les détails de l'administration dont votre esclave a été chargé, pour traiter les affaires avec les nations barbares, et les rapports qu'il a eus avec leurs envoyés, lors de leur réception dans ce pays, ont été l'objet de plusieurs mémoires rédigés par votre esclave; mais ayant rédigé aussi, avec les barbares, des conditions supplémentaires de commerce, il a eu l'honneur de mettre les articles qui les contiennent sous les yeux sacrés de Votre Majesté, qui a chargé le comité des finances d'examiner ces articles et de lui en faire un rapport.
Œ II a l'honneur, toutefois, de faire remarquer à Votre Majesté que c'est dans la 27« lune de la 22« année (août 1842) que les barbares Anglais ont été pacifiés. Les Américains et les Français sont venus successivement pendant
Tété et pendant Tautomne de cette année (1845), et durant cette période de trois années, la situation, vis-à-vis des barbares, a bien changé de face ; k mesure que le caractère de cette situation a varié, il est devenu nécessaire de modifier notre conduite envers eux, ainsi que les moyens à employer pour les maintenir en paix et les tenir en respect.
a Bien qu'il puisse être utile sans doute d'agir envers eux en employant de bons procédés, il est beaucoup plus prudent de les mener par la ruse. Dans quelques occasions il faut leur faire connaître les motifs qui dirigent noire conduite; dans d'autres, au contraire, leur susceptibilité ne peut être adoucie que par des démonstrations de nature à faire évanouir leurs soupçons.
« Quelquefois, il est bon de chercher à leur plaire et à exciter leur reconnaissance, en les traitant sur le pied d'une égalité parfaite, et dans quelques cas, avant d'arriver aux résultats qu'il est possible d'obtenir, il faut faire semblant de ne pas apercevoir leur fourberie, et il est utile de ne pas pousser trop loin la juste appréciation de leurs actes.
oc Nés et élevés dans les limites de leurs contrées. lointaines, il y a beaucoup de choses dans les mœurs et dans les coutumes du Céleste-Empire que les barbares ne peuvent pas comprendre parfaitement, et ils font de continuelles observations sur des choses dont il est difficile de leur expliquer la véritable portée. Ainsi, par exemple, c'est aux membres du grand conseil qu'il appartient de rendre des décrets.
« Eh bien ! ils respectent ces décrets comme s'ils émanaient de la main même de l'Empereur ; et si on leur donne à entendre que ces décrets ne sont pas l'œuvre de Votre Majesté, alors, au lieu de les respecter, ils n'y attachent plus la moindre importance.
« Le repas que les barbares font en commun s'appelle le ta-tsan, le dîner. Ils aiment, à ce moment-là, à se réunir en grand nombre, pour manger et boire ensemble.
« Lorsque votre esclave leur a fait l'honneur de les inviter au Bogue ou h Macao, leurs chefs et les notables parmi eux sont venus, au nombre de dix, de vingt ou de trente. El, plus tard, votre esclave a eu l'occasion d'aller dans leurs résidences et sur leurs navires, les barbares se sont assis autour de lui, et c'était à qui lui offrirait le premier des viandes et des vins. Pour gagner leurs bonnes grâces, votre esclave n'a pu faire autrement que de se servir avec eux de leurs verres et de leurs cuillers.
a Autre chose! C'est l'usage, chez les barbares, d'être fiers de leurs femmes. Si la personne qui leur fait une visite appartient aux classes élevées de la société, la femme de celui qui reçoit celte visite ne manque jamais de venir au-devant de celui qui la fait. Lorsque le barbare Américain Parker et le barbare Français Lagrenée étaient ici, par exemple, ils avaient amené leurs femmes avec eux ; et lorsque votre esclave s'est rendu dans leur demeure pour y traiter des affaires, les femmes étrangères ont soudainement apparu et l'ont salué. Votre esclave en a été confondu, et s'est senti assurément bien mal à l'aise, tandis qu'elles, au contraire, étaient charmées de l'honneur que votre esclave leur faisait.
« Tous ces faits prouvent, en vérité, qu'il n'est pas possible de régler les coutumes des nations occidentales d'après les usages de la Chine; et, si l'on voulait contraindre les barbares à s'y soumettre , on n'y gagnerait rien pour leur instruction, et on courrait grand risque, au contraire, d'éveiller leurs soupçons et de faire naître leur mauvais vouloir.
<c Dans le temps où des relations amicales existaient en* tre les étrangers et la Chine, plusieurs barbares ont été reçus par nous et sur le pied d'une certaine égalité ; mais, du moment où ces rapports ont cessé d'exister, c'est plus que jamais un devoir pour nous de repousser le» barbares et de les tenir éloignés. Dans cette intention, toutes les fois que votre esclave a eu un traité à négocier avec un État barbare, il a envoyé Knang-xang-lung, le commis-
saire des finances, pour prévenir l'envoyé barbare qu'un haut dignitaire chinois, chargé de l'administration des relations extérieures , n'était jamais libre de rien recevoir pour son compte particulier, et que, si on lui offrait des présents, il serait forcé de les refuser péremptoirement; que d'ailleurs, s'il en acceptait secrètement, les ordonnances de la céleste dynastie à ce sujet étaient fort sévères; et que, sans parler de l'affront que subirait la dignité du fonctionnaire qui en agirait ainsi , le coupable ne pourrait pas échapper aux peines prononcées par la loi. Les envoyés barbares ont eu le bon esprit de se conformer à cet usage; mais, dans leurs entrevues avec votre esclave, ils lui ont souvent offert des riens étrangers, des parfumeries et autres objets du même genre et de peu de valeur. Que leurs intentions fussent bonnes ou mauvaises en agissant ainsi, votre esclave n'a pu , en face d'eux, rejeter leurs présents , et il s'est borné à leur donner, en échange, des tabatières, des bourses parfumées , et de ces petits objets que l'on porte sur soi, mettant toujours en pratique le principe chinois, qui veut que Ton donne beaucoup et que l'on ne reçoive que peu de chose. En outre, en ce qui concerne les Italiens ( les Portugais ), les Anglais, les Américains et les Français, votre esclave leur a offert une copie de son insignifiant portrait.
« Quant à leur gouvernement , ils ont à leur tête tantôt des hommes, tantôt des femmes, qui conservent le pouvoir, les uns pendant leur vie, les autres pendant un temps déterminé. Chez les barbares Anglais, par exemple, le souverain est une femme; chez les Française! les Américains, c'est un homme ; chez les Anglais et les Français, le chef d'État est à vie. Chez les Américains , il est élu par ses concitoyens, et seulement pour quatre années, à l'expiration desquelles il descend du trône et redevient un simple citoyen (dans les classes non officielles). Chacune de ces nations a une manière différente de désigner ses chefs. En général, ils empruntent (littéralement, ils volent) des dénominations chinoises. Ils affectent avec orgueil d'em-
ployer un slyle qu'ils n'ont aucun droit de parler, et semblent vouloir se donner des airs de grande puissance.
« Qu'en cela ils cherchent à honorer leurs propres chefs, nous n'avons riAi à y voir. Mais je crois que, si l'on exigeait d'eux de se soumettre aux règles observées par les pays tributaires de la Chine, ils refuseraient certainement d'obéir, car ils n'ont même pas adopté la manière dont nous comptons le temps, et ils ne veulent pas reconnaître rinvestitufe royale que Votre Majesté leur a donnée, pour les placer au même rang que les Liou-Tchou et la Gochinchine.
c Avec des gens aussi peu civilisés qu'ils le sont, aussi stupides et inintelligents dans leur style et dans leur langage, et assez obstinément attachés à leurs formules, dans leur correspondance officielle, pour placer le supérieur audessus, et l'inférieur au-dessous, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de ne donner aucune attention à leurs usages, de ne pas s'apercevoir de tout cela ( littéralement de se fendre la langue, et de se cautériser les lèvres ), car alors non-seulement tout rapport personnel cesserait, mais toute relation officielle devrait cesser, au grand détriment de l'importante question de la paix. Au lieu donc de discuter sur l'emploi des termes qui, au fond, n*ont aucune valeur pratique, nous avons préféré négliger d'insignifiants détails pour suivre une grande et utile politique.
a Tels sont les expédients qu'après une sérieuse attention donnée aux affaires des barbares, après un mûr examen des exigences du moment, et de la gravité de la question, soit qu'il faille en ajourner la solution ou la résoudre, il nous a paru indispensable d'adopter.
<c Votre esclave n'a point voulu soumettre ces détails, les uns après les autres, à la divine appréciation de Votre Majesté, d'abord parce qu'ils n'ont en eux-mêmes aucune importance, et qu'ensuite le temps a manqué. Nos affaires avec les barbares étant aujourd'hui complètement terminées, votre esclave a consigné tous ces renseignements
dans une dépêche détaillée qu'il présente respectueusement avec celle-ci à Votre Majesté. »
Instraetions du baron Gros, 9 mai ISSlf^
Monsieur le baron,
L'Empereur ayant décidé que vous vous rendriez en Chine comme commissaire extraordinaire et plénipotentiaire afin d'y régler, en vous concertant avec lord Elgin, chargé d'une mission semblable par le gouvernement de Sa Majesté Britannique , les questions actuellement pendantes et d'y établir, sur un pied plus satisfaisant, nos relations avec le Céleste-Empire, j'ai l'honneur de vous adresser les instructions dont vous devrez vous inspirer pour répondre aux intentions de Sa Majesté Britannique.
Sa Majesté, convaincue de votre zèle pour son service et plaçant une plei'ïie confiance dans voire jugement et dans votre expérience, remet complètement entre vos mains la conduite des affaires en Chine. C'est par suite à vous seul qu'il appartiendra de décider des opérations navales et militaires, qu'il y aura nécessité d'entreprendre. Vous vous mettrez donc en rapport, aussitôt que possible, avec le commandant en chef de nos forces navales dans ces parages, et il importera que dans les communications qui s'échangeront entre vous au sujet des opérations que vous jugerez opportunes, les éclaircissements fournis de part et d'autre établissent la plus parfaite entente qu'il y aura