‹ Les expéditions de Chine et de CochinchineChapitre 5 sur 187 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

relations amicales selon la lettre des traités , mais en réalité, d'une inimitié permanente. Il les a repoussées sans cesse, comme il repousse tout ce qui peut s'appeler : progrès ou mouvement.

La Chine d'aujourd'hui est la Chine d'autrefois ; les générations se sont succédé, sans rien amener d'imprévu; les vivants continuent les morts, voilà tout, et nul ne s'est instruit à la rude école des événements que les siècles, en passant, ont jetés sur la surface du globe. Ce peuple étrange s'enveloppe dans l'étude et la vénération du passé, sans donner un jour, une heure, une pensée à l'étude du présent. Il a bâti de puissantes murailles pour se protéger à la fois contre l'envahissement des hommes et contre l'envahissement des idées nouvelles ; il craint que les barbares des autres nations, en entrant au cœur de l'Empire, n'y apportent cette fièvre fatale de progrès qui l^s dévore. Et si quelque chose le frappe, lorsque le bruit du dehors vient jusqu'à lui, ce n'est pas notre supériorité sociale, qu'il est loin de comprendre et d'apprécier, mais le bouleversement que produirait chez lui notre esprit remifant et progressif.

IV. — Le peuple chinois exerce, nous l'avons dit, son commerce dans les réseaux de son vaste Empire. Ce commerce ne s'est point agrandi, multiplié, développé, malgré la richesse du sol et sa généreuse fécondité; l'intelligence de la nation tourne, pour ainsi dire, incessamment dans le même cercle, sans chercher à en sortir. Le centre, au milieu duquel elle se meut, lui semble

6 CAMPAGNE DE €HlNfi.

les limites da monde. — Aussi chaque Chinois ne voiHl, dans les commerçants européens , que des aventuriers qui, par amour de For, ont quitté leur patrie et le lieu vénéré où reposent les ossements de leurs ancêtres. De là, ce profond mépris dont il les entoure; de là, ces mesures exceptionnelles, injustes, injurieuses; delà, ces entraves de toutes sortes et ces résistances sans nombre, par lesquelles le gouvernement chinois tend à paralyser tout commerce venant de Textérieur.

Enfin, entre le monde ancien avec lequel vit, pense et respire ce peuple, et le monde nouveau, il y a un abîme que les nations européennes doivent chercher à combler, au lieu de le laisser chaque année , chaque siècle se creuser davantage. — Les deux ennemis redoutables qui frappent sans cesse aux portes du Céleste-Empire sont, d'un côté , la pression matérielle des intérêts commerciaux représentée par TAngleteg-e; de l'autre, la propagande religieuse poursuivie sous la tutelle de la France.

V. — Peut-on raiscfhnablement dire : « Puisque les Chinois ne demandent rien à votre civilisation et ne veulent rien d'elle ni de vous, pourquoi ne pas les laisser vivre et mourir en repos dans leur isolement ? » Mais œtte immutabilité, leur loi suprême, cet isolement des autres peuples , qui sont les bases caractéristiques de l'organisation de l'Empire chinois, sont évidemment, en principe général, contraires aux règl^ qui régissent les choses de ce mottie. Un moment de-

UYRE I, CHAPITRE I. 7

vait nécessairement arriver, où cette organisation arriérée serait profondément ébranlée, portsmt en ellemême, par la décadence et la décomposition morale et matérielle de son propre gouvernement, les véritables causes de cet ébranlement. La civilisation n'est pas et ne peut pas rester stationnaire ; elle rayonne et s'étend partout, malgré les vains obstacles qu'on lui oppose; et le point de contact par lequel cette civilisation s'infiltre au sein même des nations déshéritées de leur part dans le progrès universel, c'est le commerce. — Là, est le lien réel des peuples entre eux.

Maintenant parlez-vous du christianisme qui est venu sur celte terre de l'idolâtrie porter la parole de Dieu ? — La religion du Christ n'a-t-elle pas eu toujours la sainte mission de combattre la barbarie et de marquer avec son sang la route que suivent les missionnaires de la foi? — Les deux flambeaux du monde civilisé et du monde chrétien n'ont-ils pas des clartés puissantes qui marchent devant eux, et atteignent, un jour ou l'autre, les rives les plus Idntaines et le^ peuples les plus sauvages ?

On le voit, la question morale et la question politique se rattachent étroitementl'uneà rautre.— S'il nous était permis de retracer ici quelques pages de l'histoire du peuple chinois, on verrait qu'il a eu aussi, de tout temps, ses convulsions sanglantes, ses révolutions, ses guerres civiles, qui ont fini par livrer l'Empire aux Tartares.

VI. — Quant à l'administration intérieure, elle a depuis longtemps atteint le dernier degré de la corruption et de la vénalité ; les mandarins de tous les degrés pressurent à Tenvi le peuple qui, plus industrieux qu'intelligent, voit souvent la misère et la famine l'envahir inévitablement, malgré les immenses ressources que renferme le vaste territoire de la Chine.

« Le désordre des finances est surtout une des plaies qui dévorent ce pays (écrit le contre-amiral Jurien de la Gravière, auquel un long séjour dans ces lointaines contrées, et des études sérieuses sur l'administration intérieure de la Chine, donnent une grande autorité de parole); vingt millions sont affectés, chaque année, par la munificence impériale à l'entretien des fleuves ; les provinces s'imposent d'immenses sacrifices pour le même objet. Cependant les canaux se comblent, les fleuves rompent leurs digues, et l'on craint, qu'avant trente ans, l'eau ne vienne à manquer dans le grand canal. Le déficit est partout, dans le produit des douanes, dans celui des monopoles ; la ferme seule du sel doit à l'État plus de quinze millions.— Les hôpitaux, les greniers publics, dotés par le gouvernement, voient leurs revenus dévorés par l'avidité des mandarins et des satellites. Ce ne sont point les institutions qui manquent à la Chine, mais ces institutions sont aujourd'hui comme un arbre épuisé qui ne peut plus porter de fruits. La Pérouse l'avait déjà remarqué en 1787. « Ce peuple, disait-il, dont les lois sont si vantées en Europe, est peut-être le peuple le plus malheureux, le plus vexé et le plus arbitrairement

Page 1