LIVRE II, CHAPITRE IV
illusions caressées pendant une année, et brisées en quelques heures.
LIV. — C'est du sommet de ces hauteurs du nord, que le regard plane sur la ville et sur ses innombrables réseaux de ruelles étroites et tortueuses. Les maisons basses et à un seul étage, sont d'une triste monotonie ; de distance en distance une pagode sort subitement de cet amas de toits qui se succèdent uniformément; on aperçoit aussi quelques constructions plus élevées que les autres, entourées de grands murs en brique et de vastes jardins, dont les arbres balancent au vent leurs branches chargées de feuilles; ces constructions indiquent la demeure des mandarins. Devant la porte extérieure, de longues perches rouges sont toujours plantées en signe distinctif. Deux rues perpendiculaires, pavées de larges dalles, traversent la ville de l'est à l'ouest et du nord au sud ; mais le mouvement et la vie semblent s'être tout à coup retirés de cette populeuse cité, d'habitude si remuante, si active et morne, silencieuse, avec ses bâtiments effondrés, traces terribles du bombardement, elle présente un aspect désolé. — A de rares intervalles, un être vivant se glisse le long dés maisons, ou cherche un refuge au milieu des débris. — Le yamoun du Vice-roi, sur lequel avait été particulièrement dirigé le feu de plusieurs bâtiments, ainsi que tout le quartier qui l'environnait, ne forment plus qu'un monceau de ruines, de murs renversés, de maisons à demi dévorées par l'incendie. C'est surtout aux approches de
la grande muraille circulaire que le feu a fait les plus
grands ravages.
Les troupes établissent leurs bivouacs sur les différents points qui leur sont assignés (1).
LV. — Dès que la nuit est venue, les commandants en chef prennent toutes les dispositions nécessaires contre des retours offensifs ou des contre surprises, sur lesquels l'ennemi peut fonder une dernière et suprême espérance. Car si nous sommes maîtres des hauteurs de Canton, le Vice-roi est encore dans l'intérieur de la viHe ; il a près de lui le gouverneur Pih-kwei et le général tartare. — La nuit est propice à de sombres desseins, et
(l) Ordre du jour sur la prise de Canton,
Le contre-amiral, commandant en chef, est heureux de féliciter M. le capitaine de vaisseau d'Aboville, commandant supérieur, Messieurs les commandants, capitaines, officiers et les marins du Phlégéton,d\i Marceau, de la Mitraille ^ de la Fusée j de la Dragonne et de V Avalanche, sur la part qu'ils ont prise à l'attaque générale contre Canton. Leur concours a préparé et assuré le succès, et mérite tous les éloges du commandant en chef.
Le commandant en chef doit aussi adresser des remercîments pu* blics au capitaine de vaisseau Raynaud , chef d'état major de la division navale , pour l'habileté et la rapidité avec lesquelles il a mis à terre le corps expéditionhaire. Cet officier supérieur mérite toute la gratitude du corps expéditionnaire, pour la sollicitude qu'il a montrée à pourvoir, malgré d'immenses difficultés, à tous les besoins. Cette tâche, si utile et si pénible, a été remplie, par le commandant Raynaud, avec un dévouement qu'ont imité les officiers et marins placés sous ses ordres, et dont le commandant en chef apprécie toute la valeur.
Au quartier général, Canton, le 2 janvier 1858.
Le contrenimiral commandant en chef, R. DE Genouillt.
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la ville qui semble endormie dans un silence de mort, peut tout à coup se réveiller et chercher à étouffer ses envahisseurs au milieu des masses amoncelées de sa population. Aussi les sentinelles veillent attentives au moin^ dre bruit qui pourrait déceler l'approche de l'ennemi; des piquets dorment les fusils aux côtés, prêts à se lancer au premier signal.
Mais la nuit s'écoule paisiblement, et dès le lendemain, par les soins actifs et intelligents du capitaine de vaisseau Raynaud, chef d'état-major de l'amiral, et par ceux du capitaine de vaisseau Hall, de la marine britannique» la ligne de communication avec la mer, qui doit servir au ravitaillement des troupes et à l'envoi des munitions, est organisée sur tous les points.
LVI. — Le lendemain, vers midi, un mandarin de grade inférieur vint de la part du général tartare pour entamer des pourparlers avec les alliés, affirmant qae le général était resté complètement étranger aux proclamations qui avaient mis à prix la tête des commandants en chef, i» — C'était, ajoutait cet envoyé, l'œuvre personnelle du commissaire impérial Yeh. i»
L'envoi de ce messager prouvait que les journées du 28 et du 29 décembre n'avaient pas abaissé l'orgueilleux flédain des mandataires du pouvoir impérial à Canton. Les amiraux firent répondre qu'ils étaient prêts à conférer avec le général tartare, si celui-ci avait quelque proposition sérieuse à feire, maisquHl devait se rendre en personne, 4 imx heures, aux avant- postes, où les
commandants en chef iraient à sa rencontre. — Tout autre mode de traiter ne serait point accueilli.
Une forte escorte fut commandée pour accompagner les amiraux et le général Van Straubenzee. Si, comme on le supposait, le général tartare ne venait pas au rendezvous, une recoimaissance devait être poussée jusqu'à la porte de l'ouest.
En effet, le général ne parut point, et les comman dants en chef décidèrent qu'ils feraient le tour complet des murailles, « pour bien prouver aux Chinois , (écrit l'amiral R. de Genouilly) , que tous les points de l'enceinte nous étaient accessibles, et que nous pouvions choisir partout nos débouchés dans cette cité orgueilleuse qui avait voulu rester à jamais fermée aux barbares. »
LVII. — Le premier janvier 1858, les ambassadeurs des deux nations voulurent inaugurer l'année qui allait s'ouvrir, en se rendant personnellement sur les hauteurs de la ville de Canton occupées par le corps expéditionnaire allié.
C'étaient la France et TAngleterre qui venaient prendre possession de leur nouvelle conquête. — Ces hauteurs, par leur position dominante, étaient en vue de toute la ville, et Ton résolut de donner une grande solemnité à l'arrivée des plénipotentiaires, spectacle dont ne pouvait manquer d'être témoin toute la population chinoise.
Au moment où les ambassadeurs posèrent le pied sur le sol chinois, les bâtiments se pavoisèrent, agitant au