LIVRE lî, CHAPITRE lll
vingt-sept canons en bronze, une énorme quantité de mousquets à mèche, de gingalls, de lances, d'arcs, de flèches et d'engins de guerre. — Les étendards de toutes couleurs jonchaient la terre au milieu des morts, ainsi qu'une bannière du fameux chef Sang-ko-lin-sin.
D'après tous les renseignements recueillis et en se fondant surtout sur l'assertion du général Ignatieff, ambassadeur de Russie en Chine, qui se trouvait à Pé-king le jour même de la bataille, on peut évaluer les forces tarlares dans cette journée à 50 ou 60000 hommes, sur lesquels il faut compter 30000 cavaliers environ.
LV. — Les Chinois perdirent près de 3000 hommes (1), tandis que les perles des alliés étaient presque nulles : les Français eurent 3 hommes tués et 17 blessés, — les Anglais eurent 2 tués et 29 blessés. Ainsi l'armée alliée comptait en tout 51 hommes hors de combat.
Les pertes si considérables du côté des Chinois seraient à peine croyables, si Ton ne s'en rendait compte en examinant les armes primitives dont les Chinois se servent, jointes à l'inhabilité de leur tir; — pas un de leurs boulets n'a porté. Leurs canons étaient pour la plupart du plus gros cahbre, et les projectiles qu'ils lançaient dépassaient presque tous la cime des arbres ou brisaient en passant les branches les plus élevées. Cette infério-
(1) Ce chiffre est celui que les Chinois accusent eux-mêmes , et on le trouva plus tard relaté dans une lettre saisie sur un courrier expédié de Pé-king et qui fut arrêté le 5 octobre à une des portes de sortie de la ville.
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rite d'armement, celte inhabileté de manœuvres et de tir se faisaient bien plus sentir sur un champ de bataille où le lieu du combat était sans cesse déplacé. Les Chinois n'ont pas étudié la guerre, aussi ils ne savent pas combattre : car le soldat, le soldat tartare surtout, est d'une bravoure incontestable, et dans cette guerre comme dans celle de l'année précédente, on avait vu des chefs se donner eux-mêmes la mort pour ne pas survivre à leur défaite.
LVI. — Une bataille est surtout grande par ses résultats; aussi la bataille de Pa-li-kiao avait une immense portée. — C'était le dernier coup de hache qui renverse et abat le cèdre orgueilleux. C'était l'armée tartare démoralisée, débandée, emportant avec elle dans sa fuite le dernier espoir de l'Empereur, réduit k s'enfuir en Tar tarie.
Après la bataille de Pa-li-kiao livrée au cœur môme de l'Empire, après la défaite inattendue des troupes impériale et celle de cette cavalerie tartare réputée invincible, un traité de paix était l'unique ressource du gouvernement chinois, s'il ne voulait voir la ville dePé-king devenir la proie des armées alliées et. le gage de sa soumission.
C'était enfin le désastre réel, palpable, de toutes ces illusions de victoires dont le parti de la guerre berçait dans le grand conseil le souverain aveuglé.
Que restait-il de cette formidable concentration de forces qui, la veille, couvrait comme un rempail infran-
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chissable les approches de la capitale? — Le souvenir d'une défaite el la route ouverte jusqu'aux portes mêmes de la capitale du Céleste-Empire.
LVII. — Le lendemain, une dépêche du prince Kong, frère puîné de TEmpereur, arriva au camp; elle était adressée au baron Gros. — Cette dépêche, datée de 21 septembre, semblait, ou plutôt voulait paraître avoir été écrite avant la bataille : car elle ne faisait aucune mention des grands événements militaires qui venaient de se passer et du désastre de l'armée chinoise.
Le prince Kong annonçait que les hauts commissaires Tsaï et Muh, ayant mal mené les affaires^ avaient été destitués; comme prince de la famille impériale, il avait . reçu les pouvoirs les plus étendus pour traiter avec les ambassadeurs et conclure enfin la paix. Il demandait en conséquence de faire cesser les hostilités.
La nomination du frère de l'Empereur comme négociateur plénipotentiaire avec les ambassadeurs des puissances alliées avait évidemment une portée sérieuse et un sens significatif. —Après avoir recouru à la ruse et à la trahison , après avoir tenté fatalement le sort des armes, le gouvernement chinois comprenait enfin que la paix était son seul refuge, et il envoyait comme gage de sa sincérité le frère même du Souverain,
Le même jour, le baron Gros et lord Elgin répondirent au prince Kong que des sujets français et anglais, venus à Tung-chao sous la sauvegarde du drapeau parlementaire, avaient été traîtreusement arrêtés, qu'^n
vain ils avaient été réclamés au prince Tsaï , et que les hostilités ne seraient pas suspendues , tant qu'ils ne seraient pas revenus à leurs camps respectifs. Alors seulement les négociations de paix pourraient èlre reprises.
« Le Tao-taï de Tung-chao (ajoutent les ambassadeurs) a été prévenu par les commandants en chef des forces alliées, que si le moindre obstacle était apporté au retour de ces individus , le gouvernement chinois assumerait sur lui la plus grave responsabilité (1). »
Loin d'être satisfaisante et catégorique, la réponse du prince Kong se traîna encore dans les mêmes voies de cette diplomatie tortueuse et ambiguë; elle ne disait rien, ne résolvait rien. — Mais l'heure des attermoiements est passée; les faits qui se sont accomplis donnent aux ambassadeurs le droit de tenir un langage sévère qui précise la question et la met sur son véritable terrain.
LVIII. — Il est intéressant de suivre le fil de ces négociations rompues tant de fois et tant de fois reprises; c'est un des côtés de la campagne de Chine les plus curieux à étudier. On a reproché aux plénipotentiaires anglais et français d'avoir, malgré des délais interminables, continué à négocier avec ce semblant de gouvernement perfide, dont l'astuce et la mauvaise foi étaient palpables à tous les yeux, aussi bien dans ses actes que dans ses communications officielles. Cette étude de l'action diplo-
(1) Dépêche du baron Gros au prince Kong Pa-li-kiao , 22 septembre