LIVRE III, CHAPITRE I
Chinois que la misère ou la cupidité attiraient près de nous, venaient offrir leurs services pour transporter, comme de véritables bêles de somme , ce surcroit de bagages. — Tout autour du palais rôdaient les bandes de pillards qui depuis Tien-tsin marchaient sur nos traces, et après le départ des troupes se répandaient affamées de vols et de destruction sur les villages que traversaient nos colonnes. Quelques exemples sévères faits sur ces misérables déguenillés, qui joignaient souvent au vol le meurtre et l'incendie, ne les empêchaient pas de piller hideusement toutes les habitations qu'ils rencontraient, semblables à ces nuées sinistres de corbeaux que l'odeur du sang et que l'aspect de la mort attirent sur les champs de bataille.
Dans la nuit du 7 au 8 octobre, un incendie consuma en entier un grand village situé entre notre camp et Pé-king; le feu y avait été allumé par les Chinois euxmêmes.
La nuit suivante, qui précéda le départ, quelques incendies partiels se déclarèrent dans différents endroits du palais. Sans nul doute, ces incendies étaient l'œuvre de misérables qui espéraient à la faveur du désordre se livrer plus impunément à leurs rapines.
Le 9 on leva le camp.
A peine nos colonnes s'étaient-elles remises en marche, qu'un officier anglais vint de la part du général Grant annoncer au général de Montauban que M. d'Escayrac de Lauture et quatre soldats français venaient d'arriver au camp anglais où étaient également parve-
nus MM. Parkes et Loch, — les quatre soldats français étalent les ordonnances du capitaine Chanoine et du sous - intendant Dubut (1).
XIII. — Le général de Montauban espérait enfin, par ceux qui venaient de nous être rendus, recevoir des nouvelles de ses malheureux compatriotes, mais son espoir fut trompé; les prisonniers avaient été, dès le début, Séparés les uns des autres et emmenés dans différentes directions. — Ce qu*il apprit, c'est que garottés avec une barbarie sans exemple, ils avaient été jetés dans des charrettes remplies de clous et conduits d'abord au palais d'été de l'Empereur, puis dans les prisons de Péking. — Sur leur passage, les populations ameutées les accablaient dinjures et leur crachaient au visage. — Des menaces de mort couraient de bouche en bouche, au milieu des vociférations, et bien des fois le glaive des bourreaux fut levé sur leurs têtes. — Si les mandarins suspendirent leur arrêt de mort, ce fut pour promener dans les cours du palais impérial ces sanglants trophées respirant encore, et, en prolongeant la vie des condamnés , prolonger leur supplice. Cependant le prince Kong écrivait, en date du â9 septembre, à notre ambassadeur : « Quant aux personnes détenues elles n'ont point été insultées et sont traitées avec bienveillance. »
M. d'Escayrac de Lauture, dont avait parlé le prince Kong, comme ayant été l'objet plus spécial d'une alten-
(1) C'étaient les nommés Roset , Bachet, Oinestet et Petit.
LIVRÉ III, CHAPITRE î. 27S
tion bienveillante (l) était défiguré par la souffrance, ses poignets profondément déchirés portaient les traces de« plus affreuses mutilations. — Le récit émouvant qu'il a fait de sa captivité est un de ces drames terribles aux* quels on se refuserait d'ajouter foi, si le supplicié ne portait pas encore les traces sanglantes de celte sauvage barbarie.
XIV. — M. de Norman, premier attaché de l'ambassade de lord Elgin , avait reçu un coup de sabre sur la tête; lié par les pieds et les mains, il a eu le cerveau mangé par les vers. — Il en a été de même du correspondant du Times, M. Bowlby, dont le corps a été jeté devant les autres prisonniers dans une Cour, pour être dévoré par des pourceaux. Lorsque ces malheureux privés de nourriture pendant quatre jours demandaient à manger, on les frappait à coups de lance et on leur mettait des excréments humains dans la bouche.
Le témoignage suivant donné par un deé prisonniers anglais sur la mort du lieutenant Anderson est horrible.
« Quand nous eûmes été tous liés ainsi, oiî versa de
(1) LE PRINCE KONG AD BARON GROS. — 12 OCtobre,
a J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Excellence que j'avais donné des ordres pour que l'interprète de votre noble empire, d'Escâyrac, fut traité avec égard et que mon intention , après atoîf réglé à l'amiable avec lui tout ce qui est relatif à la signature de la convention , était de renvoyer de suite et d'une façon convenable vos compatriotes détenus. i>
l'eau sur nos cordes, afin de les resserrer, les Chinois nous emportèrent et nous mirent dans une cour où nous restâmes trois jours exposés au froid et à la chaleur du soleil.
« Le second jour, M. Andersen eut le délire par suite du soleil et du manque de nourriture ; nous n'avions rien eu à manger, à la fin on nous donna deux pouces carrés de pain et un peu d'eau. Pendant la journée, la cour restait ouverte, et des centaines de personnes accouraient pour nous regarder.
< Le soir un soldat était mis de faction pour ^rveiller chacun de nous. Si nous disions un mot, ou si nous demandions de Teau, ils nous foulaient aux pieds et nous frappaient à coups de pieds sur la tête; et si nous demandions quelque chose à manger^ ils nous remplissaient la bouche d'ordures.
< A la fin du troisième jour, on nous mit des fers au cou, aux poignets et aux pieds.
«• Le délire ne quitta pas M. Andersen jusqu'à sa mort, qui eut lieu le neuvième jour de son emprisonnement. — Deux jours avant, ses ongles et ses doigts percèrent à la suite de la tension des cordes. La gangrène s'y mit et les os de ses poignets furent à découvert. Pendant qu'il vivait encore, les vers se mirent à ses blessures, y pénétrèrent et coururent sur tout son corps.
« On laissa le cadavre trois jours après la mort, puis on l'emporta. »