LIVRE III, CHAPITRE
seil de l'Empire, que le gouvernement français veut le maintien de la dynastie actuelle sur le trône impérial, et qu'il verrait avec chagrin la ruine de la capitale. »
La situation semblait donc se compliquer chaque jour davantage. — Il est évident que le prince Kong, acculé dans ses derniers retranchements, ne peut se refuser plus longtemps aux conditions de paix proposées : — nous sommes sous les murs de la capitale abandonnée par l'Empereur qui s'est enfui en Tarlarie; les chefs de l'armée sont vaincus, démoralisés et incapables de comprendre quels dangers ils pourraient encore nous faire courir aux approches de l'hiver, s'ils réunissaient les tronçons épars de leur armée et, en les répandant entre Pé-king, Tien-tsin et la mer, nous coupaient ainsi notre principale base d'opération. — - La paix si problématique, il y a quelques jours, est évidente aujourd'hui. Le parti de la guerre, dans le grand conseil, n'a enregistré que des trahisons ou des défaites.
XXXIIL — Le 19, le général Grant venait de nouveau chez le général en chef français pour lui proposer d'attaquer le lendemain même la ville, malgré le délai accordé par le baron Gros jusqu'au 23. Le commandant en chef français refusa formellenïent. En outre, il déclara à son collègue que jusqu'au 23, il s'opposera à toute attaque. On attendra donc jusqu'au 23.
Mais déjà dès le 20 octobre, il n'est plus possible de conserver aucun doute sur la conclusion de la paix. — Le prince Kong fait savoir aux ambassadeurs que l'indemn 20
nité réclamée pour les victimes du 18 septembre, sera prête à être payée le 22, à une heure de Taprès-midi (l).
Le 22, M. de Bastard premier secrétaire d'ambassade, part, accompagné de M. de Keroulée attaché à l'ambassade, afin de procéder à la discussion définitive de la convention et de régler tous les détails relatifs à la signature du traité et à l'échange des ratifications. — Il doit aussi recevoir au nom de l'ambassadeur, les 200 000 taëls d'indemnité.
Le comte de Bastard se rend dans l'intérieur de la ville, avec une escorte de cavalerie et d'infanterie, et se dirige vers le yamoun du mandarin Hang-ki, chargé par le prince Kong des pouvoirs nécessaires.
Dans les rues, la foule est immense, elle afflue de tous côtés sur le passage des envoyés étrangers avec une telle intensité, qu'il semble que bientôt il deviendra impos^ sible de marcher au milieu de ces flots humains tumultueusement agités, — Le drame si récent de Tungchao, donne un caractère solennel à celte entrée dans Pé-king. La trahison d'hier ne pouvait-elle pas se renouveler aujourd'hui.
(1) Le baron Gros au général de Montauban,
22 octobre, 8 h. du matin.
« Les engagements pris par le prince Kong, frère de l'Empereur et commissaire impérial , reçoivent aujourd'hui un commencement d'exécution, une somme de 200 000 taëls, représentant à peu prèsl million 500000 francs, sera prête à m'être remise aujourd'hui, 22 octobre, à une heure après midi, dans Pé-king, comme indemnité allouée par le gouvernement chinois aux sujets français arrêtés le 18 septembre, con^me aussi à la famille de ceux qui ont succombé pendant leur captivité. »
UVRE m, CHAPITRE II. 307
Des dgents de }a police chinoise, armés de longs fouets frappent sans aucun ménagement sur cette multitude plus curieuse qu'hostile, et permettent ainsi aux chevaux d'avancer. Les envoyés français pénètrent dans le yamoun; des sentinelles sont aussitôt placées à toutes leef portes^ ainsi que devant la salle où le comte de Bastard entre aussitôt en conférence avec le mandarin Hang-ki..
Cette conférence devait enfin être la dernière.
XXXIV. — Après une assez longue discussion dans laquelle l'astucieux diplomate chinois, que nous avons déjà vu plusieurs fois à l'œuvre, discuta longuement les moindres détails, moins dans l'espérance d'obtenir quelque concession que par habitude, tout fut définitivement réglé et convenu. — Les pouvoirs concédés au prince Kong furent exhibés ; ils étaient de la nature la plus étendue, l'Empereur avait, par avance, envoyé ses ratifications.
Le prince Kong n'est pas sans inquiétude ; il craint que les alliés n'usant de représailles ne veuillent en le chargeant de chaînes, venger sur lui la trahison du 18 septembre et offrir le frère de l'Empereur en holaucauste aux victimes, dont les corps mutilés ont été ren* voyés dans de funèbres cercueils. — Un certain nombre de hauts mandarins lui conseillaient même de ne pas s'exposer à noire vengeance, et leconfirmaientdans une appréhension que lui dictait sa propre conscience.— Fort heureusement, le général Ignatieflf, ambassadeur de Russie, fit comprendre au prince Kong que les nations
308 CAMPAGNE DE CHITfE.
européennes, quels que fussent leurs griefs, n'agissaient jamais par Irahlson et que, chez elles, la foi jurée était chose sacrée et inviolable.
Il fut arrêté : que le 24, le baron Gros viendrait prendre possession du palais qui est destiné à lui et aux membres de son ambassade.— Le même jour, lordElgin signera le traité de F Angleterre avec le prince Kong.— Le lendemain 26, ce sera le baron Gros pour l'Empereur des Français.
Les deux ambassadeurs sont d'accord avec les commandants en chef pour donner le plus grand éclat militaire aux cérémonies relatives à la signature du traité. Les Chinois attachent un grand prix à tout ce qui frappe leurs yeux; la pompe et l'éclat leur représentent la puissance.
XXXV. — Le 24, à neuf heures du matin, l'ambassadeur de France, accompagné de tout le personnel de son ambassade, fit son entrée dans la capitale du Céleste-Empire.
L'ambassadeur et le premier secrétaire sont en chaises portées chacune par huit coolies revêtus de costumes brillants avec la cocarde française, — les autres membres de l'ambassade sont à cheval, et se tiennent près des portières des deux chaises.
Un bataillon du 101«, que commande en personne le colonel ouvre le cortège, et la musique de ce régiment joue des marches guerrières, dont les sons éclatants produisent une impression profonde sur la multitude qui est accourue de toutes parts.