LIVRE III, CHAPITRE III
grandes choses. Les barrières de la Chine ont été brisées et les drapeaux de la France et de TAngleterre ont flotté sur ces murailles mystérieuses qui abritaient les ennemis les plus implacables des nations européennes ; — la civilisation venait se grefler sur la barbarie, et la croix du Christ reparaissait sur les églises relevées. — Ces deux grands buts poursuivis avec une noble persévérance avaient été atteints; les ambassadeurs rapportaient des traités de paix, les généraux en chef rapportaient des .victoires.
XLV. —Avant que Tannée française quitiât la capitale du Céleste-Empire pour aller prendre ses quartiers d'hiver à Tien-tsin il restait encore deux devoirs sacrés à accomplir : — rendre dans le cimetière catholique de Pé-king les derniers devoirs aux victimes de la trahison du 18 septembre, — restaurer et consacrer rÉglis.e catholique au sein même de la capitale, où la religion chrétienne avait été outragée et persécutée dans ses ministres.
Déjà le général de Montauban connaissant le profond respect des Chinois pour les morts avait, môme avant la signature du traité de paix, fait savoir au prince Kong qu'il demandait que les restes mortels de ses compatriotes morts pendant leur captivité à Pé-king, fussent enterrés dans l'ancien cimetière français qu'un empereur de la Chine avait autrefois concédé aux missionnaires catholiques, et qui était dans l'intérieur de la ville. Sa demande avait été aussitôt accueillie.
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Le 28 octobre fut le jour fixé pour cette triste céré« monie à laquelle assistaient tous les prêtres catholiques français, anglais et chinois et les généraux et officiers des armées alliées en très-grand nombre. -^Douloureux spectacle qui raviva dans tous les cœurs la douleur profonde de ce cruel souvenir.'
Les six cercueils étaient portés, chacun sur un chariot d'artillerie recouvert d'une longue draperie noire avec une croix blanche ; — des détachements de tous les corps, les armes renversées, suivaient les cercueils. — Ce triste cortège bien différent de celui qui trois jours auparavant avait traversé Pé-king entra dans la ville par la porte Teou-tctiing-men, et suivant le vaste faubourg qui s'étend vers la droite arriva au cimetière, où s'étaient déjà rendus de leur côté le baron Gros et toute son ambassade, ainsi que le général Ignaliefif et le personnel de l'ambassade russe en grande tenue. Mgr Mouly, évéque de Pé-king, officia assisté par les aumôniers français; puis la terre recouvrit ces restes mortels auxquels le général en chef adressa d'une voix émue un dernier adieu, en flétrissant avec une amère indignation les traîtres qui s'étaient rendus coupables d'un si odieux forfait. — Ce cimetière, préservé delà dévastation, contient les tombes des premiers évèques catholiques de Pé-king.
XLVI. — Le lendemain 29 devait avoir lieu la réouverture de l'Église catholique et la cérémonie de sa nouvelle consécration.
Depuis plusieurs jours des soldats de l'infanterie et du
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génie travaillaient soas les oràret du capitaine de génie Beziat à restaurer cette église interdite depuis trentecinq ans au culte catholique ; les plantes parasites, ces hôtes inséparables de l'oubli, avaient enlacé leurs puissantes racines dans les pierres disjointes et couvraient presque entièrement les murs dégradés, cachant, pour ainsi dire, la dévastation du lieu saint sous leur épais manteau de verdure»
Lorsque la pioche et la hache eurent déblayé l'entrée, et que Ton put pénétrer dans l'intérieur de l'église, un triste spectacle s'offrit aux regards. Le long des murs qui pendaient eux-mêmes en lambeaux dans plusieurs parties, étaient accrochés des débris de cadres dorés dont les Chinois avaient arraché les peintures saintes. — Les vitraux brisés laissaient entrer la pluie et le vent par les fenêtres ogivales. Quoique le dôme fût en partie effondré, on y voyait encore des restes de peintures à fresques. L'herbe croissait à Hniérieur comme dans un champ désert ; mais la parole de Dieu allait de nouveau retentir dans la nef sainte, et la religion du Christ délivrée de ses bourreaux y retrouvait un asile inviolable.— La croix de fer qui surmontait autrefois le portique de l'église, et que les Chinois avaient abattue, a repris la place qu'elle occupait, pour dire à tous que le temps des persécutions est passé.
Des tentures ont été* dressées le long des murailles, afin d'en cacher la nudité et les dégradations. Ce fut une imposante cérémonie que cette réédification du temple saint au milieu de la terre païenne ; elle était le prix des rudes épreuves supportées par une poignée de soldats
héroïques auxquels la France avait donné cette noble et glorieuse mission.
XLVII. — Une pluie glaciale raêlée de neige qui tomba pendant toute la journée, indiquait que le moment était venu pour les troupes d'aller prendre leur quartier d'hi* ver à Tien-tsin, et le général de Môntauban se prépara à quitter Pé-king sans retard, car il craignait que les mauvais temps ne rendissent le retour très-pénible.
Officiellement informé par l'ambassadeur de. France de la cessation complète des hostilités (1) conformément aux ordres de l'Empereur, le commandant en chef français ne jugea pas à propos de prolonger plus longtemps son séjour dans la capitale de l'empire chinois et^ ainsi qu'il l'avait annoncé déjà pendant le cours des négocia-
(1) Le baron Gros au général de Môntauban.
26 octobre 1860.
Un procès-verbal constate l'échange des ratifications. La paix étant ainsi heureusement rétablie entre la France et la Chine, je dois, pour me conformer aux ordres de l'Empereur , yous demander, au nom du gouvernement, de faire cesser immédiatement tout acte dliostilité contre la Chine qui n'aurait pas un caractère essentiellement définitif. La convention de paix, identique quant au fond, à celle que S. Exe. l'ambassadeur d'Angleterre a signé le 24 de ce mois avec le prince de Kong, vous fera connaître, général, les engagements qui sont obligatoires pour les deux puissances contractantes et je réclamerais votre concours pour en assurer loyalement Vexécution, si, contre toute probabilité, il y avait lieu de le faire.
Permettez-moi, général, de me féliciter des rapports de confiance qui ont existé entre nous et de vous complimenter de la part active et brillante qui vous revient à si juste titre dans le succès de notre mission commune. Baron Gros.