LIVRE I, CHAPITRE I
continuent à garder les forls, dont les pièces restent toutes masquées et qui semblent entièrement dégarnis de défenseurs, donne plus que jamais à l'amiral la conviction que toutes ces batteries, au premier abord si menaçantes, n'avaient pour but que d'intimider les bâtiments qui voudraient tenter de forcer le passage. — Ce silence si étrange avait quelque chose de solennel, qui impressionnait vivement tous les cœurs résolument préparés aux mâles émotions du combat.
XIII. — Le Plover et VOpossum viennent se placer en tête de la ligne ; leur avant touche la première estacade.
Sur l'ordre de l'amiral, VOpossum s'avance et saisit avec une chaîne l'un des chevaux de frise de l'estacade.
— Pendant près de vingt minutes, il marche sur son gouvernail en avant, en arrière, à droite et à gauche. Enfin, à force de secousses réitérées en tout sens, et après les plus énergiques efforts, ce bâtiment parvient à arracher un des pieux en fer, qu'il entraîne avec lui.
— VOpossum franchit aussitôt l'estacade dans laquelle il vient ainsi de pratiquer un étroit passage. Le Plover suit sa trace, beaupré sur poupe ; ces deux bâtiments sont si rapprochés l'un de l'autre, qu'on les dirait enchaînés ensemble; tous deux arrivent à la seconde estacade, située à trois cents mètres plus haut. — Les forls sont toujours silencieux, les batteries masquées, les remparts déserts.
. L'amiral ne doute plus du succès ; sur son visage
^2 Campagne de chine.
rayonne le triomphe de voir ses prévisions se réaliser.
Mais à peine ces deux canonnières ont-elles laissé tomber leur ancre, que le feu CToisé de tous les forts s*ouvre à la fois avec une spontanéité d'exécution et un ensemble, dont les Chinois n'avaient jamais jusqu'alors donné d'exemple. — Les ouvrages les plus éloignés, séparés les uns des autres par la rivière, ont aussi réuni leur tir qui s'abat sur les deux canonnières avec une grande précision ; le pont de ces deux bâtiments est presque aussitôt couvert de morts et de mourants.
L'amiral s'est placé sur le roufle étroit de la cuisine du Plover; c'est l'endroit le plus élevé ; il a fait clouer sa carte devant lui ; près de lui se tient le commandant Tricault.
Devant cet orage subit de projectiles qui mulile les deux équipages, l'amiral anglais reste impassible ; pas un muscle de son visage ne s'est altéré. — Il suit d'un regard attentif toutes les phases de cette lutte meurtrière, qui change en un désastre cette certitude de victoire qui souriait, tout à l'heure encore, sur son visage radieux. Lui-même est blessé à la hanche par un éclat de fer et bientôt son pantalon blanc est couvert de sang. Mais, toujours impassible, il ne quitte pas des yeux cette scène de mort qui couche un à un à ses pieds ses plus intrépides marins. Seulement un instant il tourne légèrement la tète vers le commandant Tricault qui, monté sur une barrique, se tient auprès de lui. — « Amiral, répond