ESSAIS PRÉCÉDENTS
Au cours des opérations électorales qui servirent de préface à la Fête du 31 mai 1869, on s’efforça d’amener les deux modes de désignation des capacités à produire des résultats, sinon identiques, du moins suffisamment homogènes. On crut y parvenir en organisant l’élection préparatoire d’après un plan nouveau. Il fut convenu que l’on procéderait dans les ateliers à sept votes successifs, dont on publierait au fur et à mesure les résultats, « afin que les oublis pussent être réparés s’il y avait lieu ». A cette fin, le personnel (750 ouvriers environ) fut divisé en sept collèges composés chacun d’un nombre à peu près égal d’électeurs pris dans tous les ateliers proportionnellement à leur importance. Du samedi 22 au jeudi 27 mai, ces sections électorales, fortes d’environ 100 à 110 membres, défilèrent l’une après l’autre devant les urnes et y déposèrent, à
raison de 300 voix en moyeilne par sëction, 2094 suffrages. Chaque électeur, en principe, avait droit à 4 suffrages, c’est-à dire qu’il pouvait inscrire 4 noms sur son bulletin de vote, mais sur les 737 inscrits, il y eut seulement 611 votants. Il fallut en outre décompter du nombre des voix émises 82 voix perdues et 67 bulletins blancs. Comprise de cette façon, l’opération manquait à une règle dont les essais antérieurs avaient cependant établi l’opportunité : instituer le vote entre travailleurs d’une même profession. Du moins, on avait espéré, au prix de cet abandon, qu’une fois faites quelques désignations heureuses par les premières sections, les sections suivantes porteraient leurs votes, par l’effet d’une sorte d’attraction, sur les candidats ainsi mis en vedette. Il avait donc fallu offrir à tous les électeurs les mêmes possibilités de choix, et, par suite, leur permettre de prendre leurs quatre préférés dans la masse des 737 ouvriers inscrits.
Le résultat, cette fois encore, démentit les prévisions des organisateurs. Pour obtenir 85 désignations, on dut descendre jusqu’aux détenteurs de 5 suffrages, tant il y eut, dans le vote, de désaccord entre les sept sections et d’incohérence à l’intérieur de chacune d’elles. Un seul candidat obtint 28 voix ; 2 en réunirent 30, et 2 autres, grâce à un accès de sagesse des électeurs de la septième section, s’élevèrent péniblement à 31 suffrages. Constatation plus décourageante encore : 81 des travailleurs portés sur le tableau de mérite que l’on avait dressé parallèlement à la liste fournie par l’élection ne figuraient pas sur celle-ci, en sorte, que, par rapport à l’année précédente, le nombre de ces victimes du suffrage universel s’était accru de 24 unités. 37 ouvriers seulement, au lieu de 66 en 1868, se trouvaient à la fois élus au premier degré et désignés par les notes de travail. On les inscrivit en tête de la liste des éligibles, qui comprit ensuite les 48 candidats distingués par l’élection seule, mais avec les plus forts contingents de suffrages, et, 'enfin, les 81 travailleurs désignés seulement par leur capacité professionnelle.
Pour revenir aux principes dont on s’était écarté si fâcheusement, non seulement on conserva la répartition des 341 électeurs du second degré (les habitants du Familistère) en
quatre sections, mais on en créa une cinquième, en faisant de la première : Familistère et Administration, deux sections distinctes (1). Gomme précédemment, les 45 employés ou chefs de fonctions des divers services continuèrent à figurer d’office au nombre des candidats. Enfin, en vue d’empêcher, — ce sont les termes du registre des délibérations que nous avons reproduits plus haut, — « les spéculations et les intrigues faites « jusqu’alors pour obtenir de l’argent à dépenser en commun », les conseils décidèrent que la valeur pécuniaire attachée aux prix ou primes d’honneur, « au lieu d’être acquittée en argent « le lendemain, pour ainsi dire, de la fête », serait versée à chaque bénéficiaire « après un délai de six mois, ou à son départ, « s’il venait à quitter l’établissement ».
Sur les 281 éligibles de toutes les catégories, 247 obtinrent des voix au scrutin définitif, et 34 noms, parmi lesquels 24 étaient ceux d’ouvriers classés en premier mérite, ne figurèrent sur aucun bulletin de vote. Pour arriver à distribuer 109 prix (47 aux employés et chefs de service, 62 au personnel des ateliers), on fut réduit à proclamer lauréats les candidats désignés par 3 suffrages. Un tableau analogue à celui que nous avons dressé plus haut achèvera de dégager pour le lecteur la moralité de l’expérience :
Travailleurs proclamés candidats :
Candidats proclamés lauréats par le suffrage :
Par l’élection et la capacité. 37
Par la capacité seule 81
Par l’élection seule 48
Total des candidats 166
Sur lesquels il y eut 20 lauréats.
Total 62 lauréats.
Ces résultats, nous l’avons dit, entraînaient, dans la pensée de Godin, la condamnation du système électoral jusqu’alors pratiqué. Pourtant, il voulut laisser au suffrage universel une
(1) L’une de ces sections, celle du Familistère, comprit le personnel employé dans les services de l’habitation unitaire (cavistes, ouvriers de l’alimentation, vendeuses des magasins, femmes chargées du nettoyage des cours et des balcons, etc.) ; la seconde réunit les chefs de fonctions et les employés proprement dits. Cette simple énumération indique combien il était opportun de séparer pour le vote des éléments aussi dissemblables.
dernière occasion de donner sa mesure. Aussi ne changea-t-il rien, en 1870, aux modalités essentielles du scrutin, retardé cette année-là, comme la Fête du Travail elle-même, par les angoisses que faisait naître une situation politique chaque jour plus menaçante. Le vote préparatoire pour la nomination des éligibles, combiné avec l’autre mode de désignation, aboutit à la formation d’une liste de candidats ouvriers dont la valeur, au point de vue qui nous occupe, s’éclaire par la comparaison avec la composition des listes antérieures :
SCRUTINS DU PREMIER DEGRÉ pour la désignation des éligibles
Années.
Désignés par la capacité et l’élection.
Désignés
par l’élection seule.
Désignés
par la capacité seule.
Totaux.
h Et maintenant, allons droit aux résultats du scrutin définitif qui eut lieu le 5 juin 1870. Sur les 347 travailleurs éligibles, (aux 198 candidats ouvriers, on avait joint les 149 chefs ' d’ateliers, employés et gens des services de l’habitation, candidats en vertu de leur fonction seule), 250 obtinrent des t 361 électeurs un nombre d’ailleurs très variable de suffrages ; [ 97 se trouvèrent par conséquent éliminés, dont 54 que leur titre f de capacitaires de 1®^ mérite aurait dû recommander au choix , de leurs camarades.
f Réunis en assemblée générale officieuse, les habitants du ÿ Familistère avaient demandé — et obtenu — qu’un banquet F remplaçât la distribution en espèces des primes attribuées aux 1 lauréats (1). A l’appui de cette mesure, on alléguait que les
(1) Le banquet eut lieu, le lundi 6 juin, dans la cour de Taile gauche du i; Familistère et comprit 561 convives (travailleurs habitant le Familistère, lauréats, employés et chefs de service, enfants des écoles, etc.). Y assistèrent ! en outre 50 ouvriers de l’usine, ne résidant pas au Familistère et élus par leurs ; camarades. De ces 50 privilégiés, 4 avaient obtenu quelques voix dans le
votes seraient plus équitables s’ils étaient tout à fait désintéressés. Mais, en réalité, les électeurs n’étaient pas fâchés de participer, sous une forme dont le.... matérialisme n’avait pour eux rien de déplaisant, aux avantages promis aux lauréats. Ceux-ci reçurent donc, au lieu d’argent, des diplômes ornés d’un écusson où se lisait cette inscription significative : Etude pratique des voies et moyens pour obtenir V équité dans la répartition des fruits du Travail ». D’autres mentions rappelaient qu’il s’agissait de récompenser, dans les intentions du fondateur :
c( La capacité de direction pratique ;
(( Le talent et l’invention ;
« Le dévouement professionnel ;
« La bonne exécution du travail. »
Mais c’est en vain que Godin s’efforçait de communiquer à son personnel les nobles préoccupations qui l’inspiraient dans ses recherches. On l’a vu par le tableau reproduit plus haut, les désignations issues du suffrage au premier degré s’étaient écartées de plus en plus de celles qui résultaient du dépouillement des notes de fabrication ou, à défaut, de l’appréciation des chefs et des contremaîtres. Le tableau d’ensemble que voici, relatif aux désignations faites par le suffrage du second degré, nous permettra de constater que, pour s’exercer sur un chapap plus restreint, ce dernier mode de votation n’était pas plus éclairé que le précédent :
scrutin préparatoire, 9 étaient du nombre des travailleurs distingués par leurs notes de fabrication et 37 appartenaient à la masse des gens dépourvus de capacité marquante et ignorés du suffrage. Manifestement, on avait voulu user de générosité envers ces camarades peu favorisés, sans prendre garde, une fois de plus, que l’on tournait ainsi le dos au but poursuivi par Godin : la mise en lumière des capacités.