INSTITUE LA PREMIÈRE DES EXPÉRIENCES DU DEUXIÈME
GROUPE. — Elle met en action les seuls employés de
LA COMPTABILITÉ, QUE GoDIN INVITE A SE RÉPARTIR, SUIVANT UNE MÉTHODE DONT IL LEUR LAISSE L’iNITIATIVE , LE DIXIÈME
DU TOTAL DE LEURS APPOINTEMENTS MENSUELS. ExPOSÉ
DES PROCÉDÉS DE SCRUTIN ADOPTÉS : BULLETINS DE VOTE INDIVIDUELS ET BULLETINS COLLECTIFS. — COMMENTAIRES SUR LES VOTES ÉMIS.
Le 31 janvier 1870, le personnel put lire, affiché sur les murs de l’établissement, un avis ainsi conçu :
« J’ai l’honneur de prévenir Messieurs les employés de la comptabilité qu’une somme de 400 francs sera à répartir chaque mois entre eux, depuis le 1®^ janvier de cette année.
« Ma santé ne m’a pas permis de m’occuper des moyens de répartition de cette somme : je livre cette question dès maintenant à leur examen.
« Une somme proportionnelle sera affectée aux employés des ateliers. »
Godin avait formulé cette invitation en termes aussi généraux que possible, pour ne pas risquer de paralyser, fût-ce par une ombre de limitation ou de contrainte, les initiatives qu’il se proposait de susciter. Il s’adressait cette fois à la partie la plus cultivée, en même temps que la plus spécialisée et, numériquement, la plus restreinte de son personnel. C’était aussi celle dont le genre de services, du moins dans l’état de l’organisation économique, échappe le plus facilement, en quantité aussi bien qu’en qualité, à une estimation précise.' Un jour viendra peut-être où le travail de bureau, comme tous les autres, s’accommodera de la rétribution aux pièces et se laissera saisir objectivement par des procédés de mesure analogues à ceux dont nous avons déjà parlé. Mais tel que Godin le voyait
pratiquer sous ses yeux et tel qu’il s’exerce aujourd’hui encore, dans la plupart des cas, il est, de tous les travaux, celui dont la valeur réelle est la plus malaisément saisissable, celui par conséquent qui laisse le plus de place à l’arbitraire et à l’injustice (1). On comprend dès lors combien Godin, préoccupé d’instituer dans tous les ordres de fonctions une correspondance exacte entre les services rendus et leur rétribution, devait être désireux d’amener ses employés et ses chefs d’ateliers à reconnaître par leur propre expérience la nécessité et la difficulté tout à la fois d’une appréciation plus exacte de leur oeuvre quotidienne.
Les intéressés n’ignoraient pas l’importance que le « patron » attachait au mode de répartition qu’ils avaient mission de découvrir. Aussi mirent-ils une sorte de coquetterie à s’éloigner de la banalité des formules en usage. Dans le courant du mois de février 1870, sept d’entre eux déposèrent des mémoires dans lesquels l’inexpérience de la forme obscurcissait si bien la conception, quelque peu trouble par elle-même, qu’il fallut confier à un rapporteur le soin de les résumer après les avoir tirés au clair. Comme ce dernier, l’employé H.., n’y réussit que très médiocrement, nous nous bornerons à exposer les deux systèmes qui finirent par prévaloir et où trouvèrent place les points que l’on retint, comme pratiquement réalisables, des mémoires en question.
Un trait essentiel était commun aux huit projets examinés (2): ils comportaient tous le recours au suffrage comme moyen de distribution des 888 francs, — somme égale au dixième du total des appointements mensuels, — que devaient se partager, pour répondre aux vues du fondateur, les 66 employés de la comptabilité générale, des bureaux d’ateliers et de l’habitation
(1) c’est parce que, en l’absence d’une méthode sûre de discernement des capacités, les fonctionnaires de nos grandes administrations sont à chaque instant exposés aux surprises d’une disgrâce ou d’une faveur également imméritée que le mouvement syndicaliste s’est développé parmi eux avec une énergie qui a déconcerté parfois les pouvoirs publics. .Nous aurons plus d’une fois à signaler chez G-odin ce sens remarquablement net des besoins de son époque et cette prescience des aspirations de la nôtre.
(2) Un des auteurs de mémoires remania, dans un second travail, sa proposition première.
unitaire (1). La méthode, dira-t-on, venait d’être condamnée par des expériences dont le souvenir était présent à l’esprit de tous. Assurément, mais outre que l’échec de cette méthode ne pouvait apparaître qu’à des yeux très exercés, il n’était pas interdit de croire encore que, pratiquée avec plus de discernement, elle donnerait des fruits meilleurs. Au surplus, on demandait aux employés d’apprécier des travaux de bureau, de surveillance ou de direction, c’est-à-dire des services qui, se dérobant par leur nature à tout contrôle positif, ne peuvent relever que de l’opinion nécessairement faillible des collègues du travailleur ou de ses chefs. Or, le jugement par les chefs, régulateur, à Guise comme partout ailleurs, de l’avancement et des salaires, se trouvait écarté a priori, puisqu’il s’agissait précisément d’en faire la contre-épreuve. Restait donc l’unique voie du jugement par l’ensemble des intéressés, et c’était à découvrir les moyens de provoquer, puis de recueillir ce jugement sans l’influencer ou le trahir que se ramenait tout le problème.
Nous avons dit qu’ainsi posé, il reçut deux solutions qui furent mises simultanément à l’épreuve. Les voici en abrégé ; la suite de notre exposé en montrera les détails d’application : « D’une part, répartition des employés en neuf groupes, constitués d’après le tirage au sort et oote de chaque groupe pour la collectivité des employés, abstraction faite des seuls membres du groupe : Bulletin de vote collectif.
« D’autre part, répartition des employés en 5 groupes, constitués d’après la nature des travaux, et vote de chacun pour les membres de son groupe exclusivement, abstraction faite de soimême : Bulletin de vote individuel » (2).
Ce système de votation en partie double soulevait une difficulté d’ordre pratique en ce qui concernait la répartition, entre les 5 groupes, prévus par le second système, de la somme à distribuer. On y mit fin en adoptant la règle proposée dans l’un des mémoires, celui de l’employé B..., qui demandait que « la
(1) On a vu plus haut qu’il avait été question d’abord de la répartition d’une somme mensuelle fixe de 400 francs. Le montant de la bonification à répartir fut porté, lorsqu’on en vint à l’application, au dixième de la masse des appointements mensuels.
'2) DjC. bi-^qr., t. II, p. 337.
« part attribuée à chaque groupe naturel fût à la somme totale « au prorata de la somme des appointements et salaires perçus « par chaque groupe ». D’autre part, comme on ne pouvait pas raisonnablement espérer une concordance exacte entre les résultats que donneraient les deux modes de scrutin, il fut convenu que chacun des ayants-droit recevrait à titre de gratification la dixième partie d’un traitement fictif égal à la moyenne des traitements différents qui lui seraient alloués par l’un et l’autre procédé. Pour plus de clarté, recourons à un exemple. Un employé, appointé à 400 francs par mois, a reçu de ce chef, pendant l’année qui a précédé l’expérience, 4.800 francs. Consulté à son sujet sous les deux modes, le suffrage attribue à cet employé dans un cas, 5.528 francs, dans l’autre, 4.742 fr., moyenne : ^.135 francs. La bonification à servir à l’intéressé est fixée pour l’année à 513 fr. 50, et, pour le mois de janvier, puisqu’il s’agit d’une répartition mensuelle, au douzième de cette somme, soit 42 fr. 80. Il résulte, en même temps, de la consultation qu’au jugement de ses collègues, les appointements de notre employé pourraient être augmentés. Mais il importe de noter que nous avons dû, pour la commodité de l’explication, supposer entre les faits un enchaînement logique qui, en l’espèce, leur a manqué. Dans la réalité, répétons-le, les intéressés se proposèrent tout bonnement de se répartir suivant leurs convenances une gratification égale au dixième de la somme totale des salaires qui leur étaient payés chaque mois, et non de dresser» à l’usage du chef d’industrie, un projet de remaniement du taux de ces salaires. C’est donc par une déduction à laquelle la plupart des électeurs semblent bien n’avoir pas songé que les promoteurs de l’expérience furent amenés à conclure, de la part attribuée sur les 888 francs à chaque employé, au traitement dont ses pairs le jugeaient digne. Nous aurons l’occasion, par la suite, d’insister sur les conséquences de ce malentendu.
La reproduction d’un des neuf bulletins de vote collectif — un par groupe de sept membres (1) — indiquera suffisam-
(1) Au nombre des 66 employés se trouvaient trois adolescents pour qui les électeurs purent voter, (et ils le firent en effet), mais à qui le droit de vote fut refusé en raison de leur jeune âge ; les 63 autres formèrent, par voie de tirage au sort, neuf groupes de sept membres.
ment la manière dont on procéda à ce premier type de scrutin.
Sur une des faces du bulletin, on lisait :