‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 3 sur 50 · VEUT OBTENIR DE CHACUN DE SES ASSOCIÉS LE RENDEMENT · texte numérisé non relu

VEUT OBTENIR DE CHACUN DE SES ASSOCIÉS LE RENDEMENT

MAXIMUM. — Par des moyens différents, F.-W. Taylor

s’est proposé le même but.

• Mais c’est là une transformation si considérable et, par conséquent, si lointaine de l’organisation économique qu’il serait prématuré d’en tracer d’avance les étapes et d’en décrire le mécanisme. Ce que voulait Godin, c’était acclimater parmi les hommes de son temps la forme d’association qu’il avait créée, la seule que son siècle et le nôtre pussent accepter. Il devait donc, recourant à des solutions plus modestes, compter avec la concurrence et armer contre elle ces ouvriers de Guise en faveur de qui il allait bientôt se démettre de ses prérogatives de propriétaire et de chef d’industrie. Tel fut précisément le but de son essai des Groupes et des Unions de groupes.

Un jour, au temps de ses humbles débuts dans la carrière de fabricant, il confiait à un ami, M. L..., qu’il espérait bien arriver à égaler, puis à vaincre ses puissants rivaux de l’industrie. — « Et comment vous y prendrez-vous ? » lui demandait son confident surpris. — « En faisant mieux qu’eux », réponditil fièrement. En 1877, à la veille de fonder l’association que tant de périls environneront dès sa naissance, Godin ne donne pas d’autre mot d’ordre à ses ouvriers : s’ils veulent triompher et

durer, il faudra qu’ils fassent « mieux que les autres ». Les salariés qu’emploieront leurs concurrents chercheront, suivant une consigne qui suffirait, à elle seule, à condamner le salariat, V à vendre à leur patron le plus cher possible le moins de travail possible ». En association, au contraire, le devoir est de donner à l’entreprise commune le plus que l’on peut de ses forces, de son intelligence et de son cœur.

Ce ne sont pas seulement des nécessités économiques qui imposent cette ligne de conduite aux travailleurs associés : la morale et même la religion, telles que Godin les comprend, font de cet idéal, on le verra au cours de notre ouvrage (1), la loi même de l’homme vivant en société. L’associé, de par son adhésion seule, s’oblige, d’un mot qui ne prend qu’en association toute sa valeur, à collaborer, et l’application de cette golden rule est surtout nécessaire dans un groupement nombreux où l’égoïsme tend fatalement à prédominer sur le souci du bien général, la netteté de perception de celui-ci étant toujours en raison inverse du nombre des intéressés. Mais une bonne volonté platonique ne suffit pas. Il faut trouver les moyens pratiques de susciter, puis d’utiliser des dévouements qui ne se manifesteront que si on les emploie. D’où cette double nécessité, qui commence d’ailleurs à être ressentie partout où, dans l’usine agrandie par l’effet de la concentration industrielle, manœuvrent de véritables armées de producteurs : provoquer la coopé-

ration de tous au bien de la chose commune, de façon qu’il n’y ait pas une seule force inemployée, une seule aptitude en jachère ; 2° organiser ce concours de services de telle façon que les efforts de tous, du chef de fonction au dernier des apprentis, s’additionnent en se complétant, au lieu de se détruire en s’opposant.

Dans une voie différente, un novateur moderne dont il convient de rapprocher l’œuvre de celle du fondateur du Familistère, l’américain F.-W. Taylor, industriel comme Godin, et, comme lui, passionné pour la vérification expérimentale des conceptions économiques ou sociologiques, a cherché la solution du problème que nous venons de for-

(1) Cf. ÏTi/ra, Ile partie, p. 151 et suiv.

muler (1). Lui aussi, il s’est préoccupé d’obtenir du travailleur le rendement maximum en perfectionnant à l’extrême les conditions du travail.

Mais tandis que, pour réaliser ce to do his best, Godin, s’adressant à l’intelligence et à la volonté, compte sur le ressort spirituel incessamment tendu, de façon que l’activité productrice de chacun soit portée dans tous les ordres de travaux à son plus haut degré, Taylor se propose, avant tout, de tirer le meilleur parti possible du moteur humain que le travailleur manuel met, en louant la force de ses bras, au service du patron qui le paie.

Par une organisation rationnelle de l’atelier, par une adaptation méthodique de l’outillage, par une simplification obstinée et une coordination minutieuse des mouvements que chaque travail suppose, il s’agit, on le sait, d’arriver à une mise en œuvre aussi parfaite que possible de cette loi du (c moindre effort » à laquelle, s’il faut en croire les philosophes, tout être vivant obéit d’instinct, mais qui est si loin encore de donner tout ce qu’on peut en attendre, lorsque l’empirisme seul en gouverne l’application.

Le retentissement du « Taylorisme » a été immense dans le monde du travail. Tandis que les chefs d’industrie s’émerveillaient avec complaisance de la prodigieuse économie de temps et de forces qui pouvait résulter de l’emploi systématique de la méthode, les ouvriers s’indignaient de l’atteinte que cette « mécanisation » forcenée du labeur humain leur paraissait porter à leur dignité d’hommes et de travailleurs, comme aussi des profits supplémentaires qu’elle ne pouvait manquer de procurer à leurs employeurs. L’histoire sociale est pleine de malentendus de ce genre : l’introduction de la machine à vapeur dans l’industrie, la création des chemins de fer, les progrès de la concentration industrielle, l’organisation du tra^mil en série, la rétribution du travail aux pièces^ en offrent des exemples présents à l’esprit de tous.

Lorsque le temps aura fait son œuvre, les préventions injustes

(1) Cf. notamment Frédéric Winslow Taylor, Principes d'organisation scientifique des usines, Paris, H. Dunod et Pinat. 1912.

tomberont, avec l’ignorance qui les avait suscitées (1). Les ouvriers se rendront compte qu’il ne tient qu’à eux de recueillir, sous forme d’une augmentation de salaire et d’un accroissement du temps de repos, le bénéfice des économies que comporte l’emploi du « système Taylor ». Ils verront en lui, par l’utilisation poussée à l’extrême de l’effort musculaire, un des moyens les plus efficaces de concilier leurs exigences et les nécessités de l’heure présente.

D’une part, en effet, ils ont la prétention légitime de gagner toujours davantage, de jouir, grâce à la diminution de la journée de travail, des nobles loisirs sans lesquels il n’y a pas de vie intérieure et de vie sociale, de prolonger dans l’adolescence la part faite à la culture générale et professionnelle, de hâter, à l’autre bout de leur carrière, l’heure de la retraite, de bénéficier de la semaine anglaise, de se ménager chaque année quelques semaines de vacances, etc., etc. D’autre part, ils ne peuvent pas ignorer qu’il s’agit à tout prix de réparer les ruines d’une guerre au cours de laquelle l’humanité en folie a anéanti ses réserves de plusieurs siècles et de jeter dans la circulation assez de richesses pour que celles-ci, répondant de plus en plus largement à une demande qui grandit dans des proportions vertigineuses, soient en mesure d’amener, dans le coût de la vie, la régression si ardemment souhaitée.

Les travailleurs s’apercevront alors, une fois de plus, que, loin d’incriminer les progrès toujours bienfaisants de la technique industrielle, il faut voir le mal là où il est, dans l’antagonisme fondamental que le salariat maintient entre les employés et les employeurs, et ils reconnaîtront dans le « Taylorisme » une raison nouvelle d’abolir, par l’association du capital et du travail, un régime économique décidément condamné. Plus clairvoyant qu’eux, Godin, s’il eût vécu quarante années plus tard, se serait réjoui des magnifiques promesses d’émancipation sociale que portait en elle la découverte de son émule du Nouveau-Monde. Disons mieux : avec son sens profond des réalités, il a pressenti l’importance de cette découverte et il l’a appelée de tous ses vœux, comme une des mesures de tran-

(1) Elles s’atténuent déjà par l’effet des enseignements apportés par la guerre et des contraintes imposées par elle. — Voir plus loin la note de la p. 61.

sition propres à conduire à cette ère du « travail attrayant » dont il attendait l’avènement, d’accord avec son maître Charles Fourier, des « courtes séances » et de « l’alternance des fonctions ». Comment atteindre, en effet, à la variété et à la brièveté de l’effort laborieux sans un accroissement proportionnel de son intensité et de sa productivité ? Et à quoi servirait une perfection de plus en plus grande du machinisme, si l’être humain, qui commande à l’outil inanimé, ne s’imposait pas à lui-même des qualités rigoureusement correspondantes à celles qu’il requiert avec raison de cet outil ?

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