VI. — En second lieu, Godin se propose d’accroître la
VALEUR PROFESSIONNELLE DE SON PERSONNEL, CONDITION DES HAUTS BÉNÉFICES QUI FERONT ÉQUILIBRE AUX CHARGES SOCIALES, ET DE LUI INCULQUER LE CULTE DU TRAVAIL BIEN
FAIT. — Toutes les idées, toutes les initiatives utiles
DEVANT TROUVER BON ACCUEIL DANS LES GROUPES, IL EN I RÉSULTERA UNE ÉMULATION INCESSANTE DE TOUS EN VUE DU BIEN DE l’entreprise. En ASSOCIANT AINSI LES TRA-
VAILLEURS AUX RESPONSABILITÉS ET AUX PRÉROGATIVES DE LA DIRECTION, GODIN ACHÈVE PAR l’ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE LA SOUVERAINETÉ POLITIQUE DÉJÀ CONQUISE PAR EUX. Il est, en cela, d’accord avec tout le mouvement SOCIAL DU XIX® SIÈCLE ET RÉPOND AUX ASPIRATIONS
LES PLUS PROFONDES DU PROLÉTARIAT MODERNE. En
MÊME TEMPS, PAR L’EXPÉRIÈnCE DES GROUPES, IL SE PROPOSE DE RECRUTER, PAR VOIE DE SÉLECTION, LE PREMIER NOYAU DES FUTURS MEMBRES DE L’ ASSOCIATION.
Dans une Association de production, le salaire normal du travail accompli par la totalité des travailleurs est son produit net. Entre ces deux termes : production et rétribution, il y a équivalence absolue. De cette proposition, évidente comme un axiome, découle celle-ci, qui ne l’est pas moins : pour accroître la rétribution, c’est-à-dire le bienêtre du travailleur, il faut accroître la quantité des produits vendus, c’est-à-dire la prospérité de l’entreprise. Créer l’abondance des bénéfices, contre-partie nécessaire de l’importance des charges sociales, telle était la première condition de succès pour l’association projetée, et, par conséquent, la fonction pri-
mordiale du groupe, école et prélude de l’association elle-même : « Composés de personnes de bonne volonté ou de spécialistes « expérimentés, les groupes et les unions délibèrent sur l’ordre « et l’exécution des travaux en vue desquels ils se sont formés. « Ils recherchent et étudient les améliorations et les progrès « à introduire dans ces travaux et les signalent aux adminis- « trateurs qui ont mission de les réaliser et de les mettre en « pratique » (1). C’est en ces termes que l’introduction au Règlement général définissait, du point de vue qui nous occupe, le rôle essentiel des groupes. «Les industries doivent se per- « fectionner sans cesse, disait encore Godin à ses auditeurs, « sous peine de déchoir rapidement et de disparaître. Qui donc « fera à ma place les inventions utiles à la vie de l’usine ? « Qui donc aura l’esprit créateur, prévoyant, attentif, passionné « pour la recherche des produits pouvant le mieux répondre « aux besoins des consommateurs ? — Ce sera l’association, « servie par les groupes et les unions » (2). Quelques semaines plus tard, il revenait à la charge : « Si tous s’occupaient des « affaires de l’Usine et du Familistère, qui, en définitive, sont « les leurs, combien la besogne serait plus légère et plus simple ! « Que de services pourraient être rendus à l’administration « pour lui faciliter son rôle : que d’économies pourraient être « réalisées, si chacun en avait le ferme vouloir et organisait « au mieux son travail ! Cette diminution dans les dépenses « se traduirait, en fin d’exercice, par une augmentation consi- « dérable des bénéfices dont vous profiteriez » (3).
Et pour joindre l’application au précepte, le fondateur donnait, soit dans ses conférences, soit dans les groupes où l’appelaient certaines difficultés à résoudre, de véritables leçons de choses sur les améliorations qui s’imposaient dans l’intérêt général. Mais, surtout, il réagissait avec une patience inlassable contre ce qui menace de ruiner et d’avilir, aujourd’hui plus que jamais, la production salariée : l’exécution hâtive, grossière, bâclée, de la tâche consentie, et aussi ce sabotage sournois
(1) Doc. hiogr., t. III, p. 71.
(2) Doc. hiogr., t. III, p. 146.
(3) Doc. hiogr., t. III, p. 188.
qui va atteindre, par delà un employeur ou un contremaître détesté, le consommateur innocent. A ce personnel appelé bientôt à se gouverner lui-même, il enseignait l’importance de ces « infiniment petits » du travail, menues négligences, gaspillages en apparence insignifiants, ou, au contraire, précautions méticuleuses, tours de main subtils, économies presque impondérables qui, par leur répétition incessante, ont sur les bilans de fin d’année une répercussion trop généralement méconnue des travailleurs. Dans sa conférence du 28 juin 1877, il en donnait cet exemple que nous citerons entre beaucoup d’autres : pendant longtemps, disait-il, on a laissé perdre les crasses qui surnagent sur le métal en fusion sortant du cubilot. Or le lavage de ces déchets, repris tout récemment à Pusine, permet de récupérer 800 kilogs de fonte par semaine, ce qui représente par an, pour la matière première, un gain d’environ 2.000 francs (1). A quels résultats merveilleux n’arriverait-on pas dans une entreprise où tous, du directeur au dernier des manœuvres, apporteraient à la besogne de chaque jour, de chaque heure, de chaque minute, cette vigilance ardente, ce désir de se distinguer, ce soin du détail, cette poursuite de l’économie, et, pour tout dire d’un mot, ce culte du travail bien fait qui est — ou devrait être — la vertu par excellence du producteur? Mais une vertu semblable, que, jadis, le dévouement à la personne du maître ou l’humilité chrétienne inspirait quelquefois, ne peut plus, à notre 'époque, avoir d’autre fondement, outre l’intérêt bien entendu, que l’amour de l’œuvre entreprise (2). Et cet amour lui-même, difficilement compatible avec le salariat, ne peut être, en association, qu’éphémère, impuissant ou maladroit, si. l’intelligence ne l’éclaire pas, si le travailleur, par delà sa spécialité, ne sait
(1) Doc. biogr., t. III, p. 57,
(2) « La besogne quotidienne est souvent pénible, triste ; elle semble » presque humiliante dans certains cas, mais c’est parce qu’on n’a pas encore » élevé le travail à sa vraie dignité. On ne peut s’étonner qu’il en soit ainsi.
» Dans nos sociétés où règne l’antagonisme des intérêts, rien n’est organisé » pour venir en aide à l’ouvrier, l’encourager, lui inspirer l’amour de son la- » beur. On l’abandonne communément, sans plus se soucier de lui que de » l’instrument matériel. Aussi le travail, est-il, dans presque toutes les » fonctions, sacrifié, mal exécuté, inachevé. Mais le moment approche d’une » profonde transformation morale et sociale. « (Conférence du 14 septembre- 1877. Doc. biogr., t. III, p. 150.)
pas embrasser d’un regard d’ensemble toute l’affaire, apercevoir la liaison de ses diverses parties, leur importance relative et les points sur lesquels doit porter le principal effort de défense, d’amélioration ou de développement.
C’est dans le groupe, — nous connaissons sur ce point la pensée de Godin, — que se fera tout naturellement cette initiation progressive ; c’est en recherchant, par une émulation toujours renouvelée, ce qui peut être avantageux à chacun des services tour à tour, que l’ouvrier arrivera à la connaissance parfaite de l’industrie dont il est à la fois le bénéficiaire et le serviteur. On comprend dès lors, pourquoi l’accès de tous les groupes doit être ouvert à tous, et pourquoi, dans chaque groupe, aucune bonne volonté ne doit être découragée, aucune idée écartée à priori : « Ce n’est pas à dire, lisons-nous dans le préam- <i bule du Règlement, que l’admission d’un postulant doive être « aveuglément subie » : elle sera soumise « à des conditions « sages et raisonnables, propres à éviter l’introduction d’un « ferment de discorde ou d’un élément manifestement nuisible.» Mais on s’abstiendra de toute exclusion décrétée a priori parce que « son premier et inévitable fruit serait de priver le groupe « et l’association tout entière de coopérations dont on ne peut « connaître la valeur qu’en les admettant à l’œuvre ». On aura soin, en second lieu, de consigner très exactement sur les registres « les inventions et les travaux des [membres, ce qui •« permettra d’attribuer à qui ‘de droit l’honneur et le profit « des idées utiles à tous ». « Il ne faut pas oublier, dit encore le « Préambule, que parmi les idées les plus confuses et les moins {( bien digérées se rencontrent parfois des germes qui, dégagés « et développés par la discussion, peuvent devenir des éléments « de prospérité » (1). Aussi, non seulement toute proposition inscrite au registre prévu par l’article 32 du Règlement doit être, aux termes de l’art. 33, examinée par le groupe dans la huitaine et transmise à l’union dans les 48 heures qui suivront cet examen, mais encore (art. 34) « toute proposition rejetée « pourra, après qu’un délai de trois mois se sera écoulé depuis « la délibération qui en a décidé, être représentée par son auteur
(1) Doc, biogr., t. III, p. 56 et 72.
« ou, à son défaut, reprise par l’un des membres du groupe « ou de l’union » (1).
Si Godin institue avec tant de sollicitude cette double procédure de première instance et d’appel, c’est d’abord parce qu’il redoute le misonéisme instinctif d’un personnel qu’il sait en majorité routinier et novice (2), mais c’est aussi parce qu’il n’ignore pas que chefs et subordonnés vont se rencontrer dans les groupes, et qu’il est à craindre, bien que l’égalité doive commander tous leurs rapports, que les premiers n’abusent quelquefois de leur prestige ou de leur supériorité technique pour réduire les seconds au silence (3). Or, il faut que toutes les propositions utiles .puissent se produire au grand jour, malgré la timidité des uns et les procédés d’intimidation des autres. Il faut que le plus humble ou le plus gauche ait, en prenant la parole, la certitude d’être entendu : « Aujourd’hui, « déclare le fondateur, il est presque impossible à l’ouvrier de « faire acte d’initiative : il semble que rien ne le regarde dans « l’œuvre dont il vit. Il arrive cependant qu’il signale des abus « ou des défectuosités et que ses observations ne sont pas « écoutées comme elles devraient l’être. Les groupes offriront « un moyen direct et sûr de donner toute leur force à ces obser- « vations des travailleurs et de hâter l’application du remède « aux maux signalés par eux. Grâce à ces groupes, que faudra-
(1) Doc. biogr., t. III, p. 234. — Il va sans dire que ce droit d’appel ne s’arrête pas à l’Union, mais que, de conseil en conseil, l’appelant peut s'adresser au pouvoir exécutif lui-même. Voir, pour plus de détails. Doc. biogr., t. III, p. 178.
(2) « Les propositions de fait, remarque Oodin, les idées nouvelles rencon- » trent presque toujours de l’opposition : c’est pour cette raison même qu’il » est du plus grand intérêt de les consigner toutes dans les procès-verbaux, » en même temps que la résolution prise à leur égard et le chifTre des votants. » {Doc. biogr., t. III, p. 179.)
(3) Une entreprise, même limitée, comme le Familistère, ressemble en cela à nos grandes administrations publiques, où il arrive trop souveiU que les chefs éprouvent la terreur de voir émerger à côté d’eux des supériorités capables de les éclipser d’abord, de les évincer ensuite. Godin, qui appelait à lui les capacités, loin de les craindre, signale lui-rnôme que, dans sa carrière industrielle, il a eu maintes fois « l’occasion de voir des gens, à qui l’on pro- » posait des idées fécondes, les repousser par amour-propre conscient ou in- » conscient. Parfois, la jalousie empêche certains individus de faire ressortir » l’idée utile proposée par d’autres et dont ils désirent secrètement se parer j> eux-mêmes. » (Doc. biogr., t. III, p. 160.) La large publicité des groupes et les prescriptions d\i règlement doivent déjouer tous ces calculs.
« t-il à l’ouvrier pour concourir directement à la prospérité de’ « l’établissement auquel il appartient ? De l’attention, de la « bonne volonté et l’amour du bien général » (1).
Ainsi associé aux prérogatives les plus nobles de la fonction directrice et défendu dans ses droits de collaborateur, comment le salarié de la veille pourrait-il méconnaître que l’association fait de lui un autre homme, qu’elle rend au travail « son véritable caractère », et que, « le relevant de son injuste abaissement », à y regarder de près, cette participation du travailleur au gouvernement de l’entreprise, que l’on essaye aujourd’hui, — trente ans après Godin, — d’introduire craintivement et 3omme de biais dans certains monopoles publics (2), réalise une révolution qui peut-être dépasse en importance celle dont est sortie la société politique moderne? Par le droit de suffrage, toutes les unités du corps social ont été proclamées civiquement égales, et si cette égalité laisse encore en dehors d’elle une moitié de l’humanité adulte, le caractère tout provisoire de cette exclusion ne fait plus de doute pour personne, même pour les plus déterminés adversaires du féminisme. Mais en sortant de (a salle de vote, ouverte à de longs intervalles, pour entrer à l’atelier qui les prend, lui, six jours sur sept, la plupart des lommes, pour qui le travail est rude et sans joie, souffrent de î'ette servitude économique qui contraste douloureusement avec leur souveraineté politique.
De là, dans deux directions différentes, un double effort les masses ouvrières pour rompre le joug. C’est d’une part la méthode syndicaliste, qui porte la lutte dans l’atelier lui-même
(1) Doc. biogr., t. III, p. 126.
(2) De quelques corps privilégiés, comme l’instruction publique, l’institution des conseils de direction comprenant des délégués élus par le personnel î’est étendue peu à peu à un certain nombre de grands services administratifs DU d’industries d’état (postes, chemins de fer, arsenaux, etc.). Mais, tandis
, ïu’au Familistère, si la conception de Grodin se réalise, tous les travailleurs doivent participer en droit et en fait, par le moyen des groupes et des assem- 1 blées générales, à la gestion de l’entreprise, le rôle des rares fonctionnaires délégués ne s’étend qu’à la défense des intérêts du personnel. Il est évident d’ailleurs que cette innovation ne procède pas d’un plan d’ensemble, mais qu’elle a été arrachée aux pouvoirs publics par les coalitions successives des ! Intéressés, électeurs influents des parlementaires qui, eux-mêmes, tiennent le sort des ministres entre leurs mains.
et tente d’arracher au patronat les concessions que tout vainqueur impose au vaincu. Avec l’autre méthode, c’est la politique qui prétend absorber en quelque sorte l’économique. Assurées, sur le premier de ces terrains, de conserver la prédominance, grâce à la loi du nombre, les masses ouvrières visent à faire de l’Etat, qu’elles savent politiquement à leur discrétion, le seul producteur et l’unique distributeur des richesses : conquête des pouvoirs publics, création de monopoles d’état, nationalisation du sol et du sous-sol, socialisation des moyens de production... les expressions diffèrent, mais le but à atteindre reste le même. La formule de Godin, qui est celle de tous les associationistes, se tient à égale distance des doux précédentes. Elle n’entame en rien l’autonomie de la production ; elle lui laisse son caractère spécifiquement économique. Loin de favoriser les dangereux empiètements de la politique, elle réduit celle-ci à un rôle subalterne, en remplaçant progressivement, selon le vœu des Saint- Simoniens et de Proudhon, le gouvernement des hommes par l’administration des choses. Mais en même temps, elle dote le travailleur d’un ensemble de droits nouveaux qui font de lui à l’atelier ce qu’il était déjà au dehors, un citoyen détenant une part de souveraineté et l’exerçant, comme dans la vie politique, par la délibération en commun et par le vote.
Préparée au cours du dix-neuvième siècle par le développement remarquable des sociétés d’actionnaires qui ont consacré la séparation du droit de posséder et du pouvoir d’administrer, en confiant celui-ci à quelques délégués élus, l’association de production représente, en l’état des choses, l’effort le plus heureux de l’esprit démocratique pour résoudre le problème de l’organisation du travail. Ses difficultés d’application, qui sont grandes, ne résident pas à proprement parler en elle-même : la plus décourageante de toutes, semble-t-il, parce qu’elle est d’ordre matériel, — l’indigence de la classe ouvrière qui ne lui permet pas d’épargner les fonds nécessaires à la mise en train des entreprises, — est loin d’être insurmontable. Non seulement une meilleure organisation du crédit public ou privé remédierait progressivement à cette absence de capitaux, mais il est certain qu’en moins d’un siècle, le prolétariat pourrait racheter tous les instruments de production actuellement existants, s’il
savait utiliser, selon la méthode rochdalienne, sa formidablepuissance de consommation.
En réalité, pour cette acquisition préalable de capitaux comme pour toutes les autres conditions du succès, l’obstacle n’est pas dans les choses ; il est dans les hommes. Le mécanisme économique de l’association est impeccable et il a fait ses preuves, mais il attend encore les mains expérimentées qui le mettront en mouvement. C’est à former de tels ouvriers (car les divers aspects de notre sujet nous ramènent toujours à cette idée fondamentale) que doivent s’employer les groupes où, dan& une égalité parfaite, — égalité de droits, de dignité, de rétribution, — sont appelés à collaborer tous ceux, quels que soient leur grade ou leur fonction, qui se trouvent engagés dans une même entreprise.
Du domaine de la politique qui semblait en avoir le monopole, l’égalitarisme démocratique fait ainsi son entrée dans celui du travail qui lui était resté jusqu’alors fermé, et cette prise de possession est si hardie que Godin va jusqu’à décider (art. 20 du Règlement) que les bureaux des groupes, des unions et des conseils élus, pour six mois seulement, ne seront pas, en principe, « rééligibles deux fois de suite dans les mêmes fonctions )). Il s’agit, en effet, d’appeler le plus d’hommes possible à la direction des groupes, et, par conséquent, à la connaissance intime des affaires qui leur sont soumises ; il s’agit aussi, en mettant en vue, par une sorte d’élévation automatique, même les plus modestes ou les plus timides, de permettre à toutes les capacités de se manifester. C’est une raison analogue qui,, par la suite, conduisit le fondateur à désapprouver la création des Commissions permanentes, auxquelles il fallut bien pourtant avoir recours, au sein du Conseil général des Unions de l’Usine, pour préparer la solution de certaines questions d’ordre technique. Godin aurait désiré que tous les membres du Conseil fissent avec une égale bonne volonté l’emploi de leurs facultés et la preuve de leurs aptitudes. Mais en l’absence des Conseils de direction qui ne furent jamais constitués, on dut adopter, comme dans les assemblées trop nombreuses, ce système des commissions qui fait retomber sur quelques membres dévoués tout le travail et toutes les responsabilités.
Il vient d’être question de la recherche des aptitudes et de la mise en valeur des capacités. Une dernière observation s’impose à ce propos. Si ce que nous avons nommé plus haut l’égalitarisme démocratique règne dans les groupes aussi bien que dans la cité politique fondée sur le suffrage universel, c’est seulement au point de départ et comme moyen d’assurer à tous des chances égales de se distinguer. Tous les électeurs sont éligibles, mais quelques-uns seulement seront élus. Tous les travailleurs ont droit d’entrée dans les groupes, droit d’intervention dans les affaires qui s’y traitent, droit d’accès aux corps supérieurs de la représentation du travail, et ce triple droit, qui, d’ailleurs, ne lèse en rien l’organisation de l’atelier où continuent de régner la subordination et la discipline, fait de chacun d’eux, nous l’avons dit, un citoyen de la cité économique. Mais ce sont les services effectivement rendus qui, pour l’intéressé, transforment ces droits virtuels en avantages réels. Prendre une part prépondérante à la vie des groupes, c’est, essentiellement se révéler à l’autorité directrice, c’est l’aider dans sa mission difficile qui est de « désigner la fonction et la situation hiérarchique aux- « quelles, dans l’intérêt général, l’individu doit être appelé, « en raison de sa capacité, de sa moralité, de ses habitudes « laborieuses et de la bienveillance de son caractère » (1).
On voit dès lors quel lien étroit rattache l’institution des groupes et des unions aux expériences dont l’histoire a rempli la première partie de ce livre. Le moyen, cette fois, est nouveau, mais la fm est restée la même, et, dès le début de l’essai, Godin le proclame expressément. Par le groupe, il s’agit encore, il s’agit plus que jamais de « mettre en relief les mérites individuels », de « classer les capacités à leur vraie place » et de « répartir équitablement les rémunérations » (2). Dans chacune des conférences qui suivent, le fondateur fnsiste sur cette idée maîtresse, et quand l’heure lui semble arrivée de reporter sur l’association tout son effort créateur, il revient encore à la charge : « La supériorité dans l’accomplissement des fonctions, « dit-il, est la source vive de la richesse commune.... L’associa-
(1) Doc. biogr., t. III, p. 71 (préambule du Règlement général). •2) Doc. biogr., t. III, p. 40.
« tion a cet avantage capital de relier l’intérêt individuel à « l’intérêt commun. Tout ce qui contribue à développer et à (( enrichir le fond collectif des associés devient source de profit « pour l’individu. Votre premier devoir, votre intérêt primor- « dial comme membres de l’association sera donc de distinguer « le mérite et de faire une juste part aux hommes que leur « supériorité dans le travail désigne comme les facteurs essen- <( tiels de la richesse commune » (1).
Que le personnel réponde à ce qu’on attend de lui, et les titres de chacun à un emploi plus relevé ou mieux rétribué viendront s’inscrire comme d’eux-mêmes dans les procès-verbaux des groupes et des conseils, d’où il suffira de les extraire pour pouvoir les com-parer. Il va de soi que l’activité et l’initiative, même intermittentes, auront le pas sur l’assiduité inerte, que le travail réel dans un ou deux groupes sera jugé préférable à la stérilité brouillonne se manifestant dans quinze ou vingt centres d’études, et, enfin, qu’on tiendra moins compte du nombre des idées émises que de leur valeur, celle-ci trouvant sa mesure dans l’accueil qui aura été fait aux propositions par les différents conseils. Est-il besoin d’ajouter qu’au surplus le travail proprement dit, celui qui se pratique à l’usine ou dans les services du Familistère, continuera à être le régulateur par excellence de l’avancement, le zèle déployé dans les groupes, si méritoire qu’il soit, ne pouvant influer qu’indirectement sur des appréciations dont le but est avant tout de mettre en lumière la capacité professionnelle ?
Mais il est une circonstance où l’élément que nous envisageons jouera très légitimiement un rôle essentiel : c’est lorsque le moment viendra de désigner les travailleurs appelés à former le premier contingent de l’association. A cette période de début, le recrutement du noyau primitif dépendra tout entier du fondateur, car quelle autre autorité que la sienne aurait qualité pour prononcer le Digniis es intrare ? Obligé, dans l’intérêt même de son œuvre, de n’y admettre que des hommes à la fois décidés et aptes à la faire vivre, comment son choix ne se por* terait-il pas d’emblée sur ceux qui, ayant pris part avec élan
(1) Doc. biogr. ,t. III, p.397.
à l’expérience des groupes, auront prouvé par là même qu’il& sont préparés à leurs nouveaux devoirs ? D’ailleurs, Godin ne se fait pas faute de prévenir ses gens : c’est se qualifier pour l’association future que d’assister aux conférences qui la préparent, que de solliciter et de mériter un logement dans l’habitation sociale (1), que d’être pour les groupes un coopérateur résolu : « Quand il s’agira de conclure l’acte d’association? « déclare-t-il dans un de ses premiers entretiens, j’aurai à voir « quelles personnes devront les premières en recevoir le « bénéfice. Il sera impossible, en effet, de n’instituer qu’une « seule catégorie de membres. Par exemple, les ouvriers ou « employés attachés à l’établissement depuis deux ou trois ans « ne sauraient sans injustice posséder les mêmes droits que ceux « qui en font partie depuis vingt ou trente ans. De même, ceux « qui ont vécu en dehors de l’habitation unitaire et qui .souvent, « se sont montrés hostiles à tout ce qui se faisait ici, ne peuvent « pas non plus entrer dans l’association au même titre que les « anciens habitants du Familistère. Il va de soi que les premiers « associés seront ceux qui ont rendu le plus de services, qui ont « donné le concours le plus ancien et le plus décide à l’œuvre- « entreprise par moi » (2).
Même avertissement au cours d’une des conférences suivantes: « Si les résistances sont telles parmi vous que ne je puisse faire « l’association au bénéfice de tous, je la réaliserai du moins « avec ceux qui se distingueront dans l’organisation préparatoire « de ce nouveau régime, et j’ajouterai ainsi le mobile de l’intérêt « personnel à celui du sentiment qui peut faillir en vous. Ce « sera justice, du reste, de faire la part des zélés qui auront mis « l’œuvre en mouvement » (3). Ainsi prévenus, les réfractaires ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes si, s’étant dérobés à l’honneur, ils sont amenés à reconnaître par la suite qu’ils se sont du même coup privés du profit.
(1) Cf. supra, 1^0 partie, p. 77.
(2) Doc, biogr., t. III, p. 62.
(3) Ibid., p. 132. Voir aussi p. 129, 141, 397 et passim.
YII. — Par les groupes encore, les hommes et les femmes
ÉCHAPPERONT AUX PRÉOCCUPATIONS MESQUINES DE L’ÉGOÏSME INDIVIDUEL ; l’instinct DE SOCIABILITÉ S’y DÉVELOPPERA ; ON Y ENVISAGERA, EN PARTANT DU MÉTIER, TOUS LES ASPECTS DE LA VIE OUVRIÈRE ; ON Y ACQUERRA LA PRATIQUE DE LA PAROLE, LE GOUT DES IDÉES CLAIRES, L’HABITUDE DES DIS- CUSSIONS COURTOISES, ET, PAR L’APPRENTISSAGE DE CES QUALITÉS, ON ACHEVERA DE s’y PRÉPARER A L’ASSOCIATION,
QUI EN REQUIERT LA POSSESSION. L’iDÉAL SOCIAL DE
GoDIN tend a la réconciliation des CLASSES PAR LA DIS- PARITION DES ANTAGONISMES ÉCONOMIQUES.
Pour achever cette revue des idées inspiratrices de Godin initiateur de l’association du capital et du travail, il nous reste à mettre en lumière le plus précieux peut-être des bienfaits dont il espère doter ceux qu’il veut émanciper du salariat. Il se fait de l’association, nous le savons, une opinion très haute. Pour lui, « elle répond à ce que commande la morale humaine », elle est « le couronnement de l’édifice moral et intellectuel que les siècles ont préparé », et le devoir sacré qui s’impose à ses collaborateurs et à lui-même, c’est d’ouvrir à Guise « le premier temple où le culte de la vie humaine sera « pratiqué pour le plus grand bien de tous les hommes et pour « la plus grande gloire de la vie éternelle » (1). Mais à un si noble culte, il faut des servants dignes de lui. Sans doute, en portant à leur plus haute tension chez l’individu les facultés d’ordre, de courage, d’économie et d’invention, l’association, malgré l’âpreté de la concurrence, peut et doit être une bonne affaire. Mais il faut compter avec les défaillances du dedans et les calamités du dehors. Si les matériaux de l’édifice n’ont 'd’autre ciment que l’intérêt, à la première crise qui mettra le bilan de fin d’année en déficit, tout s’écroulera: « L’association, « répète Godin sous mille formes, suppose entre ses membres « plus que le simple lien d’intérêt. Elle est une application
(1) Doc. biogr., t. JII,p. 303.
« pratique de la morale suprênle, celle de l’amour de l’humanité.
« Il faut donc que cet amour soit éveillé dans le cœur des « hommes pour que ceux-ci soient réellement propres à insti- « tuer entre eux ce mode supérieur d’organisation. Il faut qu’ils « se soient élevés à la pensée, à la volonté de réaliser le but voulu* « par la vie même, c’est-à-dire l’essor et le progrès de toutes les « facultés utiles de chacun des êtres humains. L’associatiou « nous permettra d’accomplir entre nous ce devoir social, et « cela, pour notre plus grand bien dans ce monde et dans la vie « qui succédera à celle-ci. Nous avons donc là, pour nous atta' « cher au régime de l’association, des motifs autrement puis- « sants, larges, féconds, pleins de consolation et d’espérance « que ceux d’une répartition problématique de bénéfices » (1). Ce thème, dont toutes les idées nous sont déjà familières, le fondateur le ramène avec une opiniâtreté inlassable dans cha“ cune des « homélies » qu’il adresse à son personnel (2). C’est comme un leit-motw dont le retour obstiné se propose de faire vibrer au plus profond des âmes — indifférentes, hélas ! — la corde endormie du désintéressement et de l’idéal.
D’ailleurs, cette morale du dévouement, qui trouvera dans les groupes son meilleur champ d’exercice, ne doit pas rester le privilège d’un sexe. Les femmes sont invitées à apporter dans les conseils « leurs aptitudes toutes spéciales ». Leur rôle ne peut être que prépondérant au sein des groupes du Familistère où l’éducation et l’économie domestique occuperont naturellement la première place. Mais, à l’usine même, dont les produits, en majorité faits pour elles, doivent être adaptés à leurs goûts ou à leurs besoins, on appréciera fort leurs avis et l’on trouvera profit à utiliser les qualités d’ordre, de prévoyance, de ténacité, de prudence qu’elles apportent dans la conduite des affaires, tandis que les services de l’habitation auront tout à gagner à l’intervention des pères, des frères et des maris, ces rois trop souvent fainéants du foyer domestique.
Ainsi seront réconciliés, par leur collaboration au bien d’une
(1) Doc. biogr., t. III, p. 162 et 163.
(2) Cf. en particulier, Doc. biogr., t. III, p. 64, 88, 147, 151, 262, 270, 273, 282, 291, etc.
ême entreprise, l’homme et la femme que la grande industrie rendus étrangers et même hostiles l’un à l’autre, en les acca- .rant pour des fins le plus souvent différentes ; ainsi sera constitué, sans décevant retour en arrière, ce groupe familial ii, dans le petit atelier de jadis, « était intéressé tout entier l’oeuvre productrice » (1).
Pour donner plus d’intensité à la vie des groupes, qui exigera temps et de l’application, on abrégera progressivement la rée de la journée de travail. A un ouvrier qui lui demande reculer d’une heure ou deux la fermeture des ateliers quand commandes affluent, au lieu d’embaucher des travailleurs uveaux, Godin répond en évoquant l’époque où, simple npagnon serrurier, il maugréait contre le labeur épuisant qui, tenant douze heures et plus courbé sur l’étau, l’empêchait parfaire son instruction, dont il ressentait cruellement les unes. La généralisation du travail aux pièces, qui est de jle à l’usine de Guise, aura pour effet de hâter le moment de libération journalière « en laissant à l’ouvrier toute liberté l’activer ou de ralentir à son gré ses efforts producteurs , « une fois son gain du jour assuré, remarque très justement iodin, l’ouvrier n’en fait pas davantage. S’il est retenu à atelier, il s’y repose ; la journée lui pèse par sa longueur, mais 3 gain reste stationnaire. Au lieu de jouir de sa liberté deux eures plus tôt, le travailleur est lié à la besogne deux heures e plus : voilà tout ce qu’il en retire. Aussi, lorsqu’on me emande en votre nom d’allonger les heures de travail, j’en onclus que l’amour de l’étude n’est pas assez développé chez ous pour faire sentir le prix de quelques heures de liberté e plus par jour » (2).
Pourtant, quel meilleur emploi l’ouvrier pourrait-il faire de loisir qu’en le consacr^mt aux réunions des groupes, « inté- Bssantes en elles-mêmes et, en outre, rétribuées » ? « Des luseries utiles à ses intérêts et à son bien-être « ne seraients pas « aussi attrayantes pour lui que des conversations iseuses et sans but, surtout quand des salles chauffées,
) Doc. biogr., t, III, p. 124.
) Doc. biogr., t. III, p. 416-417.
« éclairées, appropriées aux séances seront ouvertes pour qui « chaque groupe puisse délibérer sur ses propres travaux ? » (1 Et, vingt jours plus tard, le fondateur, élargissant sa pensée s’exprimait ainsi : « En France, la plupart des communes e « principalement les petites villes et les villages sont privée « de toutes les occasions de réunions autres que celles qu’offren « l’église ou le cabaret. Les réunions instructives ou scientifi « ques font complètement défaut ou sont rendues impossible « par les tracasseries administratives, les prescriptions légale « ou les habitudes mêmes des gens qui ne se soucient pas d « s’occuper de questions d’ordre général. Et pourtant, il y « là un puissant moyen de progrès et de culture » (2). Par s date même, cette déclaration mérite qu’on s’y arrête un instant Déjà (p. 76) nous avons reconnu et signalé en Godin le véritabl promoteur de la Fête ouvrière du 1®^ mai. Ici, non content d dénoncer la lamentable torpeur intellectuelle qui pèse sur le campagnes et les dépeuple au profit des villes, il pressent 1 mouvement qui a suscité, il y a quelques années, la floraison, ! bfiève et si stérile d’ailleurs, des universités populaires ; mieu encore, il nous laisse deviner par avance les causes secrètes qi ont déterminé leur échec.
Une science approfondie des choses du travail lui avai en effet, révélé la grande vérité qui, de nos jours, a donné a syndicalisme une armature si solide : c’est que, pour la mas;des travailleurs, et principalement pour ceux dont la cultui est rudimentaire, le métier est l’affaire essentielle, 1 intér» suprême de la vie. L’homme instruit et qui a des loisirs, 1 « it tellectuel », trouve sa plus noble joie à se réfugier de temps e temps dans le monde des idées générales, c’est-à-dire à s’oubli» lui-même ; le « manuel » ne le peut pas. La profession, avec 1( aléas qu’elle comporte, (la maladie, la morte-saison, l’invalidit le chômage), avec les graves préoccupations dont elle s’accon pagne au cours des années, (l’apprentissage, l’avancement, salaire, la grève, la retraite), voilà ce qui obsède l’homme c peuple lorsqu’il est capable de réflexion, ce qui cause l’anxié
(1) Doc. biogr., t. III, p. 188.
(2) Doc. biogr., t. III, p. 213.
de ses jours et le tourment de ses nuits, ce qui le pousse, s’il est prévoyant, à rechercher les emplois où la sécurité l’emporte sur le gain. Dès lors, et aussi longtemps qu’il n’existera que quelques linéaments épars de l’ordre garantiste qu’avait rêvé Fourier, tout effort pour élever le standard oj lije du travailleur devra partir du métier ou bien y aboutir. Si l’on essaie d’arracher ce travailleur à sa hantise pour le promener en dilettante à travers toutes les connaissances humaines, bien vite il abandonnera ses guides en cours de route. Telle est précisément la mésaventure qui a été fatale aux « Universités populaires ».
Servi par son expérience des réalités sociales, Godin a su se garder de cet écueil. Le groupe, tel qu’il le conçoit, n’est à tout prendre qu’une U. P., mais cette U. P. s’installe au cœur de l’usine, et aux « élèves » qu’elle enrôle, elle assigne, comme but, d’abord l’intelligence, et ensuite le perfectionnement de leur :onction (1). Comme l’entrée dans les groupes est ouverte à tous ît que des groupes nouveaux peuvent naître à mesure que le îhamp des études s’élargit, tout ce qui touche à l’industrie, à ’habitation, à l’éducation, à la vie économique et sociale doit Inir par trouver place dans leur programme, appelé à devenir, )our peu que l’institution acquière le développement prévu, lussi vaste que celui de la plus ambitieuse des U. P. Mais le l’a pas cessé d’être la pierre angulaire sur laquelle métier on a îonstruit tout l’édifice.
(1) Ecoutons le fondateur indiquant la voie à son personnel : « Tout ce qui se rapporte à l’exécution des produits dans nos ateliers peut d’abord donner lieu à des conférences entre nous afin d’établir les meilleurs procédés de travail et de vaincre les difficultés inhérentes à toute opération. Mais.... il ne suffît pas de faire des produits, il faut les vendre.... Les contremaîtres, les chefs d’atelier devraient toujours se tenir renseignés sur les conditions de la vente, afin de savoir distinguer quel développement tel ou tel produit peut prendre, quelles sont les causes et quelles seront les conséquences de telle ou telle impulsion dans la fabrication..,.
» Voilà pour le côté commercial proprement dit ; mais les besoins de la vente soulèvent à leur tour bien d’autres questions, celles de la création des modèles, de l’appropriation des outillages, du soin des approvisionnements, de la surveillance des transports, etc., etc., et la question, enfin, du contrôle et de la comptabilité... Vous avez parmi vous d’habiles comptables qui, certainement, ne seraient pas embarrassés pour... porter la lumière sur tous les faits d’administration que vous ignorez.... et je suîs persuadé qu’en recevant ces communications, vous seriez étonnés de sentir se révéler en vous des capacités spéciales. Des initiatives et des idées nouvelles pourraient germer de tous côtés pour le plus grand bien de l’association. » (Doc. hiogr., t. III, p. 296 et 297.)
Cet édifice est une école : le rapprochement que nous venoni d’esquisser le montre assez. La puissance éducatrice, et l’or pourrait même dire moralisatrice du groupe promet d’êtrj considérable. Aux conférences de Godin, malgré les pressante! invites du fondateur (1), aucun auditeur ne se hasarde à prendri la parole. L’origine paysanne de la plupart des auditeurs, arrai chés par l’industrie aux campagnes voisines, la lourdeur de \\ race, la solennité, pourtant fort modeste, du lieu et de la misj en scène (on sait que les réunions se tenaient au théâtre) et! plus encore, peut-être, l’appréhension de se mesurer avec ij «patron» en un débat public, sous les yeux de camarades peil portés à l’indulgence, telles étaient sans doute les causes de cl silence obstiné. Seul, un jeune ouvrier, arrivé l’année précé| dente à l’usine, se risqua à faire, au cours de l’expérienct le 5 avril 1878, un exposé d’une certaine étendue (2; Plus fermé, plus intime, le groupe donnera à ses membre « cet amour de la parole utile qui distingue les peuple (( libres, ceux des Etats-Unis, par exemple ». Il leur ense gnera à s’exprimer avec clarté et courtoisie, à tolérer 1 contradiction, à conduire dans l’ordre et le calme une délibéri tion jusqu’à sa conclusion naturelle, et ces qualités, après avo servi les intérêts de l’entreprise et contribué à installer défin tivement la démocratie dans l’usine, profiteront, par un jusi retour, à la démocratie politique, dont elles sont trop souvei absentes : « Aucune association, déclare le sage préambule d « Règlement général, ne résiste à l’acrimonie dans les discu « sions, aux violences de langage, aux prétentions de l’orgue « ou de l’amour-propre mal placé.... Le devoir commun est c « prévenir les malentendus par une franchise constante, ( « bannir des discussions l’esprit d’opposition systématiqu « d’éviter ce qui, dans la forme et dans le fond, peut froisser 1 (( sentiments des autres coopérateurs » (3).
Les sanctions prévues par les articles 35, 36 et 37 du Régi ment puniront, au besoin, ceux qui apporteraient dans 1
(1) Cf. en particulier Doc. hiogr., t. III, p. 298.
(2) Doc .hiogr., t. III, p. 407 et suiv.
(3) oc. hiogr., t. III. p. D.
roupes les rancunes amassées à l’atelier, au cabaret ou dans i rue, comme aussi ceux qui, par leurs habitudes d’ivrognerie U « leur inconduite notoire » (art. 38), se rendraient indignes ’une collaboration qui, pour produire tous ses fruits, veut être mdée sur la confiance et l’estime mutuelles.
Ainsi, dans la pensée du fondateur, les qualités professionelles, suscitées ou développées par la pratique des groupes, oivent s’épanouir en vertus sociales. Nous voyons ici se conspuer sous nos yeux cette % morale des producteurs » que les érauts de la cité future nous promettent comme la plus heuîuse peut-être des conséquences du syndicalisme triomphant, lais dont ils semblent attendre la naissance d’une sorte de énération spontanée singulièrement mystérieuse. Certes, ce 3rait se leurrer d’une illusion semblable à la leur que de Dnclure de la seule existence des groupes à l’avènement écessaire de cette morale. Mais il ne faut pas oublier que les roupes eux -mêmes sont liés à tout un ensemble d’institutions ui les préparent et les complètent. Ils font partie intégrante ’un système ; ils apportent un élément, — le plus utile peut- :re, — à l’atmosphère de bien-être, de sécurité, de dignité, 'entraide, de sympathie que le travailleur respire au sein e l’association, mais ils ne sont pas toute l’association. Interrogeons les faits. Par suite de l’insuffisante préparation 9S hommes, l’expérience des groupes et des unions n’a pas pu iirer, et le dommage qui en est résulté pour l’entreprise est icalculable. Le fondateur ne se trompait pas, — nous le •oyons fermement, et l’avenir le démontrera peut-être un jour, - lorsqu’il voyait dans les groupes le meilleur préservatif )ntre les forces de désagrégation qui menacent toute associaon de travailleurs. Cependant, celle qu’il a créée au lendemain î leur échec a pu sans eux naître, durer et même prospérer, •mme il arrive à certains corps vivants qui s’accommodent contre ute attente de la perte d’un ou de plusieurs organes que l’on mvait croire essentiels. En d’autres termes, pour émanciper producteur et lui donner les vertus nécessaires à sa condition ►uvelle, Godin s est attaché patiemment, et cela, dès le premier ur, à modifier le milieu dans lequel il évolue. Impuissant à :ir sur les conditions qui président à la procréation de l’être
humain, — un Noyés seul, jusqu’ici, a eu cette audace, — il a voulu du moins faire servir à sa libération économique et à son élévation morale les trois ambiances qui ont une influence prépondérante sur le commun des hommes : l’éducation, l’habitation et le métier.
En ce sens, il est visible que tout se tient dans l’œuvre si variée de Godin, que le Familistère avec ses services communs, ses écoles, ses magasins coopératifs, ses caisses de mutualité, a trouvé son complément nécessaire- dans l’association de production instituée à l’usine, et qu’il a d’autre part préparé ses habitants à l’association avec assez d’efficacité pour suppléer dans une certaine mesure à l’action éphémère des groupes. « Bien que vivant au Familistère, disait Godin à son personnel « le 5 juillet 1877, vous avez peine à comprendre comment le « régime de l’association pourra un jour s’établir entre nous : « que serait-ce donc si vous viviez hors de l’habitation unitaire, « en plein régime de la lutte des intérêts ? Aussi ai- je dû com- « mencer par édifier le milieu où fonctionne l’assurance du « nécessaire à la vie et où l’enfance jouit de tous les soins dont « elle a besoin, afin de vous amener sous la pression des faits à « entrer dans la voie pratique qui conduit à la conciliation des « intérêts » (1).
En conséquence, nous n’oublierons pas que, pendant prèf^ de quarante années, Godin n’a pas cessé de disposer pierre è pierre les fondations du monument dont la signature du pacte social, le 13 août 1880 ,a simplement inauguré la prise de possession. Son socialisme évolutionniste et réformiste sait que 1(^ temps ne respecte pas ce qui a été fait sans lui. Il ne compte u sur « la force, accoucheuse des sociétés », ni sur l’énergie irrésistible des « minorités conscientes », ni sur le prestige, mythicjuc ou non, du « dogme » de la grève générale, et s’il donne aux syri dicalistes révolutionnaires un magnifique exemple d’ « action directe », il répudie par ailleurs leur méthode, orientée tro[ souvent vers la destruction stérile. Tandis que les violents st liguent contre l’employeur poiir le réduire à merci, il existe il est vrai, des syndiqués plus avisés qui consentent à traite
(1) Doc. biogr., t. III, p. Gl.
ivec lui, en recourant au contrat collectif ou à certaines formes le commandite. Plus audacieux, en somme, que les uns et les mtres, Godin supprime l’irréconciliable adversaire, et, faisant îtat de la solidarité que la division du travail a établie dans '’atelier moderne entre les ouvriers associés à un même labeur, I conduit cette solidarité jusqu’à son terme logique, c’est-à-dire usqu’à la mise en commun des charges et des profits. En même :emps qu’il appelle de tous ses vœux une législation internaûonale du travail qui imposerait à tous les chefs d’industrie lu profit de tous les travailleurs, les mêmes charges sociales, 1 se défend de vouloir « porter préjudice aux possesseurs actuels le la richesse ». Ce qu’il souhaite en définitive, ce n’est pas un chimérique nivellement social, mais c’est, en attendant les jeaux jours de la république coopérative, un garantisme bien compris qui puisse procurer aux travailleurs, avec la sécurité du endemain, la possession en commun de l’instrument de production, la participation directe ou par délégation à la fonction lirectrice et la juste rétribution du travail de chacun.
A la solidarité momentanée des salariés ligués contre leurs employeurs, le syndicalisme fera succéder nécessairement la utte des syndicats entre eux, parce que chaque syndiqué, iréférant son intérêt à la logique, combattra chez les autres synlicats, en vue d’éviter le renchérissement des produits, une tactique qu’il avait recommandée au sien quand il s’agissait l’arracher au patronat une augmentation de salaires. En attenlant cet inévitable choc en retour (1), on sait assez quels j\Oïit les procédés impliqués par une tactique qui, de nos jours,
(1) Déjà nous le voyons se produire sous nos yeux : dans nombre de coobératives socialistes, il y a conflit, latent ou déclaré, entre la société et le •ersonnel qu’elle emploie. Administrateurs et sociétaires sont eux-mêmes e plus souvent des militants du syndicalisme, mais c’est comme consomma- ^urs qu’ils se sont constitués en coopérative, et c’est à ce titre qu’ils luttent our la défense de leurs intérêts contre les salariés de la société, préoccupés, omme tous les salariés, de vendre à celle-ci le plus cher possible le moins de ravail possible. Est-il besoin de rappeler le conflit de ce genre qui a éclaté, n avril 1911, entre La Bellevilloise et son personnel faisant suite à d’autres ûssentiments survenus entre les coopératives de production vinicole et le lagasin de gros de la Bourse socialiste? Le grave problème de l’organisation t de la rétribution du travail dans l’atelier coopératif, que nous étudions ici .ans les termes où Godin l’a conçu, commence à se poser — et à s’imposer — vec une force singulière.
pour se faire plus persuasive sans doute, emprunte parfois s*; arguments au citoyen Browning. Multiplier les grèves, limite sans compensation le nombre des heures de travail, restreindi l’intensité de la production par la prohibition ou tout a'u moir le contrôle du travail aux pièces, entraver le libre développe ment du machinisme et le recrutement des apprentis, chasser ] « jaune » et le « renard » : tous ces expédients amèneront peut être un relèvement des salaires, mais ils détermineront phi sûrement encore un ralentissement de la production et, pü conséquent un accroissement du prix de revient des objet offerts à la consommation. A cette solution décevante du pn blême social, Godin oppose sa méthode qui ne tend à rien d moins qu’à réconcilier les intérêts au cœur même de l’usiii par la confusion en une seule personne du capitaliste et d travailleur. Pour lui aussi, mais en un sens que désavouerait J marxisme, l’émancipation des producteurs sera l’œuvre de producteurs eux-mêmes. La transformation sociale ne ton bera pas toute faite du ciel des idéologues ou ne surgira pa nouveau phénix, des flammes qui éclaireront « le grand soir » elle se fera par l’action réfléchie et persévérante des voloj tés s’instruisant dans les groupes et puisant des forces ines pérées dans l’association librement consentie du capital et d travail.