‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 4 sur 50 · VALEUR LES CAPACITÉS. RÉSULTATS DE LA TENTATIVE · texte numérisé non relu

VALEUR LES CAPACITÉS. RÉSULTATS DE LA TENTATIVE

C’est à Fourier que Godin emprunte l’idée première du système des Groupes et des Unions de groupes, qui, dans sa pensée, tout en sauvegardant la liberté de l’individu et l’ordre dans l’usine, doit permettre, par le classement volontaire du personnel dans des cadres arrêtés d’avance, d’obtenir de chacun le maximum d’efforts en vue de la prospérité de l’oeuvre commune. On verra plus loin (1) comment, par ce moyen, il s’est préoccupé d’adapter aux nécessités de l’industrie de son temps, et plus particulièrement aux exigences de celle qu’il avait fondée à Guise, les géniales audaces de la série phalanstérienne; comment la rigueur même du cadre qu’il trace a pour but d’amener chacun à s’employer à la place exacte où son intervention peut être utile; par quelle hiérarchie savante de comités et de conseils, comparables à autant de filtres, les résolutions des groupes doivent passer avant d’arriver, pures de toute scorie, — entendez de toute proposition difforme ou chimérique, — jusqu’à la commission suprême qui doit en ordonner l’exécution. Que la pratique vienne confirmer la conception du fondateur, et l’importance du progrès accompli apparaît d’ellemême. Le travailleur cesse d’être l’automate vivant qui se

(1) Voir infra, II* partie, p. 149 et suiv. : La participation du travailleur au gouvernement de Vusine.

désintéresse de tout ce qui n’est pas la tâche fastidieuse que lui a imposée la division du travail. Ses aptitudes se révèlent à ses propres yeux comme à ceux de ses camarades. Il n’y a plus, entre les divers services de l’usine, de cloisons étanches. Le comptable s’initie, s’il lui plaît, aux procédés de l’émaillage; l’outilleur, après avoir affûté ses burins, apprend de l’expéditionnaire à se reconnaître dans le mystère des tarifs de transport, et l’ajusteur, récompensé à la Fête du Travail pour ses initiatives utiles, siège tout glorieux, à côté de ses chefs, au Conseil général des Unions où l’ont élevé les suffrages de ses pairs. Ainsi sont atténués la plupart des inconvénients de la spécialisation à outrance. Dans les parties de travaux auxquelles il donne sa collaboration volontaire, le travailleur apporte un esprit neuf, des impressions vierges et fraîches qui le mettent sur la voie de perfectionnements heureux. Mais si, comme on l’a dit, l’étonnement est le commencement de la science, il faut, en revanche, beaucoup de science acquise pour rendre l’étonnement profitable et fécond. Inventer et surtout adapter l’invention à la pratique n’est pas le fait de l’ouvrier vulgaire. Ne se trouvent à l’aise dans les groupes et ne s’y distinguent que ceux dont une solide culture générale et professionnelle a aiguisé l’esprit. Alors il s’établit comme une correspondance entre l’entreprise à laquelle ils participent et leur intelligence, et l’on peut comparer celle-ci à un miroir où viendrait se refléter avec une netteté toujours plus parfaite l’ensemble du petit monde qui l’environne : bien ou mal, le travailleur « porte toute l’usine dans sa tête » et c’est avec sa tête qu’il la sert, aussi bien qu’avec ses bras.

En même temps qu’il a pour but d’élever au maximum le rendement utile de chacun des êtres humains qui constituent l’association, le système des Groupes et des Unions de groupes offre la possibilité de discerner et de désigner pour chaque poste l’homme le plus capable de l’occuper dignement (1).

(1) Il est, en cela, supérieur au système d’examens et de concours que prévoyait un précurseur du collectivisme, Constantin Pecqueur, pour découvrir les aptitudes de chaque citoyen et, par conséquent, déterminer, avec l’aide du suffrage populaire, sa place dans la République, devenue un immense atelier national. (Cf. C. Pecqueur, Théorie nouvelle de l'Economie sociale el politique, Paris, 1842.) >

Le morcellement de la production moderne en exploitations autonomes et, à l’intérieur de ces cercles fermés, les exigences croissantes de la division du travail ont amené comme une crise de l’avancement qui, longtemps, a détourné de l’industrie et du commerce une élite de sujets bien doués. On a vu se porter vers les grandes administrations publiques la foule de ceux que la médiocrité de leurs ressources réduisait à une condition subalterne, mais qui voulaient trouver, jusque dans cette dépendance même, un champ ouvert à leurs louables ambitions. On signale depuis quelques années une heureuse réaction contre ces tendances. A une époque comme la nôtre, où le renchérissement de la vie, les exigences fiscales de l’Etat, écrasé par une dette de guerre formidable, et l’instabilité des fortunes tendent à faire du travail la source de toute élévation et de tout bien-être, dans un siècle qui assiste sur tous les marchés du monde au déchaînement d’une lutte économique forcenée, le succès appartiendra à ceux qui sauront tendre les énergies, payer les talents au plus haut prix, et, comme au temps des guerres de la Révolution, deviner dans le simple soldat d’aujourd’hui le général qui, demain, gagnera les batailles industrielles.

. Les grands créateurs de trusts ont bien compris ce besoin de notre temps. Incapables de gérer dans le détail leurs colossales entreprises, ils se sont appliqués avant tout à être des découvreurs d’hommes, et ils l’ont été avec un singulier bonheur (1). Il est vrai que les circonstances les ont remarquablement servis. Un trust comme celui du pétrole ou de l’acier, quand il est dirigé par un Rockefeller ou un Carnegie, est un terrain merveilleux pour la culture intensive des capacités.

(1) c’est à ce talent que M. Carnegie, par exemple, est redevable, s’il faut l’en croire, de la prospérité inouïe de ses entreprises. Ses confidences à son ami M. W. Stead sont significatives à ce sujet : « When we talked at Skibo Castle this autumn, Mr.Carnegie seemed to attribute liis success more to bis ability of finding and stimulating young men than to any otlier circumstance ». ( Mr. Carnegie’s Ccnundrum, par W. T. Stead, Londres, 1900, p. 20.) Nous voyons ailleurs que le choix du maître peut s’exercer parmi les 27.000 ouvriers et employés qu’il a sous ses ordres, et que, s’il associe aux. bénéfices quiconque, dans ce vaste personnel, se distingue par son mérite, il refuse absolument de conserver aux fils les droits qu’il a reconnus aux pères, l’expérience lui ayant appris que la capacité ne se transmet pas, comme l’argent, par héritage. Les héritiers d’un propriétaire de parts, quels qu’ils soient, sont immédiatement remboursés. (Ibid., p. 19 et 25.)

Comme nos administrations d’état, le trust a, sur les petites ou les moyennes entreprises isolées, si fréquentes chez nous, l’avantage d’offrir, par l’énormité des intérêts qu’il représente et la masse des salariés qu’il « contrôle », un champ illimité pour cette recherche anxieuse des valeurs humaines.

Il a, d’autre part, sur nos services publics, dirigés par des chefs vieillis, routiniers et pécuniairement désintéressés, l’avantage d’être entre les mains d’un homme résolu, audacieux, ardent dans sa chasse aux capacités. Aussi, tandis que, chez nous, les fonctionnaires, gouvernés par le nombre, c’est-à-dire par la médiocrité, ne rêvent qu’avancement automatique et augmentations à l’ancienneté, tous les jeunes employés du trust, échauffés par les exemples légendaires de ceux qui ont réussi, sentent s’exaspérer en eux le désir d’être « distingués » par le tout-puissant businessman. Supérieur à ces rudes manieurs d’hommes par la hauteur de son idéal moral et social, Godin a connu avant eux le tourment du « constructeur » qui cherche vainement avec qui partager un fardeau trop lourd pour ses seules épaules. Mais bien plus encore que son œuvre personnelle, ce qu’il veut sauvegarder, c’est l’association elle-même.

Pour tirer du dehors les ressources en hommes dont elle a besoin, rien n’est organisé. En attendant que l’école, répondant à sa mission, soit en état , comme le voulait Fourier, de révéler les vraies aptitudes de l’adolescent qu’elle prépare à la vie active, l’association en est réduite, tout comme l’entreprise patronale, à compter sur le hasard des engagements, que garantit si mal la duperie des certificats et des « références ». Mais à peine admis, le travailleur va être mis à même de donner sa mesure. Des centaines de groupes où l’on s’exerce à perfectionner chacun des multiples travaux de la fabrication s’offrent à son libre choix. Si ce choix est à la fois zélé et sage, si, dans les groupes auxquels il participe, il se montre homme de bon conseil, s’il se signale par des innovations intelligentes, l’association s’empresse de le reconnaître pour l’un de ses collaborateurs d’élite et de lui assigner le poste où l’appellent les qualités qu’il a spontanément déployées. Dans le cas contraire, elle élimine en sa personne une non-valeur. Qui ne voit qu’une association où l’institution des Groupes et des Unions de Groupes

recevrait son plein effet n’aurait rien à craindre de la concurrence des entreprises patronales vouées au régime du salariat ? M. Tout-le-monde, prétend le dicton, a plus d’esprit que M. de Voltaire. Mille hommes qui ont fait du succès d’une affaire commune la préoccupation de tous leurs instants l’emporteront toujours sur mille esclaves, fussent-ils commandés par un maître de génie. Le personnel de l’établissement de Guise a-t-il réalisé l’idéal que nous venons de définir ? Nous avons répondu à cette question au cours de notre travail. Mais quel que soit le jugement que l’on porte sur la population ouvrière qui a pris part aux essais de 1877-79, les principes demeurent, et leur application sera reprise un jour : pour l’homme comme pour la nature, la création n’est-elle pas faite de recommencements ?

VIII. — Une autre expérience de Godin : le suffrage DES TRAVAILLEURS JUGE DES CAPACITÉS ET DE LEUR RÉTRIBUTION. La DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE, CONSÉ-

QUENCE ET COURONNEMENT DE LA DÉMOCRATIE POLITIQUE. — Les LIMITES IMPOSÉES PAR GODIN A l’eXERCICE DU SUF- FRAGE.

Un lien étroit unit les expériences dont il vient d’être question à celles dont il nous reste à dire quelques mots. Malgré la rétribution assurée, sous forme de jetons de présence, à ceux qui prennent part à la vie des groupes, malgré les moyens, renouvelés de ceux de Fourier, par lesquels l’émulation est constamment tenue en éveil, (primes aux inventions, inscriptions sur le livre d’honneur, prix et mentions décernés le jour de la Fête du Travail, etc.), l’ardeur laborieuse, à l’atelier et dans les groupes, tomberait vite, — surtout au sein des associations nombreuses, où le zèle de quelques obstinés pourrait suffire à couvrir les défaillances du plus grand nombre, — si leâ qualités qui servent le mieux l’intérêt général n’obtenaient pas des récompenses d’un caractère plus positif. Or, la rétribution des services rendus peut revêtir deux formes différentes, d’ailleurs

presque toujours jointes dans la pratique : l’accroissement l’autorité et l’augmentation de salaire. On s’attachera donc, ians l’association, à donner à chacun le rang hiérarchique et le traitement qui correspondent exactement à son mérite. Mais il ne suffît pas que cette rétribution en influence ou en argent îoit conforme aux exigences de la justice abstraite ; il faut încore qu’elle soit reconnue pour telle par les intéressés, c’est- Si-dire par le travailleur en cause, par ses collègues, et même Dar ses compétiteurs. En l’absence d’une autorité souveraine lyant tout pouvoir pour attribuer sans appel les places et les 5arts, il faut que ce soit la collectivité des associés qui procède 3lle-mêmeàcette répartition. Si elle est faite par ses mandataires, îhefs de fonctions ou administrateurs, ce ne peut-être qu’en 5on nom et sous son contrôle permanent» C’est le sentiment jue chacun est bien à sa place, (entendez celle où il peut le nieux servir d’intérêt général), et qu’il reçoit bien sa juste )art du produit collectif, qui porte à son plus haut degré la tension des énergies et entretient l’ordre, la confiance, l’harmolie sans. lesquels toute association, valant moins que ce qu’elle •emplace, est condamnée à disparaître.

Godin ne se dissimulait pas que le problème de la répartiion des salaires et des bénéfices, tel que nous venons de le léfinir, devient en association, par l’élimination du patronat it de son pouvoir discrétionnaire d’attribution, le problème issentiel. D’autre part, il repoussait de toutes ses forces la olution communiste qui croit résoudre la difficulté en la niant t qui, maintenant dans l’indivision le produit à partager, aesure aux besoins des intéressés leur droit de prélèvement ur ce produit. Puisqu’il est nécessaire d’individualiser les fruits lu travail associé, se disait-il, et que l’opération doit obtenir a pleine adhésion des travailleurs eux-mêmes, pourquoi ne 3ur en laisserait-on pas le soin en adaptant à cet objet nouveau 3s procédés de suffrage déjà pratiqués en politique ? Tel iat le principe dont Godin poursuivit, de 1867 à 1873, l’applilation systématique.

j Deux influences contribuèrent à l’engager dans cette voie, îous connaissons la première : c’est celle de la doctrine phamstérienne dont il a si profondément subi l’empreinte. Est-il

besoin de rappeler la part que Fourier concède, dans Torganîsation du travail, à ce qu’on pourrait appeler la méthode du self-control ? Si, de 3 heures du matin à 10 heures du soir, le phalanstérien Lucas s’emploie avec une si merveilleuse ardeur aux besognes les plus diverses, c’est qu’il n’en est pas une seule qui n’ait été voulue et recherchée par lui, dans la séance de la « Bourse » où, d’un commun accord, on a réglé la veille tous lea travaux du lendemain. Maître de son activité, l’habitant de la Phalange l’est aussi des fruits qu’elle donne, en ce sens qu’il détermine lui -même, d’accord avec ses compagnons de travail, les titres de chacun au bénéfice réalisé par la série. Ainsi l’enthousiasme et la liberté président au partage des richesses aussi bien qu’à leur création.

Mais le Phalanstère est un lieu enchanté dont les habitants, touchés par la baguette du magicien, ont retrouvé, avec toutes les vertus, tout le bonheur de l’âge d’or. Godin, instruit par les rudes leçons de la réalité, n’aurait jamais songé à suivre sur ce terrain le séduisant et paradoxal auteur de V Unité universelle s’il n’y avait été conduit d’autre part par le spectacle des événements politiques de son temps. A la grande Révolution qui, du jour au lendemain, a transformé des millions de sujets dociles en citoyens enivrés de leur puissance, ont succédé des gouvernements de recul. Mais, après la monarchie de Juillet obligée d’élargir le régime censitaire instauré par la Restauration, Godin a vu la République de 48 conférer le droit de vote à funiversalité des citoyens. Dès ce moment, il a compris que rien n’arrêterait plus, non seulement en France, mais en Europe et dans le monde, cette ascension victorieuse de la démocratie,; et les faits lui ont donné raison.

Aujourd’hui même, ne voyons-nous pas le suffrage universel,, enhardi par ses succès passés, marcher à la conquête des pays où il ne règne pas encore ? En Angleterre, où se poursuit depuis plusieurs années la double campagne des démocratesfi contre les lords et des femmes contre les privilèges masculins, en Allemagne, où la guerre européenne a rendu plus vives et plus menaçantes les revendications du prolétariat en faveur de l’égalité politique, en Russie, où cette même guerre a déchaîné la plus terrible des révolutions démagogiques, en Autriche*

Hongrie, où, sur les débris du trône des Habsbourg, dix peuples s’élancent vers la liberté, en Turquie, en Egypte, en Perse, dans ITnde et jusqu’en Extrême-Orient, partout, les gouvernés entendent, par le bulletin de vote ou l’action directe, participer à l’œuvre des gouvernants. Chez nous, enfin, la loi des majorités s’impose avec une telle force que certains s’effrayent de lui voir envahir des domaines jusqu’alors réservés et redoutent cette main-mise de la politique ' sur toutes les manifestations de la vie sociale.

Pour quelle raison, se demande Godin, une institution qui répond à ce point aux exigences les plus impérieuses de l’esprit moderne serait-elle condamnée à ne recevoir que des applications strictement politiques? Invoquera-t-on la gravité des intérêts mis en cause dans ce dernier cas ? Mais n’est-il pas évident que les questions professionnelles sont les plus vitales de toutes pour la ■ grande majorité des hommes ? N’ont-ils pas exprimé la pensée qui les obsède, lorsque leur cœur ou leur bouche a murmuré le « Da nobis panem quotidianum» de la vieille prière ? Croit-on que la menace d un lock-out ou d’une diminution de salaire ne préoccupe par l’ouvrier de la terre ou de l’usine infiniment plus qu’une élection législative ou un changement de ministère ? Remarquons même qu’à tout prendre, la solution des questions politiques par le suffrage est, pour le travailleur, beaucoup plus lointaine et plus hasardeuse que ne le serait, par le même procédé, celle des intérêts économiques. Eh quoi ! ce même homme à qui vous demandez de choisir entre vingt mille de ' ses semblables, presque tous inconnus de lui, le citoyen le plus apte à faire des lois, ne serait pas capable de désigner parmi ses compagnons d’atelier celui qui mérite le plus haut salaire ? Il pourrait, directement ou par mandataire, gérer les affaires 'de son pays, mais serait présumé inapte à gérer celles de son usine ? Situation plus étrange encore, il jouirait du droit de suffrage en ce qui concerne les intérêts les plus généraux de sa ^profession (lorsqu’on lui demande, par exemple, de nommer un juge au Conseil des Prud’hommes), et il n’aurait pas voix au "chapitre s’il s’agit de choisir le contremaître qui interviendra Mans tous les actes de sa vie d’ouvrier ?

P La contradiction serait par trop choquante si elle n’avait

son origine dans une organisation du travail antérieure aux transformations politiques que nous venons de rappeler. Le salarié ne s’appartient pas, en effet, et le droit nouveau qu’il a su conquérir pour mener à bien son action politique ou syndicale vient expirer à la porte de l’atelier, parce que, de l’autre côté de cette porte, un autre droit s’exerce, celui de l’homme qui possède l’outil de production et qui a loué les bras du travailleur. Mais si la souveraineté du patron peut sembler encore incompatible avec l’exercice du suffrage accordé, dans l’usine même, au salarié — et l’on sait que cette souveraineté est chaque jour battue en brèche par la poussée victorieuse du syndicalisme (1) — n’est-il pas évident qu’au sein d’une association de producteurs libres et égaux par définition, le suffrage est appelé à devenir le mode d’expression par excellence de la volonté collective ? Persuadé que si l’association venait à se généraliser, elle déterminerait un 89 social incomparablement plus important et plus fécond que celui qui a ouvert l’êre de la liberté politique, Godin, qui appelle de tous ses vœux cet avènement de la démocratie industrielle, complément et épanouissement de la démocratie politique, se trouve conduit à lui préparer les voies en initiant à la pratique du suffrage le personnel destiné dans sa pensée à former la première des petites républiques ouvrières du type nouveau'.

Telles sont les raisons de principe qui ont inspiré le fondateur du Familistère lorsqu’il a entrepris ses essais pour confier au suffrage la désignation et la rétribution des capacités. Nous verrons au chapitre suivant dans quelle mesure l’expérience, sur ce point, a fait échec à la théorie. Est-ce à dire, d’ailleurs, qu’en 1867, lorsqu’il invite pour la première fois ses ouvriers à réviser, le bulletin de vote à la main, le tableau des salaires payés dans l’établissement, il soit résolu à se dépouiller à leur profit de tous ses droits ? Le croire, ce serait faire injure

(1) c’est l’Etat qui, en se faisant industriel, a livré les clefs de la place-. Comme ministres et députés sont à la merci du suffrage universel, il a bien fallu subir dans le bureau ou l’atelier d’état les exigences des électeurs dont on avait sollicité les votes au dehors. Aujourd’hui, le branle est donné : employés des chemins de fer, ouvriers des arsenaux, postiers, inscrits maritimes, etc., etc., ont des délégués élus qui traitent de puissance à puissance avec leurs chefs.

à sa connaissance des hommes. Il sait que la population à laquelle il s’adresse est en majorité passive, inexpérimentée, indifférente à tout ce qui n’est pas la besogne quotidiennement imposée, et qu’elle ne saurait être abandonnée à elle-même. S’il est disposé à admettre, en bon disciple de Fourier, que les camarades d’un travailleur, le voyant tous les jours à l’ouvrage, sont les meilleurs juges de sa capacité, il sait aussi que leur clairvoyance est courte et que, dans l’opinion qu’ils se forment sur un collègue de bureau ou d’atelier, la valeur professionnelle de celui-ci n’est trop souvent qu’un élément négligeable. Il s’attache donc à varier les expériences, pour que chacune d’elles serve de vérification aux autres ; il a soin d’en circonscrire la portée et d’en limiter les effets. Mais surtout, il se garde bien, en recherchant ce qui devrait être, de rien changer à ce qui existe, de peur que la poursuite d’un mieux hypothétique ne vienne porter atteinte à une organisation qui, si imparfaite qu’elle soit, a cependant fait ses preuves. Pour prévenir les ententes et les collusions qui se nouent d’elles-mêmes au sein des groupes électoraux trop restreints, il fait appel dans certains cgffs à l’unanimité du corps électoral, et, pour remédier à l’ignorance réciproque des électeurs et des élus qui est l’écueil de ce système, il expérimente plusieurs variétés de suffrage restreint. Enfin, lorsque l’élection comporte deux degrés, il institue deux catégories d’éligibles : ceux que le vote par leurs pairs a librement désignés et ceux qu’impose leur mérite, établi par les faits eux-mêmes ou par le témoignage des chefs.

IX. — Le Suffrage juge des capacités et de leur rétribution (suite). — Echec partiel de l’expérience. — Causes de cet échec.

Gomme nous le montrerons au cours de notre étude, ces essais, dans l’ensemble, n’ont pas abouti à des résultats satisfaisants. Afin d’intéresser son personnel à une entreprise dont la haute portée sociale dépasse son intelligence, Godin lui propose d’abord, comme une sorte d’enjeu capable de faire prendre la partie au sérieux, de répartir, dans la proportion des services

rendus par chacun, certaines sommes d’argent. Dès lors, ce qui n’était qu’un moyen devient une fin pour les électeurs. On leur demandait de mettre en lumière des capacités, et, par conséquent, d’aider à une plus équitable <( pondération » du taux des salaires : ils répondent en se disputant l’aubaine qui tombe de la poche du patron.

Quand les essais reprennent, en 1872, après une interruption amenée par les malheurs de la guerre, on met à profit l’expérience acquise. Cette fois, le corps électoral est placé directement en face du problème dont on attend de lui la solution. Il ne comprend plus la totalité, mais seulement une partie des travailleurs attachés à l’établissement, celle que l’on peut croire la plus éclairée. On ne lui demande plus de distribuer de l’argent, mais de formuler des appréciations et de donner des notes. On prend enfin certaines précautions, on imagine certains procédés qui doivent défendre l’électeur contre les suggestions de l’intérêt personnel et l’amener à voter en connaissance de cause. Peine perdue : l’amélioration insuffisante, quoique réelle, des résultats détourne Godin de poursuivre une entreprise où il a rencontré tant d’échecs et de déceptions.

C’est que des salariés, condamnés par toute une existence de subordination et d’irresponsabilité à une sorte de myopie intellectuelle que l’atavisme, le plus souvent, n’a que trop bien préparée, ne peuvent pas s’élever subitement, et comme sur commande, à la hauteur de vues et à la netteté de conceptions qui caractérisent le chef d’industrie arrivé à la maîtrise de son métier. A ne considérer même que les qualités plus modestes : souci de l’intérêt général et des responsabilités collectives, sens administratif, respect de l’ordre établi, etc., sans lesquelles il n’y a pas d’association possible, combien de travailleurs, d’ailleurs bien intentionnés et pleins de cœur à l’ouvrage, se montrent incapables, une fois tombée la belle flamme du début, d’en conserver en eux l’efficacité agissante ? Nous pourrions citer des sociétés de production qui semblaient avoir en mains tous les atouts : clientèle assurée, capitaux suffisants, ouvriers habiles, et qui n’en ont pas moins sombré parce que leurs membres, propres seulement à tourner la meule du travail quoti-

dien, n’ont pas voulu ajouter le travail de prévision, de gestion et de contrôle à celui de l’exécution matérielle. D’autres salariés n’ont même pas su faire le geste d’affranchissement, et, pour n’avoir pas à prendre place au gouvernail, ont refusé la barque que des tiers bienveillants avaient gréée pour eux ! (1)

Sans aller chercher au loin des exemples, il nous suffira de ceux que nous offre l’histoire du Familistère. Savoir apprécier les mérites, les mettre à leur rang et les payer à leur prix est, par excellence, une fonction de la capacité directrice, et elle exige, pour être bien remplie, une connaissance de l’affaire et des ajjaires que celle-ci seule est à même de posséder. Or, la capacité directrice, malheureusement, ne se délègue pas. Comment se sont comportés la plupart des employés du Familistère quand on leur a demandé, sous des formes diverses, de se faire juges de leurs propres salaires ? Ainsi qu’on le verra plus loin (2), ils n’ont envisagé que l’importance des appointements versés à chacun, sans chercher à en approfondir la raison d’être, et, obéissant à des impulsions diverses, parfois même à des sentiments généreux, ils se sont appliqués à retrancher aux uns pour ajouter aux autres. Parfois aussi, et c’était assurément le parti le plus sage, ils se sont abstenus purement et simplement, lorsque le camarade dont ils devaient apprécier le mérite échappait à leur jugement par la nature trop spéciale de sa fonction.

A dire vrai, Godin n’a pu instituer les expériences dont nous parlons qu’en s’adressant à des (( sujets » isolés, par la

(1) Un fait entre cent, et que nous ne citerons ici que parce qu’il tombe sous nos yeux au moment où nous écrivons. En mars 1909, sir Christopher Furness intéressait les onze cents ouvriers de ses chantiers de construetions navales d’Hartlcpool dans les bénéfices de son industrie en leur cédant à tempérament des actions de l’entreprise. Chacun d’eux était m.is en possession d’une part de 250 fr. qu’il devait acquitter, avec le temps, par un prélèvement de 5 0 /O sur ses salaires. (Cf. Bull, dr la Participation aux bénéfices, 4® liv., 1909, p. 180.)

Les ouvriers ont touché, en décembre 1909, un dividende de 9 0 /O pour les neuf premiers mois. Néanmoins, ils ont voté, le 2 avril 1910, par 106 voix de majorité, la cessation de leur participation aux bénéfices, « parce que, dit le Temps, leur espoir de la suppression du ehôniage a été déçu, et qu’ils préfèrent conserver, en vue des périodes d’arrêt du travail, la disposition de l’argent qu’ils devaient employer à l’achat des actions. Ils demandent à rester simples salariés et ne se soucient plus d’être actionnaires ».

(2) Voir II® partie ; La participation du travailleur au gouvernement de l'usine, p. 149 et suiv.

force des choses, des contingences qui, en les éclairant, auraient seules pu donner à leurs votes une valeur décisive. On leur demandait de fixer des salaires, mais on était impuissant, — car cela ne s’enseigne pas ex abrupto, — à les mettre en état d’apprécier les conditions qui, du dehors, en quelque sorte, commandent le taux de ces salaires, et les plus sages avertissements n’arrivaient pas à l’emporter sur les impulsions de leur sensibilité : quoi d’étonnant, dès lors, si, n’ayant, au moment du vote, à prendre conseil que d’eux-mêmes, ils ont cédé trop aisément à un égalitarisme facile, à des rancunes inavouables, à des sympathies irréfléchies ?

Mais que ces mêmes électeurs se trouvent placés en face des responsabilités totales que comporte la direction de l’entreprise (1), qu’ils soient obligés d’embrasser dans son ensemble l’oeuvre de la production avec ses répercussions commerciales, et, l’expérience aidant, leur conception des choses s’assainira. S’ils écartent de l’usine, par une rétribution dérisoire, tel travailleur d’élite, sculpteur de talent, sûr de sa valeur et du prix qu’il en trouvera, s’ils le remplacent, au rabais, par un apprenti ou un incapable, ils verront bientôt que les produits exposés au marché rebutent l’acheteur par leurs formes moins élégantes, et ils apprendront alors à leurs dépens qu’on ne paye jamais trop cher le vrai mérite. Mais ce n’étaient pas des subordonnés sans responsabilité directe et sans préparation approfondie,comme ceux auxquels Godin s’adressait en 1867 , qui pouvaient s’élever, d’emblée et en masse, à ces hauteurs de sagesse pratique.

Ainsi, tout nous conseille l’indulgence pour les Familistériens qui, de 1867 à 1873, ont si mal répondu aux espérances de Godin. Ne les accablons pas si, formés à l’école du salariat, ils n’ont pas voté avec toute la clairvoyance d’un chef d’industrie rompu aux affaires. Sachons en outre nous garder d’une

(1) Un économiste américain, Walker, s’est attaché à en montrer l’importance clans la définition qu’il donne du rôle de l’entrepreneur, rôle si malaisé, à l’en croire, que ce n’est pas trop, pour le rétribuer, de tous les profits de l’entreprise: «Le patron, dit notre auteur, (The vcages question, p. 245^ doit » posséder l’habileté technique, les connaissances commerciales et les capa- » cités administratives, assumer les responsabilités, se mettre en garde » contre les événements, donner à la production sa forme et sa direction, » organiser et contrôler toute la machine industrielle. » (Cité par Ch. Gide et Ch. Rist, Histoire des Doctrines économiques, p. 630.) s

contradiction contre laquelle on a peine à se défendre quand on lit les Documents biographiques. Si Godin a demandé à ses subordonnés de concourir avec lui à la désignation des capacités et à l’amélioration du tableau des salaires, il est de toute évidence que c’est parce qu’il avait le sentiment, commandant à un personnel trop nombreux, de ne pouvoir réaliser sur ce point son idéal de justice distributive. Ce serait donc tenir pour résolu ce qui est en discussion que d’opposer systématiquement, comme on opposerait l’erreur à la vérité, les résultats produits par le suffrage à l’ordre de choses établi dans l’usine au moment où les votes furent émis. Assurément, pour porter en bien ou en mal un jugement quelconque sur l’expérience, nous sommes obligés, puisqu’aussi bien ce sont les seuls éléments d’appréciation dont nous disposons, de tenir coippte des notes, des rangs et des salaires attribués par (iodin lui-même aux travailleurs, mais nous devons éviter d’attacher à ces termes de comparaison une valeur absolue.

A l’époque où nous sommes, ne l’oublions pas, l’association n’existe pas encore, et, si bienfaisantes que soient les institutions préparatoires dont les ouvriers de Guise jouissent déjà, ils peuvent croire que Godin, abstraction faite du généreux altruisme dont ils ont reçu de lui tant de preuves, est un patron comme les autres, c’est-à-dire un chef d’industrie louant à son profit la force de travail d’autrui, et, qu’à ce titre, ses intérêts et les leurs sont divergents. Or, pour l’employeur, le meilleur des contremaîtres n’est-il pas celui qui obtient du personnel placé sous ses ordres le maximum de rendement ; pour le salarié, le meilleur des contremaîtres n’est-il pas le plus indulgent ? Dites au chef d’industrie de classer ses ouvriers par ordre de mérite : il mettra en tête de la liste les plus vigoureux, les plus actifs, les plus avisés, ceux qui, dans le moins de temps, abattent le plus de besogne, en usant le moins de matière ou d’outils. Faites établir ensuite par. l’ouvrier cette même liste d’excellence, et ses préférences iront tout droit aux bons camarades, obligeants, faciles de leur bourse et francs du collier (1). Faut-il s’étonner

(1) Voir ce qui est dit plus loin (II® partie, ch. I) de la désignation, par le suffrage, des candidats aux postes de surveillants, pratique qui dut être abandonnée antérieurement à l’année 1891.

dès lors si les deux listes ne se ressemblent gû^re, et ne serait-ce' pas abuser quelque peu de ce qu’on pourrmt appeler « l’optique patronale » que de demander à la première uniquement le critérium de tout jugement équitable ?

Si Marie Godin, en écrivant les Documents biographiques^ semble parfois incliner dans ce sens, il faut en chercher la raison dans les croyances morales et métaphysiques que Godin lui a transmises et dont elle a trouvé la confirmation dans le spectacle de la vie, en même temps que dans les données de la science. Persuadée que le travail est la loi suprême, que tout être se classe suivant la fonction qu’il remplit et que le mal profond dont souffre notre société, c’est l’absence ou la confusion des respon^ sabilités (1), elle aspire à une organisation sociale qui aurait à sa base l’ordre et la justice, — un ordre absolu et une justice inflexible, — et où chacun, passionné pour sa tâche, recevrait en considération et en bien-être l’exacte contrepartie de sa contribution à l’oeuvre commune. Dans cette société idéale, c’est l’arrangement des choses qui, barrant la route au mal, assurerait le triomphe du mérite, et le droit de chacun se dégageant de ses actes avec une évidence parfaite, toute contestation, toute supercherie serait impossible ; « Se considérer comme « élément d’un 'système », écrivait-elle en achevant l’exposé de sa doctrine philosophique, « se gouverner soi-même en vue « du bien de l’ensemble, se prêter à toute mesure tendant à « baser, pour chacun, l’exercice du droit sur le devoir accompli, « c’est-à-dire à maintenir chacun, par l’organisation même de « la responsabilité individuelle, dans la voie la plus utile au « bien collectif ; telle est la loi d’ordre pratique indiquée par « les enseignements de la science » (2).

Aussi appelle-t-elle de tous ses vœux la découverte de la méthode qui permettra « le contrôle des capacités par le mode mathématique », ou encore, « la détermination des salaires et l’attribution des emplois d’après l’utilité des œuvres accomplies».

.1) La doctrine, si à la mode, de la solidarité, en aiïaiblissant la notion de la responsabilité individuelle (considérée aujourd’hui comme limitée par toutes les servitudes physiologiques et sociales qui pèsent sur clic), a contribué notablement à créer l’état de choses que nous dénonçons ici.

(2) Documents biographiques, t. II, p. 109.

sans recours par conséquent aux jugements humains, toujours faillibles et toujours contestés : « Alors, plus d’oublis à redouter, « plus d’intérêts antagonistes à prévoir : le bien général et la « capacité individuelle trouveront un champ d’accord, et « l’équité des rémunérations allouées sera évidente. A ceux qui « sont en mesure de faire œuvre utile, de se distinguer au tra- « vail, la méthode sourira ; les autres, — et c’est encore le « plus grand nombre, — préféreront un mode qui ne fasse « point vraiment de l’œuvre effective la base des déterminations « de salaires, appointements, primes, etc., jusqu’au jour où « ils comprendront qu’eux-mêmes, producteurs peu actifs, « mais consommateurs ardents, ont le plus grand intérêt à « l’instauration du mode qui, en mettant la capacité à son vrai « rang, assurera cette abondance de richesses dont ils désirent « une part et qu’ils seraient impuissants à créer et à entre- « tenir » (1). Assurément, dirons-nous à notre tour, nous devons souhaiter qu’il vienne un temps où, — les travaux humains, tous les travaux, se laissant inscrire, mesurer et vérifier par des moyens impénétrables aux erreurs des appréciations subjectives, — la répartition des richesses ne comportera plus que quelques opérations mathématiques très simples. Mais ce temps, s’il doit venir un jour, ne s’annonce pas encore. Sachons gré à Godin, en attendant, d’avoir essayé de résoudre le problème par le suffrage, et, puisqu’il s’agissait par ce moyen d’obtenir un classement des capacités différênt dans ses procédés d’exécution, et, le cas échéant, dans ses résultats, de celui qui émanait des désignations faites par l’autorité patronale, gardons-nous d’invoquer ces dernières avec une excessive rigueur pour condamner les résultats obtenus à l’aide du bulletin de vote.

(1) Documents biographiques, t. II, p. 480 ef 481.

X. — Les leçons des expériences tentées par Godin (suite). — Ce qu’il en a retenu lorsqu’il a établi, en 1880, LE PACTE SOCIAL DE L’AsSOCIATION DU FAMILISTERE. — La solution de l’avenir : Le contrôle mécanique

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