X. — L’activité des groupes et des unions. Le « Résumé
GÉNÉRAL » DE LEURS TRAVAUX POUR LA PÉRIODE AOUT 1877 A FIN MARS 1878. — Tarif et rétrirution des présences AUX réunions. — Ce que nous savons du travail des
GROUPES PROPREMENT DITS. La DIFFICULTÉ DE DÉLIMITER LEUR CHAMP D’ACTION ET DE DÉTERMINER LEUR COMPÉ- TENCE. Le FONCTIONNEMENT DES UNIONS ; l’INERTIE DE
LA PLUPART d’entre ELLES S’EXPLIQUE PAR CELLE DES
GROUPES. — Les conseils de direction n’ont pas eu d’existence effective..
Une première désillusion nous attend. Nous savons que si le Règlement (art. 26) faisait de l’assiduité aux séances un « devoir », il se gardait bien d’imposer aux groupes l’obligation de se réunir à jour fixe. Comment, en effet, aurait-on
(1) Le groupe no 2 de V Union des bois (emploi des bois en menuiserie et charpente) a pour président un ouvrier menuisier, Patte père, et pour viceprésident un menuisier-modeleur, Evens Jean. Trois contremaîtres, Dury, Desson et Dequenne François (celui-ci, père du futur administrateur-gérant de l’Association) sont simples membres du groupe. — Le groupe 2 de l’Union de la terre réfractaire est présidé par un surveillant. Gras Prosper, et compte
pu imposer une périodicité régulière à des groupements qui n’avaient d’autre raison d’être que de recueillir et d’étudier les propositions utiles, les perfectionnements ou les innovations propres à améliorer tel ou tel détail d’un service déterminé ? Les « découvertes » ne se font pas au commandement. En outre, n’invente pas qui veut.... Aussi beaucoup de groupes trouvèrentils dans cette inévitable rareté des bonnes idées un prétexte commode pour ne pas se réunir. Ils ne tinrent séance que pour lire, et, après les six mois d’exercice (on pourrait dire, en l’espèce, les six mois de sommeil) prévus par l’article 20, pour renouveler leur bureau. Un bon nombre d’Unions ne fournirent aucun travail, à commencer par celle des Prix de revient, dont le concours eût été cependant d’une utilité éminente pour la mise au point des projets concernant la fabrication des produits nouveaux. Les conseils généraux des Unions eux-mêmes s’attardèrent à des préliminaires d’ailleurs nécessaires (détermination des compétences, rédaction des règlements, etc.) mais qui reculèrent d’autant le moment de l’action réellement pratique.
Un Résumé général des travaux des groupes, embrassant le& résultats de la période la plus marquante (août 1877 à fin mars 1878) et dressé par les soins de l’économe du Familistère, expose en ces termes le bilan de ces huit mois d’activité : « Sur les 116 groupes et les 27 unions créées à l’usine, 30 groupes ont fonctionné et tenu 118 séances, dont 60 pour se constituer et 58 pour discuter des propositions. Dix-sept unions ont fonctionné et tenu 66 séances, dont 34 pour se constituer et 32 pour examiner les propositions des groupes. Le reste des conseils, soit 10 unions et 86 groupes, n’a pas eu' de proposition à examiner. Cependant, ces diverses assemblées (sauf 6 groupes restés sans inscription) se sont réunies deux fois : pour se constituer et pour renouveler leurs bureaux.
parmi ses membres le directeur du matériel, Pernin. — Le groupe 1 (maçonnerie) de V Union des bâtiments élit pour président un contremaître des constructions, Desson Alfred, pour secrétaire, Grebel, ingénieur, chef des ateliers, et compte dix membres, parmi lesquels un surveillant, un contremaître et le « chef des travaux des cours Nous pourrions multiplier indéfiniment ces exemples.
« Le Conseil général des Unions a tenu 29 séances. Le nombre
total des jetons de présence (1) a été
de 10.551 à 0 fr. 25 soit 2.567 fr. 75
dont 3.970 pour les séances de constitution soit 922 fr. 50
et 6.581 pour les séances de travail . . . soit 1.645 fr. 25. »
Empruntons au même document ce qui concerne le Familistère :
- « Sur 46 groupes, dit ce rapport, 29 ont fonctionné et tenu pendant la même période 120 séances, dont 58 de constitution et 62 pour discuter des propositions. Dix unions ont travaillé et tenu 45 séances, dont 20 pour se constituer et 25 pour examiner des propositions.
« Le nombre total des jetons de présence a été :
de 4.802 à 0 fr. 25 soit 1.200 fr. 50
dont 1.687 pour les séances de constitution soit 421 fr. 75
et 3.115 pour les séances de travail . . . soit 778 fr. 75. »
Ainsi, à mesure que nous serrons de plus près notre enquête ^ nous voyons le nombre des coopérateurs véritables décroîtrt fâcheusement. Une centaine de membres à l’usine, une cinquantaine au Familistère, voilà en réalité à quoi se réduit l’elfectil de ceux que la parole de Godin a pénétrés assez profondément pour les décider à l’action. Du moins, cette action n’a pa^ été stérile : la suite de notre exposé l’établira. Mais avant de passer à l’étude des propositions dont furent saisis le^ différents conseils, nous devons résumer en quelques mot^ l’existence plus ou moins remplie de chacun d’eux.
Les groupes proprement dits représentaient dans le système la part faite à ce qu’on pourrait appeler la démocratie pure et Godin, avec raison, voyait dans leur bon fonctionnemenl la condition du succès de l’entreprise tout entière. Il aurait souhaité que rien ne se fît sans leur collaboration diligente,
(1) Rappelons ici que la collaboration à l’œuvre des groupes était rétribuée. Chaque séance donnait droit : 1° à un jeton de présence de 0 fr. 25 au rnomen* de l’appel ; 2° à un jeton de même valeur par demi-heure de séance. Cn prin cipe, les réunions avaient lieu le soir, après la journée flnic, mais quelquesunes se tinrent pendant les heures de travail.
et qu’en particulier, tous les auteurs de propositions eussent le bon esprit de s’adresser à eux en première ligne et de leur soumettre leurs projets avec tout l’empressement, toute la déférence voulue, en leur laissant le soin d’en poursuivre, de degré en degré, la mise à exécution. Ainsi seulement aurait pu se faire, dans la liberté et la spontanéité la plus complète, — car les groupes étaient ouverts à tous et chaque membre n’y relevait que de lui-même, — cette éducation technique et sociale de la masse destinée, dans la future association, à détenir, par le droit de vote, le pouvoir de gouvernement. Nous savons que les intentions du fondateur sur ce point ne furent pas suivies d’effet. Aussi, les délibérations des groupes n’occupent-elles, dans le bilan du travail général, qu’une place des plus restreintes. Elles nous sont d’ailleurs mal connues, car c’est à peine s’il nous reste une vingtaine des cahiers de procès-verbaux où nous pourrions en chercher la trace.
Ce sont les conférences de Godin qui, cette fois encore, nous apprennent le peu que nous savons. Elles témoignent de la lenteur des groupes à se former, à s’installer, et, surtout, à prendre conscience d’eux-mêmes et de leur place dans l’ensemble par la détermination rigoureuse de leur sphère d’activité. Le 7 septembre 1877, Godin remarque que « c’est à peine si quelques jalons ont été plantés ». Le 20 décembre de la même année, un procès-verbal du Conseil général de l’usine nous révèle que le groupe n^ 4 de l’Union des Magasins des produits et le groupe no 1 de l’Union de la Quincaillerie viennent seulement de préciser leurs attributions.
Il est vrai que la tâche n’était pas facile : on en jugera par l’exemple de ce dernier groupe. En effet, s’il semble, en vertu de la spécialité que lui attribue le cadre des fonctions : « la 1 recherche des objets susceptibles' d’être fabriqués », avoir devant lui un champ à la fois vaste et bien délimité, il n’en est pas moins obligé de se tenir sur ses gardes pour ne pas empiéter sur le domaine de tel ou tel groupe voisin. Comme il le note ^ lui-même en se définissant, dans sa recherche des produits i nouveaux, il doit laisser de côté les appareils de chauffage, car ils relèvent d’une autre union. Il n’a à s’occuper ni des particularités de la fabrication, ni des prix de revient, ni des débou-
chés commerciaux, car d’autres groupes existent, à qui ces études incombent : « Il doit examiner sommairement : 1° Si (( les objets peuvent être fabriqués avec les moyens dont « dispose actuellement l’usine ou s’ils paraissent nécessitea « des installations spéciales ; 2® Si leur vente paraît devoir c( être facile et abondante... D’une façon générale, il doit dire « s’il croit la proposition de nature à devenir avantageuse « pour l’usine et méritant d’être étudiée sérieusement »... (1)
On saisit ici sur le vif ce qui risquait d’être une des pierres d’achoppement de la tentative : le chevauchement et, si l’on peut ainsi dire, l’interpénétration des objets assignés aux groupes, entraînant comme conséquence de perpétuels conflits d’attribution. Les efforts de Godin pour prévenir ce danger (nous les avons signalés ailleurs) (2), et surtout le petit nombre des groupes (un sur quatre environ) qui s’exercèrent avec quelque zèle ou quelque persévérance suffirent, d’une façon générale, à empêcher les empiètements de ce genre ou à les rendre inoffensifs. Pourtant, la difficulté apparut chaque fois que l’activité des groupes prit un certain essor. Parmi ceux qui, au Familistère, eurent à cœur leur besogne, Godin cite plus particulièrement les groupes du Vêtement, de la Boucherie, de la Vacherie, de la Porcherie, de la Basse-Cour et de la Vente des légumes. Mais il est obligé de constater aussitôt que « se laissant arrêter par des questions de compétence, ils ont craint de dépasser les limites dans lesquelles ils pouvaient agir » (3).
Amené, dans sa conférence du 17 août 1877, à exposer luimême le fonctionnement d’un groupe afin d’éclairer l’inexpérience obstinée de ses auditeurs, il définit en ces termes la marche à suivre pour celui des Fêtes et des plaisirs : «-...Le groupe « veut de belles fêtes ; il émet les propositions qu’il juge les « plus favorables à cette fin, mais il n’a ni pouvoir de décider « qu’une fête aura lieu, ni qualité pour en arrêter les détails.... « Transmises à l’union des Logements, les propositions du
(1) Doc. hiogr., t. III, p. 217.
(2) Cf. supra, p. 171 et 172.
(3) Doc. biogr., t. III, p. 2Ü7.
;■ « groupe subiront un nouvel examen et seront, s’il y a lieu, « amendées ; après quoi, elles devront être soumises : au
« Conseil de direction de l’Habitation, parce qu’elles comportent « des dépenses sur lesquelles ce conseil doit se prononcer ; « 2^ au Conseil de direction de l’Education et de l’Instruction « qui doit, cela va sans dire, être consulté en pareille occurence. « C’est seulement après ces études diverses, et de concert avec « la Commission administrative actuellement en exercice, que « les propositions du groupe des Fêtes et Institutions d’agré- « ment, améliorées s’il y a lieu, entreront en exécution,
« exécution à laquelle le groupe s’emploiera dans toute la mesure « qui pourra lui convenir. » Comment, à propos de la complexité de ce mécanisme, où chaque rouage apparaît comme maintenu dans son plan et limité dans son action par le « système » des autres rouages qui engrènent avec lui, ne pas évoquer le faible rendement du travail parlementaire, par qui tant de forces vives sont consommées en frottements d’ailleurs inévitables ? On comprend que l’impulsion partie des groupes ait été rarement assez énergique pour parvenir, à travers tous les organes de transmission, jusqu’à son aboutissement naturel, le pouvoir exécutif.
On peut en dire autant des unions, dont la formation fut si tardive et la vie si débile, sauf peut-être à l’usine où quelquesunes d’entre elles firent preuve d’une louable activité. C’est seulement le 14 septembre 1877 que le fondateur se trouve en présence d’unions constituées (c’est-à-dire pourvues de leurs bureaux) en nombre suffisant pouFque la formation des Conseils généraux d’unions devienne enfin possible (1). Au Familistère, il constate avec satisfaction que 10 unions sur 11 ont pris naissance et que telle d’entre elles, l’union du Vêtement par exemple, a fait œuvre utile en proposant la vente au rabais des marchandises défraîchies ou démodées. Nous savons, d’autre part, que les deux unions de l’Enfance, plus directement soumises à l’influence de Godin, se constituèrent des premières, dès le mois d’août 1877, et se mirent résolument à l’œuvre. En décembre, l’une d’elles, celle des Ecoles, élaborait un règle-
(1) Doc. biogr., t. 7II, p. 148.
ment qui fut adopté bientôt après dans ses parties essentielles par l’union de la Nourricerie et du Pouponnât. Mais, sans relever ici par le menu toutes les initiatives dont on peut faire honneur aux unions, à TUsine comme au Familistère, il faut bien reconnaître que leur rôle principal s’est borné à tirer de leur propre sein, par l’élection, le 16 septembre 1877 et dans les derniers jours de mars 1878, les Conseils généraux d’Unions en qui s’est concentrée peu à peu toute la vitalité de l’institution.
Il était inévitable, d’ailleurs, qu’à l’inertie continue de la majorité des groupes et à la lassitude prématurée de la plupart des autres correspondît l’inaction des unions issues de ces groupes mêmes. Prenons la liste des 73 propositions industrielles qui ont été soumiess au Conseil général de l’usine, — les seules dont l’histoire puisse être établie à l’aide des documents que nous possédons (1), — et nous constaterons que si certaines unions ont été laborieuses, c’est parce que tels ou tels des groupes dont elles émanaient ont eu vraiment le désir de faire oeuvre utile. Quelles sont, en effet, les unions qui se sont signalées, à l’usine, par leur activité ? Ce sont celles du Montage, des Modèles, de la Quincaillerie, de la Moulerie, de la Fusion, des Garnitures, et elles doivent être énumérées dans cet ordre de mérite, car elles ont ,autant que nous pouvons le savoir, examiné respectivement 17, 9, 8, 4 et 3 propositions. Or, ce sont justement les groupes du Montage (d’où sont nées 9 propositions), des Modèles (9 propositions), de la Moulerie (4 propositions), des Garnitures (2 propositions), qui ont compté les travailleurs les plus riches en dévouement et’en idées.
D’autre part, chaque union comprenant l’élite du personnel des groupes affiliés, en vertu de la tendance naturelle de ceux-ci à choisir pour représentants leurs membres les plus zélés, on s’explique que certaines unions, celle de la Quincaillerie par exemple (2), aient montré plus d’ardeur que les groupes
(1) On trouvera en appendice, à la fln du volume, le relevé de ces propo- ^ sîtions.
(2) Sur les 8 propositions étudiées par l’Union de ce nom, une seule, celle Qui porte dans notre liste le n° 56, a été soumise au préalable à l’examen d’un ûes groupes de l’union. Il est vrai qu’un grand nombre des recueils de procèsverbaux enregistrant le travail des groupes sont aujourd’hui perdus.
dont elles émanaient : les auteurs de propositions appartenant à ces unions ont tenu, pour gagner une étape, à saisir directement l’union de leurs projets, au lieu de s’adresser au groupe compétent, et souvent même, pour en gagner deux, ils sont allés d’emblée devant le Conseil général lui-iîiême : le relevé qui termine notre travail offre à chacune de ses pages la confirmation de cette remarque.
XL — Le Conseil général des Unions de l’usine. Saisi
DE TROP DE PROPOSITIONS ET TROP NOMBREUX POUR POUVOIR LES ÉTUDIER EN CORPS, IL NOMME DANS SON SEIN DES COM- MISSIONS d’études, d’abord temporaires, puis PERMANEN- TES. — Remarques sur la composition et l’activité de CE conseil: bien qu’issu du suffrage populaire par un
> VOTE A DEUX DEGRÉS, IL COMPREND UNE FORTE MAJORITÉ DE CHEFS DE FONCTIONS, RECOMMANDÉS PAR LEUR CAPACITÉ