‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 5 sur 50 · DU TRAVAIL ET LE CONTRÔLE DU PRODUIT PAR LE CONSOM- MATEUR · texte numérisé non relu

DU TRAVAIL ET LE CONTRÔLE DU PRODUIT PAR LE CONSOM- MATEUR

Chronologiquement, les essais de recours au suffrage avaient précédé l’expérience des Groupes et des Unions. Les deux entreprises, nous l’avons montré, étaient étroitement liées l’une à l’autre. L’échec de la première, en prouvant à Godin que le personnel de l’établissement ne pouvait s’élever à la claire notion de ses intérêts communs, l’avait convaincu qu’il fallait d’abord apprendre à ces travailleurs, prisonniers de leur spécialité, à connaître et à aimer l’entreprise destinée à devenir bientôt la chose de tous. Sachant bien que l’amour ne peut naître s’il n’a pas à son origine la liberté, il avait invité les futurs associés à se former spontanément en groupes d’études, et il se promettait, si le succès couronnait la tentative, de reprendre plus tard au sein de ces groupes, — parfaitement homogènes, cette fois, puisque l’attraction seule les aurait formés, — l’application du, suffrage au règlement des intérêts sociaux.

On verra plus loin ce qu’il advint de ces prévisions optimistes. A la fin de 1878, la vie des groupes s’éteignait dans l’indifférence générale, tandis que Godin, parvenu au seuil de la vieillesse et instruit des écueils à éviter, se hâtait de mettre la dernière main au pacte social, depuis plusieurs années sur le chantier. On se demandera peut-être comment sa foi en l’association avait pu survivre à tant de déceptions - accumulées. Mais, à vrai dire, rien dans les événements de la décade précédente n’en avait, à ses yeux, ébranlé le principe. Plus que jamais, l’oeuvre sociale urgente entre toutes, c’était « de réconcilier le « travail et la richesse, de les amener à se traiter en amis, (' d’anéantir les causes d’envie et de colère qui excitent le travail

« contre le capital » (1). Après comme avant les essais sociaux, il restait acquis que le salariat enfante la haine parce qu’il procède d’une justice par trop imparfaite, et que le produit intégral du travail doit revenir au producteur, en comprenant par ce terme générique à la fois l’ouvrier qui exécute, le directeur qui commande et le capital, ce travailleur dont le salaire s’appelle l’intérêt. Seulement, si le principe demeure sauf, on devra dans l’application tenir compte de la leçon des faits. Sous quelle forme va s’opérer cette conciliation de la théorie et de la pratique ?

Dans l’association en formation, la rétribution du travail comprendra deux éléments : le salaire proprement dit et le profit. Pour la fixation du salaire, dont le taux sera étudié avec d’autant plus de soin qu’il servira ensuite à régler la distribution du bénéfice, on s’inspirera des règles suivantes :

Autant que possible, rétribution du travail à la tâche ou aux pièces ;

2° Désignation des capacités et mise en lumière des services, non par le suffrage des pairs, mais par l’appréciation contrôlée des chefs et, toutes les fois que faire se pourra, par l’emploi -des procédés de vérification automatique ;

3° Création d’un fonds spécial pour la récompense des inventions sanctionnées par l’usage et des initiatives reconnues utiles.

Godin se résout donc à adopter le système de rémunération du travail qu’il juge non le plus juste ou le plus satisfaisant, certes, mais le plus simple, le plus intelligible aux intéressés, le seul, pour mieux dire, qui lui paraisse applicable dans l’état de la mentalité ouvrière. La quantité se mesurera, toutes les fois que la fabrication le permettra, par le nombre des pièces inscrites au compte du travailleur (2) ; la qualité résultera de la sévérité plus ou moins grande qui présidera à l’admission ■ou au refus des pièces par le surveillant chargé du contrôle. Que faudrait-il, en somme, pour que ce système rétribuât d’une

(1) Doc. biogr., t. III, p. 314.

(2) La plupart des travaux, à l’usine du Familistère, telle qu’elle fonction- >nait avant la guerre, se prêtaient au paiement aux pièces et étaient ainsi jétribués.

façon non plus approximative, mais rigoureusement exacte, la productivité du travailleur ? Il faudrait, d’une part, une détermination mathématiquement exacte des prix de série payés pour chaque sorte de pièces et, d’autre part, une acceptation ou une élimination rigoureusement équitable de ces mêmes pièces. Dans une association où les prix de vente sont portés — théoriquement, tout au moins — ■ à la connaissance de tous les travailleurs, les prix de série devraient être établis, à l’aide d’une comptabilité minutieuse, en fonction de ces prix de vente. Alors le salaire, répondant enfin à la définition que nous donnions au début de cette étude, rétribuerait, pour chaque manipulation subie par le produit, V augmentation de valeur marchande que celui-ci en a reçue. Des exemples nombreux montrent que l’établissement d’une comptabilité de ce genre, si difficile qu’on la suppose, ne serait pas impossible (1). Quant à la perfection du contrôle, elle devrait aussi faire, en association, l’objet de tous les soins. Ne confier la fonction qu’à des hommes d’élite ; les engager dans une organisation telle que toute négligence de leur part fasse éclater leur responsabilité ; leur compter, par exemple, des appointements proportionnels au nombre des malfaçons arrêtées par eux au passage (2) ; mieux encore : remplacer dans la mesure du possible le contrôle

(1 ) La difficulté ne serait pas plus considérable que lorsqu’il s’agit d’évaluer le prix de revient des différentes opérations que comporte la production. Certaines grandes entreprises y réussissent d’ailleurs fort bien : « On ne peut nier, a écrit à ce propos M. D. Schloss dans un ouvrage qui fait autorité, que l’exacte évaluation du prix de revient vaut bien la peine qu’elle donne. En fait, dans beaucoup de maisons bien administrées, le coût en travail de chaque objet est en général évalué avec la précision la plus grande, à chaque moment de la fabrication, si bien qu’au cas d’adoption d’un système de participation aux gains, le personnel de cette comptabilité verrait à, peine son travail augmenter. » (Les Modes de Rémv nération du Travail, trad. Rist, p. 105.)

(2) Ecoutons encore M. D. Schloss ; Dans une grande usine anglaise, assez analogue au Familistère par la nature de sa fabrication, chez MM. Willans et Robinson, « les inspecteurs d’ateliers touchent un tant pour cent du montant des primes reçues par les ouvriers dans leurs ateliers respectifs, avec une déduction de 2 sh. 6 (3 fr. 10) pour chaque défaut qu’ils n’ont pas aperçu ou auquel ils n’ont pas remédié et qu’un examen ultérieur ferait découvrir. Pour les inspecteurs de magasin, chargés d’examiner les objets transportés de l’atelier au magasin, on met chaque année en réserve une certaine somme. S’ils laissent passer un objet où des défauts sont découverts, postérieurement, par le contremaître de 1 ’atelier d’ajustage, un tiers de la dépense occasionnée par la réparation de ces défauts est déduite de la prime. » (Ibid., p. 104).

humain, avec toutes les défaillances qu’il favorise, par des procédés de plus en plus perfectionnés de contrôle automatique ou mécanique; mettre l’ouvrier, en d’autres termes, en présence du témoignage irrécusable de l’appareil enregistreur, de l’analyse chimique, du gabarit, de la balance, etc. (1) : tels étaient les moyens auxquels songeait Godin pour assurer à l’association ^ en un temps où la fraude, servie par une publicité éhontée, se glisse partout — la suprématie sur les champs de bataille du travail. En supprimant l’employeur, en mettant celui qui fabrique l’objet de ses mains en contact direct avec celui qui l’achète, l’association, nous l’avons dit, peut contribuer puissamment à moraliser les . relations économiques et Godin rêvait pour elle ce rôle bienfaisant. Mais nous savons aujourd’hui qu’elle ne le remplira, ce rôle, dans sa plénitude que lorsque, cessant d’être aux prises avec les difficultés de la concurrence, elle se mettra au service de la consommation organisée. Actuellement, l’objet qui sort de la manufacture (coopérative ou non, peu importe), après être passé par les mains d’un ou de plusieurs intermédiaires, trouve enfin un acquéreur qui reste ignoré du producteur. Supposez au contraire que cet acheteur, par le moyen de la société de consommation dont il fait partie, soit le commanditaire de l’usine qui a fabriqué le produit. Alors un lien existe, économique et même juridique, entre le producteur et le client. Que chaque ouvrier ait sa mar-

(1) Au cours de la fabrication, c’est la machine elle-même, ouvrière infatigable, qui, de plus en plus, exigera de l’homme chargé de la servir une attention et un labeur de tous les instants. Dans nombre d’industries, déjà, les progrès de l’outillage et de la division du travail, en rendant toutes les machines et ceux qui les alimentent solidaires les uns des autres, chassent infailliblement de l’usine l’ouvrier paresseux : qu’un seul des opérateurs, en effet, néglige sa tâche, et tout le « système» de la production s’arrête sur le champ, paralysé. Cette liaison de l’homme et de l’outil, s’aidant et se commandant l’un l’autre, prend chaque jour des formes nouvelles. Dans l’usine de constructions mécaniques de Karl Krause, à Leipzig, il existe, à la porte de chaque atelier, « une horloge munie d’un appareil qui permet de contrôler l’heure d’entrée et de sortie de chaque ouvrier. L’homme qui entre reçoit une fiche de carton portant son nom ; il la présente par une fente au mécanisme en question qui composte sur la fiche l’heure indiquée par l’horloge. Même opération à la sortie. C’est d’après ces fiches que sont établies les feuilles de paye. » (Victor Cambon, V Allemagne au travail, p. 105). Que de conflits évités, par la vertu d’un composteur employé à propos 1 Si la question sociale est une question morale, comme on le prétend souvent, il y a gros à parier qu’elle ne sera jamais résolue. Mais nos descendants s’apercevront peut-être qu’elle n’est qu’une question de mécanique.

que imprimée sur l’ouvrage issu de ses œuvres, et le consommateur, aujourd’hui impuissant, devient pour le travailleur sans conscience le plus efficace des contrôleurs.

Mais cette transformation si désirable des relations économiques, le fondateur du Familistère ne pouvait que l’entrevoir dans un avenir lointain. En attendant, il est obligé de construire avec les matériaux grossiers dont il dispose. Primes exceptionnelles au mérite, récompenses aux initiatives utiles, attribution des places les plus recherchées au concours, division du personnel en quatre catégories (auxiliaires, participants, sociétaires, associés), dont l’accès ne s’achète qu’au prix des services rendus, etc., Godin met tout, en action pour éveiller chez ses collaborateurs la conscience professionnelle et surexciter leur dévouement à l’œuvre commune. Il sait trop bien qu’il ne doit pas faire grand fonds sur les adultes, mais l’école lui reste, l’école où grandit la génération qui, demain, recevra le Familistère en héritage, et il s’efforce de préparer les fds à la tâche que les pères auront* laissée inachevée.

En même temps, il se préoccupe de sauvegarder l’avenir de sa fondation par un ensemble de mesures légales dont un passé récent lui a montré la nécessité. Il avait rêvé, aux heures d’enthousiame, de créer une association qui accorderait à ses membres tous les droits ainsi que tous les avantages (1). Les avantages, tels qu’ils sont inscrits dans le pacte social et dans le testament qui le complète, sont demeurés intacts, mais les droits ont subi les limitations imposées par les leçons de l’expérience. Puisque la démocratie de plein exercice conçue par le réformateur est impossible, le Familistère sera une monarchie constitutionnelle dont les citoyens se consoleront comme actionnaires de la discipline qui leur sera imposée comme travailleurs. Le coefficient de la répartition des bénéfices variera avec les catégories de travailleurs ; mais, dans chacune d’elles,

(1) La première rédaction des statu té de l’Association, reproduite en annexe à la fin du vol. II des Doc. biogr., peut être invociuée à l’appui de cette affirmation. Contemporaine de l’expérience des Groupes et des Unions, elle faisait à la démocratie, dans le gouvernement de l’ usine et du Familistère, une place qui ne lui a pas été maintenue dans les statuts définitifs, élaborés en 1880. On trouvera, à la fin du présent ouvrage, en appendice, quelques extraits de cette première version de la charte familistérienne.

ils se mesureront exactement aux salaires, dont le taux ne dépendra en aucun cas de la décision des intéressés. Le régime légal de l’association sera celui de la commandite simple, et, par conséquent, l’administrateur-gérant, nommé à vie, détiendra les pouvoirs les plus étendus. Enfin, tout en laissant la porte ouverte aux modifications que le progrès des idées et des mœurs conseillera par la suite, certains articles fondamentaux des statuts demeureront intangibles, sous peine de révocation des libéralités consenties par le fondateur.

XI. — Les- leçons des expériences tentées par Godin (suite). — Considérations d’ensemble sur l’émancipation DES TRAVAILLEURS PAR L’ASSOCIATION. Le RÔLE

DE l’École. — La responsabilité personnelle, contrepoids DE LA SOCIALISATION DU TRAVAIL. L’AGE DU TRAVAIL

INTENSE.— La CONSCIENCE PROFESSIONNELLE. — CONCLUSION,

On le voit, pour s’être exercé dans un sens restrictif, le retentissement des expériences sociales de Godin sur la constitution et, par conséquent, sur la destinée de l’association familistérienne n’en a pas moins été considérable. Tous ceux qui, après lui, se proposeront d’émanciper le travail feront bien, écartant livres et systèmes, d’étudier les « leçons de choses » dont est remplie l’histoire du Familistère. Sous mille formes : création de monopoles d’état, municipalisation de certaines industries, élection de fonctionnaires ou de juges, la loi du nombre tend à sortir du domaine politique pour envahir les sphères qui, jusqu’alors, échappaient à ses prises. Dans l’industrie, ce sont les syndicats qui prétendent exproprier le capitalisme de ses positions et gérer à sa place les entreprises dont ils l’auront dépossédé. Dans les services publics, à l’autorité venue d’en haut, la masse des fonctionnaires entend substituer sa volonté collective : discipline, avancement, appointements, réformes organiques, rien ne doit échapper au « fara da se » en qui se résume le programme de ces six cent mille mécontents. L’armée elle-même commençait, lorsque la guerre est venue, à être gagnée par le mouvement

irrésistible qui veut que tous les rapports de subordination cèdent la place à des rapports de délégation, sur 1-e modèle de ceux qui unissent l’électeur et l’élu. On peut dire que, partout où il y a participation d’un certain nombre d’individualités à une même entreprise, cette transformation, d’ailleurs légitime dans son principe, est en voie d’accomplissement.

Dès lors, est-il raisonnable de penser que la production des richesses, c’est-à-dire la plus répandue, la plus essentielle, la plus asservissante des fonctions qui exigent le -concours organisé d’un groupe humain, pourra échapper à l’entraînement général, quels que soient les efforts du patronat pour n’admettre aucun partage d’autorité ? Qui sait même si une représentation du travail libéralement consentie à l’intérieur de l’atelier n’aurait pas pour effet de prolonger, pour une durée indéterminée, l’existence de ce capitalisme contre lequel s’élèvent aujourd’hui de si furieuses colères ? Variables avec les diverses industries (qui peuvent recourir, suivant les cas, au contrat collectif de travail, à l’échelle mobile des salaires, à l’institution des délégués élus, aux comités mixtes de conciliation et d’arbitrage, etc., etc.), les moyens ne manquent pas de préparer l’avènement de l’association en faisant succéder, dans l’usine, à la guerre latente ou déclarée l’état de paix consenti à l’amiable, et ces moyens supposent tous, à leur base, une élévation continue de la mentalité des travailleurs.

C’est parce qu’il prévoyait ces besoins de notre époque que Godin a tenté ses expériences. En déterminant par la méthode expérimentale les obstacles qui s’opposent à certains progrès dans l’organisation du travail, il a du même coup mis en lumière quelques-unes des conditions qui rendront plus tard ces progrès possibles. Ses essais nous rappelleraient, si nous étions tentés de l’oublier, qu’il faudra labourer longtemps le sol avant de songer à la moisson, et que le self-goçernment du travailleur au magasin ou à la fabrique ne sera pas l’effet d’une loi votée un beau matin par un Parlement en mal de popularité, comme se l’imaginent ceux qui mettent tout leur espoir dans « la conquête des pouvoirs publics ».

C’est par l’enfant que devra commencer l’œuvre progressive d’émancipation. Godin en était si bien persuadé qu’en 1884»

il créait dans les écoles du Familistère un « Petit Conseil composé d’écoliers des deux sexes élus par leurs camarades et chargés, dans la république en miniature, du département des punitions et des récompenses. Substituer, à la règle imposée du dehors, l’impératif du moi autonome, et, dans les cas oh celui-ci ne sait pas se faire obéir par l’enfant, recourir non à l’autorité du maître, mais à l’intervention d’autres enfants devenus, grâce au choix de leurs condisciples qui les a élevés à leurs propres yeux, les champions passionnés de l’ordre, de la probité et de la discipline, tel est le principe de cette pédagogie de la volonté.

D’une application difficile, il faut bien l’avouer, et mal défendue par quelques-uns de ceux qui en avaient la direction, l’ins titution du Petit Conseil disparut dans les premiers mois de 1888, peu de temps après la mort de son promoteur. Reprise et adaptée à des besoins nouveaux, elle a de nos jours conquis droit de cité dans un grand nombre d’écoles des Etats-Unis. Les Américains ont compris, en effet, qu’il ne faut pas compter sur l’atelier pour affranchir les hommes, si l’école a donné aux adolescents des mentalités moutonnières, et ils s’attachent^ avec une hardiesse dont nous commençons à peine à nous inspirer, à supprimer tout intermédiaire entre l’enfant et sa conscience, comme aussi entre l’enfant et ses pareils (1).

A un autre point de vue, l’école, — et en ce moment nous songeons surtout à l’école professionnelle qui a pour elle l’ave-

(1) La Société libre pour V élude psychologique de V enfant a consacré la plus grande partie de sa séance du 13 janvier 1910 à l’examen des méthodes américaines du self-government à l’école : « L’élection, dit le rapporteur, M. Roger Cousinet, est le principe de ce nouveau régime : les enfants votent pour choisir ceux de leurs camarades qu’ils veulent ‘investir de certaines fonctions. C’est ainsi que dans les écoles américaines, on voit des enfants chargés de veiller à la propreté de leurs camarades, à l’ordre dans la mise en rangs, dans les jeux, dans la rue, à l’entretien du matériel scolaire, etc. Le maître dirige de haut l’organisation de ces charges et il intervient le moins possible. Un tribunal, également élu par les enfants, règle les conflits et punit les coupables qui lui sont signalés par les différents fonctionnaires. » C’est exactement, — reproduite à près de trente ans de distance, — l’organisation du Petit Conseil familistérien,. — Depuis le mois de février 1910, des expériences de selfgovemment se poursuivent dans plusieurs écoles de la ville de Paris, mais sans les exagérations qui ont compromis, s’il faut en croire M. J. M. Baldwin, directeur de la Psychological Review, le sort de la réforme dans un certain nombre de villes américaines. — Sur tous ces points, voir le Bulletin de la Société libre pour Vétude psychologique de V enfant, n® de février 1910.

nir, — manquera à sa mission tant qu’elle ne sera pas en état de révéler aux enfants eux-mêmes (et à leurs parents par surcroît) les véritables aptitudes des sujets qu’on lui confie. Tout est encore à créer dans cette voie. Aussi voyons-nous la plupart des jeunes gens choisir ou plutôt subir la carrière qui doit engager toute leur vie pour des raisons si parfaitement déraisonnables qu’on a le droit d’être effrayé de ce gaspillage de forces humaines. A l’exploration méthodique des facultés physiques et mentales de l’adolescent succédera leur culture rationnelle, orientée, comme les Etats-Unis nous en donnent aussi l’exemple, vers le développement des qualités qui sont indispensables au producteur moderne à « grand rendement » : l’initiative, l’endurance, l’habileté manuelle, l’esprit d’observation et d’invention, l’acceptation virile des responsabilités, la recherche joyeuse de l’effort (1)... Alors sera résolue, dans la mesure du possible, l’inquiétante contradiction qui est à la base de tout enseignement collectif, et qui consiste à imposer à des êtres humains, tous différents les uns des autres, la même formation physique et mentale.

Cette culture préalable, à la fois générale et professionnelle, retardera de plusieurs années l’entrée de l’adolescent à l’atelier, mais elle lui permettra d’échapper aux inconvénients de la spécialisation à outrance, de s’élever à la connaissance de l’entreprise qui l’occupe, et de la situer, en quelque sorte, à sa place exacte dans l’ensemble du mouvement industriel. En

(1) « L’ouvrier américain », écrit un spécialiste admirablement informé, M. Orner Buyse, directeiu' de l’Ecole industrielle de Charleroi, « est le prototype de l’ouvrier européen de l’avenir. Dans toutes les professions qualifiées, il est un homme instruit ; le règne de l’ouvrier du passé dont le savoir se bornait à des recettes, des procédés, des tours de main et des secrets est depuis longtemps terminé dans les usines du Nouveau-Monde. Toutes réalisent le « labor saving », l’économie de main-d’œuvre, par l’emploi de machinesoutils perfectionnées. La conduite intelligente de ces outils nécessite plus de cerveau et de nerfs que de muscles, plus d’attention, de décision rapide et d’habileté manipulatoire que de force physique. Les perfectionnements et les transformations rapides que l’industrie a subis dans son outillage et dans ses méthodes de travail ont fait naître, chez les ouvriers conducteurs et chefs d’ateliers, des qualités nouvelles, intellectuelles plutôt que physiques. Les écoles industrielles sous toutes leurs formes s’efforcent de développer ces qualités et de les fixer dans la race. » L’ouvrage de M. O. Buyse à qui nous empruntons cette citation (Méthodes américaines d'éducation générale et technique, Paris, 1908, p. 11 et 12) est la démonstration convaincante de cette dernière affirmation.

apurant son idéal, elle l’arrachera aux préoccupations bassement intéressées et lui donnera le désir d’employer dignement Jes heures de loisir conquises sur le travail. Plus éclairé et, par -conséquent, plus prévoyant, le travailleur cessera de maudire la machine « casseuse de bras », et de se laisser désemparer par les crises qui surgissent soudain, en plein essor industriel, •comme les lames de fond sur certaines mers sournoisement tranquilles. Il acquerra par les mêmes voies le sens administratif, c’est-à-dire l’intelligence des conditions d’ordre, de stabilité, d’harmonie, de synergie qui seront d’aytant plus nécessaires dans l’atelier de l’avenir qu’elles ne pourront être assurées, une fois abolie la loi du maître, que par l’adhésion spontanée et durable des bonnes volontés. Persuadé enfin que le droit est fait avec du devoir accompli, il saura, l’outil en main aussi bien qu’au conseil, s’incliner devant les supériorités et discerner les insuffisances, consentir à la large rémunération des premières et réclamer sans fausse sensiblerie l’exclusion des autres, exiger ,en un mot, pour autrui comme pour lui-même, the right place for the right man.

Est-ce à dire qu’il suffira d’un enseignement professionnel bien compris pour faire du producteur un citoyen pleinement affranchi de la république économique ? Non : à ce travailleur transformé, il faudra une usine nouvelle ; et par là, nous entendons non seulement louer ces précurseurs qui, de nos jours, essaient de mettre un peu de propreté, de salubrité et même ■de beauté dans les lieux où tant de créatures humaines peinent pour les enrichir, mais encore rappeler les changements que l’abandon du salariat introduira de toute nécessité dans l’organisation du travail. Une idée maîtresse se dégage des enseignements de Godin ; elle se retrouve dans ses conférences ; elle revient souvent sous la plume de sa fidèle historiographe : c’est l’idée de responsabilité. Que l’atelier de l’avenir soit établi sur le type de la copartnership anglaise, qu’il soit une dépen- I rlance de la Wholesale coopérative, qu’il appartienne au syndi- ^ cat ouvrier devenu, suivant une conception à la mode, entre- , preneur de travaux, qu’il relève enfin de l’Etat collectiviste, ] -quel qu’en soit en un mot le statut ou le régime, l’émancipation promise au travailleur ne sera qu’une duperie si elle ne trouve

pas dans la mise en jeu de sa responsabilité un correctif et une sauvegarde. I

Nous avons indiqué déjà quelques-unes des mesures qui répondront aux exigences de cette situation nouvelle : le remplacement du travail au temps par le travail à la tâche ; le perfectionnement des procédés de contrôle automatique ou mécanique du travail ; la coordination et la fédération des entreprises, moyen tout au moins provisoire de hâter les progrès de la technique et d’assurer au travailleur d’élite de larges possibilités d’avancement ; la détermination, à l’aide d’une comptabilité toujours plus exacte, de la part qui revient à chacun dans la besogne exécutée en commun ; enfin, le contrôle j du produit par le consommateur et l’institution de marques | ou labels permettant de remonter de l’acheteur qui constate la | malfaçon à l’ouvrier qui l’a commise. Mais il va sans dire que notre énumération ne prétend pas à être complète : à ces moyens que nous énumérons ici parce que notre époque en essaie tous les jours l’application, d’autres s’ajouteront, que les besoins feront naître à leur heure. Ce que nous avons voulu simplement, c’est marquer une direction.

Qu’on y songe, en effet : enorgueillies par la puissance qu’elles ont conquise en politique, les masses ouvrières sentent s’agiter en elles de vastes ambitions. Elles aspirent à plus de bonheur, c’est-à-dire, selon leur définition même, à plus de bien-être. !

C’est en vain que des censeurs chagrins, à qui d’ailleurs le i renoncement est facile car ils comptent en général parmi les j privilégiés de ce monde, essaient de leur persuader, au nom d’une morale surannée, qu’il n’est de vrai bonheur que dans la médiocrité et la frugalité. Avec Fourier, le peuple se détourne des « raves de Cincinnatus », même quand c’est un Rousseau ou un Tolstoï qui lui en vante la vertueuse austérité. Il n’est pas moins sceptique à l’égard de ceux qui lui promettent une éternité de délices dans l’autre vie, en échange des privations qui forment son lot ici-bas. Lassé de soupirer le vers du poète élégiaque :

Au banquet de la vie infortuné convive....

il réclame sa place à table, et rudement. Or, si l’on va au fond de cette conception du bonheur, qu’il faut bien admettre comme

un fait, même si on la juge incomplète, on constate qu’elle ue peut recevoir satisfaction, en dernière analyse, que par une multiplication illimitée des objets offerts à la consommation.

Nous touchons à Père de la « vie intense », entendez par là celle qui abonde en désirs impérieusement ressentis et en besoins réclamant un apaisement immédiat. Or, contenter des désirs ou des besoins, c’est consommer, c’est détruire de la richesse. Si elle veut suffire à cet engloutissement toujours grandissant de biens matériels^ l’humanité de demain devra produire beaucoup, produire encore, produire de plus en plus. Aujourd’hui même, n’est-il pas reconnu que la surproduction, dont certains s’épouvantent, n’est qu’une illusion qui se dissipe dès qu’on en connaît les causes : répartition par trop inégale de la richesse acquise, c’est-à-dire du pouvoir d’achat, prévision défectueuse des besoins à satisfaire, etc., en sorte que cette surproduction si décriée n’est, à le bien prendre, qu’une sous-consommation ?

En dépit des apparences, l’humanité est une terrible gaspilleuse : non seulement en vivres, mais en produits de toutes sortes, elle est toujours à court. On peut même soutenir qu’elle mange son blé en herbe : sources, forêts, poissons, oiseaux, quadrupèdes, même en temps de paix, elle anéantit, elle extermine sans compter des richesses naturelles qu’elle devra reconstituer un jour au prix d’un énorme labeur. Pendant les périodes les plus calmes et les plus prospères, certaines régions immenses, comme la Russie et l’Inde, sont encore décimées par des disettes chroniques, et l’opulente Angleterre elle-même se trouverait en moins de quelques mois réduite à la famine, si le mouvement des importations y était tout-à-coup suspendu. Enfin, par une coïncidence inquiétante, c’est au moment où la « demande » des produits va prendre des proportions insoupçonnées que nos législateurs se préparent, sous la pression de l’opinion publique, à reculer jusqu’à 16 ou 18 ans l’entrée des jeunes gens à l’atelier et, pour les vétérans, à avancer à 60, 55 ou même 50 ans l’âge de la retraite. Mais alors, quelle nécessité d’intensifier puissamment la production pendant cette courte période d’activité sur laquelle il faudra prélever encore, après le service militaire, le temps de plus en

plus prolongé du loisir journalier, du repos hebdomadaire, des fêtes et des vacances ! Et comme ils se trompent, ceux qui vont répétant qu’il suffirait d’enlever aux riches leur superflu pour pouvoir proclamer en faveur de tous le droit à l’universelle paresse ! Ce qu’il faudra crier bien haut, au contraire, au lendemain de la guerre monstrueuse qui vient de désoler l’Europe et de ruiner l’univers, c’est que, quels que soient les progrès de la science et du machinisme, le travail restera plus que jamais la loi de la classe ouvrière émancipée et de l’humanité tout entière, avec qui cette classe finira peut-être par se confondre.

Dans les années qui ont précédé la guerre, les chefs du syndicalisme français — et le trade-unionisme anglais n’est pas à l’abri de ce reproche, — ont trahi les intérêts qu’ils avaient mission de défendre, lorsqu’ils se sont efforcés, pour « punir » le patronat, de restreindre par dessous main la production. : La consommation leur a paru être un phénomène écono- ' mique négligeable : « erreur funeste, écrivions-nous ailleurs (1), ^ et qui menace de paralyser l’œuvre des syndicats, erreur de j gens qui chercheraient à mettre en équilibre une balance ] en chargeant obstinément un seul de ses plateaux. En i réalité, chaque producteur est doublé d’un consommateur ; chaque famille ouvrière ne comprend qu’un nombre limité 1 de producteurs, alors que tous ses membres consomment, depuis l’enfant à la mamelle jusqu’au vieillard impotent, j en sorte que les exigences de la consommation priment j toutes les autres, étant les seules que l’on puisse dire, dans toute la force du terme, universelles et nécessaires. Un jour viendra, espérons-le, où l’on enseignera aux petits enfants de nos écoles ces vérités si élémentaires et si parfaitement ignorées, | bien que tant d’économistes, de Bastiat à Charles Gide, les j aient victorieusement établies. L’essentiel, leur expliquera-t-on, n’est pas, comme les économistes de l’école classique l’ont bien montré, de gagner beaucoup, c’est d’acheter bon marché. L’abondance des produits importe au bien-être général beaucoup

(1) Cf. Coopération et pacification, par J. Prudliommeaux, Paris, Giard et Brière, 1904, p. 53 et suiv.

plus que l’élévation des salaires. Disons mieux : un salaire n’est en soi ni haut, ni bas : il ne vaut que par la quantité et la qualité des objets utiles ou agréables dont il permet l’acquisition. Multiplier les grèves, limiter le nombre des heures de labeur, restreindre l’intensité de la production par la prohibition ou tout au moins le ralentissement du travail aux pièces, quand ce n’est pas par la grève des bras croisés, entraver le libre développement du machinisme et le recrutement des apprentis, tous ces expédients amèneront peut-être un relèvement momentané et accidentel des salaires, mais ils amèneront plus sûrement encore un accroissement du prix de revient et une diminution de la production qui auront pour conséquence le renchérissement de tout ce qui est nécessaire à la vie. Le syndiqué expiera donc comme consommateur les fautes qu’il aura commises comme producteur ». — Est-il besoin de faire remarquer que ce futur n’est déjà plus de mise et que, si pour expliquer la cherté croissante des choses de première nécessité qui, depuis quelques années, cause tant d’alarmes et que la guerre européenne a portée à son comble, on peut admettre des raisons très diverses, celle que nous venons de proposer doit être retenue comme une des plus essentielles ?

Ce qui manque trop souvent à l’ouvrier d’aujourd’hui, même à celui qui se dit « conscient », c’est précisément, il faut bien l’avouer, la conscience professionnelle, et sa déloyauté dans l’exécution, — s’ajoutant à l’improbité de ceux qui fournissent la matière première ou de ceux qui commandent et vendent le produit, — entraîne cette plaie du truquage systématique, ce débordement de camelote grossière dont n’arrivent pas à se consoler les « délicats » qui ont gardé au cœur la religion de la besogne bien faite. La haine que le salarié affiche îontre l’employeur déguise mal celle qu’il ressent trop Souvent m plus profond de lui-même contre le travail, et cette haine iu travail est d’autant plus dangereuse que, non contente de 5’exprimer violemment par le sabotage, elle sait revêtir à l’occasion mille formes hypocrites : qui dira combien de grèves 5ont nées d’accès de paresse collective se présentant sous le couvert de « revendications » plus ou moins ronflantes ?

La tendance que nous dénonçons est, de nos jours, si manifeste

qu’un critique italien pouvait écrire il y a quelques années « La morale des producteurs ne semble pas être le fort de la « classe ouvrière... Celui qui représente aujourd’hui le travail, « la fatigue, l’orgueil de produire, c’est l’industriel plutôt que le; « prolétaire, c’est le capitaliste plutôt que le salarié. Sans doute,^ « il est aisé de trouver dans la littérature syndicaliste des.' « déclarations enthousiastes sur la productivité du capita-f « lisme et sur les temps futurs qui vaincront le capitalisme « en productivité même, mais dans la pratique, — cette pra- « tique à laquelle les syndicalistes entendent nous ramener^ « avec leurs théories, — nous rencontrons trop facilement la « grève déclarée pour des causes légères et une grande horreuiji « du travail. L’ouvrier, en général, n’aime pas le travail, et Iqj « prolétariat, s’il veut nous donner une morale de produC' « teurs, devra d’abord changer ses habitudes (1) ».

Certes, nous n’ignorons pas ce qu’à ce réquisitoire peuvent^

(1) Giuseppe Prezzolini, La Theoria sindicalisia, Naples, 1909. Cité par Daniel Halévy, Pages libres, 1909, p. 375. — Le problème d’éthique sociale que nous effleurons ici commencé à préoccuper les écrivains les plus éminents du socialisme contemporain ; « La grande nouveauté de la civilisation socialiste, affirme M. Charles Andler, sera un épanouissement de cette joie (de travailler), autrement nuancée, puisée dans d’autres racines... La moralité nouvelle que nous réclamons aura une assise inébranlable dans les nouvelles formes de vie économique, dans l’intégration nouvelle des formes de commerce et de production, aujourd’hui anarchiques, dans une canalisation des produit^ du travail qui dirigera sur de larges réceptacles sociaux toutes les sources de revenus, aujourd’hui captées par des privilégiés. » ( Ch. Andler, La Civilisa-^ lion socialiste. — Revue socialiste, 15 octobre 1910, p. 298.)

Dans ce passage et dans les pages qui le suivent, M. Andler rejette noti’C solution qui consiste à donner pour contrepoids à la socialisation croissante du travail une détermination de plus en plus rigoureuse de la responsabilité personnelle. Il la juge inspirée par un esprit «hargneusement démocratique >' et étroitement « individualiste ». Il n’entend pas se contenter d’une société où régnerait la simple justice, et rêve pour le monde de demain une moralité' plus haute, « celle des vrais artistes et des vrais savants », « une moralité d( la joie de produire, non pour sa subsistance, mais pour embellir la vie de tous les honimes». Tel est aussi l’idéal de Godin; seulement, celui-ci n’osc en attend)’^ la réalisation, comme on le verra plus loin, que de l’instauration d’une religion nouvelle, ce qui ne laisse pas que de compliquer le problème. Pour er. revenir à la thèse, si noble d’ailleurs, de M. Andler, combien de travailleurs de la cité future seront capables de s’élever jusqu’à cette « moralité de l’absolue prodigalité de soi » ? Quant à nous, à l’espèce de charité sublime que l’or évoque ainsi en termes presque mystiques, et qui restera forcément le privi lège d’une élite très restreinte aussi longtemps que l’humanité obéira à la lo» du moindre effort, nous avouons préférer une moralité d’ordre plus modestei mais qui, étant fondée sur la justice (da ut accipias), puisse être exigible d» tous les membres du corps social, ou, comme dit Kant, être érigée en maxinà universelle.

répondre les avocats de « l’accusé ». Si le travail de l’usine, disent-ils, est si souvent exécré à l’égal de l’odieuse corvée du régiment, c’est qu’il en est exactement la suite et qu’il en a les principaux caractères. Pourquoi le soldat qui exécute une tâche « commandée », déploie-t-il mille ruses pour se dérober à l’effort ? C’est que, pour lui, le travail, au lieu d’avoir son but en lui-même, n’est qu’un moyen d’éviter la punition toujours menaçante, en sorte que, cette répression une fois esquivée, tout effort pour produire devient inutile. C’est aussi que personne n’a consulté ses goûts, ni vérifié ses aptitudes quand il s’est agi de lui assigner une tâche. Personne ne le complimentera s’il fait bien, ne le reprendra avec douceur s’il se trompe, ne le rétribuera équitablement, si son activité s’est traduite en résultats utiles. L’usine moderne, avec ses cadres rigides, sa hiérarchie de contremaîtres et d’ingénieurs, son échelle de pénalités (avertissements, amendes, mises à pied, rétrogradations, renvois, etc.) achève la démoralisation commencée par la caserne. Inconnu du chef de l’entreprise, perdu dans la foule anonyme, le travailleur y est, comme au régiment, un « homme »» moins encore : un numéro. Mais vienne le libre atelier de (^production, but suprême des revendications ouvrières, et le prolétaire, possédé à nouveau du feu sacré qui animait les compagnons de l’ancien temps, retrouvera cette fierté de travailler sans laquelle il n’y a pas de bon travail !...

Tout en nous gardant de tenir pour chimériques ces consojlantes perspectives, nous avons peine à comprendre comment le progrès qu’elles nous font entrevoir pourrait sortir de l’excès même de la haine, de la dissimulation et de la paresse érigées en système d’opposition. S’il faut le dire, notre optimisme se sent plus rassuré, lorsque, à la suite d’un Huret, d’un Fraser ou d’un Buyse, nous pénétrons dans ces grandes ruches ouvrières les Etats-Unis où tous, du manager au plus infime hoy, semblent possédés de la même laboris sacra famés. Là-bas, pas de délégué le syndicat pour compter au plus juste le nombre des briques îue le maçon devra assembler dans sa journée, pas de vaine ' terreur du machinisme, de la surproduction ou du surmenage- L’homme et la machine s’y ruent au travail avec un tel élan, lisons même un tel excès, qu’au bout de quelques années, ils sont

Tun et l’autre hors d’usage et se séparent pour aller, celle-ci à la ferraille et celui-là aux invalides. Mais avant de prendre fin, leur collaboration éphémère a jeté sur tous les marchés du monde, — en dépit des frais énormes d’amortissement et des hauts salaires, en dépit aussi des tarifs protecteurs, — des charrues et des locomotives, des tonneaux de pétrole et des barils de lard salé.

Contre le danger de cette concurrence effrénée, comment nos travailleurs se protégeront-ils, lorsque, après avoir supprimé le chef d’industrie capitaliste qui assumait tant bien que mal la charge de la défense commune, ils se trouveront face à face» non seulement avec leurs camarades transatlantiques, mais encore avec leurs ennemis de la grande guerre, redevenus producteurs infatigables, — en attendant ceux qui, plus loin encore, de Moukden à Shangaï, se préparent silencieusement à la lutte ? C’est alors qu’ils devront se rappeler les essais tentés par Godin pour doubler et tripler leur valeur productive en assurant à chacun d’eux sa juste place dans l’œuvre de la production et sa juste part dans le produit du labeur commun. Quel que soit le régime économique de l’avenir, — coopératif, collectiviste, syndicaliste, peu importe, — la socialisation du travail vers laquelle nous allons d’un élan irrésistible ne pourra s’établir et durer que par une individualisation de plus en plus stricte des fruits de ce travail. Unissez les bras, additionnez les capitaux, solidarisez les volontés, soit, puisque les progrès de la technique et la loi du moindre effort l’exigent, mais une fois le produit fabriqué et vendu, que toute confusion cesse au moment du partage. S’il y a parmi vous des invalides ou des incapables, aidez-les fraternellement, mais ne leur laissez pas croire et ne laissez pas croire aux autres que ce que vous accordez à leur faiblesse est le prix dû à leurs services. Production associée et rétribution individualisée, c’était déjà la formule des Saint-Simoniens et de Fourier, avant d’être celle de Godin. Sans désespérer de l’avènement, problèmatique encore, du travail attrayant, le fondateur du Familistère a voulu, par la tentative des Groupes et des Unions, libérer le labeur, condition de la richesse, le pénétrer d’intelligence et de responsabilité, exalter au plus haut degré les facultés créatrices de l’homme, en même temps que, par l’essai du suf-

frage appliqué à la rétribution des capacités, il s’est proposé d’enseigner aux travailleurs à saisir sur le vif de l’ouvrage le mérite effectif et à le récompenser par une méthode qui soit, pour la cité ouvrière, source de prospérité et principe d’harmonie. Assurément, il n’a pas résolu à l’aide de quelque formule magique ce double problème, légué par son siècle au nôtre : combien d’autres, après lui, devront s’y essayer encore ? Mais il en a montré l’importance et précisé les termes, et il a ajouté du même coup un chapitre glorieux à l’histoire de la sociologie expérimentale. Eclairés par son œuvre, nous avons le droit de condamner d’avance tout système de transformation sociale qui, par un égalitarisme mal compris, énerverait les énergies individuelles au lieu de les porter à leur plus haute puissance, ou qui, par une illusion renouvelée du communisme, ne donnerait pas comme contrepoids à l’association de plus en plus intime des bras, des capitaux, des intelligences et des volontés, la mise en valeur des aptitudes, la juste rétribution des mérites, l’exacte compensation des services que le corps social et l’individu se doivent l’un à l’autre (1).

(1) Ecrit avant la guerre, ce chapitre traduit des préoccupations contre lesquelles il était alors difficile de se défendre. Mais du formidable cataclysme auquel nous venons d’assister, des leçons se dégagent, dont le prolétariat commence à faire son profit. Ceux à qui il a donné sa confiance parlent, en ce mois d’août 1918, un langage d’une heureuse nouveauté. Ecoutons le plus autorisé de tous, Jouhaux, secrétaire de la Confédération Générale du Travail : « A l’heure actuelle, tant pour l’œuvre de paix que pour celle de reconstitution sociale, le mouvement ouvrier a une large tâche à réaliser. Il dépend de lui que les transformations auxquelles son sort est lié s’accomplissent ou ne s’accomplissent pas... Merrheim disait avec raison : « Les méthodes de production seront demain changées, et si les ouvriers ne les examinent pas, ils seront une fois de plus atteints douloureusement, dangereusement, par ces méthodes de production. » Il convient donc qu’on les examine. Il convient de prendre position en dehors du simple point de vue corporatif, trop étroit pour permettre d’examiner ces problèmes ..

« Nous devons lier les intérêts des producteurs à ceux des consommateurs qui sont confondus dans la même personne. Il nous faut aboutir à la réalisation de cette formule ; le maximum de production dans le minimum de temps pour le maximum de salaire, avec l’augmentation de la capacité de consommation de tous... Il faut donc, en un mot, que nous provoquions le perfectionnement de la technique, là où l’inertie et la cupidité veulent marquer le pas sur place. »

Lumineuse et dès à présent célèbre, la formule de Jouhaux, que nous venons de souligner, eût été adoptée par Godin avec enthousiasme, et Taylor y eût vu une réhabilitation de son œuvre, si mal comprise du prolétariat. Que cette formule devienne, au lendemain de la guerre, le mot d’ordre de tous, des patrons comme des travailleurs, et la paix sociale, ajoutera ses bienfaits à ceux de la paix internationale.

Page 1