‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 6 sur 50 · I. — Les débuts de André Godin. — Il crée a · texte numérisé non relu

I. — Les débuts de André Godin. — Il crée a

Guise une industrie nouvelle et , fonde, en 1859, le Familistère. — Premiers essais sociaux d’inspiration

FOURIÉRISTE. Le RÈGLEMENT d’ATELIER DU 31 .TANVIER

1857. — Les conseils élus du Familistère (1861). — Les sociétés d’utilité ou d’agrément. — Les magasins COOPÉRATIFS. — La désignation par l’élection des candidats AUX fonctions de surveillants d’atelier.

Il n’est plus personne aujourd’hui, à l’exception ' peutêtre des quelques fidèles attardés du marxisme intégral, qui puisse penser que l’ordre capitaliste s’effondrera de lui-même sous le poids des « contradictions économiques » qu’il porte en lui. Tout en concédant à l’action politique et législative la juste part qui lui revient dans l’évolution des sociétés, nous ne croyons pas davantage que la conquête des pouvoirs publics par les partisans de tel ou tel système puisse suffire à transformer de fond en comble la structure du corps social. C’est dans des voies nouvelles que nous cherchons la solution des douloureux conflits qui, journellement, mettent aux prises le capital et le travail. Instruits par les progrès du syndicalisme et de la coopération, que l’on a pu comparer à des forces de la nature tant leur poussée est irrésistible, nous sommes de plus en plus persuadés que ces conflits cesseront par l’accession graduelle des salariés aux avantages de la propriété associée, ce qui implique leur participation aux fiertés comme aussi aux responsabilités de la direction.

Ces idées, auxquelles les faits de chaque jour apportent une confirmation nouvelle, ont été celles de Godin en un temps où des doctrines en apparence plus audacieuses commençaient à séduire les esprits ; elles constituent l’essence de son socialisme, aussi pratique que généreux ; elles ont inspiré toute son œuvre et, en particulier, les expériences considérables dont nous nous proposons, dans les pages qui vont suivre, de résumer l’histoire et de dégager les leçons.

Ce n’est pas ici le lieu de retracer la biographie du fondateur du Familistère. Il nous suffira de rappeler que, né en 1817 à Esquehéries (Aisne), dans la maison d’un pauvre serrurier de village, il fit de bonne heure le pénible apprentissage de la profession paternelle. A dix-sept ans, le baluchon sur l’épaule, il s’en va sur les grandes routes, compagnon du Tour de France et disciple de cette rude école qui s’appelle la vie. Au nord comme au midi, il entend ronfler les métiers et bourdonner les machines, dans les manufactures qu’ont élevées un peu partout, à l’exemple de l’Angleterre, les Philippe de Girard, les Richard Lenoir, les Montgolfier, les Dollfus, les Japy, et il rêve de prendre rang un jour parmi ces créateurs de l’industrie nationale. Pour se consoler des fatigues du travail quotidien, il accueille avec transport les idées de justice sociale et de bonheur fraternel qui flottent dans l’air qu’il respire. Il sait gré aux Saint-Simoniens de réhabiliter le travail manuel et d’élever à la place qui lui revient dans la société le producteur de richesses. Mais entre toutes les doctrines qui séduisent les esprits d’avant-garde, c’est l’association, telle que Fourier l’a conçue et exaltée, qui obtient ses préférences.

Lorsque la Révolution de février survient, elle trouve Godin en voie de réaliser les ambitions de sa jeunesse. Il a créé de toutes pièces une industrie nouvelle, celle des appareils de chauffage en fonte polie, et, depuis deux ans, il l’a transportée d’Esquehéries à Guise, petite ville voisine de son village natal. Il assiste en témoin attristé à la faillite de la République, aux revanches de la réaction victorieuse, à l’avortement des espérances socialistes. Aussi, lorsque Victor Considérant, en 1854^ appelle au Texas les disciples de Fourier qu’il éblouit de promesses, Godin, retenu en France par l’essor même de son éta-

blissement, s’empresse de mettre au service de l’entreprise lointaine tout ce qu’il possède : sa jeune expérience d’industriel et ses premières réserves de capitaux. L’échec de la colonie sociétaire fondée à Réunion, près de Dallas, et de l’essai plus malheureux encore tenté au Canon d’Uvalde, en lui faisant perdre le tiers de sa fortune (environ cent mille francs), lui enlève ses dernières illusions. Renonçant à attendre du succès d’un système déterminé une transformation totale de la société, il décide de poursuivre lui-même, modestement et patiemment, l’application de ses idées de réforme sociale, puis de proposer à l’imitation des autres ce qu’il aura pu réaliser ians sa sphère d’action, si limitée qu’elle soit.

Le progrès continu de ses affaires, en lui fournissant les noyens d’exécution indispensables, l’encourage à suivre cette mie. Dans la bourgade du nord de la France où il a installé on usine, loin des grands centres qui pourraient contrecarrer on action, deux cents, puis cinq cents, puis mille familles mvrières se sont groupées à son appel et attendent de lui, e son habileté d’industriel, de son génie d’inventeur, le pain e chaque jour. Il est, au sens propre du mot, le patron, c’est- -dire, dans une certaine mesure, le père de ce rassemblement e travailleurs, et c’est ce microcosme où il joue un rôle quasilent providentiel qui va être à la fois le théâtre et l’objet de ^s expériences.

I On ne saurait, en effet, trop mettre en lumière ce titre de loire de Godin : il a été un obstiné, un incomparable expérilentateur social. Dans un domaine infiniment plus difficile |iie celui où se meuvent le physicien et le naturaliste, — car j s’agit cette fois d’opérer non sur de la matière plus ou moins

1 erte, mais sur des créatures humaines vivant en société,

! va expérimenter sans relâche et au mépris d’obstacles bien iits pour décourager les plus intrépides. Hostilité du gouverl^ment impérial, opposition des siens, de sa femme d’abord, [jiis, plus tard, de son fils, qui redoutent pour la fortune gagnée ir l’industriel les initiatives coûteuses du novateur, mauvaise ,>lonté de certains membres de son personnel, insuffisance 1 certains autres, enfin, et surtout, ignorance et inertie de ;tte masse de travailleurs à qui doivent aller cependant les

profits d’une si noble activité, telles sont les forces adverses que Godin va rencontrer sur sa route. De 1850 jusqu’à 1888, année de sa mort, l’existence du réformateur ne sera qu’une longue lutte, un corps-à-corps de tous les instants avec des difficultés sans cesse renaissantes.

En avril 1859, Godin jette les fondations de l’aile gauche du Familistère. Désormais, chaque jour apportera sa pierre à l’édifice, si bien que, moins de vingt-cinq ans plus tard, l’oeuvre familistérienne formera l’harmonieux ensemble d’établissements et d’institutions qu’une brochure de propagande publiée en 1900, le Familistère illustré, a pu judicieusement classer de la manière suivante :

10 Un corps àFabitations unitaires, offrant aux membres de l’association les plus grands avantages de confort, d’hygiène et de liberté ;

20 Un groupe de magasins coopératifs, comprenant la boulangerie, l’épicerie, la mercerie, les étoffes et vêtements, l’ameublement, la boisson, les combustibles, etc. ;

30 Un service d'éducation, assurant aux enfants des deux sexes les soins nécessaires au premier âge et l’instruction primaire, rendue statutairement obligatoire jusqu’à l’âge de quan torze ans révolus ;

40 Un système de partage des bénéfices, grâce auquel les), travailleurs de l’Association sont devenus en moins de vingt; ans propriétaires du capital considérable constitué par le Fami-i listère, ses usines et ses dépendances ;

50 Un système de mutualité qui remédie efficacement à la maladie, à la vieillesse, à l’invalidité et garantit aux habitants! du Familistère le nécessaire à la subsistance (1).

Mais à côté de la cité ouvrière élevée à Guise par Godin," et qui serait aujourd’hui plus prospère que jamais si l’occupa-; tion allemande n’y avait pas accumulé les ruines (2), il faudrait

il) Familistère illustré, par D. F. P., Paris et Guise, 1900, p. 19. |

(2) A l’heure où nous écrivons 'juin 1918), l’aile gauche du Pavillon central du Familistère, incendiée en septembre 1914 par l’ennemi, n’est plus qu un amas de décombres. Quant aux usines, une dévastation systématique les a laissées vides de tout ce qui pouvait avoir quelque prix : matières premières,; machines, modèles, produits fabriqués, etc. 1

j rappeler toutes les créations que le fondateur du Familistère a conçues, préparées, ébauchées et qui n’ont pu vivre par la faute des hommes ou la résistance des choses. On retrouverait sans peine dans la plupart de ces tentatives l’inspiration fou- ^riériste. C est ainsi qu’en 1868 et dans les années qui suivirent, ^les enfants du Familistère, organisés en « petites bandes » sous 4a conduite de chefs et de sous-chefs élus par leurs jeunes camarades, ont contribué bénévolement au nettoyage de la propriété îcommune, à la cueillette des fruits et à la culture des jardins*

I A plusieurs reprises, un restaurant, premier linéament d’une j organisation qui aurait pu conduire, au « ménage sociétaire »,

; a offert aux célibataires une table avantageuse, et aux femmes ^de 1 association un moyen de remédier à la simplicité par trop

I monotone de la cuisine familiale. De 1865 à 1879, l’habijtation unitaire a compris dans ses annexes certains dépar- \ tements agricoles (vacherie, porcherie, basse-cour, etc.) choisis j parmi les plus nécessaires à l’alimentation de la population

familistérienne. Mais c’est surtout dans le sens d’une éléva- ^tion progressive du personnel à la saine compréhension et au sage gouvernement de ses intérêts collectifs que les expériences de Godin ont été nombreuses, persévérantes et riches ,3n enseignements. Ce sont les plus anciennes de ces expériences ,ïu’il convient d’évoquer brièvement, avant d’aborder celles qui ■font l’objet de la présente étude.

Dans le deuxième volume des Documents biographiques, Marie Godin a résumé en quelques pages saisissantes /ensemble des essais dont il s’agit (1). Nous ne saurions mieux

II aire que d’en reprendre après elle l’énumération, en renvoyant, j )our le détail, aux Documents eux-mêmes.

j Un Règlement d’atelier, daté du 31 janvier 1857, mais , ormé par la codification de prescriptions et de mesures d’ordre n vigueur dans l’usine depuis plusieurs années déjà, conférait

Ides délégués élus au sein du personnel l’administration d’un onds de secours mutuel alimenté par les amendes. Le Comité e SIX membres, désigné à cet effet tous les six mois par le uffrage, «pouvait être appelé (art. 30) à donner son avis

H) Documents biog, aphiques, II® vol., p, 203 et sui\

« sur les mesures qui seraient prises on vue de l’amélioration « du bien-être des ouvriers attachés à l’établissement » (1).

2° Au cours de l’année 1861, la population prit possession de l’aile gauche du Familistère, en construction depuis 1859. A cette occasion, Godin invita les locataires du nouvel édifice à élire deux conseils, composés l’un de douze hommes, l’autre de douze femmes, et chargés « de représenter tous les habitants « du Familistère dans les questions d’économie domestique « commune ». Furent électeurs « tous les individus arrivés à « l’âge de se suffire par leur capacité de travail, après leur « sortie des écoles. A défaut de brevet de capacité, le minimum « d’âge fut fixé à 16 ans pour les deux sexes » (2). Une base électorale aussi large ne pouvait assurer que très imparfaitement la bonne composition des conseils ainsi créés. Sans suivre ces derniers dans les transformations qu’ils durent subir, il nous suffira de dire, pour indiquer d’un mot leur aboutissement actuel, qu’en rédigeant le pacte statutaire de 1880, le fondateur fut conduit, aussi bien par la leçon des faits que par les exigences de la législation en vigueur, à limiter à trois le nombre des conseillers de gérance élus annuellement par le personnel, à instituer conseillers d’office les directeurs des principaux services, à conférer à l’administrateur élu à vie les pouvoirs lest plus étendus et à réserver à un noyau de membres éprouvés) (l’assemblée des associés) les droits de surveillance et de gestion les plus essentiels. Il n’en demeure pas moins que, par l’innova -| tion de 1861, Godin attestait son intention bien arrêtée dej rechercher si le suffrage, déjà souverain en politique, ne pourrait pas devenir un jour l’instrument de l’émancipation économique si ardemment réclamée par les travailleurs.

3° Le peuplement de l’habitation unitaire avait eu ce résultat' d’ailleurs escompté par le fondateur, de développer chez ceu^l qui profitaient de ses avantages l’instinct de sociabilité. Aussi des corporations et des groupements poursuivant des butij divers, — théâtre, gymnastique, musique, etc., — n’avaien pas tardé à s’y former spontanément. Godin aurait voulu qu(

(1) Documents biograpMquis, t. II, p. 126 et 127.

(2) Godin, Solutions sociaas, p. 623.

l’esprit d’association, après s’être donné carrière pour des fins de valeur secondaire, se proposât la satisfaction de besoins plus essentiels. Déçu dans son attente, il dut procéder lui-même à l’organisation de ces magasins coopératifs qui, par la suite, procurèrent à ses ouvriers, sans qu’il leur en coûtât ni argent, ni efforts, de si beaux bénéfices (1). Néanmoins, la création de sociétés d’une utilité en somme accessoire, comme celle des pompiers, ou même de pur agrément, comme celle des tireurs à l’arc, servit dans une certaine mesure les intentions de Godin. Leurs adhérents y firent l’apprentissage d’une discipline librement consentie, en même temps qu’ils s’y exercèrent à discerner les capacités et à les faire sortir du rang par l’élection.

40 II faut noter, dans le même ordre d’idées, la désignation par les intéressés, c’est-à-dire par les ouvriers de chaque service, des candidats aux postes de surveillants dans les ateliers. Bien que la date précise de cette innovation ait échappé aux recherches de l’auteur des Documents biographiques, il reste acquis qu’elle est notablement antérieure à l’année 1869. La mesure prit place en 1880 dans le pacte statutaire, (III® partie, art. 14 du Règlement), d’où l’on peut conclure qu’elle ne cessa pas d’avoir force de loi dans l’intervalle. « L’élection des can- « didats se faisait dans les ateliers de fonderie, d’ajustage,

« etc., et c’était parmi les candidats ainsi désignés que l’admi- « nistration choisissait l’homme qui lui paraissait le mieux « désigné pour la fonction. Ne pouvaient être élus les hommes « à la fois travailleurs dans l’usine et, chez eux, débitants de « boissons » (2). Si l’on réfléchit à tous les conflits, à toutes les grèves qui ont pour origine la présence dans les ateliers de contremaîtres ou de chefs de service détestés à tort ou à raison par leurs subordonnés, — les statistiques du Bulletin de VOfflce du Travail sont à cet égard significatives, — si l’on songe d’autre part que le droit de nommer souverainement ces dépositaires du pouvoir est uùe des prérogatives dont l’autorité patronale est surtout jalouse, on conviendra que l’initiative prise par Godin était singulièrement hardie. Elle l’était même tellement

(1) Doc. biogr., t. II, tout le chap. VII, et notamment p. 170 et suiv, >2) Doc. biogr., t. II, p. 210.

il faut le dire bien vite, qu’elle dût être abandonnée après une longue expérience : la seconde édition des Statuts, publiée en 1891, n’en porte plus de trace. Les raisons de cet abandon ne se devinent que trop, et la restriction prudente par laquelle tout accès à l’éligibilité était interdit aux cabaretiers en indique suffisamment la nature. Plus encore qu’une entreprise patronale, une association de production ne saurait se passer du contrôle sévère qui, seul, peut maintenir au niveau voulu le rendement du travail. Il fallut bien choisir d’autorité les surveillants quand il fut prouvé que les suffrages, se détournant des capacités et, surtout, des «caractères», se portaient avec une fâcheuse obstination sur les « bons garçons ».

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