II. — La découverte et la rétribution des capacités
RESTE POUR GoDIN LE PROBLEME ESSENTIEL. LeS EXPÉRIEN- CES DONT l’Étude va suivre auront ce double objet. — Elles se classent par leurs modalités en trois groupes : A - JUIN 1867-juin 1870 : vote a plusieurs degrés du PERSONNEL TOUT ENTIER B -JANVIER-MAI 1870 : LE CORPS ÉLECTORAL NE COMPREND PLUS QUE LES CHEFS DE SERVICE ET LES EMPLOYÉS ; MODIFICATIONS PROFONDES DANS LES CONDITIONS DU SUFFRAGE ; G - FÉVRIER-JUIN 1872 I CINQ GROUPES d’employés ONT A SE RÉPARTIR LA SOMME REPRÉ- SENTANT LA TOTALITÉ DES APPOINTEMENTS DU GROUPE.
Cependant, toutes ces innovations, orientées dans le même sens, n’étaient qu’un acheminement vers des expériences d’une portée plus haute et qui devaient aboutir, dans la pensée de Godin, à la transformation de l’établissement créé par lui en une association du capital et du travail d’un type jusqu’alors inédit. Il s’agissait donc, pour le fondateur, de déterminer avec soin les conditions d’existence de cet organisme nouveau. Une de ces conditions, surtout, lui semblait d’une réalisation aussi difficile que nécessaire. Un patron, se disait-il, peut bien, au mépris de son intérêt le plus évident, négliger de proportionner rigoureusement la rétribution de ses subordonnés à l’apport
de chacun d’eux en savoir-faire ou en travail. Mais dans une association de producteurs, — et, par ce terme, il faut entendre un groupement d’hommes dont l’effort se propose une fin spécifiquement économique (1), — il est essentiel que les salaires soient en fonction directe des capacités effectives. En outre, il n’importe pas moins que ce classement des capacités, avec les inégalités qu’il entraîne dans la hiérarchie comme dans les appointements, soit librement accepté et, à chaque moment, tenu pour exact par tous les membres de l’association.
Mais pourquoi ne parler que de l’association ? S’il est vrai que, dans nombre de cas, le patron peut opposer, aux mécontentements suscités par son impuissance ou son insouciance à bien répartir les salaires, le sic volo, sic jubeo qui ramène le silence à défaut de l’harmonie, il est encore plus vrai qu’étant données les exigences, d’ailleurs légitimes, de l’ouvrier d’aujourd’hui et du syndicat qui l’appuie, le salariat n’a quelque chance de durer que s’il repose sur une justice distributive de plus en plus parfaite. Il est même permis d’affirmer que, quel que soit le mode d’organisation de la cité future, le problème fondamental qu’elle devra résoudre peut se formuler ainsi : par une évaluation aussi exacte que possible de la contribution de chacun à l’œuvre collective, arriver à une équitable rémunération du travail, que celle-ci d’ailleurs se fasse en nature, en argent, en bons de consommation ou par tout autre procédé. C’est ce problème capital dont Godin a voulu éclairer les données à la lumière de faits volontairement provoqués pour la commodité des constatations. Les expériences qu’il a tentées dans ce but répondent à deux préoccupations, l’une surtout scientifique et l’autre d’ordre plutôt pratique. Il s’est efforcé, tout d’abord, d’établir jusqu’à quel point ses ouvriers, pris comme spécimens des travailleurs de leur temps, étaient en mesure d’évaluer leur propre capacité de production et celle de leurs compagnons
(1 Pour un couvent de trappistes, par exemple, le travail est une mortification ; pour une équipe de sportmen, il est un jeu. Dans l’imprimerie du journal la Démocratie, dont le Sillon, fondé jadis par Marc Sangnier, avait pris l’initiative, travailler, c’était se dévouer, se donner, pour défendre un certain idéal religieux et social : on conçoit dès lors que, dans des entreprises de ce genre, l’équitable rétribution des services puisse être considérée comme inutile, ou même, si l’on veut, comme dangereuse.
d’atelier, en mesure, par suite, de s’adapter, tout au moins sur ce point spécial, à l’association. En second lieu, il a cherché? par ses expériences mêmes, à créer chez son personnel cette faculté d’évaluation, et, par conséquent, il a voulu le préparer au régime nouveau qu’il se proposait d’instituer à son profit.
Cela dit, arrivons aux faits, tels que nous les révèle le deuxième volume des Documents biographiques (1). Envisagés dans leur nature aussi bien que dans leur ordre chronologique, ils se répartissent en trois groupes nettement distincts :
Godin institue une première série de quatre expériences à l’occasion des Fêtes du Travail célébrées dans son établissement les 2 juin 1867, 31 mai 1868, 31 mai 1869 et 5 juin 1870* Des traits communs apparentent entre elles ces expériences ou, pour mieux dire, elles ne sont que les formes diverses d’une même entreprise, qui a pour objet principal d’associer le personnel de l’usine tout entier à la désignation des mérites manifestés et des services rendus au cours de l’exercice précédent. Dans la pensée du novateur, le suffrage est l’instrument naturel de cette désignation, appelée à servir de contre-épreuve à celle qu’en sa qualité de chef d’industrie, il est obligé de faire luimême, tous les jours, par voie d’autorité. Pour que les électeurs n’opèrent pas à oide, il met à leur disposition, pour chacun des trois premiers essais, une somme de deux mille francs dont ils devront, en se conformant à certaines règles, choisir les bénéficiaires. En 1870, au lieu de distribuer des gratifications en espèces, on décernera simplement aux ayants-droit des mentions honorables.
2° Mais la tentative, pour des raisons que nous étudierons plus en détail, n’a pas donné ce que Godin en espérait. Aussi, dès le milieu de l’année 1869, en commentant les résultats de l’expérience qui vient de prendre fin, révèle-t-il, dans le discours qu’il prononce à la Fête du Travail, son intention d’inau" gurer l’année suivante « un tout autre mode de répartition ». Sans doute, par un scrupule de savant désireux d’éliminer les moindres chances d’erreur, il laissera le système appliqué
(1) La substance des pages qui vont suivre a été empruntée à ce tome II des Documents, p. 213 à 585.
j jusqu’alors produire une fois de plus, à la Fête du Travail de j 1870, ses fruits nécessaires, mais il n’attendra pas cette dernière vérification pour se mettre en quête d’un procédé meilleur. C est ici que se place la seconde série des expériences annoncées : plus haut. Cette fois, Godin circonscrit le champ de ses opéra- I tions. Précédemment, la totalité du personnel, soit environ I 890 travailleurs de toute catégorie, avait été mise en possession j du^ droit de suffrage. Maintenant, le collège ne comprend plus j qu une moyenne de 75 électeurs, chefs de service, comptables, i commis, employés aux écritures d’ateliers. On leur demande ^ encore de se répartir une certaine somme d’argent au moyen B du bulletin de vote, mais les modalités du scrutin ne sont plus I les mêmes. Elles varient d’ailleurs à chacun des cinq essais [ qui, de janvier à mai 1870, se succèdent de mois en mois, avec les changements que suggère chaque fois le désir de serrer de i plus près la difficulté.
; 30 Deux années se passent, pendant lesquelles Godin, en
|: dépit d’obstacles de tous genres, ne perd pas de vue le problème 1, qui le passionne. Mais au lieu de demander à l’élection par les pairs la mise en lumière et la juste rétribution des capacités,
I il cherche à obtenir le même résultat à 1 aide de ce que son biographe nomme quelque part, « l’enregistrement mathématique j des valeurs de fonction». Supposons qu’il s’agisse de découvrir le U meilleur mouleur de la fonderie pour lui attribuer le plus haut I salaire. Des notes de fabrication, tenues jour par jour et même I heure par heure, fournissent, par la mise en œuvre de moyens ; de contrôle appropriés (emploi de gabarits, pesée des pièces,
I mesure du temps de montage, etc.), d’irrécusables témoignages i sur la valeur professionnelle des intéressés. Economie de la , matière première, célérité, exacte dimension des pièces, attestée I par la rapidité et la facilité de l’ajustage qui, de ces pièces, fait i un appareil complet, etc., viennent s’inscrire en chiffres dans ! ces notes, qui rendent inutile tout recours au suffrage. C’est à ^multiplier et à perfectionner ces méthodes de vérification en ■ quelque sorte automatique que Godin consacre ses efforts au i cours du second semestre de 1870 et de l’année 1871.
I Dans cette poursuite incessante du but entrevu, il revient, en 1872, aux procédés que nous appellerions volontiers démocra-
tiques, parce qu’au lieu de reposer en dernier ressort sur la décision du maître, ils font appel à la libre collaboration de la masse des salariés. C’est qu’en l’état de l’organisation industneUe, il est fort peu de travaux qui se prêtent à un enregistrement exempt de tout subjectivisme ; c’est aussi que Godin se préoc- - cupait d’atteindre et de récompenser des mérites qui échappent par définition à l’analyse chimique, au banc d’épreuves, au chronomètre, au compas d’épaisseur ou à la balance ; la loyauté, le dévouement, l’intelligence, la justice dans les relations du travail. En février 1872, les employés des ateliers et des bureaux, constitués pour la circonstance en cinq groupes suivant la nature de leurs fonctions, sont invités à se répartir entre membres de chaque groupe la somme formée par le total des appointements alloués à chacun des membres du groupe. Le même essai est repris' avec quelques modifications, une première fois en mars, et ensuite, le 18 juin suivant, tandis qu’on prépare pour le 23 juin de la même année l’exercice d’une dernière extension du droit de suffrage à tout le personnel. Mais la série des expériences de cet ordre demeurera close désormais, les leçons qu’elles pouvaient apporter à leur promoteur se dégageant, pour son esprit exercé, avec toute la netteté désirable.
Après avoir embrassé du regard l’objet de cette première étude, il nous reste maintenant à aborder les particularités de l’application.