III. — Institution, en juin 1867, de la Fête du Travail
ET INAUGURATION DES ESSAIS DU PREMIER GROUPE. LeS
ÉLECTEURS SONT INVITÉS A DISTRIBUER DEUX MILLE FRANCS ENTRE LES TRAVAILLEURS LES PLUS MÉRITANTS. Le FON-
DATEUR RÉSERVE CERTAINS PRIVILEGES ÉLECTORAUX AUX HABITANTS DU FAMILISTÈRE : RAISONS DE CE TRAITEMENT DE FAVEUR. — LeS RÉSULTATS DE L’EXPÉRIENCE : IL FAUT REMÉDIER A l’ÉPARPILLEMENT DES VOTES, CONSÉQUENCE DE l’excessive liberté laissée a DES ÉLECTEURS INEXPÉ- RIMENTÉS.
Le travail n’était pas aux yeux de Godin ce qu’il est encore pour la majorité des hommes : un moyen fâcheux, — pour ne pas dire désespéré, — de se procurer le pain quotidien. Dans sa pensée. Vie et Travail se confondaient, l’être humain « se classant, dans ses existences successives, suivant la valeur « des actes qu’il a accomplis, des facultés qu’il a développées « en lui, suivant enfin ce qu’il est en état d’accomplir encore « pour le bien et le progrès de la vie générale » (1). Edifiée sur ce fondement métaphysique d’une élévation indéniable (2) et admirablement prêchée d’exemple par celui qui l’enseignait, cette morale toute « pragmatique » avait conduit Godin à créer en 1863, un an après l’inauguration des écoles et du pavillon central du Familistère, une Fête de l’Enfance dont l’élément principal était la distribution des récompenses méritées par l’élite des écoliers. Quelques années plus tard, — bien longtemps par conséquent avant les socialistes qui revendiquent la paternité de l’idée, — il instituait pour les adultes, au début du mois de mai, époque où la nature est en plein labeur d’enfantement, une autre fête qu’il appelait la Fête du Travail et qu’il consa-
(1) Godin, Mutualité sociale, p. 18.
(2) Sur ces convictions religieuses du fondateur du Familistère, on lira avec intérêt les p. 1 à 108 du t. Il des Documents biograp^’iiques. Se reporter également à la seconde partie de la présente étude, chap, I, p. 151 et suiv.
crait, comme la première, « à la glorification des œuvres personnelles utiles au bien commun » (1).
C’était donc répondre exactement à l’intention qui avait inspiré la création de cette fête, c’était lui conférer du premier coup son véritable caractère que de la faire servir, le jour même où elle eut lieu pour la première fois, le 2 juin 1867, à la première des expériences dont il a été plus haut question. A cette époque, l’usine de Guise et le Familistère proprement dit, c’est-à-dire l’habitation avec ses annexes, occupaient environ 750 ouvriers (mouleurs, ajusteurs, émailleurs, magasiniers, outilleurs, voituriers, etc.) et 115 employés des deux sexes (économat, écoles, comptabilité générale, administration, écritures d’ateliers, etc.) En raison du nombre relativement restreint de ces derniers, et, aussi, du degré supérieur de culture dont il était fondé à les croire pourvus, Godin décida de leur accorder le droit de suffrage direct, mais d’en réserver l’exercice à ceux d’entre eux qui résidaient au Familistère, alors habité par près de 330 familles. 95 employés et personnes attachés aux services de l’habitation (50 hommes et 45 femmes) furent ainsi chargés d’élire, le jour de la Fête du Travail, les membres les plus méritants de leur catégorie. Le vote se fit au bulletin secret et chacun des électeurs put disposer de dix suffrages. En conséquence, 950 noms sortirent de l’urne.
De leur côté, les 750 ouvriers furent « représentés par « 95 délégués ayant ou non qualité d’habitants du Fami- « listère, mais élus exclusivement par les ouvriers ayant « cette qualité ». Désignés le 28 mai, dans les ateliers, au scrutin secret et par bulletins contenant dix noms, les 95 mandataires du personnel ouvrier se virent, eux aussi,
(1) Doc. biogr., t. II, page 214. — Retardées par des difficultés d’organisation, les premières Fêtes du Travail n’ont pas eu lieu précisément à la date que nous indiquons ici. Mais depuis un grand nombre d’années, elles étaient célébrées très exactement au Familistère de Guise le premier dimanche de mai, et les Fêtes de l’Enfance, le premier dimanche de septembre, jusqu’au jour où l’occupation allemande de 1914 est venue interrompre cette tradition. Le 6 mai 1917, 250 Familistériens, évacués ou réfugiés, se sont réunis à Paris, 37, rue d’Hauteville, dans la pensée touchante de commémorer la fois le centenaire de la naissance du fondateur, né le 26 janvier 1817, et le cinquantenaire de la première Fête du Travail. Cf., sur cette cérémonie du souvenir, dans la Paix par le Droit de Juillet-Août 1917, p. 285, l’article intitulé : Le centenaire d'un grand pacifistt, J.-B'" A. Godin.
« appelés à élire, le jour de la Fête, les membres les plus « méritants parmi les 750 travailleurs de leur catégorie » Deux sommes égales de mille francs, mises à la disposition des électeurs de chaque groupe, contribuèrent grandement, comme bien on pense, à leur faire prendre l’expérience au ; sérieux. En divisant chacune de ces sommes par le total rdes voix exprimées, soit 950 dans les deux cas, on détermina la valeur pécuniaire de l’unité de suffrage ; 1 fr. 05. On jn’eut plus ensuite qu’à multiplier par 1 fr. 05 le nombre des ■voix obtenues par chacun de ceux qui figuraient sur la liste ' du dépouillement pour établir le montant de la prime à laquelle il avait droit.
On sera peut-être surpris des avantages que le système de votation ainsi conçu conférait aux habitants du Familistère Nous verrons par la suite que ceux-ci les ont conservés à travers tous les changements apportés aux modalités de l’expérience. C est donc en vertu d’une décision de principe que Godin a réservé aux occupants de l’habitation unitaire certains droits électoraux, de même qu’il a tenu ultérieurement à leur assurer dans l’association un ensemble de privilèges bien autrement considérables. La raison en est qu’ayant demandé de leur plein gré à résider dans cette construction d’un type si nouveau, — et l’admission des postulants était précédée d’une enquête assez sévère, — les Familistériens s’étaient, par cette initiative même, révélés aux yeux de Godin comme des collaborateurs de choix. Le Familistère, en effet, n’était pas, dans les intentions de son fondateur, l’immeuble banal qu’un patron généreux ou habile met à la disposition de ses ouvriers pour leur permettre d’épargner quelques sous sur leur logement ou pour les lier plus sûrement à son industrie. Godin voyait en lui comme une sorte de vaste atelier complémentaire de l’usine proprement dite, où devaient s élaborer, par la participation quotidienne des habitants aux mêmes devoirs, aux mêmes conditions d’existence, aux mêmes avantages, ces vertus sociales : la sobriété, la régularité, 1 ordre, l’amour du travail, la bienveillance mutuelle, le respect des droits d’autrui, sans lesquelles l’association de plein exercice qu’il rêvait était vouée à un échec
certain (1). Avec tous les socialistes de sa génération, il croyait fermement à la puissance éducatrice du milieu, et, sans nier l’existence dans l’âme de tendances innées (2), il inclinait à reconnaître à ce que Robert Owen nomme « les circonstances environnantes » [the surrounding circumstances) une influence prépondérante sur l’être humain. Habiter le Familistère, c’était donc, à ses yeux, à la fois se proposer et se préparer pour l’association future ; c’était accepter ouvertement la direction intellectuelle et morale du fondateur et consentir, par un acte de foi méritoire, à faire voile avec lui vers un nouveau monde social. Ne convenait-il pas de répondre à cette confiance par une confiance égale, et, pour en revenir à l’objet qui nous occupe, puisque le personnel était trop nombreux pour qu’on pût le faire voter tout entier le jour de la Fête du Travail, n’étaitil pas juste de réserver le droit de suffrage à l’élite familistérienne ?
Reprenons notre exposé. Lorsque, dans l’après-midi du 2 juin 1867, on proclama les résultats de l’élection, ouverte le même jour à dix heures du matin, il fallut bien se rendre à l’évidence : le but visé n’avait pas été atteint. Maîtres, dans chacune des catégories, de former leur liste de dix noms au gré de leur caprice et couverts, dans cet arbitraire même, par le secret du vote, les électeurs avaient fâcheusement dispersé leurs suffrages. Sur la liste de dépouillement des employés, qui comprenait au total 108 noms, 34 candidats figuraient avec un chiffre de
(1) citons un texte entre vingt du même genre :« J’ai laissé complète liberté à chacun de se loger à son gré. Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue que le Familistère a été fait en vue de réaliser l’association, que l’habitation unitaire entraîne l’a pratique de la fraternité sous mille formes et que les divers éléments du progrès physique et moral s’y trouvent réunis. Les gens qui l’habitent sont ceux qui peuvent être considérés comme les plus attachés à l’œuvre. En outre, pour être admis au Familistère, ils ont subi une enquête qui permet de les considérer comme présentant les garanties générales élémentaires pour être admis dans l’association. » (Godin à son personnel ; conférence du 18 mars 1878. — Doc. biogr. t. III, p. 415.)
(2) Voir la 2« partie du présent travail. Il semble même que la pensée de Godin ait subi à ce point de vue une évolution. L’expérience a modifié quelque peu en lui les idées arrêtées qu’il avait reçues de Fourier et des socialistes pénétrés du sensualisme du XVIII* siècle. Il a accordé une part de plus en plus grande à l’innéité, qu’il explique par la succession des existences, et déplus en plus restreinte à l’influence du milieu terrestre sur l’être humain. (Cf. en. particulier les p. 181 et 182 du t. III des Doc. biogr.)
1 à 5 voix; 42 autres en avaient obtenu de 6 à 10 ; l’employé le plus favorisé s’inscrivait en tête avec 41 voix. L’éparpillement des votes, en ce qui concernait les candidats de l’autre catégorie, n’était pas moins frappant : les ouvriers qui occupaient ex aequo les dix premières places étaient élus par 19 suffrages ; les 18 derniers de la liste avaient chacun une voix ; à un rang un peu meilleur, 28 candidats en détenaient chacun 8, et 23 candidats, chacun 10. « Sur les 223 élus dans les deux catégories « réunies, 6 seulement reçurent des mentions honorables. Aux « 217 autres furent attribués de simples bulletins de primes, « lesquels furent échangés contre espèces quelques jours plus « tard ».
Il fallait réagir contre l’excessive liberté laissée à un corps électoral sans expérience. Les deux conseils du Familistère, — nous avons dit plus haut qu’ils étaient composés de 12 hommes et de 12 femmes — répondant à l’invitation du fondateur, dressèrent, en vue de l’essai prévu pour 1868, « un tableau des « personnes réputées les plus capables et méritantes, parmi « lesquelles exclusivement le vote devait s’exercer ». Après avoir ainsi prévu une liste des éligibles pour empêcher l’égarement des voix sur des candidats indignes ou trop nombreux, les conseils se préoccupèrent de « faire voter en connaissance de « cause, c’est-à-dire entre personnes ayant pu s’apprécier « mutuellement à l’œuvre ». Ils cherchèrent enfin « à éviter « de laisser prise à l’intérêt personnel, lequel peut entraîner « des électeurs ou à voter chacun pour soi ou à se concerter « en vue de déterminer l’attribution de primes à se partager « ensuite. » Telles furent les raisons d’être des réformes qui allaient, un an plus tard, modifier profondément la physionomie de l’expérience.
IV. — L’essai du 31 mai 1868. — Les éligibles sont désignés, LES UNS PAR LE SUFFRAGE, LES AUTRES EN RAISON