RELATIVE
Le 31 mai 1868, la pratique du suffrage pour la révélation des capacités mit en présence, dans l’une et l’autre catégorie d’intéressés (employés et ouvriers), des contingents sensiblement égaux à ceux de l’année précédente. Mais cette fois, les électeurs durent choisir dans les 150 noms portés sur le tableau d’éligibilité. La façon dont on procéda à cette première sélection n’est pas indifférente : elle nous révèle en effet une double méthode de désignation, l’une reposant sur la constatation des mérites effectifs, et l’autre sur l’élection. Par le dépouillement minutieux des « notes de fabrication » dans tous les cas où l’on put recourir à leur témoignage irrécusable, (ces notes n’existaient, on le sait, que pour les ouvriers de la fonderie et de l’ajustage), par l’examen des appréciations émanant des chefs de service dans tous les autres cas, on dressa une première liste de 150 travailleurs reconnus comme particulièrement habiles ou zélés. Sans chercher à établir entre eux un classement qui, forcément, eût été arbitraire, on se contenta d’affecter chaque nom d’une des deux lettres A ou B, suivant que l’intéressé était jugé digne d’être classé en « premier » ou en « deuxième mérite ».
Pour faire à l’élection sa part dans le recrutement des éligibles et pour permettre une comparaison instructive des deux modes de désignation, les travailleurs de l’usine furent invités à élire, le 16 mai, 150 des leurs. Les ouvriers de la fonderie et ceux de l’ajustage eurent le droit d’écrire 6 noms sur leur bulletin de vote et l’obligation de prendre ces 6 candidats seulement dans l’atelier auquel ils appartenaient. Dans les autres services, les électeurs, beaucoup moins nombreux
par atelier, ne purent voter que pour 2 de leurs camarades.
Il ne restait plus qu’à emprunter des éléments aux deux listes ainsi obtenues pour composer l’état définitif des 150 éligibles. On inscrivit donc en premier lieu les 66 candidats portés à la fois sur la liste de mérite et sur celle du dépouillement électoral. Ce nombre de 66, relativement élevé, manifestait une tendance rassurante du suffrage à se rapprocher, par ses résultats, de l’autre procédé de désignation. Mais ne s’agissait-il pas en l’espèce d’un accident heureux ? Il fallait attendre que l’expérience, en se répétant, prononçât sur ce point. Sur la liste d’éligibilité, on inscrivit ensuite les 57 travailleurs classés en premier mérite et cependant dédaignés par l’élection, et enfin les 27 candidats qui, désignés par l’élection seule, avaient rallié sur leurs noms le plus de voix. Quant aux employés des deux sexes, au nombre de 114, on les proclama tous candidats d’office.
Le jour de la Fête du Travail, 333 électeurs, dont 214 étaient inscrits sur le rôle des 264 éligibles, furent appelés à voter, privilège réservé, nous l’avons dit, aux habitants du Familistère. Mais pour remédier aux inconvénients qui, en 1867, avaient faussé la portée du scrutin, on répartit ce corps électoral, d’après la qualité professionnelle de ses membres, en quatre sections ainsi composées :
1^® section. Familistère et Adminis-
tration
— Fonderie
— Ajustage. ....
— Ateliers divers . .
Pour la première section, qui comprenait un personnel en rapports journaliers avec tous les électeurs, il fut décidé que la consultation serait étendue, non-seulement aux 73 électeurs attachés aux services du Familistère et de l’administration, mais encore à la totalité des 333 membres composant le collège électoral. Au contraire, pour la fonderie,
I l’ajustage et les ateliers divers, on limita le vote aux seuls I membres de chaque section, en sorte que les travailleurs de
ces trois groupes eurent deux suffrages à émettre, l’un, comme juges des mérites du personnel appartenant à la première section, et l’autre, comme électeurs dans leur propre groupe.
Au lieu de diviser, comme on l’avait fait l’année précédente, la somme de 2.000 francs affectée aux gratifications par le nombre des suffrages exprimés, (ce qui, en réduisant le gâteau en miettes, avait donné à chacun le désir d’en recueillir sa petite part et poussé, par conséquent, à l’éparpillement des votes), on fixa d’avance une échelle des récompenses : grands prix de 50 francs, premiers prix de 30 francs, deuxièmes prix de 15 francs, et troisièmes prix de 10 francs. Enfin, les électeurs furent invités à peser les titres des candidats, en les rapportant à l’un des (c mérites » suivants :
(( Mérite de direction dans l’emploi, la surveillance, le travail à faire ;
« Mérite de capacité, de bonne exécution dans le travail ;
« Mérite d’invention ou de perfectionnement dans les procédés du travail ;
« Mérite de zèle, d’assiduité et de dévouement au travail. »
Toutes ces mesures qui paraissaient si judicieusement combinées donnèrent-elles les résultats qu’on en attendait ? Ce sont les. faits qui vont répondre. Notons d’abord qu’un huitième environ des électeurs inscrits s’abstint, pour des raisons diverses, de déposer un bulletin dans l’urne, que 242 éligibles, sur les 264 inscrits, obtinrent des suffrages et que, parmi les 22 candidats dont les noms ne sortirent pas au scrutin, figurèrent 4 chefs de service ou contremaîtres. Des 57 travailleurs à qui leur capacité, dite « de premier mérite », avait valu d’être portés d’office au tableau des candidats, 46 recueillirent des voix. D’ailleurs, comme en 1867, la dispersion des votes fut extrême : pour arriver à proclamer 50 lauréats, dont 6 grands prix, dans la première section qui comptait 333 électeurs, il fallut fixer le quorum à 17 voix et le laisser tomber à 5 voix pour les 3 autres sections qui comptèrent en tout 58 lauréats, mais pas un seul grand prix. Etudions de plus près les récompenses de cette dernière catégorie :
Travailleurs proclamés candidats :
Lauréats proclamés par le suffrage du 31 mai :
A. — Par l’élection et la capacité
à la fois . . 66
B. — Par la capacité seule. 57