LES AMEN PET CNE ET
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Le cadet examina cet homme si mal vètu qui l’interpellait par son nom, puis tout à coup:
— Hé! parfandious! c’est M. de Rochefort !
—HLui-méme! répliqua Rochefort en éclatant de rire.
— Savez-vous que devant cette mine, je comprends que ces soldats vous aient empêché d'entrer. Têtedious ! vous venez done de chez le diable, pour être dans un pareil état !
—J'arrive d'Espagne ! répondit le comte de Rochefort et si je suis aussi dépenaillé, c'est que j'ai couru jour ét nuit pour voir le cardinal le plus tôt possible. Aussi, j'espère bien, monsieur de Capestoc, que vous allez m'introduire auprès de lui sur-le-champ.
—Pardieu! répondit le Gascon, suivez-moi, je vous prie. #
Capestoc connaissait trop le comte de Rochefort pour le faire attendre, Il savait que c'était là un fidèle serviteur du cardinal que Richelieu employait à toutes sortes de besognes mystérieuses qu'il n’eût osé confier au plus brave de ses gardes, Il pria done Rochefort de patienter une minute, et pénétra chez le cardinal.
—Qu'y at-il, mon brave Capestoc? fit le cardinal, tressaillant, en voyant entrer son lieutenant, qu’il n’avait point fait demander. Serait-ce enfin Chavigny qui revient de Perpignan ?
— Non, Monseigneur, répondit le Gascon ; c'est M. de Rochefort qui veut absolument voir Votre Eminence.
— Rochefort! fit le ca.dinal étonné.
—En personne !
—Or ça! il n'est done point mort! Voici bien trois mois que je n'avais entendu parler de lui.
—Ma foi, à vrai dire, il a bien Pair d’un revenant, répondit tranquillement Capestoe, et j'aurais bien cru, tant il est mal accoutré, qu’il arrivait de l'Enfer, s’il ne m'avait assuré qu'il vient d'Espagne.
l uiant d'Féenaonao! iurm a la rar: } —{} vient d'Espagne! murmura le cardinal,
Puis, après un moment ue .eflexion :
—Vive Dieu! Faites-le entrer. Ce damné Rochefort a toujours quelque chose d’intéressant à vous raconter.
Capestoc sortit, puis, une minute après, introduisit M. de Rochefort et alla reprendre sa faction à la porte de FEminence.
— Certes! fit le cardinal, après avoir jeté un coup d'oeil sur le costume du comte, mon lieutenant aux gardes avait raison en m'assurant que vous aviez l’air de revenir de l'Enfer, et je m'étonne que vous n'arriviez que d'Espagne...
—Ma foi, bien que je n'arrive que d'Espagne, je crois que les nouvelles que j'en rapporte sauront intéresser Votre Eminence.
— Voyons! repartit le cardinal, dont les yeux brillèrent d’une impatiente curiosité,
—A vrai dire, poursuivit Rochefort, pour la clarté de mon récit, il importe que je remonte un peu haut.
—Remontez, et pourvu que ce ne soit pas jusqu'au déluge...
— Non, Monseigneur, rassurez-vous, je ne remonterai qu'à deux mois en avant, c'est-à-dire à une huitaine à peu près avant que Votre Eminence quittât Paris.
— Voyons! j'ai hâte de connaître...
—Vous allez être satisfait, Monseigneur, continua Rochefort. Voici: Je dois vous dire d’abord que je possède une petite amie qui demeure dans les parages du Luxembourg. Or, quand je vais la voir, ne voulant pas éveiller les soupçons du voisinage et ternir sa réputation, j'ai coutume de laisser mes gens à la porte de la Foire Saint-Germain.
—Ah çà! interrompit le cardinal, est-ce pour me conter vos aventures galantes, que vous forcez ma porte ?
—Patience, Monseigneur, car j'arrive au coeur de mon récit. Car, il y a deux mois, comme je sortais de
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chez cette dame, je vis sortir d’une petite maison discrète un homme que je reconnus tout de suite pour l’avoir rencontré souvent à Bruxelles, et que je sais être employé par le roi d'Espagne pour ses affaires les plus
secrètes.
J'espère que vous avez suivi cet homme, répondit le cardinal.
—A telles enseignes que, durant trois jours, je ne quittai point ses semelles, et que le quatrième, craignant d'avoir été surpris, je dus me vêtir en mendiant, ce qui fit, entre parenthèses, que je fus rossé par le guet.
Voilà d'un bon serviteur! fit le cardinal avec un sourire: mais j'espère que cette altercation avec le guet ne vous fit pas perdre sa trace?
—(jue non pas! A huit heures, mon homme pénétrait dans une maison de la rue de Tournon.
— Dans la rue de Tournon! Qui donc habite là ?
— {Un jeune homme &ins importance: le fils de lhistorien Thon.
—Ah! oui! l'amant de Mme de Guéménæ! Que diable votre homme allait-il faire chez ce bénédictin ?
— Attendez, Monseigneur! A peine notre Espagnol avait-il pénétré dans cette maison, que trois hommes à cinq ou six minutes d'intervalle, l'y rejoignirent.
— Trois hommes ?
Le premier, continua Rochefort impertubablement, gros et court, bien qu'il fut enveloppé d’un épais et sombre manteau, je le reconnus tout de suite: c'était M. de Bouillon!
—Je le croyais à Sedan, interrompit le cardinal.
— 11 faut croire qu'il n'y était plus. Le second ne se cachait point, arrivait dà ouvertement, @ qui fait que je n'eus aucune peine à reconnaître le grand écuyer.
—Lui! Cing-Mars! s'exclama Richelieu.
—Fui-mème! Quant au troisième...
—Ne le nommez pas, car je devine, c'était Gaston d'Orléans,
—En effet, c'était lui!
—Et ces trois hommes venaient là...
— Pour conspirer contre Votre Excellence, poursuivit Rochefort.
—Hélas! je ne ïe sais que trop! soupira le cardinal.
Puis, après avoir songé une minute :
—Et dire que je ne peux plus rien contre ces hommes! ajouta-t-il sur un ton de désespoir infimi.
Rochefort le regarda.
—C'est le grand cardinal qui me parle ainsi! interrogea-t-il stupéfait.
Oh! mon pauvre Rochefort, répondit Richelieu, in'va plus de grand cardinal, maintenant. Ne voyezvous point que je suis à Tarascon au lieu d'être à Perpignan, et ne comprenez-vous point que mon autorité est finie et que mon règne est passé !
—Oh! fit Rochefort.
Eloigné de la cour depuis deux mois, il ignorait les événements qui s'y étaient passés.
—Oui, mon règne est passé, mon fil, continua Richelieu avee un sourire mélancolique.
Et, familièrement, appuyant sa main sur l'épaule du comte, il ajouta:
—Va,tu peux quitter mon service sans crainte, car maintenant tu n°v récolteras pas grands bénéfices.
Mais Rochefort releva la tête.
—Je ne suis pas assez misérable, prononça-t-il fièrement, pour abandonner mon maître quand il est vaincu! Mais il ne peut l'être!
—Richelieu ne répondit que par un seul mot:
—Hélas !
Non! non! s’écria Rochefort, c'est impossible! Le roy ne peut délaisser un homme qui a tant fait pour son trône !
—Le roy ne voit plus que par les Yeux de M. de Cinq-
Mars !
| Un traître!
È I] n'a encore trahi que moi! il Je crovez-vous ?
Oh! si j'avais une preuve !
| __ Mais elle existe cette preuve!
14 —Que dis-tu?
Je dis que Cinq-Mars à trahi son pay: !
Kerait-il possible FA Richelieu en se levant brus-
dr quement.
: Bi La Eh quoi! continua Rochefort, avez-vous oublié ce ti dé que je vous disais tout à l'heure ?
Tu m'as parlé d'une conspiration contre ma per-
, sonne !
cu Avec la complicité d'un Espagnol.
s —Eh bien!
il : Ah! cest que je ne vous ai pas fini mon histoire! A
“ Ecoutez, Monseigneur, écoutez. Le lendemaiïh de l'entrevue que je vous ai relatée, notre Espagnol quittait Paris. Je le suivis Et il n'était pas arrivé à fie Etainpes que, sous un habit de postillon, je lui faisais à agréer mes services, Car je voulais en avoir le coeur À net. Que Cin-Mars, Bouillon, de Thou et Monsieur La présence de cet
conspirassent, c'était dans l'ordre.
Fit Espagnol ouvrait la voie aux SouPeons. En effet. je ne É fus point trompé dans mon attente. A peine avions- 1 nous traversé la frontière qu'un cavalier, qui n'était [t autre qu'un secrétaire secret du roy d'Espagne, se préentait vers l'homme que j'avais l'honneur de conduire, et comme il l'interrogeait, notre Espagnol répondait en È propres termes ces mots: “L'affaire est faite. D'un moment à l'autre, M. de Cinq-Mars va nous envoyer le traité.” Je traité! s'exclama Richelieu.
__Qui, Monseigneur, le traité.
esmenarnnnt entente An
__Mais alors, c'est un appel à l'étranger.
I] me semble.
__Et c'est une horrible trahison relevant de la hache du bourreau !
Sans doute.
Oh! une preuve! une preuve | s'exclamait Richelieu en arpentant fébrilement sa chambre; une preuve ! que je la montre at rov! que je me débarrasse de cet homme! que...
Rochefort Llinterrompit.
Mais cette preuve, Monsæigneur, il vous Sera peutêtre facile de l'avoir.
__Comment œla? fit le cardinal, qui s'arrêta et fixa le comte,
Pame, répondit Rochefort avec le plus grand calme, que Votre Excellence daigne se souvenir que j'ai quitté l'Espagne il y a trois Jours: qu'à ce moment on n'avait pas encore Tel le traité: c'est donc quil est encore en route, et il me semble qu'un homme sûr et intelligent...
Eh! mordieu ! fit Richelieu impatienté. que ne TP taistu en Espagne. et que n'attendaistu! Cela eût été du temps de gagné.
__(était assurément le parti le plus sage, répartit 2ochefort impassible. Mais je n'ai point dit à Votre Eminence que, découvert et reconnu par mon Espagnol, j'ai été arrêt é et que je ne dois d'être ici qu'à ma science consommée de: l'escrime. Envoyez quelqu'un tout de suite : il est sûrement encore TeMpP£: at les hommes ne doivent point manquer à Votre Eminence.
Je cardinal ne répondit rien, mais il appuya sur le timbre. Aussitôt Capestoc parut.
__Monsieur de Capestoc, commença le cardinel, vous allez prendre le meilleur cheval de votre compagnie.
__Bien. Monseigneur, répondit le lieutenant.
__Et vous allez partir pour l'Espagne.
__Bien, Monseigneur, répliqua le Gascon, qui fût allé en enfer si le cardinal le lui avait ordonné. Seulement, vous allez rejoindre au plus vite ia route qui méne de Perpignan à Madrid.
1 Ce sera fait!
à, vous rencontrerez un homme envoyé en Espagne par M. de Cinq-Mars: le difficile sera de le reconnaitre.
Soudain le cadet <e rappela la scène à laquelle 11
ii avait assisté à Valence, Tout de suite il comprit. Et Hi! * ati avec un sang-froid impertubable :
HE hs Ce sera facile, au contraire, car je connais cet fi: À ot homme !
44 à Richelieu regarda son lieutenant. fl LT —Vous connaissez ?... fit-il
\; PET —Oui! c'est M. de Fontrailles.
ii ++ —Comment le savez-vous ?
{ —Je lai vu partir, il y a huit jours.
il __Ht vous ne m'en avez rien dit! s'écria le cardinal al furieux.
Fi Mais la colère du ministre n'était point faite pour dé- Hi monter le Gascon qui, fort calme. répondit :
A —Je ne pensais point que cela intéressât Votre Emihi nence.
À Vous ne saviez donc point de quelle mission ce He Fontrailles était chargé ?
É —Je l'ignore, en effet.
Fi; __Æh bien, apprenez qu'il porte au roy d'Espagne un traité appelant l'étranger en France, que ce traité il
me le faut, dussé-je le payer de toute ma fortune. Là Monseigneur, répondit Capestoc, je suis à votre h service, et vous l'aurez pour rien.
Et ayant salué, il sortit.
C'apestoc courut à s0n logis où il pensait trouver le fidèle Cadéac. Mais le brave garcon sachant que son maître était de service près de Richelieu, et bien persuadé qu'il ne reparaîtrait point lemain matin, en avait profité pour rendre C'apestoc le lansquenet
En quittant le cardina!,
jusqu'au Jen visite à un petit découvrit en proie aux fortes émotions d'un
cabaret du voisinage, où
effréné.
— Comment pendant mon absence ?
Cadénc demeura bouche bée.
Voyons, quelles belles raisons pour excuser ti négligence ?
Ma foi, Monsigneur, répondit C'adéac, je ne pensais point que vous reviendriez sitôt.
C'apestoc se mit à rire à cette naïve réponse, ef, ayant ri, il ne put se fâcher.
__ Allons! vite à la maison! car je n'ai point le temps
C'est ainsi que tu gardes la maison
vas-tu me donner
de te rosser aujourd’hui.
L'oreille basse, Cadéac fila, moins vexé Sins doute de l’algarade de son maître que du chagrin de quitter
une partie juste au moment où la veine commençait à
Jui venir.
Une minute après, On arrivait au logis du lieutenant aux gardes.
__Maintenant, mon vieux Cadéac. fit Capestoc, ta vas me seller un cheval.
__Bien! répondit le valet, qui jusque-là ne trouvait
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rien d’extraordinaire à cet ordre. Et déjà il se dirigeait. vers des écuries où se trouvaient les trois chevaux du Gascon.
—Attends une minute, fit celui-ci en le retenant par la manche. ‘Tues bien pressé de retourner à ta partie! C'est Æmpédocle que tu vas me seller.
—Empédocle ! fit Cadéac en ouvrant de grands yeux.
Des trois montures de Capestoc, Empédocle était celle qui avait le plus de fond. Le lieutenant ne s’en servait que lorsqu'il partait pour quelque longue expédition. Cela expliquait létonnement du valet.
—Eh bien! repartit le Gascon, qu'as-tu à me regarder ainsi?
—C'est done que vous partez pour vorage?... demanda timidement Cadéac.
—Dame! sept ou huit jours au plus.
—Et... vous ailez?... interrogea encore Cadéac, qui pâlissait visiblement.
Ju es bien curieux, l'ami! répondit Capestoc, qui ne tenait pas du tout à ce que la ville entière connût l'endroit où il allait et pût deviner la mission dont il était chargé.
—Oh! pardonrez-moi! ce n’est point la curiosité qui 1 © pousse...
-—J’en suis heureux, car ainsi tu ne seras point déçu.
—Mais... continua le pauvre diable... Excusezmoi de vous adresser une autre question... Est-ce bien dangereux, l'endroit où vous allez?
—Peuh! je n’en sais rien; mais que t’importe ?
—C'est que... murmura (Cadéac, qui décidément n'était pas rassuré du tout.
Bon: je comprends, s'écria Capestoce en éclatant de vire. Tu as peur, j'en suis sûr, qu’il ne m'arrive malheur!... Eh bien, rassuretoi... Tu dois savoir, pour m'avoir vu à l'oeuvre qu'on ne me ue pas, inoi ! “t que l'épée qui doit trancher le fil de mes jours tant
précieux n’a pas encore été trempée. Aussi, dépêchetoi, car, je te l'ai dit, je suis pressé et n'ai point de temps à perdre à faire la conversation avec toi.
Il n’y avait pas à répliquer lorsque Capestoc donnait un ordre. Ja mort dans l'âme, Cadéac s'en fut tirer Empédoele de son écurie, et le sella, tout en poussant des soupirs capables de gonfler les voiles de toutes les tartanes qui encombraient le port de Tarascon. Mais tout en soupirant il avait réfléchi. et lorsque Capestoe, qui était allé chercher un manteau, sa bourse et ses trois pistolets d'arçon, revint trouver Cadéac :
__Mais, fit celui<i, vous n’allez point partir tout seul pour cette expédition ?
—Pourquoi pas ?
__Vous ne m'emmènerez même pas !
—Qu'aurais-je à faire de ta compagnie ?
__Je ne sais pas; mais il me paraît qu’il n'est gnère de bon ton qu’un gentilhomme voyage ainsi sans un domestique !
__Quais! répondit Capestoc, ce n'est pas de bon ton. Eh bien! Cadéac, mon ami, nous nous passerons du bon ton pour cette fois. Car tu vas demeurer ici, où tu me seras plus nécessaire qu'à mon côté.
Et ce disant, il sauta à cheval.
Cadéae, prêt à pleurer maudissait le destin. À coup sûr, son maître partait par une de ces entreprises périlleuses dont il avait la spécialité et où l'on risque d'attraper sent coup de rapière pour un. Et encore, s'il avait pu l'accompagner ! Mais non! Son maître ne voujait pas de lui. Qu’allait-il devenir 1x ndant son absence? L'inquiétude allait le ronger. À chaque minute
il penserait voir apparaître trois où quatre sergents du guet, envoyés par le grand prévôr de Paris qui, Capestoc mort, aurait ouvert le billet déposé entre ses mains. Ah! auelle horrible situation pour le pauvre Cadéac,
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