DUR
ches spadassins, ayant tous mission de le tuer, il fallait que linstisateur de toutes ces choses fût quelque grand Personnage qui ne ménageait ni l'argent ni la vie de ses serviteurs Pour en arriver à ses fins.
Déjà, il avait pu sortir de deux embâches, où il est vrai, il avait eu la suprème joie d'expédier deux de ses adversaires, Mais qui sait ce que l'avenir lui réservait? Et encore s'il aVait su Pourquoi il se battait, Mais c'était là Je terrible, Les ennemis naissaient sous ses pas, à chaque minute il était obligé d'en découdre, et il n'aurait pu dire POur qui ni pour quoi il tirait l'épée.
—Parfandious! faisait notre Gascon en hochant Ja tête, je ne suis PaS peureux, inais je donnerais bien quelque chose Pour me trouver à la tête de ma compa-
gniv,
allait rrand le de
l'est e ses éser- Mais ses et 1l pée. t la )ien \pa-
I pouvait être sept heures environ lorsque, ayant
chevauché toute la journée, M. de Capestoc, lieutenant aux gardes, vit se dresser devant lui les clochetons de la brave ville d'Etampes.
Et, cinq minutes après, il arrêtait son cheval au beau milieu de la grand'rue de cette petite ville, célèbre sous le règne précédent,
Attention !se dit Capestoc, c'est ici qu'il doit m’arriver malheur, si j'en crois le renseignement de ce brave mendiant qui remerciait à coups de pistolet les charitables passants qui lui faisaient l'aumône. Ouvrons l'œil, si nous voulons conserver à la Gascogne, ma noble patrie, le plus illustre de ses enfants, et au cardinal, mon maitre, le plus brave de tous ses lieutenants. Que cette Ville, chère au coeur du Béarnais, mon illustre compatriote, ne devienne point mon tombeau !... D’abord, faisons un choix judicisax de l'hôtellerie où nous allons descendre,
Connaissant ma qualité, les spadassins qui escomptent déjà ma mort doivent supposer que je m'en vais descendre dans la meilleure hôtellerie du pays. Jouonsleur un bon tour en honorant de notre choix la plus misérable,
Et, avisant un gamin qui le contemplait tout ébahi, semblant tout fier de pouvoir adiuirer un lieutenant aux gardes :
— Hé! garçon! l'interpr!la-t-il.
—Mon ofifcier ! fit le garçon en s’avançant tout gon-
fé de l'honneur que lui faisait ce beau seigneur en dai- £nant lui adresser Ja parole,
Dis-moi, mon £arçon, pourrais-tu m'indiquer la plus belle hôtellerie qu Pays? demanda Capestoc.
— C'est l'hôtellerie du Paon-Couronné, mon officier, répondit le gamin sans aucune hésitation.
— Parfait, l'ami. Et là plus misérable
— Mais dame! ce doit être aussi le Paon-C'ouronné.
Le Gascon éclata de rire,
— Or ça! tu veux te oquer de moi, Je pense !
Ma foi non! monsieur l'officier, Mais comme nous N'avons ici qu'une seule hôtellerie... ,
— Ah! bon! je comprends qu'à la fois ton Paon-C'ouronné soit la plus frstueuse et la plus pitoyable des auberges d'Etampes, En ce cas, conduis-moi à ton Paon- C'ouronné.
Suivez-moi, monsieur l'officier, dit Je gamin tout heurenx de servir de suide à un gentilhomme d'aussi bonne mine,
Cependant, tout en cheminant, Capestoc songeait :
Ouais! ce pays n'a donc qu'une auberge ? Parbleu, c’est là que je vais trouver les sacripants qui m'y attendent. Méfions-nous. comme nous l'a si bien recommandé ce brave mendiant de Rambouillet, D'abord, tout Pavantase st pour moi, puisque je suis informé
que l'on machine quelque chose contre moi, tandis que
mes braves onnemis se faurent que j'arrive ici sans méfiance aucune. Seulement, comment vont-ils m'attaquer? Bah! je n'ai qu'à me tenir constamment sur mes gardes, et, par la sanwdious! ils seront bien habiles s'ils me trouvent une seule minute en défaut.
Il en était là de ses réflexions lorsque le gamin, larrêtant, lui dit:
— Vous êtes arrivé, monsieur l'officier,
Capestoc était en effet devant une hôtellerie d'assez belle äppärence, dont Îa porte était surmontée d’une
ses
enseigne massive se balançant au vent du soir, ayant
la prétention, peu justifiée d'ailleurs, de présenter un
paon couronné en tête.
Tu es un brave garcon, Fami, dit Capestoc au wamin Tiens, voici pour te récompenser de ton obliseance,
x Et il lui glissa dans la main quelque menue monnaie que celui-ci empocha en se confondant en mille protestations de dévouement.
Cependant, un valet était sorti de Fauberge en voyant ce cavalier arrêté devant la porte,
-Monseigneur nous fera-t-il l'honneur de descendre au Paon-Couronné?
—Dame! puisque c'est la seule hôtellerie d’'Etampes,
Alors, je vais conduire le cheval de Monseigneur à l'écurie ?
— Oui, et soigne-le bien, où sans cela gare à tes épaules, car é'est une bête de prix.
Et, sautant de cheval, Capestoc abandonna les rênes au valet: puis, s'étant assuré que son épée était bien à son côté et que son pistolet était toujours dans sa poche, bravement il entra dans l'auberge.
La salle dans laquelle il pénétra était longue, large, voñtée comme un caveau, et plutôt mal éclairée par une douzaine de chandelles qui suaient leur suif dans des flambeaux de fer. Cinq où six tables la meublaient,
“entouraient le quad iple de chaises, et au moment où Capestoe fit sin e tréc six à huit voyageurs au plus «taient en train d'v souper.
—Voyons, se dit Capestoc, mes hommes sont surement parmi ces gens, mais comment les reconnaître ?
Et attentivement, mais sans paraître attacher plus d'importance à cette opération, il examina les clients du Paon-Couronné.
Ils étaient divisés en trois groupes. A la première table, près de la fenêtre, trois hommes étaient assis, vé-
épais, à l:
mines
tus en bon drap bien ot possesseurs do mieux encore la
a façon des mare hands, réjouies et placides trahissant paisible profession qu'ils paraissaient exercer, et tout de suite le Gascon songea :
Ce n'est sûrement
Pas ceux-là qui en veulent à eXIStence,
mon
Un peu plus loin, des Ant une nappe blanche que sur-
chargeait un are 64 blond rôti de porc, étaient inatallés un vie lard et un enf int, celuici vêtu de velours vert, celui-là plié dans un Manteau d'étoffe brune, et bien vite, ts mes que cet ancétre et co
Der ne pouvaient S'occuper de Jui, groupe.
jeune éco- Il passa au troisième Assis tout au fond
de Ja salle, il se COIN posait dk
moine et de ‘UX facons de de lansquents, Moustachus,
étalant des troune s rul
trois personnes: un reîtres où
hauts en couleur, le nez S'allum: ait com-
basanés,
Hcondes où me un cratère.
À l'entrée de la tête, mais la donna fortement
Capestoc, ni l'un ni l'antre n'avait levé frocard avait eu un regard d à réfléchir au Gascon, —Parfandious ! #ToRNa notre lisutenant. Voici moine qui doit mieux entendre à manier la
que son livre d'heures, et de bure,
e côté qui
un rapière Si je retroussais cette robe J'Y trouverais une veste de bufêtre mieux à |
je suis sûr que fle, où Le corps doit aise que sous un froc. ,] * parierais ma tôte que voilà bien les bandits qui ont ue ma mort. Capédious!
pas le moment de m'endormir :
ligne !
Et, de l'air ] * plus innocent qu monde, pestoc vint s Soie T à une table tout des Jlansquenets.
Cette position avait ceci de particulièrement avanta- SEUX que, se trouvant tout à fait dans le coin de la
salle, il avait le mur de:rière lui, par conséquent ne
je pense que ce n'est méfiance sur toute Ja
maître (C'aà côté de cel!e
per arte EEE
nt nt
pouvait être pris en traître, et qu'il ne pouvait rien perdre de ce qui se passait à la table de ses ennemis, qui etait juste devant lui.
D'abord tout se passa le mieux du monde et Capestoc n'eut rien à remarquer d'anormal,
Les trois compagnons qu'il avait en face ne paraissuent pas plus faire attention à lui que s'il eût jamais existé, et si le Gascon n'eût été averti, il n'eût certaine ment pu s'imaginer que ces trois hommes avaient les pires dessoins,
Une accorte servante était, cependant ven'ie lui demander ce qu'il désirait pour son souper, et le lieutenant aux gardes s'était fait servir un menu plantureux, d'abord parce qu'il avait grand'faim, et ensuite parce qu'il songeait que s'il fallait en découdre tout à l'heure, avant bien mangé et bien bu, il n'en serait que mieux on forme pour tirer l'épée avec honneur.
Les deux reîtres et le moine continuaient à dévorer. Les quartiers de viande et de venaison disparaissaient à peine servis, et une fille était tout occupée à renou< veler sur leur table les vivilles bouteilles poudreuses qu'ils avaient vite fait de vider.
— (est égal, se disait Capestoc, des hommes qui ont un tel appétit et une si formidable soif ne sauraient avoir l'âme assez noire pour songer à m’assassiner. On m'a toujours dit qu'un bel appétit était l'indice certain dune concience tranquille et ces trois joyeux compaunons ne me semblent pas devoir faire mentir le proverbe. Sûrement, je dois me tromper sur Icur compte.
Cependant peu à peu la salle se vidait, Le viellard et l'enfant avaient regagné leur chambre, et les trois zros marchands s'apprétaient à en faire autant.
A mesure que les clients disparaissaient les filles d’oflice éteignaient soigneusement les flambeaux qui les celuiraient, simple mesure d'économie sans doute, ce
qui fait qu’une fois les marchands partis, tout un côté
ue
de la salle demeura dans une demi-obseurité, l’autre éclairée seulement pal les chandelles demeurant sur la table des lan-qu nts et celle de ('apestoe,
Oh! oh! grommela celui, voici une salle bien vide et bien mal éclairée! Tout cecr me -emble fort propice à un bel et bon assassinat, et le mendiant de Rambouillet ne s'est point joué de moi. Je crois que l'instant est venu de se tenir prêt à tout,
Et il vérifia si son pistolet était toujours bien dans sa poche, et si son épée, qu'il avait déposée à côté de lui, était bien à portée de sa main.
Ses voisins, cependant, ne semblaient point gens à nourrir de sombres et meurtriers projets. Joyeusement ils vidaient leurs verres, dévorant les patés monstrueux qu'on plaçait devant eux et paraissant les plus joyeux garcons du monde,
Allons, frère Christophe, faisait lun d'eux, goûtemoi un peu de ce flacon. Il doit dormir Wlans la cave depuis la mort du feu roy enr, pour le moins!
Mais le moine, retirant son verre:
Non, non, merci! Je n'ai plus soif maintenant, et les Saintes Ecritures nous enseignent qu'il ne faut jamais boire sans soif et manger sans faim. Un verre de plus et ee serait de la wourmandise, ce qui est un
fort gros péché, comme vous ne l'ignorez point. —Bah! plus qu'un coup. Tu ne nous feras pas l'insulte de refuser de trinquer une dernière fois avec nous! —Non, non, merci!
—Allons donc !
Vous êtes de bien braves garcons. Vous m'avez invité à partager votre modeste repas; maintenant laissezmoi retourner dans mon couvent, où je prierai Dieu qu'il vous tienne éternellement en joie.
—Pardieu ! se dit le Gascon, voici un digne religieux, et je ne sais où j'avais la tête tout à l'heure de m’'imaginer qu’il me regardait de travers.
ER
Cependant le moine continuait :
Mon Dieu, s'il vous fauc à tout prix un compaunon pour rendre raison à vos rasades, voici ce jeune siyneur qui, j'en suis sûr, 8° fera un véritable plaisir de vous tenir tête,
Et de la main il indiqua Capestoc qu'il salua respectueusement.
Ouais! se dit le Gascon, voici ce qui s'appelle, il me semble, attacher In mèche. Parfandious! voyons comment ils vont y mettre le feu.
Les deux soldats s'étaient levés, et g'inelinaient vers le Gascon.
Tête Dieu! Monsieur, vous devez vous morfondre tout seul en votre coin. Voulez-vous accepter de boire ivee nous ?
C'apestoc sourit:
__Vous êtes fort aimables. Mais voici que je viens d'achever mon souper, et je vous avouerai que je tombe de sommeil. Aussi, vais-je aller me coucher, avec votre permission.
__Vous coucher, à cette heures !
Cyré! il m'est pas d'heure quand on a chevauché joute vne journée.
—Cependant...
Hé! per Baesho! répondit l'autre avec un accent italien qui eût fait rougir de joie l’illustre signor Giulio Mazarini, légat de Sa Sainteté le pape. laisse donc ce signeur tu ne vois pas qu'il rougit de boire avec des hommes comme nuos.
__ Aïe! aïe! se dit Capestoe, voici Italien qui met le feu aux poudres! Décidément, je comence à croire que le mendiant de Rambouillet ne m'a point menti.
Et tout haut, le plus gracieusement qu’il lui fut possible :
Vous vous trompez, Monsieur, je n'ai aucune répugnance de boire avec des soldats aussi braves que vous
lêtes, j'en suis sûr, seulement, j'ai sommeil, et je n’ai plus soif.
— Corpo Cristo! répliqua l'Italien, les voilà bien, ces fameux gardes du cardinal qui reculent devant une bouteille, et qui, j'en suis sûr, doivent s'enfuir devant une épée,
Capestoc n’était pas patient,
Devant cette insulte, il oublia toute prudence et, tirant sa rapière:
—Parfandious! on va te faire voir de quel bois se
: chauffent les gardes!
—Hé là! fit le lansquenet qui le premier avait pris la parole, vous n'allez point vous battre en cette hôtellerie, je suppose !
—Laisse-moi, PEveillé! hurla l'Italien. Je veux lui couper la gorge!
Et, tirant son épée, il se rua vers Capestoc.
D'un seal coup de poing, celui<i avait renversé la table qui s’écroula en un fracas de bouteilles et de porcelaines. Cette table lui faisait un merveilleux rempart. Par malheur, en renversant cette table, du même coup, il avait fait choir le flambeau qu'elle supportait. C'était une faute dont il ne tarda pas à se repentir.
Le moine, en effet, en voyant les deux rapières luire au clair, poussa de véritables cris de paon. Puf, comme s’il avait eu une inspiration d'en haut, il saisit le dernier flambeau qui éclairait la salle, et l’éteignit brusquement en criant:
—Conime ça, ils ne pourront point se battre!
La salle fut immédiatement plongée dans une épaisse obseurité. C’est tout ce que les bandits désiraient. Car, instruits par l'expérience sans doute, si un habile lutteur peut se défendre au grand jour centre trois ou même quatre adversaires, dans la nuit il ne peut distinguer les coups qu’on lui porte, toute science de l’escrime lui devient inutile.
n’ai
ces une ant
Capestoc sentit qu’il était perdu.
—Trahison! hurla-t-il
Mais le désespoir décupla ses forces. Se baissant, il saisit la table qui gisait à ses pieds, et s'en fit un rempart, tandis qu'il s'adossait au mur et que son épée ferraillait dans le vide.
Malheureusement, la table n'était pas assez grande pour le couvrir tout entier, et un des trois hommes, rampant, pouvait fort bien le tuer en dessous. Le Gascon comprit que sa dernière heure était venue, et qu’il ne sortirait pas vivant de l'hôtellerie du Paon-Couronné.
Cependant, les rapières de ses adversaires sonnaient comme verre sur le plateau de la table, et c’est en vain que le Gascon poussait au dehors des pointes terribles, son épée se perdait dans le vide.
—Hardi! les amis! criait le moine, dont Capestoc reconnut la voix. Il a tué Guyone hier, il a dû tuer Machault aujourd’hui, mais nous le tenons! A nous la lettre du chapelain de Galluis!
Ah! hurla Capestoc, cest done vous les assassins de ce pauvre prêtre! Misérables! comme je vous larderais avec plaisir, si j’y voyais seulement.
—Qui, mais il fait sombre ,et tu vas mourir !
—Pas encore!
Et le Gascon s’escrimait avec une rage touchant à la folie,
Tout à coup il sentit qu’une lame d’acier s'enfoncait dans son bras. La douleur lui fit lâcher la table qui était sa dernière protection. Il était à découvert. Il était mort.
Ses adversaires répondirent à son cri de douleur par des rugisseemnts de triomphe et fondirent sur lui.
Mais à ce moment, par un inexplicable miracle, le mur auquel Capestoc s’appuyait sembla s'ouvrir derriè-
tte
re lui et, sans qu’il pût s’expliquer ce bizarre phénomène, le Gascon s’étala, les quatre fers en l’air.
C’était la fin!
Mais, à son grand “tonnement, un lourd silence sue- Cédait au tumulte de tout à l'heure, et Capestoc, pétrifié par la stupeur, sentit une main qui le relevait en même temps qu’une voix lui disait :
— N'ayez plus peur, vous êtes en sûreté.
Capestoc s'était relevé, mais il n'était point revenu de la profonde stupéfaction où venait de le plonger cet
5 incident inattendu, et il en était encore à se demander Comment on avait pu le sauver d’une mort certaine.
D'autant plus que le lieu où il se trouvait était si sombre qu’il lui était impossible de distinguer la personne qui Jui parlait.
Cependant la voix reprit :
—Hâtez vous, Monsieur, et suivez-moi. Vous allez
; prendre votre cheval qui est là tout préparé, et reprendre au galop votre route. Vos ennemis sont enfermés dans la salle et, d’autre part, leurs chevaux sont entra- -vés de telle sorte qu'avant qu’ils aient pu se mettre à votre poursuite, vous serez déjà loin. Mais ne perdez pas de temps.
Et. croyant rêver, tant tout cela lui paraissait extraordinaire, ('apestoc sentit une petite main s'emparer de la sienne et le guider au travers des ténèbres.
Le Gascon se laissait faire. Après avoir fait quelques pas, il entendit s'ouvrir une porte, et bientôt il fut ébloui par un radieux rayon de lune,
Alors seulement il s’aperçut que la personne à qui
, il devait la vie était une toute jeune fille d’une vingtaine d'années et d’une beauté merveilleuse.
Et, en même temps, reprenant. pour ainsi dire, ses esprits, il comprit ce qui lui avait d’abord semble surnaturel, à savoir qu'une porte dérobée devait exister dans le mur, juste à l'endroit où il s’appuyait, et que la
has, tre aa dr mb.
jeune fille n’avait eu qu’à ouvrir cette porte et à la refermer rapidement pour l’arracher à la menace imminente des trois épées qui menaçaient sa poitrine.
Tout son coeur s’attendrit soudain, et, pressant tendrement la petite menotte qu’il tenait toujours, il la porta à ses lèvres, murmurant:
__Ah! vous m'avez sauvé la vie. (Comment sauraije jamais reconnaître ce que je vous dois ?
Chat! Monsieur, répondit la jeune fille avec un sourire et en retirant doucement sa main: voici votre cheval: en selle, et brûlez le chemin. Vous avez une demi-heure avant que vos ennemis puissent partir à leur tour. Une demi-heure doit vous suffire pour vous mettre hors de leur atteinte.
Et comme le Gascon ouvrait la bouche pour parer:
Allez! allez! fit la jeune fille en le poussant vers son cheval. Hâtez-vous, vous dis-je! Avez-vous envie de rendre inutile tout ce que je viens de faire ?
Le Gascon obéit. Il sauta en selle et partit, tandis que 1 jeune fille lui criait:
— Allons! piquez, et que Dieu vous garde!
She
Capestoc chevaucl ait dans la nuit, éperonnant sa monture, comprenant bien que son salut ne dépendait plus que de la rapidité de sa course.
Tous ces événements qui se succédaient s’étaient passés en si peu de temps, tout cela avait été si rapide, si imprévu, que le Gascon avait déjà couvert une lieue qu'il n’était pas encore revenu de sa profonde stupéfaction.
Et une foule de questions se pressaient en son esprit, auxquelles il Jui était bien difficile de répondre. D'abord, quelle était cette jeune fille qui l’avait si miraculeusement arraché à une mort certaine ? Pourquoi l’avait-elle sauvé? Comment sy était-elle prise ?
Elle avait done entendu ce qui s'était passé dans la salle de l'auberge? Elle avait donc deviné les sinistres projets du moine et de ses deux compagnons? Elle était done bien renseignée, puisqu'elle avait eu la précaution de fermer à clé la porte de la salle, d’entrawer les chevaux des malandrins et de lui seller le sien? Quel instinct avait pu la guider? Comment se trouvait-elle là ?
Et toutes ces questions, que Capestoc se posait, demeuraient forcément sans réponse. Il marchait en plein mystère. ‘Tout lui paraissait étrange. Et depuis la veile il allait d’étonnements en surprises, agissant non plus par sa propre volonté, mais guidé par une sorte de fatalité qui le poussait dans les aventures les plus imprévues et qui l’en tirait comme par miracle.
Vingt fois depuis la veille il avait senti passer le souffle de la mort. Et il était encore vivant.
__Parfandious! grommelait le Gascon tout en fendant l’espace, je ne sais comment tout ceci finira, mais cela ne m'a point lair de commencer trop mal. Me voici lancé à corps perdu dans une aventure dont j'ignore les tenants comme les aboutissants, mais où je risque fort de laisser mes os. Les bûcherons abattent des arbres sur ma route et tirent l'épée quand j'ai la mauvaise inspiration de les gourmander sur leur maladrese, les mendiants m’arquebusent à bout portant quand j'ai le malheur de leur faire l'aumône, et les moines essayent de me transpercer dans l'ombre pour cette fu- {ile raison que j'ai refusé de trinquer avec un ivrogne de Jansquenet. Et tout cela pourquoi ? Simplement parce qu'un moribond m'a remis une enveloppe scellée de cire jaune et qui, heureusement, n'est plus en ma possession. Si encore je savais ce que contient cette enveloppe! Mais c'est que je l'ignore complètement Et si par malheur je suis tué, ce dont je doute fort, entre parenthèess, je n'aurai pas même la suprême satisfaction de savoir pour qui et pour quoi je meurs. Oh! maudit le hasard qui m'a fait venir à Galluis à l'heure où l’on assassinait le prêtre ! Car, somme toute, cela n’est guère divertissant de vivre toujours sur le qui-vive, de craindre toujours un assassin dans le bûcheron que lon rencontre, dans le mendiant qui vous tend la main ou dans le moine qui vous donne sa bénédiction. Il faut que ce papier du chapelain de Galluis soit bien précieux, car il me paraît qu'on n’épargne point trop les vies humaines pour s’en emparer- Voici que déjà j'ai tué deux hommes, et l’on court encore après mes chausses, et j'ignore si je ne vais pas maintenant en trouver cinq ou six encore m’attendant sur ma route. Me faudra-t-il démonter toute une armée pour
jouir d’un peu de tranquillité 2 Bah! qui vivra verra, Diou bibant !
Et le Gascon Ponctua sa phrase de ce fameux haussement d'épaules qui était l'expression de sa haute philosophie,
Cependant ;i] Courait toujours car il avait hâte de mettre des lieues entre ses ennemis et lui. Une demi. heure d'avance, c'est beaucoup et c’est Peu. C’est bean- COUP, quand on est un aussi jeune Cavalier que l'était Capestoc et que nul obstacle ne vous arrête, (C'est peu s'il vous survient quelque accident : si votre cheval tombe, si une balle de mousquet l’abat, ou si tout à coup, au détour d’un chemin, Cinq ou six hommes borylissent Sur Vous, l'épée haute, et qu'il faille livrer combat.
Capestoe s'attendait à tout cela, Heureusement rien de tout cela ne lui advint, Et il eut bientôt Ja Joie de voir le ciel, devant Jui, se franger d'or pâle, et une à une s’éteindre les étoi les qui brillaient au firmament.
C'était le jour qui venait. Bientôt, en effet, le soleil se leva.
—Ouf! bensa Capestoc, voici enfin maître Phébus qui se décide à Montrer un bout de nez assez vermeil, Vive la clarté, Sangdious! eJ Començais à m'ennuvyer de chevaucher ainsi dans l'ombre et dans la nuit. Mais, au fait, Puisque voici le soleil et que nous sommes au mois de mai, il ne doit pas être Join de cinq heures, gi l'astronomie n'est pas une vaine science. Cinq heures ! IT pouvait en être onze quand j'ai quitté si précipitamment la joveuse hôtellerie du Paon-t ‘ouronné : cela fait, si je ne m'abuse, six heures de chevanchée. et, parfandious! en six heures on fait un joli bout de chemin.
Mais ne nous endormons point sur nos dauriers, car l'heure n’est Pas venue de flâner.
Et, pour stimuler sa monture, il Jui enfonça ses éperons dans le flanc et Je cheval fila comme une flèche,
Depuis longtemps déjà Capestoc était sorti des fo-
ter. NE
| verra,
C hauste phi-
âte de demibeaul'était t peu tom- Coup, ssent rien ie de ne à nt.
oleil
bus neil.
iver
ais,
un
rèts, et il chevauchait maintenant au milieu d’une plaine toute couverte de mille végétations.
Et tout à coup il aperçut au loin le clocher d'une ville qui s* détachait nettement dans le flamboiement merveilleux d'un superle lever de soleil.
Etait-ce Auxerre ?
Car c'est à Auxerre, on s'en souvient, que le lieutesant aux gardes espérait rejoindre le cortège royal qui « rendait à Perpignan.
Le coeur de Capestoc battait à se rompre. Si c'était là Auxerre, il était sauvé. Et, cette espérance doublant on énergie, il fouetta et éperonna sa monture.
11 fallait que ce fût une bête réellement merveilleuse que lui avait donnée là M. de Puyroland, car nul autre coursier n'eût pu résister à la vertigineuse cours qui, depuis vingt-quatre heures, l'emportait comme dans un infernal tourbillon.
Les flancs ensargtantés, l’écume à la bouche, la pauvre bête courait toujours, et cette fois encore, sous le coup d’éperon de C'apestoe, elle s'envola plutôt qu’elle ne partit, comme si elle ne faisait que sortir de son écurie,
Le clocher s'approchait peu à peu : déjà, tout au loin, le Gascon apercevait une masse grisâtre qui devait être us murs de la ville, et bientôt. très nettement, il put distinguer les détails de la poterne qui s’ouvrait de ce côté de la route.
Sa monture semblait avoir des ailes, elle dévorait l'espace littéralemeut, et aux deux côtés de la route les arbres fuyaient en une folle sarabande. Dans la campagne, les manants que les travaux des champs avaient
tirés de leurs demeures avant le jour se redressaient et, interrompant leurs durs travaux, regardaient stupéfaits ce cavalier qui passait comme emporté par un vent de cyclone.
Enfin il arrivait à la ville, la porte n'étant plus qu’à
en
quelques pas devant lui, et, criant: “Hbolà! holà! gare !” afin de ne point écraser les gens qui s'y trouvaient, C'apestoc la traversa comme un éclair.
Mais à peine se trouvait-il de l'autre côté, c'est-àdire dans l'intérieur de la ville. que son cheval s'abattit et que, n'eût été sa science consommée de l'équitation, Capestoc se fût sûrement cassé les reins,
Mais C'apestoc, tel un Centaure, était rivé à ça selle,
—Parfandious! hurlast-il en voyant s'abattre son cheval. Et, avant mis pied à terre, il examina la bête. Elle était morte sur le Coup épuisée par cette farouche chevauchée, Ja bouche pleine de sang et d'écume, Jusqu'au bout elle avait résisté, et la mort seule avait été capable d'arrêter <on élan formidable,
Une trentaine de personnes attirées par ce spectacle formaient cerele autour du Keutenant aux gardes.
—Sangdious! fit-l à haute voix, heureusement que cet accident ne s'est point produit en route et que je suis arrivé à bon port. Et, se tournant vers les Curieux :
—Car je suis bien à Auxerre, ici, n'est-ce pas ?
Les badauds se regardèrent entre eux, n'essayant point de contenir un formidable éclat de rire.
—Ventresaimbious! hurla Capestne, qui, on le sait, n'était pas très patient de son naturel, ces croquants auraient-ils l'intention de se sausser d’un lieutenant aux gardes !
Et il fit un geste si menaçant, que les trente ou quarante personnes qui l'entouraient reculèrent d'un pas, épouvantées.
Une seule était demeurée à sa place, et comme cette personne, qui était un jeune homme de seize à dix-sept ans, n'avait point ri, sans doute parce qu’il n'avait pas trouvé la chose fort comique, Capestoc, calmé soudain, s’adressa à lui:
—Dites-imoi, jeune homme, pourriez-vous me dire pourquoi ces marauds m'ont ri au nez?
Parce que vous leur avez demandé si c'était ici Auxerre, Ma foi! je ne vois pas là...
Ni moi non plus: seulement, comme ces gens-là ont des ânes hâtés, ils ne peuvent s'imaginer qu'un
étranger ne connaisse point leur ville et puisse la prens ]
dre pour une autre, comme si son nom était écrit sur les murs.
__Ah ça! je ne suis done pas ici à Auxerre ?
__Xon, monsieur l'officier; vous en êtes à seize ou dix-sept lieues pour le moins.
Dix-sept lisues hurla le Grascon ; mais quelle est done cette ville!
__Montargis, monsieur l'officier.
-C'ape-de-dious ! jure Capestoc.
Il n'était pas à Auxerre! Les trois brigands d’Etampes devaient être à a poursuite. Et son cheval était crevé! Que faire?
Cependant, un à un, les curieux s'étaient rapprochés, et, voyant cet homme au désespoir, les conversations allaient ler train, chacun donnat son opinion.
L'un assurait que cet officier était un courrier venant annoncer au gouverneur la mort du roy. L'autre prétendait qu'il venait informer au contraire que l'ennemi approchait et qu'il fallait mettre la ville en état de sève, Un troisième fuvait la justice du roy et celle plus terrible encore du cardinal: cela se voyait tout de suite au dépit qu'il étalait devant son cheval mort.
Mais C'apestoc n'entendait rien de tout cela. Il se demandait s'il allait rester dans ln ville, s’y reposer et attendre ses ennemis de pied ferme, ou bien s’il allait continuer - route en se procurant un autre cheval.
Cest à ce dernier parti qu'il s'arrêta.
C'annaissant, pour l'avoir éprouvée. la rage que ses ennemis inconnus avaient de vouloir semparer du document qu’ils croyaient en sa possession, Capestoc pensa
PRE ess
ir séilin iiiossisteihdil débeie
que décidément il ne serait en sûreté qu'à la tête de sa Compagnie, entouré et défendu par ses braves gardes, qui lui étaient dévonés jusqu'à la mort, Aussi, interpellant le jeune homme avec qui tout à l'heure il avait déjà lié conversation :
—Fardon, l'ami, vous avez bien ici un maître de poste !
—Parfaitement, La poste aux chevaux se trouve au Cadran-d'Or.
— C'est parfait ! Voulez-vous avoir l'obligeance de m'y conduire,
—Avec plaisir! Veuillez me suivre,
Et, tournant Jes lalons, le jeune “arçon prit une rue à gauche, sui par Capestoc qui jeta un dernier regard d'adieu au brave cheval qui Jui avait si bien servi et qui maintenant gisait inanimé au beau milieu de Ja place,
En voyant partir Capestoc, les badauds qui l'entouraient, à une respectueuse distance, hésitèrent une minute et parurent & consulter du regard. Mais il faut Supposer que le spectacle qu'ils avaient eu ne leur parut pas suffisant pour leur intime Curiosité, car, après cette seconde d'hésitation, comme un seul homme ils se mirent à la suite du Gascon.
Capestoc fit quelques pas s'en S'apercevoir qu’il remorquait cette queue populaire. Mais le bruit des pas l'ayant fait retourner, il se fâcha tout à coup.
—Qu'ont done ces imbéciles à me poursuivre ainsi! cria-t-il en faisant le geste de mettre la main à sa rapière. Je jure que je coupe une oreille à celui qui fera un pas de plus!
Et comme ces paroles furent dites sur un ton bien résolu, ce fnt une soudaine panique parmi ces braves gens de Montargis, qui s'enfuirent chacun dans une di rection opposée, crovant déjà sentir la rapière du cadet les priver de leur appendice auriculaire.
L'adolescent eut un sourire de pitié devant cette foule apeurée, puis, ayant haussé les épaules, il continua son chemin, toujours suivi par Capestoc. Au bout de cinq minutes, ils arrivèrent devant le Cadran-a Or.
—Holà! maître Moncornot! cria le jeune garçon en pénétrant dans la cuisine de l'hôtellerie, voici un gentilhomme que j'ai l'honneur de vous amener, qui aurait besoin d'un cheval.
Oh! oh! un cheval, fit maître Moncornot, un cheval, c’est vite dit.
Et il s'avança pour examiner le gentilhomme qu’on lui amenait.
Mais à la vue de Capestoc ,il ne put s'empêcher de faire une moue,
A vrai dire, le Gascon n'était point fait pour inspirer beaucoup de confiance. Qu'on se souvienne qu’il avait quitté Etampes après une lutte peu faite pour mettre de l’ordre dans sa toilette et que, d'autre part, avant chevauché toute la nuit, il était certainement bien moins frais que lorsqu'il sortait de sa chambre pour aller prendre son service au Louvre ou au Palais- Cardinal.
Ses habits, quelque peu chiffonnés par le combat quil avait livré à Etampes, étaient gris de poussière ; sa figure était recouverte d’une sorte de ciment produit par lagite poussière délayée dans sa sueur; ses cheveux étaient collés comme une sorte de pâte jaune et ses bottes étaient recouvertes d’une boue sanglante.
Bref, tel qu’il était, Carwstoc avait bien plus lair d’un bandit de grand chemin que d’un lieutenant aux vardes de Son Eminence.
Aussi l’hésitation de maître Moncornot était fort excusable, en somme. (Mais Capestoc n’était pas homme à se laisser dévisager ainsi par un vulgaire hôtelier.
Eh bien! hurla-il, avez-vous entendu ce qu’a dit ce jeune homme? Il me faut un cheval!
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—J'ai bien entendu, répondit l’aubergiste, mais c’est que je n'en ai pas de disponible pour l'instant.
—"Tu dis, eroquant! fit Capestoc en avançant d’un p&s vers le pauvre Moncornot, qui, effrayé, recula aussitôt de quatre,
Mais sans doute rassuré par cette distance, il n’en répondit pas moins :
—Je dis ce que je is!
Capestoc eut tout de suite l'excellente pensée d'assommer cette buse d'hôtelier qui avait l'intention de se moquer de lui.
Heureusement pour le pauvre Moncornot, il songea que cela ne l'avancerait à rien et que dans plus d’un ces la douceur vaut mieux que la violence, Puis, peutêtre aussi, eut-il le temps de jeter un coup d'œil sur son pitoyable costume, et le manque de confiance 1de l'hôtelier Jui parut diwne de respect. Car, s’adoucissant tout à coup:
—Et si je t'achèe un cheval, m'en trouveras-tu un sur l’heure ?
—Oh! oh! grommela Moncornot, m'acheter un che-
val... C'est que je n'ai ici que des bêtes de prix. —Je l'espère bien! répondit le Gascon.
— Et à moins de soixante pistoles... ajouta l’hôtelier..…
—Prix fait, je le prends, et voilà largent ! interrompit Capestoc, qui tira de sa poche une bourse de cuir. À la vue de l'or Moncornot comprit toute la vérité {le ce proverbe: “ L'habit ne fait pas le moine.” Comprenant que pour être tout poudreux et tout déguenillé, cat acheteur de chevaux au comptant pouvait fort bien être un riche gentilhomme, il s’inclina aussi bas que le lui permit sa corpulence, et, son bonnet à la main: Si Monseigneur veut me suivre aux écuries, il choisira lui-même Je cheval qui lui paraîtra le plus convenable.
—C’est cela, dit Capestoc. En attendant, faites-moi préparer une volaille froide et une bouteille de bon vin; et pendant que je me restaurerai on sllera le cheval que j'aurai choisi, car je suis furieusement pressé.
—Je suis aux ordres de Monsigneur, répondit l'hôtelier,
Capestoc eut vite fait de choisir un cheval qu’il jugea capable de faire d’une seule traite les quinze ou seize ieues qui lui restaient à faire, dût-il crever en arrivant.
Il eut encore bien plus vite avalé la volaille et la bouteille de vin qu'il s'était fait servir, et six heures du matin sonnaient à la cathédrale de Montargis quand ! quitta l'hôtellerie du Cadran d'Or.
Il y avait tout juste une demi-heure qu’il y était arrive, C'était l'avance qu'il avait sur ceux qui le suiaient, [l'est vrai qu'ils devaient être bien moins montés que lui et qu’assurément ils n'étaient pas aussi bons cavaliers que lui.
Si Capestoc avait perdu une {demi-heure à Montargis tout porte à croire que les malandrins avaient dû perdre une heure en route.
—(C’est égal, songea Capestoc, ce n'est pas encore le moment d'admirer le paysage !
Et il enfonça ses éperons dans le flanc de son cheval qui détala et fila comme un éclair.
Capestoc chevancha toute la Journée, s'étant arrêté à peine quelques minutes dans un village inconnu afin de laisser souffler son cheval et de prendre lui-même quelque nourriture, Aussi, comme la nuit tombait, arriva-t-il à Auxerre,
Non premier soin fut de dem
ander si le cortège royal était arrivé,
Mais on le recarda avec étonnement. I] n'v avait pas trois jours que Sa Majesté, accompagnée de Son Eminence, avait quitté le Louvre, et plus de cinquante
lieues séparent Auxerre de Paris. :
Le roi malade et le cardinal mal portant, quelque hâte quils eussent d'arriver le plus vite possible sous les murs ie Perpignan, ne cheminaient point si vite. Les fourriers rovaux venaient seulement d'arriver à la Ville et préparaient les logis. car le roi et le cardinal n'arriveraient que le lendemain, et encore fort tard dans l'après-midi.
En apprenant ces choses. Capestoc ne put dissimuler un mouvement de dépit,
— Dire qu'en trois jours ils n’ont pu faire cinquante lieues, grommela-t-il, ot que moi, dans le même laps de temps, j'ai fait un peu plus du double!
Enfin, il n°v avait rien à faire contre cela.
Capestoe se fit done indiquer l'hôtellerie la plus confortable d'Auxerre et n'eut plus qu’un désir: souper et sa coucher.
Somme toute, ce besoin de repos était excusable chez
le Gascon, quand on songe que, depuis la veille au matin, à peine avait-il mis pied à terre trois à quatre heures et qu'il avait crevé sous lui deux chevaux.
Il se dirigea jonc vers l'hôtellerie de la Fière-Epée, qu'on lui indiqua comme la meilleure de toute la ville, et se fit servir un copieux souper, arrosé de quelques bouteilles d'un vin généreux et réconfortant ; puis brisé, moulu par la fatigue. il se fit conduire à sa chambre, où il ne tarda pas à s'endormir du plus profond sommeil.
S'il s'était cru le moins du momie en danger, bien qu'anéanti par cette dure chevauchée de quarante-huit heures, Capestoc sans doute se fût tenu éveillé.
Mais, tout en soupant, il avait réfléchi que les trois malandrins qui étaient à sa poursuite n'avaient pu latteindre, qu'il avait dû gagner trois ou quatre heures sur eux tant sa course avait été rapide, que, sils ne s’étaier point arrêtés en chemin, empêchés par quelque accident ou simplement désespérant d'en arriver à leurs fins, ils ne par ndraient à Auxerre que vers minuit. Que dans ces conditions, perdus dans une grande ville, il leur serait bien difficile de découvrir son logis. Et que même le découvriraient-ils, ils n'oseraient certainement pas entreprendre quoi que ce soit contre un garde du cardinal, à la veille même de l’arrivée de Richelieu ot de Louis XITT.
Capestoc pensait done qu'il se trouvait en pleine sûreté, à l'abri désormais de toute attaque imprévue, inévitablement débarrassé de tous les dangers qu’il courait depuis trois jours, et il s'était couché plein de confiance et il n'avait pas tardé à s'endormir profondément, aussi tranquille qu'en son logis de PArbre-Sec,
Par bonheur, le lieutenant aux gardes avait cette faculté merveilleuse, que de nos jours on attribue aux gendarmes, le ne jamais dormir que d’un oeil, alors même que la fatigue le harassait. Le moindre bruit
din vob te
ou le moindre souffle l’éveillait subitement, et, quelque prompt que fût ce réveil, ses facultés intellectuelles entraient tou. de suite en jeu, à l’encontre de ces personnes balourdes qui demeurent un long temps hébétées quand, par hasard, elles s'éveillent en sursaut.
Aussi il arriva ce fait que, vers les minuit ou une heure, un grattement s'étant produit à sa porte, Capestoc se dressa sur son séant.
I n'y avait pas à dûre, on en voulait à la porte de sa chambre, qui heureusement était fermée à clé au dedana.
A pas de loup, Capestoc se leva, et, retenant son souf- Île, il appuva son oreille contre un des panneaux.
Des hommes étaient derrière la porte, qui parlaient à voix basse. Mais, si étouffée que fût leur voix, le Gascon n'en perdit pas une svllabe.
—La porte est fermée en dedans! disait une des VOIX.
—Avec cette pointe de fer, répondait un autre, tu pourrais faire tourner la clef et la pousser.
—Corpo Cristo! ajoutait un troisième; mais en tombant cette elé fera du bruit, et il faut éviter de le réveiller.
—Bah! après cette course, il doit dormir comme une carme, et le canon ne l’éveillerait point.
—Savoir! Mieux vaut trouver autre chose. Je me méfie de ce Gascon. C’est un diable,
—Oui, mais cette fois nous le tenons. Je suis sûr qu'il ne se doute de rien; un coup de poignard, et il ne s'éveillera que devant le trône de Dieu, et nous pourrons enfin avoir cette enveloppe que Monseigneur tient tant à posséler.
Capestoc frissonna. (étaient les trois malandrins qui n'avaient pas abandonné la poursuite, qui l’avaient rejoint, qui avaient découvert son logis et qui, main-
ET ve
tenant, s'apprétaient à l’assassiner au milieu de son sommeil.
—Oh! oh! songea-t-il, heureusement que j'ai le sommeil léger, sans cela je n'aurais pas donné deux sous de ma pauvre peau. Ah gaï mais comment vont-ils faire pour ouvrir cette porte sans bruit? Car il est évident que non seulement ils doivent bien prendre garde à ne pas m'éveiller, mais encore ils doivent avoir le plus grand intérêt à ne pas mettre cette hôtellerie sans dessus dessous.
Et Capestoc prêta de nouveau l'oreille. La convercation se continuait à voix basse de l’autre côté de la porte :
__Ainsi donc, faisait l'Italien dont Capestoc reconnut la voix, tu vas fort doucement dévisser cette serrure, en ayant soin de la maintenir avec cette tige de fer pour qu’elle ne puisse tomber et faire du bruit. Cela fait, avec une toute petite pression, nous pourrons facilement soulever la porte et la tirer fle ses gonds. La chambre nous sera ouverte, et nous aurons agi si silencieusement que ce satané Gascon fût-il éveillé, n’aura entendu le moindre froissement.
__A l'oeuvre! à l'oeuvre! répondit celui qui, à Etampes, avait joué le rôle de frère Christophe.
Les bandits! grommela (C'apestoc. Ils vont faire comme ils disent, et dans cinq minutes au plus tard ils æront ici. Parfandious! je ne vais pas les y attendre !
Et s’habillant à la hâte, il prit son épée à la main, afin qu’elle ne heurtât point quelque meuble, ce qui eût pu donner l'éveil. Puis, avec des précautions inouies, il ouvrit la fenêtre. Dix ou douze pieds le séparaient du sol. Ce saut n’était pas pour effrayer le Gascon, qui se lança dans le vide et tomba sans se faire le moindre mal, ayant eu soin de plier les jarret®, ce qui de tout temps fut très recommandé dans toutes les écoles de gymnastique.
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—Et maintenant, prenons du champ, fit Capestoc ; et puisque le roi ct son cortège ne sont point encore arrivés à Auxerre, allons au-devant d'eux, car décidément je ne me trouverai en sûreté qu'au milieu de mes braves gardes.
Et, se dirigeant vers les écuries, il se préparait à détacher et à seller son cheval afin fe rejoindre Richelieu qui devait avoir couché à Sens. Mais au moment Où 1} allait pousser la porte, il s'arrêta tout net. Cest qu'une idée venait de germer en son esprit,
—Parfandious! eria-t-l. je fuirais aussi sottement abandonnant la seule occasion que j'aurai jamais peutêtre de me venger des bandits qui m’ont donné une telle chasse et de pénétrer le secret qui les pousse à me poursuivre ainsi! Allons donc! Capestoe, mon maître, tu ne serais point le fils {le ton père si tu agissait aussi niaisement !
Et. rebroussant chemin, il revint vers l’hôtellerie, ouvrit la porte qui donnait sur la cour dans laquelle il se trouvait et qui, fort heureusement, n'était point fermée à clé, se dirigea dans l'obscurité vers l'escalier, et, feutrant ses pas, monta jusqu’au premier.
Les trois bandits achevaiert leur petite opération, «t s'apprètaient à soulever la porte, comme tout à l'heure lTtalien avait recommandé de le faire. Tous les trois aveient le dos tourné à Capestoc.
—Au voleur! eria tout à coup celui-ci, et avant que les trois hommes eussent le temps de se retourner, il enfonçait son épée dans le os de l'Italien et son poignard dans la nuque de son compagnon.
Quant au troisième qui tenait la porte, il la lâcha. dans la stupeur que lui causa cette soudaine attaque. Sa lourde masse de bois détachée de ses gonds, oscilla poids le misérable. En un clin K’oeil Capestoc restait maître du champ de bataille,
au DT
Cependant, bien que tout œci se fût passé en bien moins de temps que nous n’en avons mis pour l'écrire, le vacarme effrovable qu'avait produit la chute de la lourde porte de bois n'en avait pas moins mis sur pied toute l'hôtellerie.
Les voyageurs étaient nombreux qui attendaient à Auxerre le passage du roi, et ce fut un spectacle vraiment mémorable que celui ke tous cs gens surpris au beau milieu de leur sommeil et montrant par leurs portes entr'ouvertes leur mine aussi surprise qu'effrayée.
Enfin le patron de la Fière-Epée, entouré d’une armée de marmitons munis de tout ce qui leur était tombé sous les mains, apparut à son tour, maniant gauchemené une immense colichemarde qui datait de bien des guerres de religion tout au moins.
Devant les deux hommes morts et en voyant sa porte i malencontreusement arrachée de ses gonds il recula d'un pas. Les marmitons qui le suivaient rompirent aussitôt de quatre pas, bouseulant les innombrables sâte-sauce qui avançaient, œæ qui produisit une bousculade générale, suivie d’une chute effroyable dans l’escalier.
A ce nouveau vacarme, pâles et frémissants de peur, les voyageurs, pensant que la Fière-Epée était assiégée par les Espagnols arrivés mystérieusement jusqu’à Auxerre, se réfugièrent aussitôt dans leurs chambres, enfouissant leurs têtes sous les couvertures, où se préparant à défendre leur vie, suivant leur âge, leur sexe ou leur tempérammeñt.
Le maître-d’auberge, cepentlant, revenu de sa frayeur première et comprenant d’ailleurs qu’il n’y avait plus de danger, s’avança fièrement et s’adressant à Capestoc, qui, les bras croisés, assistait impassible à ce remueménage :
—Fh bien! Monsieur, fit-il, d’une voix qu’il voulait
ne PR CENDRES COMPRENNE TT MEN ARha bd TROT SET
rendre majestueuse, c’est vous qui faites tout ce vacarme et qui semez le désordre dans une maison renommée à trente lieues à la ronde pour sa tranquillité!
—Parfandious ! grogna le Gaston, vous me la baillez belle, avec votre maison tranquille! Savez-vous bien que c'est un viai coupe-vorge, que votre hôtellerie!
—Monsieur! voulut protester l'hôte infligné.
Mais Capestoc lui coupa la parole:
—Parfaitement! un vrai coupe-gorge, puisqu'on y assassine !
——En effet, voici des cadavres! prononça dignement l'hôtelier de la Fivre-Epée. Pourriez-vous m’expliquer...
—Oh! pour cela, c'est facile. J'étais à tranquillement à dormir, lorsque j'en entendu du bruit à ma porte. C'était tout simplement, monsieur l’hôtelier, trois braves spadassins qui ne se proposaient rien moins que de me tuer au milieu de mon sommeil.
—Brrr!... fit l’hôtelier tout pâle.
7— Alors, dame, j'ai sauté par la fenêtre, et je suis monté par l'escalier afin d’attaquer par (derrière ces trois escogriffes qui nourrissaient à mon endroit de si agréables desseins. Vous voyez d’ailleurs que je me suis assez bien acquitté de ma mission d’envoyer à maître Belzébuth ces bonnes âmes que le diable a dû recevoir en amis.
—Mais ils étaient trois, avez-vous dit, et je ne vois que deux... Hé! fit l'hôte tressaillant, auriez-vous laissé échapper le troisième ?
Et, plus blême et plus pâle qu’un navet, il jeta autour de lui un regand attéré comme sil s’attendait à voir sortir le troisième malandrin tout prêt à lui sauter à la gorge.
Mais Capestoc sourit.
—Rassurez-vous, homme courageux : le troisième per-
sonnage ne s’est point sauvé, et sil n’est pas mort, j'ai tout lieu ide craindre qu’il n’en veuille guère mieux.
Où se cache+-il? où est-il? que nous l’arrêtions, que nous le conduisions devant le sergent du guet !
üt, complètement rassuré, le brave aubergiste faisait le brave, enflant la voix, brandissant sa rapière, bien décidé à pourfendre le larron d’outre en outre, si jamais il lui tombait sous la main.
__Bah! ne vous démenez pas ainsi, fit Capestoc en souriant, je vais vous dire où le truand est caché.
—Où ça?
—Sous cette porte.
—0Oh! oh!
Ft l'hôte oubliant tout son courage, recula de nouveau de quatre ou cinq pas.
Hé! n’ayez point peur, il doit être dans un piteux état. Aidez-moi seulement à soulever cette trop lourde porte, sous laquelle il doit étouffer, si le malandrin n’a pas été tué sur le coup.
__Un beau malheur! grogna lhôtelier en secouant la tête.
Fé! hé! murmura Capestoc entre ses dents, un malheur pour moi, à coup sûr. car s’il est encore vivant, j'espère bien qu’il me fournira la clef du mystère qui me préoccupe ÿlepuis trois jours et qui a failli me coûter si cher.
Cependant, le maître d'hôtel avait fait un geste, et cinq ou six marmitons s'étaient précipités. Unissant leurs efforts. ils parvinrent à soulever la lourde porte de bois, qu’alourdissait encore une imposante ferrure, et l’on put apercevoir, alors, un homme étendu sans vie, écrasé par cette formidable masse.
Y] est mort ! fit hôtelier.
__Peut-être! répondit Capestoc.
Ei il appuya une oreille contre la poitrine de l’homme pour voir s’il respirait encore.
1 à nn nos a PR Pa
EE
—1l est vivant ! dit
-il enfin, tout joyeux, en se relevant.
—Qu’on aille chercher Je guet! vite! vite! ordonna l’aubergiste,
—Et pourquoi faire ? demanda le Gascon, Sa petite idée et qui ne tenait méêla de ses affaires.
—Pardieu ! pour s'emparer de ce misérable qui a voulu vous assassiner !
—Bah! il ne l’a point fait.
—Mais l'intention...
—D'ailleurs, qu’a à faire 1 qui n'a peut-être plus que quelques heures à vivre?
— Hé! mordieu ! gronda l’hôte, justement ma mai-
son n’est point un hôpital, et je n’ai nullement envie que cet homme meure chez moi.
—Oh! oh! fit Capestoc, voici un sentin d’un très mauvais chrétien.
£t comme l’hôte dents.
—Parfandious ! monsieur l’aubergiste, mangeriezvous de la vache à Colas. par hasard ?
On sait qu’à cette époque on désignait ainsi les protestants,
—Moi! huguenot !
qui avait pas à ce que le guet se
€ guet avec ce gentilhomme
ent qui est
continuait à grommeler entre ses
protesta le pauvre homme.
— {est que, par la sangdious, Son Eminence, vous le savez, n’aime pas beaucoup les parpaillots, et comme J'ai l'honneur d’être lieutenant aux gardes de Son Eminence...
——Mais, miséricorde! cria l'hôte. Je suis un bon Catholique, je vous le jure !
—-Alors, en ce cas, ]
aissez-moi coucher ce pauvre homme dans ce lit, ]
aissez-moi Je soigner, lui faire res’il doit Mourir, du moins
prendre ses esprits, afin que, il meure en ‘‘rétien, —Ma foi,
faites ce qu’il vous plaira, répondit l’hom-
PRE res
me, qui préférait tout au monde que We passer pour huguenot devant un lieutenant aux gardes de Son Eminence, €t à la veille du jour où le cardinal devait passer à Auxerre,
Et, très digne, il remonta se coucher, non sans avoir recommandé à sa vailletaille d’obéir en tout à monseigneur le capitaine-lieutenant.
Capestoc profita de cette permission pour faire transporter l’homme dans son propre lit et faire monter des cordiaux, du vin et des aromates, puis, quand il eut tout œ qu’il lui fallait pour mettre tout le monde à la porte.
Quand, dans la chambre à laquelle il avait fait rajueter la porte, il se trouva seul en face de celui qui avait voulu l’assassiner, le Gascon se frotta les mains.
—Sangdious! fit-il, pourvu qu’il revienne à lui, je pourrais enfin savoir quel est l’homme qui a tant envie de prendre l'enveloppe \du chapelain de Gallius, et partant, de me faire tuer.
Et, très bravement, comme il eût fait pour un ami de vingt ans, Capestoc se mit à l’oeuvre, tâchant de faire revenir à lui l’homme qu’il avait failli tuer. Ce fut long, mais enfin, à force de soins, après l'avoir longuement frictionné de vin aromatisé, après lui avoir fai ingurgiter pas mal de cordiaux, le lieutenant eut la satisfaction de voir son malade entr’ouvrir les yeux et regarder autour kle lui, comme sil eût été étonné de se trouver encore de ce monde.
—Ouf! fit le Gascon, enfin ça y est tout de même! Je commençais à perdre courage.
Et s’adressant à son malade:
—Eh bien! compère, on a la vie dure, paraît-il, et ce n'est pas encore cette fois qu'on ira faire visite au camarade Satanas.
L'homme regarda ('apestoc avec des yeux terrifiés.
—Vous! fit-il.
se F5
Hé oui! moi! Hé! cela t'étonne, l'ami! Sais-tu bien que c'est moi qui viens de t’ar acher à la mort, et que Sans moi tu t'en serais allé rejoindre tes compagnons !
—Où sont-ils? demanda l'homme.
—Ma foi, eux seuls le savent au juste, mais je soup- Çonne qu'ils doivent être dans cette partie de l'Enfer où vont les landits de ton espèce.
—Morts!...
—Mon Dieu oui, morts! L’Evangile l’a dit: “Ceux qun frappent par l'épée |
ériront par l'épée! “Ils ont voulu m'assassiner, et c'est moi qui les ai tués, Voilà! L'homme se dressa sur son séant — Un au Chêne-Posneux, fit-il, un à Rambouillet et deux à Auxerre, cela fait quatre,
—Sangdious! tu comptes fort bien : un et un font
deux, et deux et deux font quatre. Maître Blaise Pascal qui vient d'inventer un petit chariot à deux roues, qu'il a pour cela nommé biroue‘te, ne compterait pas mieux.
Quatre en deux jours! gromme)
a le ruffian rêveur.
Sangdieu! Vous êtes un ter
rible compagnon !
que tes amis auraient dû se dire avant de se mettre à ma poursuite. Mais à présent, il est trop tard. Mais tout ceci est bel et bien, te voilà complète-
ment remis, à ce que je vois: je n’ai done plus aucune inquiétude sur ton sort.
Veux-tu me permettre d’appeler fleux où trois amis qui attendent patiemment ton retour à la vie?
— Voilà CG «
—Des amis? demanda l'homme inquiet.
—Oui! des soldats du guet mettre avec ta permission.
—Hé quoi! c'est done pour avoir la joie de me faire mettre en prison Qug voa
fous avez soigné!
tait pour que le roi te nommât Quand ils n’ont pas le bonheur d’être
. auxquels je vais te re-
—Penses-tu que c'é
dans ses ordres!
un =
morts, on fourre les assassins en prison en attendant He les livrer au bourreau.
Et comme l’homme pâlissait :
__Maintenant, ajouta Capestoc, il ne tient qu’à toi de faire éloigner ces amis.
—A moi?
__Dame! tu n'as qu'un mot à dire et je te rendrai
chère liberté.
Et ce mot?... dit l’homme plein d'espoir.
__C'e mot, c'est un nom, à vrai dire.
—Un nom?
__Oui! } nom de celui qui vous a payés, toi et tes amis, pour que vous m’assassiniez.
—L'’homme regarda Capestoc.
Vous voulez que je vous dise?...
Pardieu! Sans cela crois-tu que je t’aurais dorloté durant une heure.
—Et si je me taisais, vous me remett riez entre les
mains des soldats du guet ?
—Non point! répondit ('apestoc avec le plus beau sang-froid. Je te poignarderais tout simplement, car je n'ai point pour habitude de mêler les gens de police à mes affaires.
Et si je vous dis ce nom, j'aurai la vie sauve et je serai libre ?
—Parole de Gascon !
__Ma foi, réponflit l’homme avec un sourire, je ne vois pas pourquoi je vous le cacherais : c’est Piedouche qui nous a donné à chacun trente pistoles pour vous tuer.
Piedonche! dit C'apestoc, qui est Piedouche!
__Le bûcheron que vous avez expédié au Chène-Rogneux.
__Parfandious! hurla Capestoc, aurait-tu l'intention de te moquer de moi! Ton Piedouche est un spadassin
den cs de
TETE ©) à ne TM PT M DE 27 Pr no a
qui n'agissait point pour son compte, Qui lui co: mandait ?
Par ma foi!...
Tu n'en suis rien? Tant pis pour toi, grogna le Gascon qui mit + main à sa ceinture où brillait Le pommeau d'argent d'un poignard,
Je n'en sais rien, continua l'homme, mais je m'en doute, Allons donc!
—Oui, Piedouche et deux de ses amis ont fait l’af-
faire du chapelain de Galluis.
— Tu n'en était pas?
Sur l'honneur, non!
Capestoc haussa les épaules,
— Ensuite? demanda:t-il,
Mais il parait, continua le bandit, qu'ils n'ont pas pu trouver tout ce qu'ils cherchaient, Or, étant revenu sur ses pas, Piedouche vous à vu, ayant à la main une enveloppe, juste ce qu'il cherchait. Et voilà pourquoi il nous à mis à votre poursuite,
Oui mais une fois qu'il était mort ?
— Dame! nous étions alléchés par le gain. Et nous avions pu vous tenir dans un petit coin... — Et qu'auriezvous fait de ce document ?
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—Dame! nous laurions rendu à celui qui paraissait tant v tenir.
— Hé coquin, c'est justement celui-là que je désire connaître, Qui est-ce ? g
—Je vous lai dit, je n'en suis pas sûr.
— Allons! son nom! ou bien!...
Oh! ne vous fâchez point, c'est monseigneur de Fontrailles.
— Fontrailles ?
—Oui!
Capestoc réfléchit. Que venait faire Fontrailles dans cette ténébreuse histoire. I] le connaissait bien, par-
dieu! Louis d’Astarac, vicomte de Fontrailles, était presque un compatriote, étant du Languedoc. C'était un garçon petit et gros, bossu par devant et par derrière, horriblement laid de visage, mais n'avant certes point la mine d'un sot. Comme tous les bossus, il était fourbe et méchant, il est vrai, et malgré sa gibbosité, C'apestoc le savait assez frinnd de la lame. Mais quel intérêt pouvait avoir Fontrailles à faire assassiner le chapelain de Galluis ?
-Bah! qui vivra verra, grommela Capestoc en haussant les épaules; je n'en suis pas moins averti que Fon-
trailles veut ma mort, et ce renseignement à sa valeur.
Puis tout à coup:
__Mais, au fait, non, Fontrailles ne peut vouloir ma mort, car il ignore...
Et. s'adressant à l'homme qui attendait que le lieutenant aux gardes décidât de son sort:
__Dis-moi, Piedouche agissait-il de sa propre initiative en désirant m’assassiner ?
—Dame, oui!
__Et ce Piedouche mort, ainsi que ses trois amis, il uv a donc plus que toi au monde qui sache que j'ai assicté aux derniers moments du pauvre prétre ?
Oui, répondit l'homme.
Ce qui fait, ajouta Capestoc impassible, que si, par aventure, je te poignardais, personne ne connaîtrait plus ce secret ?
L'homme verdit. Il avait vu le Gascon à l'oeuvre, pour comprendre qu’il n'était pas homme à reculer devant un coup de poignard. Surtout quand ce coup de poignard assurait Sa tranquillité. Il se erut perdu. Aussi, sautant de son lit, il ses jeta aux genoux de Capestoc, hurlant:
Grâce! grâce !
—QOui! fit Capestoc, pour que tu ailles tout raconter à M. de Fontrailles.
—Je me tairai.
—{jui m'assure de ton silence ?
—Le bandit hésita. Hagard, il regardait le Gascon. Celui-ci, souriant, songeait.
— Ecoute! fitil enfin. Et d'abord quel est ton nom ?
—Cadéac?
—(Gascon ?
—Presque, puisque je suis Béarnais.
— Tant mieux, car en ce cas tu es un homme d'esprit, et tu vas tout de suite me comprendre,
Et, s'assevant, Capestoc griffonna quatre ou cinq mots sur un chiffon de papier. Cela fait, il le plia en quatre, le cacheta avec un sceau qu'il portait au chaton de sa bague, puis se tournant vers Cadéac :
-Tu vois ce papier. Je vais le faire remettre immédiatement au grand prévôt du Petit-Châtelet avec ordre de ne l'ouvrir que le jour de ma mort. Et il contient ceci simplement:
“J'ai été assassiné par un «spadassin du nom de Cadéac.”
“Comprends-tu la combinaison, l'ami? Afin que tu n'ailles point conter tes petites affaires à M. de Fontrailles, dès aujourd'hui je te prends à mon service: tu ne me quitteras jamais plus. Maintenant, si par malheur je venais à être tué, souviens-toi que le lendemain tu serais pendu !
— Ventre Saint-Gris répondit Cadéac, je vais veiller sur vous !
—Comme sur toi-même! dit Capestoc souriant.
Et à part, il ajouta:
— Enfin, me voici tranquille; j ignore encore le fin mot du mystère, mais, bab! tout vient à point à qui sait attendre,
Laissons M. de C'apestoc, si miraculeusement sauvé de tous les accidents qui avaient pu lui survenir sur la route de la Mortmare à Auxerre, reprendre son rang à la tête de sa compagnie dans le royal cortège qui se dirigeait vers Perpignan.
Encore une fois, la fortune avait souri à l’heureux cadet de Gascogne. Il était sorti vivant des embûc es dont on avait semé sa route, il était tranquille désormais, puisque nul ne savait qu'il avait assisté à J'agonie du chapelain de Galluis, et il s'était donné, dans la per- - <onne du bandit Cadéac, un valet dont l'affection et la fidélité étaient à toute épreuve
Laissons-le chevaucher paisiblement vers la catalone, et revenons à Paris, où plus heureux que lui peutêtre, nous pourrons soulever un des voiles de ce mystère qui l'intriguait et qui avait failli lui coûter si cher.
Depuis quelques mois, le Louvre, ordinairement si calme, si paisible et si tranquille sous le règne de celui qu'on appelait Louis le Chaste, mais qu'on eût mieux fait de nommer Louis le Morne, depuis quelque temps, disons-nous, le Louvre avait pris un aspect qui aurait frappé l'observateur le moins perspicace.
Il y avait du mécontentement dans l'air, et du mécontentement à la conspiration, il y a souvent bien moins qu'un pas. |
La vieille Marie de Médicis était morte à Cologne, sur la tere d’exil ; Anne d'Autriche avait donné un dauphin à la couronne de France, et Gaston d'Orléans,
voyant que la naissance de ce dauphin lui enlevait le trône auquel il avait longtemps songé, se tenait coi, maintenant, oubliant ses conspirations d'antan.
Richelieu régnait en maître sans conteste, et il semblait qu'il avait enfin établi son autorité sur toute la noblesse de France qui devait courber la tête devant Jui.
La maladie du roy vint interrompre ce bel équilibre, Elle fit songer tout à coup que, bien que rov, Fouis NTIT était mortel, et que si le roy venait à mourir, le dauphin avant à peine quatre ans, il v faudrait une régence. Or, à qui écherait cette régence ? A Ja reine? A Gaston d'Orléans, frere du roy, où bien à Richelieu ?
Chacun des compétiteurs avait ses partisans.
De là la cour se trouva tout de suite partagée en trois camps bien distinets,
Mais il arriva que, somme toute, comme s'était Richeheu qui était le plus fort, est contre lui que se tournérent définitivement toutes les haines, et jes deux camps de Monsieur ct de la reine se liguèrent ensemble pour donner l'assaut au cardinal.
Car, 1 faut le dire, on craignait Richelieu, mais on ne Paimait point. Il dominait trop par dessus les grands. En élevant l'autorité rovale, il avait tellement élevé Ta sienne propre qu'il s'était rendu odieux à tout le monde,
Les princes du sang le haïssaient de tout leur coeur. parce quil avait trop amoindri leur puissance. Les grands bouillonnaient d'impatience sous son joug de fer. Il n’était pas jusqu'aux parlements, dont il avait fortement diminué l'autorité, qui ne le maudissent.
Tout le Louvre en secret désirait la perte de ce formidable niveleur qui avait courbé les plus hautes têtes Mais nul n'osait rien dire. Partout le feu convait sous la cendre. IT suffisait d’une étincelle pour faire écla-
math
ter l'incendie. Ce fut de la maladie du roy que jaillit cette étincelle.
Et maintenant que nous avons, par ces quelques mots, indiqué d'une façon sommaire quel était l’état d'esprit de la cour à cette époque, entrons au Louvre et pénétrons tout droit dans le cabinet de la reine.
(était un matin d'avril de l’année 1642, c’est-à-dire trois jours avant le départ du roy et du cardinal pour le Roussillon et les événements advenus à notre cadet de (rascogne.
Dans ce cabinet, qui était une pièce assez grande et carrée, éclairée par deux hautes fenêtres qui donnaient sur l'église Saint-Germain et d'où l’on observait le Pont-Neuf, Anne d'Autriche était assise dans un grand fauteuil cramoisi, devant une table ronde incrustée d'ivoire que surmontait une glace de Venise. Dona Stefana, la fidèle camériste, et Mme de Motteville achevaient sa toilette. A ses pieds un enfant jouait sur un carreeu de velours: c'était le dauphin. qui bientôt devait régner sous le nom de Louis XIV et éblouir le monde de son soleil à nul autre “gal. La princesse de Guéménée, la duchesse de Chevreuse, Mile de Montbaon. Miles de Guise, de Rohan et de Vendôme, assises ur des tabourets, se taisaient, attendant que la reine daignât leur adresser la parole. Dans ‘un coin, trois hommes causaient. C’étaient Monsieur, frère du roy, : due de Bouillon. et un jeune homme qui n’avait d’autre mérite que d’être le fils d’un historien iliustre et de jouir des faveurs de Mme de Guéménée: nons avons nommé M. de Thou.
Cependant, Mme de Motteville et Stefana avaient nosé les dernières épingles dans la chevelure de la reine. et l’une et l’autre se préparaient à s'asseoir, lorsque Anne d'Autriche, s'rdressant à Mme de Guéménée :
__Te dé-sirerais être seule avec Monsieur.
Ss
Aussitôt toutes les dames se levèrent et, avec une profonde révérence, l’une après l'autre quittèrent le cabinet.
Lorsque la reine se trouva seule, elle se tourna vers Gaston d'Orléans, qui, dans un coin, continuait sa conversation,
—Mon frère, fit-elle de cette voix douce et harmonieuse qui la faisait chérir de tous ceux qui Fapprochaient, voulez-vous dire à M. de Bouillon qu'il ne m'a pas encore baisé la main ?
—Vive Dieu! Madame, répondit le gros homme çn s'avançant et baisant la main blanche et petite que lui tendait la reine, je l’eusse déjà fait si je n'avais craint d’importuner Votre Majesté, toute aux soins de sa toilette.
Aune d'Autriche fronça imperceptiblement les sourcils
—Le duc de Bouillon nous croit-il exclusivement occupée du soin de notre beauté Nous avons d’autres soucis en tête, et la preuve, c'est que nous avons consenti à écouter le due de Bouillon qui avait demandé à nous parler.
Cette majestueuse solennité troubla quelque peu le due plus habitué à la vie des camps qu'aux exquises politesses de la cour. Il rougit, tandis que Gaston d’Orléans se mordait les lèvres pour ne point rire.
Voyons, fit Ha reine, qu'avez-vous à nous dire? TI faut que nous vous entendions, puisque nous vous avons reçu.
J'avais à dire, Madame, répondit le duc de Bouillon, revenu de son émoi, que le temps des ménagements est passé et qu'il faut agir tout de suite si l'on ne veut qu'il soit trop tard !
—Je ne vous comprends pas, dit la reine.
—Je n'apprendrai point à Votre Majesté que la maladie du roy est très grave.
Eh bien? répondit la reine qui, voyant très bien où Bouillon voulait en venir, ne voulait pas avoir l'air de comprendre.
Fh bien! Madame, cette maladie me donne beaucoup de craintes. —Pour vous ?
__Oh! moi, Madame, je n’ai rien à craindre; ma bonne ville de Sedan, qui est à moi comme la France est à Votre Majesté, me met à l’abri de tout événement inopportun.
Pour Votre Majesté et pour les princes vos fils, répondit Bouillon avec sa franchise toute militaire.
__Pour moi? pour mes enfants? Ah cà! expliquezvous, Monsieur! répartit la reine qui, décidément, voulait que le due parlât nettement.
__Kh! mon Dieu, Madame! répondit le due impatient, l'explication sera facile, car je sais de source certaine que le Richelieu a demandé au roy de lui confier la garde des enfants de F rance !
1 voudrait m’enlever mes enfants! s'écria Anne d'Autriche dont l’étonnement fut admirablement joué.
Car elle savait cela depuis quelque temps déjà. Elle n'ignorait point que le cardinal avait la haine de la \faison d'Autriche et de tout ce qui touchait aux Espaunes, qu'il craignait l'influence espagnole dans les affaires de France, et qu'il mettait tout en oeuvre pour que, en cas de la mort de Louis XIII, la régence ne tombât pas aux mains d'Anne d'Autriche. Oui, elle savait tout cela, la reine; mais, avec son astuce ordinaire, elle voulait paraître l'ignorer, n’aimant point à se mettre en avant, et préférant, s’il y avait conspiration, que le mot d'ordre fût donné par tout autre que par elle.
Le due de Bouillon fut la dupe de cette duplicité. Emu par la douloureuse surprise de la reine, il continu :
Je cardinal mûrit de sombres projets, car enlever
le dauphin à Votre Majesté, cest la priver de tous ses droits à la régence, si par aventure le nalheur qui plane sur le prince venait à s'abattre sur la cour.
—Mais alors je suis perdue! fit Anne avec une feinte émotion.
—Non, Madame! Votre Majesté ne sera point perdue tant qu'elle aura autour d'elle des amis tels que moi !
Et le duc de Bouillon se rengorgea.
Mon Dieu! mon Dieu! que faire soupira la reine.
--Hé! pardicu! ce qu'il faut faire? Se débarrasser du cardinal, tout simplement! répartit le due d’une facon fort cavalière.
Durant toute cette conversation Gaston d'Orléans se faisait, écoutant tout en tortillant sa moustache de sa fine main. Un sourire énigmatique errait sur ses lèvres, et il semblait se dire:
Allez! allez! débarrassez-moi du cardinal, je saubien aussi me défaire de vous. Ce n'est point encore à une étrangère que les parlements accorderont la révence, on se souvient trop de Marie de Médicis.
Pour M. de Thon, il frémissait de se trouver mêlé à un entretien où se disaient de telles paroles, dont la moindre eût suffit pour faire tomber une tête plus haute que la sienne, Mais il subissait son sort. Recommandé à la reine par la princesse de Guéménée, il se fût jeté au feu pour Anne d'Autriche, sentant bien qu'en agissant ainsi, il eût été approuvé par sa chère maîtresse.
Cependant, le due de Bouillon avait dit que le moyen de conjurer tout danger était de se débarrasser du cardinal. Et la reine regardait le due comme pour lire jusqu’au fond de sa pensée. Ce qu'elle y vit sembla lui plaire, car, plus rassurée :
—Mais comment? demands-t-elle, certaine de la réponse qu'allait lui faire M. de Bouillon.
En Le
—-Hé! répondit le due, en le renvoyant d’où il vient.
—Peuh !
—Ou en le faisant assassiner.
__Je faire tuer! Mais ce serait non seulement un crime, mais un sacrilège, M. de Richelieu est homme d'Eglise et cardinal.
__Hé! pardieu, Madame! c'est tout juste ce qu'a répondu le roy.
—Eh quoi! le roy!
__Vive Dieu! Plus que vous, Madame, le roy serait ravi si on le débarrassait enfin de cet homme.
__Il est le maître ; que ne donne-t-il les ordres nécessaires ?
—I1 n'ose point.
—Or çà, monsieur de Bouillon, le cardinal est donc plus roy que le roy lui-même?
__Mais tout le monde lui est favorable!
—Alors que ne rend-on ce service au roy !...
—Vive Dieu c'est une idée!
—Qu'en pensez-vous, mon frère? dit Anne en se tournant vers Gaston.
__Ma foi. Madame, je serai toujours avec vous, répondit Monsieur, surtout quand il faudra tenter quoi que ce soit contre cet homme qui m’a toujours poursuivi de sa haine, qui a enfermé tous mes amis à la Bastille quand il ne les a pas fait assassiner. Donnez un ordre seulement, et je serai tout heureux d’être votre capitaine des gardes.
Imperceptiblement la reine haussa les épaules. Elle comprit que, comme elle, Gaston d'Orléans hésitait a se mettre à la tête d’une conspiration. Donc, comment sortir de là, ai ni elle ni lui n’osaient donner des ordres? Elle se tut.
Le jeune de Thou jusque-là n’avait rien dit ; mais, très fin, rien de ce qui s'était passé dans l’âme de ces trois antagonistes ne lui avait échappé. Il s’était ren-
du compte que si Bouillon, enflammé d’ardeur, n’attendait qu'un mot pour mettre tout en branle, ce mot ce n'était ni la reine ni Monsieur qui le prononceraïent. Alors! Il y avait bien quelqu'un, mais celui-là...
De ‘Thou fut interrompu à cet endroit de ses penses. C'était la reine qui lui disait:
Et vous, monsieur de Thou, vous ne dites rien ?
Le jeune homme s’inelina en rougissant.
—.J'en demande pardon à Votre Majesté; je me sentais trop infime pour prendre part à un conseil, mais je pensais...
Que pensiez-vous *
—A ceci, Madame, qu'à cette heure un homme seul pourrait, s’il le voulait, nous débarrasser de Richelieu.
—Et cet homme ?
—(C'est M. le Grand!
Au Louvre, on appelait ainsi le grand écuyer du roy. A cette époque le grand écuyer était le favori du roy, M. le marquis de Cinq-Mars.
En entendant nommer M. le Grand, la reine tressaillit.
Lui! fit-elle.
M, de Thou a raison, répondit le duc de Bouillon. M. le Grand est assez haut, parmi les courtisans, pour s'attaquer au cardinal: il est assez favori du roy pour se le faire pardonner.
—Oni, répondit Gaston. Mais M. de Cinq-Mars est une créature du cardinal, ne Poubliez point: c'est lui qui l’a placé auprès du roy.
=Bah! la reconnaissance !... fit remarquer la reine.
—Oh je sais bien, Madame, continua Gaston, que la reconnaissance, aujourd’hui, est un sentiment sur lequel il ne faut point trop compter. Mais il y a autre chose.
—Ah !
—Qui, il y a encore ceci, que M. de Cinq-Mars est
amoureux fou de la jeune duchesse de Mantoue, qui, paraît-il, répond à son amour, mais que ce mariage n'aura jamais lieu si le cardinel n'y donne son consentement. Vous le voyez, ma soeur, reconnaissance à part, \{. le Grand a tout intérêt à menager Richelieu, et le noment serait mal choisi de lui proposer de se mettre à la tête d'une conspiration dirigée contre Île cardinal. La reine se mordit les lèvres, comme pour étouffer un sourire. Le due de Bouillon écoutait. De Thou répondit à ce que venait de dire le frère du roy.
Son Altesse a raison. Moi qui suis l'ami du marquis de Cinq-Mars, et depuis fort longtemps, et qui, par conséquent, n'ignore aucune de ses pensées, je puis assurer à Sa Majesté que jamais M. de Cinq-Mars ne risquera rien contre l'Eminence.
__Vous avez tort d'avancer cela! dit tout à coup une voix derrière de Thou.
Tout le monde se retourna.
M. de Cinq-Mars venait de pénétrer chez la reine. Il essayait de sourire, mais il était affreusement pâle.
__Oui! vous avez tort, monsieur de Thou, continuat-il, car il n’est rien que je ne fasse pour ma reine.
Et ce disant, il s’'avança vers Anne d'Autriche, à laquelle, respectueusement, il baisa la main. Cette entrée soudaine de M. le Grand et les paroles qu’il venait de prononcer plongèrent dans la stupeur et Gaston, et Bouillon, et de Thou.
La reine seule m’avait manifesté aucune surprise.
__Hé! hé! pensa Monsieur, serais-je joué par ma chère soeur ?
Cependant, Anne d'Autriche, après avoir donné sa main à baiser au favori de Louis XIII, le regarda un instant.
__Ainsi donc, vous venez à nous, monsieur de Cinq- Mars, et cela juste au moment où nous parkions de vous ?
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—Madame! fit le jeune homme en s'inclinant respectueusement, je Viens me mettre aux ordres de Votre Majesté, parce que je sais que dans le malheur qui la menace, elle à besoin d'avoir autour d'elle les plus fidèles et les plus dévoués de ses serviteurs,
Ainsi done, vous pensez que le danger est pressant ?
-\Xon point, Madame : le rov est malade, il est vrai. mais son mal n'est pas dangereux. Le corps est sain, c'est l'âme qui souffre. Si, comm on l'espère autour de Jui, il se décide à partir pour Perpignan, les joies du vovarse, el le spectacle de son armée combattant pour Elle auront vite fait de le guérir.
\ors, que me parlez-vous-de danger? demanda la reine, en attachant sur le favori la double flamme de son regard pénétrant.
— Hé! n'en est-ce pas un, et constamment suspendu sur Ja tête de Votre Majesté, que Richelien inspirant le rov, qui l'écoute tout en le haïssant.
Peut-être parce quil le craint? hasarda le due de Bouillon.
Mais on ne releva pas cette remarque peu respectueuse pour le roy Louis XTTT. Cinq-Mars continua :
— Oui, Madame! Richelieu, voilà votre danger, voilà votre ennemi, et c'est pour vous en défaire que je viens déposer mon dévouement à vos pieds,
—Bravo, Monsieur! s'écria le due de Bouillon.
Gaston d'Orléans et de Thon se turent. De telles paroles dans la bouche de M. le Grand, qu'ils avaient cru jusqu'à ee jour tout dévoué au cardinal, étaient bien pour les surprendre.
—Mais qui done, demanda alors la reine, osera s’attaquer en face au cardinal?
— Moi! répondit Cinq-Mars.
—-Vous! ne put s'empêcher de s'exelamer Monsieur.