‹ Les exploits de CapestocChapitre 3 sur 12 · COMME QUOI M. DE CAPESTOC EUT BIEN TORT DE SE MONTRER CHARITABLE · texte numérisé non relu

COMME QUOI M. DE CAPESTOC EUT BIEN TORT DE SE MONTRER CHARITABLE

Après avoir soupe et couché au château de la ]Montmare, le lendemain matin, de fort bonne heure, Henri de Capestoc prit congé de son ami Lionnel de Puyroland, car il avait grande hâte maintenant de rejoindre sa compagnie.

—Il faisait une matinée splendide, et, après les événements de la veille, de lieutenant aux gardes se sentait revivre. •■>

— Lionnel lui avait donné un cheval dont il lui avait promis merveilles., et le Gascon chevauchait allègrement, heureux de vivre et de respirer cette odeur vivifiante des pins dont cette partie de la forêt était couverte.

De temps en temps, le trot de sa monture réveillait les lapins en train de dormir sur la bruyère, ou faisait s'envoler quelque faisan dont il suivait d'un œil d'envie le vol lourd et majestueux. Parfois aussi, à travers les ramures, il apercevait une bande de biches suivant quelque dix-cors qui, mélancolique et digne, le regardait passer de son œil rêveur et profond.

— Il se trouvait maintenant en pleine forêt de Rambouillet. Il avait déjà dépassé le petit bourg de Saint-Léger-en-Y vélines, endormi dans un vallon qu'entoure de toutes parts un cirque verdoyant de sombres ramures, et bientôt il vit poindre devant lui les toits en poivrière du château de Rambouillet.

A peine s'arrêta t-il en cette petite ville pour laisser souffler son cheval, car il espérait bien rejoindre la cardinal le lendemain à Auxerre, et pour cela il était nécessaire qu'il ne s'arrêtât qu'à Etampes.

Son cheval étant donc reposé, il sauta en selle et se remit en route. Il avait à peine fait une lieue lorsque tout à coup, au croisement de deux routes, il s'entendit interpeller.

Ayant jeté les yeux du côté d'où venait cette voix, il aperçut une sorte de mendiant debout sur le bord de la route. C'était un homme d'une quarantaine d'années, vêtu de loques informes que recouvrait un manteau jadis écarlate, maintenant d'une couleur indécise, tenant entre le jaune et le vert,, et si criblé de trous qu'on pouvait se demander si le propriétaire d'un pareil vêtement n'eût pas été aussi bien couvert s'il n'avait rien eu du tout sur les épaules. Un feutre, qui avait dû être déjà râpé au dernier siècle, couronnait cet ensemble, et enfin, au lieu de bottes, le misérable s'était contenté tout simplement de lanières de drap qui s'entrelaçaient agréablement autour de ses pieds et de ses jambes poudreuses et boueuses.

Le mendiant, appuyé sur un bâton, regardait venir lé Gascon et, d'une voix monotone, mais criade, hurlait plutôt qu'il ne priait : — La chai'ité, mon bon seigneur !

Capestoc avait le creur bon. L'aspect minable de ce pauvre hère l'émut profondément, et fouillant dans sa poche, il en tira quelque monnaie que, sans arrêter son cheval, il jeta aux pieds du misérable, et continua son chemin.

Mais il n'avait pas fait dix pas qu'una balle sifflait à son oreille, coupant an ras la plume de son feutre.

— Oh ! oh ! pensa le Gascon.

Et, pensant que cette balle ne serait pas seule, usant d'un stratagème qui lui avait plus d'une fois sauvé la vie en d'autres circonstances, il fit se cabrer son cheval.

Trois autres coups de feu retentirent. Mais le tireur devait être un bien adroit arquebusier, car tout à coup Capestoc chancela sur sa selle et lourdement s'abattit sur le sol. Une des balles devait l'avoir touché.

Eu voyant tomber le cavalier qu'il venait d'arquebuser en remerciement sans doute de l'aumône qu'il venait de recevoir, le mendiant poussa un véritable rugissement de triomphe et de joie. "Abandonnant les deux pistolets tout fumants encore, et qui ne lui était plus nécessaires, il courut vers Capestoc, étendu au milieu de la route.

Mais au moment où le mendiant se penchait vers lui pour voir s'il était bien mort, Cap3stoc tendit un bras en avant, et comme, au bout de ce bras, il avait un poignard bien affilé, la lame s'enfonça jusqu'à la garde dans la gorge du misérable, qui tomba à terre en criant :

— Je suis mort !

— Je le crois 1 répondit Capestoc en souriant.

Et il se releva sain et sauf, car aucune balle ne l'avait atteint ; tout cela n'était qu'une ruse qui venait de réussir à merveille. En entendant siffler les balles à ses oreilles, le Gascon avait die :

Oh ! oh !

Et tout de suite il avait compris que ce pauvre mendiant qui maniait si adroitement le pistolet n'était qu'un des bandits qui cherchaient par tous les moyens possibles à s'emparer de la précieuse et mystérieuse enveloppe du pauvre chapelain de Gallui?.

Avec cette rapidité dans la décision qui était le propre de Capestoc. bien vite il s'était tenu ce petit raisonnement qui ne manquait ni d'esprit ni de logique :

— Ce maladroit va me manquer. Si je lui cours dessus, il s'échappera à travers bois, et comme il est à pied ec que je suis à chenal, il prendra par des chemins où je ne pourrai suivre Puisque je ne puis l'atteindre ainsi, usons d'un stratagème, et, ne pouvant aller à lui, tâchons qu'il vienne lui même jusqu'à moi.

Et à la troisième balle, comme s'il avait été atteint mortellement, il se laissa glisser de son cheval, non sans tenir les rênes d'une main et sans avoir mis un poignard dans l'autre.

La ruse avait été couronnée de succès, et son ennemi gisait maintenant à ses pieds.

— Ça en fait toujours un de moins, pensa Capestoc. Mais tout de même, si j'en trouve un pareil échelonné sur ma route toutes les deux ou trois heures voici un voyage qui ne va pas manquer d'agrément.

Cependant, couché dans la poussière de la route, l'homme se tordait, la gorge ouverte par une horrible blessure d'où s'échappait un sang noir et épais.

— Au fait, se dit Capestoc, voici un homme qui va mourir et qui, \oyant déjà s'ouvrir devant lui l'éternité dans laquelle il va rentrer, n'osera point me mentir, pour peu qu'il ait une vague croyance en Dieu. Qui sait s'il ne pourra point me donner quelque indication qui pourrait m'être d'un grand secours.

Et, s'étant penché vers le blessé, qui l'âlait :

— Eh bien ! camarade, nous voulions donc m'enroyer rejoindre au Paradis mes nobles ancêtres ? Hein ! vois donc un peu l'ami, ce qu'il en est de nous. Tu vas me devancer là-liaut, en bon maréchal de logis, pour préparer mon futur campement.

— A boire ! à boire ! j'étoufîe ! hurla l'homme en attachant sur le Gascon un œil suppliant.

— A boire ! Pavfandious, l'ami, je ne saurais te refuser ceia ! Mais encore faudrait-il trouver quelque mare.

Et, ayant jeté les yeux autour de lui, le lieutenant aux gardes aperçut à quelques toises de là un ruisselet qui gazouillait sous les fougères tout en scintillant au soleil.

Il s'y dirigea, et, n'ayant point de tasse, remplit son chapeau d'eau qu'il l'Hpporta au mourant.

L'homme dans un suprême eflfort, se souleva de son coude, se saisit du feutre et y but avidement.

— Ça va mieux, l'ami ? demanda le Gascon, oubliant que cet homme avait voulu le tuer, et apitoyé malgré tout devant cette agonie.

— Merci ! répondit le moribond d'un air farouche.

— Allons, bon ! grommela Capestoc, voilà que tu me gardes rancune. J'en suis marri. Hé! camarade, songe que je ne t'ai fait que ce que tu as voulu me faire. C'est une partie que tu as jouée, l'ami, eh bien, tu as perdu, sois donc bon joueur ! Si tu m'avîiis tué, penses-tu que je te regarderais avec cet <Eil plein de colère ? Tiens ! au lieu de me regarder comme tu le fais, tu ferais bien mieux de me dire à quels ordres tu as obéi, car, j'en suis sûr, tu n'avais aucune raison pour en vouloir personnellement à mes jours si précieux.

— Pardieu ! je ne sais même pas votre nom ! répondit l'homme.

— Tu vois bien ! Alors, pour le compte de qui agis-tu ?

— Bah I fit le moribond avec un geste d'insouciance.

— Voyons ! continua le Gascon, déjà une fois, hier au matin, tu as tiré l'épée contre moi ; car tu en étais, j'en suis sûr, bien que sous ce déguisement je ne puisse te reconnaître.

— Oui ! j'en étais ?

— Et tu es de ceux qui ont assassiné le chapelain de Galluis.

— Oui ! répondit l'homme d'une voix sourde.

— Eh bien ! dis-moi seulement le nom de Thomme dont tu t'es fait l'exécuteur, et, j'ensuis sûr, cette bonne action te sera comptée par Dieu, devant qui tu vas comparaître.

— Hé, le sais-je ! fit le mendiant.

— Comment ! tu l'ignores 1

— Tenez ! répondit le moribond d'une voix qui allait s'affaiblissant, je vais mourir, comme vous l'avez dit, et je ne vous en veux pas ! Seulement, laissez-moi mourir tranquille, et continuez votre route ....

— Et je n'aurai pas fait un quart de lieue, que l'un de tes compagnons me tombera dessus, et tu espères bien, n'est-ce pas, que, plus heureux que toi, celui-là te vengera ?

— Me venger ! Que m'importe maintenant ? Cela me ressusciterait.il ?

— Allons donc ! tu n'oserais pas mentir, à cette heure fcuprême, et tu ne me jurerais pas que tes camarades vont ainsi abandonner leur f roie, et que désormais je vais trouver devant moi la route libre.

Le faux mendiant éleva vers Capestoc un œil vitreux, puis, il réfléchit une minute ; enfin, paraissant prendre une décision :

— Méfiez-vous d'Etampes ! prononça-t-il d'une voix que l'agonie rendait haletante.

Puis, ne voulant plus rien dire, ou peut-être même n'en ayant plus la force, il laissa retomber sa tête et demeura ainsi, couché en travers de la route, muet, agité par de longs tressaillements.

— Parfandious 1 murmura le Gascon, se parlant à lui-même, Il m'a dit de me méfier d'Etampes, le conseil est bon, par ma foi ! C'est donc à Etampes, où ils ont deviné que je passerais la nuit, que ces malandrins ont décidé de faire un grand coup, si j'échappais par miracle aux arquebusades de ce men-

diant posté sur ma route. Capestoc, mon ami, tu ouvriras l'œil à Etampes, st tu tiens à ne pas laisser vacante une lieutenance aux gardes. Mais de quellefaçon comptent-ils s'y prendre 1

Et il se pencha vers l'homme pour tenter d'en obtenir de plus amples renseignements. Mais l'homme ne bougeait plus.

Et Capestoc ayant retourné la tête que le mendiant appuyait sur son bras recourbé, il s'aperçut qu'il était mort.

— Povero ! se dit le Gascon. Tout est fini ! Bast ! il avait eu beau se poster ici dans les pires desseins, il est tout de même triste de voir une créature humaine que l'on a soi-même expédiée à Satan.

Et il considérait le cadavre d'un œil tout mélancolique. Mais il se ravisa bientôt.

— Hé ' parfandious ! vais-je m'attendrir maintenant 1 Ma parole, on dirait que c'est la première fois que je tue un homme. Hé ! l'ami Capestoc, songe que tu pourrais fort bien te trouver à la place de cet homme, et tu considéreras ce cadavre avec moins de regret.

C'était en efïet là le suprême argument de Capestoc, qui, en sa qualité de Méridional amoureux de vie, de lumière et de grand air, ne pouvait considérer un mort sans s'attendrir. Mais comme les cadavres qu'il avait déjà étendus à ses pieds étaient toujours des ennemis qui en avaient voulu à sa précieuse existence, en songeant qu'il aurait bien pu être tué par eux, il se consolait bien vite d'avoir pris les devants, et regardait la mort avec une certaine satisfaction. Alors il pensait comme l'empereur romain qui assurait avec juste raison'que le cadavre d'un ennemi ne sent jamais mauvais.

Aussi, ayani/ secoué la tête en un geste d'insouciance qui lui était familier et qui synthétisait toute sa philosophie, se préparait-il à remonter en selle et à pousuivre sa route, lorsqu'il songea qu'il n'était guère charitable de laisser ainsi un chrétien au beau milieu du chemin.

Il tira donc le cadavre jusqu'au revers d un fossé, lui cacha le visage sous, son chapeau afin que les mouches ne le dévorassent trop, puis,, satisfait d'avoir accompli tout son devoir, il monta à cheval et piqua droit devant lui.

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand le Gascon put continuer sa route, car ce petit incident de voyage lui avait fait perdre une grande heure qu'il s'agissait de rattrapper s'il ne voulait point se mettre en retard. Aussi, éperonnant sa monture il se mit à fendre bravement l'espace.

Plein de confiance en ce que lui avait dit le faux mendiant, il était convaincu qu'il ne pourrait plus avoir d'aventure avant la bonne ville d'Etampes : aussi filait-il comme le vent, ne prenant point la peine d'inspecter les taillis environnants, certain qu'ils ne pouvaient cacher aucun de ses ennemis.

Mais ce galop forcené ne l'empêehait point de songer, et, il faut le dire, en. toute vérité, ses pensées n'étaient point de la couleur d'un ciel sans orage.

Il voyait clairement au contraire un azur chargé de gros nuages tout pleins de menaces, et il se disait avec la meilleure foi du monde que, pour cette fois-ci du moins, sa bonne étoile l'avait singulièrement trahi en le faisant passer devant le fameux presbytère de Galluis, juste au moment oii or en assassinait le maître.

Somme toute, puisqu'il était arrivé trop tard pour défendre le vieux chapelain, il eût tout autant préféré ne point être mêlé à cette mystérieuse aventure, à laquelle il ne comprenait goutte, qui était plus fermée pour lui que les.

intrigues politiques de la cour, et où il risquait fort de laisser sa brave et joyeuse peau, pour peu que les choses continuassent comme elles avaient commencé.

Car il était évident que, sans s'en rendre compte et surtout sans l'avoir voulu, maître Capestoc venait de déchaîner après ses trousses un ennemi aussi redoutable que puissant

Pour que l'on échelonnât ainsi sur sa route de farouches spadassins, ayant tous mission de le tuer, il fallait que l'instigateur de toutes ces choses fût quelque grand personnage qui ne ménageait ni l'argent ni la vie de ses serviteurs pour en arriver à ses fins.

Déjà, il avait eu la suprême joie d'expédier deux de ses adversaires. Mais qui sait c^ que l'avenir lui réservait 1 Et encore s'il avait su pourquoi il se battait. Mais c'était là le terrible. Les ennemis naissaient sous ses pas, à chaque minute il était obligé d'en découdre, et il n'aurait pu dire pour qui ni pour quoi il tirait l'épée.

— Parfandious ! faisait notre Gascon en hochant la tête, je ne suis pas peureux, mais je donnerais bien quelque chose pour me trouver à la tête de ma compagnie.

ou M. DE CAPESTOC QUI PENSAIT SE REPOSER FOT OBLIGE DE SE REMETTRE EN SELLE.

Il pouvait être sept heures environ lorsque, ayant chevauché toute la journée, M. de Capestoc, lieutenant aux gardes, Aât se dresser devant lui les closhetons de la brave ville d'Etampes.

Et, cinq minutes après, il arrêtait son cheval au beau milieu de la grand'rue de cette petite ville, célèbre sous le règne précécent.

— Attention 1 se dit Capestoc, c'est ici qu'il doit m'arriver malheur, si j'en crois le renseignement de a brave mendiant qui remerciait à coups de pistolet les charitables passants qui lui faisaient l'aumône. Ouvrons l'œil, si nous voulons conserver à la Gascogne, ma noble patrie, le plus illustre de ses enfants, et au cardinal, mon maître, le plus brave de tous ses lieutenants. Que cette ville, chère au cœur du Béarnais, mon illustre compatriote, ne devienne point mon tombeau ! ....D'abord, faisons un choix, judicieux de l'hôtellerie où nous allons descendre.

Connaissant ma qualité, le" spadassins qui escomptent déjà ma mort doivent supposer que je m'en vais descendre dans la meilleure hôtellerie du pavs. Jouons-leur un bon tour en honorant de notre choix la plus misérable.

Et avisant un gamin qui le contemplait tout ébahi, semblant tout fier de pouvoir admirer un lieutenant aux gardes :

— Hé ! garçon ! l'interpella-t-il.

— Mon officier ! fit le garçon en s'avançant tout gonflé de l'honneur que lui faisait ce beau seigneur en daignant lui adresser la parole.

— Dis-moi, mon garçon, pourrais-tu m'indiquer la plus belle hôtellerie du pays 1 demanda Capestoc.

—C'est l'hôtellerie du Paon-Couronné, moa officier, répondit le gamin sans aucune hésitation.

— Parfait, l'ami. Et la plus misérable ?

L'enfant regarda Capestoc comme surpris d'une pareille question.

— Mais dame ce doit être aussi le Paon-Couronné.

Le Capestoc éclata de rire.

— Or ça ! tu veux te moquer de moi, je pense !

— Ma foi non ! monsieur l'officier. Mais comme nous n'avons ici qu'une seule hôtellerie ....

— Ah ! bon ! je comprends qu'à la fois ton Paon-Couronné soit la plus fastueuse et la plus pitoyable des auberges d'Etampes. En ce cas, conduis-moi à ton Paon Couronné.

— Suivez-moi, monsieur l'officier, dit le gamin tout heureux de servir de guide à un gentilhomme d'aussi bonne mine.

Cependant, tout en cheminant, Capestoc songeait :

— Ouais ! ce pays n'a donc qu'une auberge ? Parbleu, c'est là que je vais trouver les sacripants qui m'y attendent. Méfions-nous, comme nous l'a si bien recommandé ce brave mendiant de Rambouillet. D'abord, tout l'avantage est pour moi. puisque je suis informé que l'on machine quelque chose contre moi, tandis que mes braves ennemis se figurent que j'arrive ici sans méfiance aucune. Seulement, comment vont-ils m'attaquer ? Bah ! je n'ai qu'à me tenir constamment sur mes gardes, et, par la sangdious ! ils seront bien habiles s'ils me trouvent une seule minute en défaut.

Il en était là de ses réflexions lorsque le gamin, l'arrêtant lui dit :

— Vous êtes arrivé monsieur l'officier.

Capestoc était en efifet devant une hôtellerie d'assez belle apparence, dont la porte était surmontée d'une enseigne massive se balançant au vent du soir, ayant la prétention, peu justifiée d'ailleurs, de présenter un paon couronné en tête.

— Tu es un brave garçon, l'ami, dit Capestoc au gamin. Tiens voici pour te récompenser de ton obligeance.

Et il lui glissa dans la main quelque menue monnaie que celui-ci empocha en se confondant en mille protestations de dévouement.

Cependant, un valet était sorti de l'auberge en voyant ce cavalier arrêté devant la porte.

— Monseigneur nous fera-t-il l'honneur de descendre au Paon-Couronnè 1

— Dame ! puisque c'est la seule hôtellerie d'Etampes.

— Alors, je vais conduire le cheval de monseigneur à l'écurie 1

— Oui, et soigne-le bien, ou sans cela gare à tes épaules, car c'est une bête de prix.

Et, sautant de cheval, Capestoc abandonna les rênes au valet ; puis, s'étant assuré que son épée était bien à son côté et que son pistolet était toujours dans sa poche, bravement il entra dans l'auberge.

La salle dans laquelle il pénétra était longue, large, voûtée comme un caveau, et plutôt mal éclairée par une douzaine de chandelles qui suaient leur suif dans des flambeaux de fer. Cinq ou six tables la meublaient, qu'entouraient le quadruple de chaises, et au moment où Capestoc fit son entrée six à huit voyageurs au plus étaient en train d'y souper.

— Voyons, se dit Capestoc, mes hommes sont sûrement parmi ces gens, mais comment les reconnaître ?

Et attentivement, mais sans paraître attaclier plus d'importance à cetteopération, il examina les clients du Paon Couronné.

Ils étaient divisés en trois groupes. A la première table, près de la fenêtre, trois hommes étaient assis, vêtus en drap bien épais, à la façon des marchands, et possesseurs de mines réjouies et placides trahissant mieux encore la paisible profession qu'ils paraissaient exercer, et tout de suite le Gascon songea :

— Ce n'est sûrement pas ceux-là qui en veulent à mon existence.

Un peu plus loin, devant une nappe blanche que surchargeait un large et blond rôti de porc, étaient installés un vieillard et un enfant, celui-ci vêtu de velours vert, celui-là plié dans un manteau d'étoffe brune, et bien vite, comprenant que cet ancêtre et ce jeune écolier ne pouvaient s'occuper de lui, il passa au troisième groupe.

Assis tout au fond de la salle, il se composait de trois pessonnes : un moine et deux façons de reîtres ou de lansquenets, moustachus, basanés, hautsen couleur, étalant des trogues rubicondes où le nez s'allumait comme un cratère.

A l'entrée de Capestoc, ni l'un ni l'autre n'avait levé la tête, mais le frocard avait eu un regard de côté qui donna fortement à réfléchir au Gascon.

— Parfandious ! grogna notre lieutenant, voici un moine qui doit mieux s'entendre à manier la rapière que son livre d'heures, et si je retroussais cette robe du bure, je suis sûr que j'y trouverais une veste de buffle, où son corps doit être mieux à l'aise que sous un froc. Je parierais ma tête que voilà bien les bandits qui ont juré ma mort. Capédious ! je pense que ce n'est pas le temps de m'endormir : méfiance sur toute la ligne.

Et, de l'air le plus innocent du monde, maître Capestoc vint s'installer à une table tout à côté de celle des lansquenets.

Cette position avait ceci de particulièreraent avantageux que, se trouvant tout à fait dans le coin de la salle, il avait le mur derrière lui, par conséquent ne pouvait être pris en traître, et qu'il ne pouvait rien perdre de ce qui se passait à la table de ses ennemis, qui étaient juste devant lui.

D'abord tout se passa le mieux du monde et Capestoc n'eut rien à remarquer d'anormal.

Les trois compagnons qu'il avait en face ne paraissaient pas plus faire attention à lui que s'il n'eût jamais existé, et si le Gascon n'eût été /averti, il n'eût certainement pu s'imaginer que ces trois hommes avaient les pires desseins.

TJne accorte servante était, cependant, venue lui demander ce qu'il désirait pour son souper, et le lieutenant aux gardes s'était fait servir un menu plantureux, d'abord parcequ'il avait grand'faim, et ensuite parce qu'il songeait que s'il fallait en découdre tout à l'heure, ayant bien mangé et bien bu, il n'en serait que mieux en forme pour tirer l'épée avec honneur.

Les deux reîtres et le moine continuaient à dévorer. Les quartiers de viande et de venaison disparaissaient à peine servis, et une fille était tout occupée à renouveler sur leur table les vieilles bouteilles poudreuses qu'ilS' avaient vite fait de vider.

— C'est égal, se disait Capestoc, des hommes qui ont un tel appétit et unesi formidable soif ne sauraient avoir l'âme assez noire pour songer à m'assassiner. On m'a toujours dit qu'un bel appétit était l'indice certain d'une cons-

cience tranquille et ces trois joyeux compigaons ne me semblent pas devoir faire mentir le proverbe. Sûrement, je dois me tromper sur leur compte.

Cependant peu à peu la salle se vidait. Le vieillard et Tenfant avaient regagné leur chambre, et les trois gros marchands s'apprêtaient à en faire autant.

A mesure que les clients disparaissaient les filles d'office éteignaient soigneusement les flambeaux qui les éclairaient, simple mesure d'économie sans doute, ce qui fait qu'une fois les marchands partis, tout uq côté de la salle demeura dans une demi-obscurité, l'autre éclairée seulement par des chandelles demeurant sur la table des lansquenets et celle de Capestoc.

— Oh ! oh ! gommela celui-ci, voici une salle bien vide et bien mal éclairée ! Tout ceci me semble fort propice à un bel et bon assassinat, et le mendiant de Rambouillet ne s'est point joué de moi. Je crois que l'instant est venu de se tenir prêt à tout.

Et il vérifia si son pistolet était toujours dans sa poche, et si son épée, qu'il avait déposée à côté de lui, était bien à portée de sa main.

Ses voisins, cependant, ne semblaient point gens à nourrir de sombres et meurtriers projets. Joyeusement ils vidaient leurs verres, dévorant les pâtés monstrueux qu'on plaçait devant eux et paraissant les plus joyeux garçons du monde. /

— Allons, frère Christophe, faisait l'un deux, goûte-moi un peu de ce flacon. Il doit dormir dans la cave depuis la mort du feu roy Henri, pour le moins !

Mais le moine, retirant son verre :

— Non, non, merci ! Je n'ai plus soif maintenant, et les Saintes Ecritures nous enseignent qu'il ne faut jamais boire sans soif et manger sans faim. Ua verre de plus, et ce serait de la gourmandise, ce qui est un fort gros péché, comme vous ne l'ignorez point.

— Bah ! plus qu'un coup. Tu ne nous feras pas l'insulte de refuser de trinquer une dernière fois avec nous !

— Non, non, merci !

— Allons donc !

— Vous êtes de braves garçons. Vous m'avez invité à partager votre modeste repas ; maintenant laissez-moi retourner dans mon couvent, où je prierai Dieu qu'il vous tienne continuellement en joie.

— Pardieu ! se dit le Gascon, voici un digne i-eligieux, et je ne sais où j'avais la tête tout à l'heure de m'imaginer qu'il me regardait de travers.

Cependant le moine continuait :

— Mon Dieu, s'il vous faut à tout prix un compagnon pour rendre raison à vos rasades, voici ce jeune seigneur qui, j'en suis sûr, se fera un véritable plaisir de vous tenir tête.

Et de la main il indiqua Capestoc, qu'il salua l'espectueusement.

— Ouais, se dit le Gascon, voici ce qui s'appelle, il me semble, attacher la mèche. Partandious ! voyons comment ils vont y mettre le feu.

Les deux soldats s'étaient levés, et s'inclinaient vers le Gascon.

— Tête Dieu ! Monsieur, vous devez vous morfondre tout seul en votre coin. Voulez- v^ous accepter de boire avec nous ?

Capestoc sourit :

— Vous êtes fort aimables. Mais voici que je viens d'achever mon souper.

et je vous avouerai que je tombe de sommeil. Aussi, vais-je aller me coucher, avec votre permission.

— Vous coucher, à cette heure !

— Hé ! il n'est pas d'heure quand on a chevauché toute une journée.

— Cependant . . .

— Hé ! per Bacclio ! répondit l'autre avec une accent italien qui eût fait rougir de joie l'illustre signor Giulio Mazarini, légat de Sa Sainteté le pape, laisse donc ce seigneur, tu ne vois pas qu'il rougit de boire avec des hommes comme nous

— Aïe ! aïe se dit Capestoc, voici l'Italien qui met le feu aux poudres ! Décidément, je commence à croire que le mendiant de Rambouillet ne m'a point menti.

Et tout haut, le plus gracieusement qu'il lui fut possible :

— Vous vous trompez, Monsieur, je n'ai aucune répugiiance de boire avec des soldats aussi braves que vous l'êtes, j'en suis sûr, seulement, j'ai sommeil, et je n'ai pas soif.

— Corpo Cristo ! répliqua l'Italien, les voilà bien, ces fameux gardes du car- <Iinal qui reculent devant une bouteille, et qui, j'en suis, sûr, doivent s'enfuir devant une épée.

Capestoc n'était pas patient.

Devant cette insulte, il oublia toute prudence et, tirant sa rapière :

— Parfandious ! on va te faire voir de quel bois se chaufifent les gardes !

— Hé là ! fit le lansquenet qui, le premier avait pris la parole, vous n'allez point vous battre en cette hôtellerie, le suppose !

— Laisse-moi, l'Eveillé ! hurla l'Italien. Je veux lui couper la gorge !

Et, tirant son épée, il se rua sur Capestoc.

D'un seul coup de poing, celui-ci avait renversé la table qui s'écroula en un fracas de bouteilles et de porcelaines. Cette table lui faisait un merveilleux rempart. Par malheur, en renversant cette table, du même coup, il avait fait choir le flambeau qu'elle supportait. C'était une faute dont il ne tarda pas à se repentir.

Le moine, en ejBFet, en voyant les deux rapières luire au clair, poussa de véritables cris de paon. Puis, comme s'il avait eu une inspiration d'eu haut, il saisit le dernier flambeau qui éclairait la salle, et l'éteignit brusquement en criant :

gj;f*è — Comme ça, ils ne pourront point se battre !

^ni??'- La salle fut immédiatement plongée dans une grande obscurité. C'est tout ce que les bandits désiraient. Car, instruits par l'expérience sans doute, si un liabile lutteur peut se défendre au grand jour contre trois ou même quatre adversaires, dans la nuit il ne peut distinguer les coups qu'on lui porte, toute science de l'escrime lui devient inutile.

Capestoc sentit qu'il était perdu.

— Trahison ! hurla-t-il.

Mais le désespoir décupla ses forces. Se baissant, il saisit la table qui gisait à ses pieds, et s'en flt un ^ rempart, tandis qu'il s'adossait au mur et que eon épée ferraillait dans le vide.

Malheureusement, la table n'était pas assez grande pour le couvrir tout entier, et un des trois hommes, rampant, pouvait fort bien le tuer en dessous.

liC Gascon comprit que sa dernière heure était venue, et qu'il ne sortirait pas Yivant de l'hôtellerie du Paon Couronné.

Cependant, les rapières de ses adversaires sonnaient comme verre sur le >plateau de la table, et c'est en veàn que le Gascon poussait au dehors des pointes terribles, son épée se perdait dans le vide.

— Hardi ! les amis 1 criait le moine, dont Capestoc reconnut la voix. Il a tué Guyone hier, il a dû tuer ^NTachault aujourd'hui, mais nous le tenons ! A nous la lettre du Chapelain de Galluis !

— Ah ! hurla Capestoc, c'est donc vous les assassins de ce pauvre prêtre ! Misérables ! que je vous larderais avec plaisir, si j'y voyais seulement.

— Oui, mais il fait sombre, et tu vas mourir !

— Pas encore !

Et le Gascon s'escrimait avec une rage touchant à la folie.

Tout à coup il sentit qu'une lame d'acier s'enfonçait dans son bras. La douleur lui fit lâcher la table qui était sa dernière protection. Il était à -découvert. Il était mort.

Ses adversaires répondirent à son cri de douleur par des rugissements de triomphe et fondirent sur lui.

ilais à ce moment, par un inexprimable miracle, le mur auquel Capestoc s'appuyait sembla s'ouvrir derrière lui et, sans qu'il pût s'expliquer ce bizarre phénomène, le Gascon s'étala, les quatre fers en l'air.

C'était la fin !

Mais, à son grand étonnement, un lourd silence succédait au tumulte de de tout à l'heure, et Capestoc, pétrifié par la stupeur, sentit une main qui le relevait en même temps qu'une voix lui disait :

— N'ayez plus peur, vous êtes en sûreté.

Capestoc s'était relevé, mais il n'était point revenu de la profonde stupéfaction où venait de le plonger cet incident inattendu, et il en était encore à se demander comment on avait pu le sauver d'une mort certaine. '

D'autant plus que le lieu où il se trouvait était si sombre qu'il lui était impossible de distinguer la personne qui lui parlait.

Cependant la voix reprit :

— Hâtez- vous, Monsieur, et suivez-moi. Vous allez prendre votre cheval qui est là tout préparé, et reprendre au galop votre route. Vos ennemis sont enfermés dans la salle et, d'autre part, leurs chevaux sont entravés de telle sorte qu'avant qu'ils aient pu se mettre à votre poursuite, vous serez déjà loin. Mais ne perdez pas de temps.

Et, croyant rêver, tant tout cela lui paraissait extraordinaire, Capestoc sentit une petite main s'emparer de la sienne et le guider à trave"s les ténèbres.

Le Gascon se laissait faire. Après avoir fait quelques pas, il entendit s'ouvrir une porte, et bientôt il fut ébloui par un radieux rayon de lune.

Alors seulement il s'aperçut que la personne à qui il devait la vie et qui venait de le sauver d'une façon si étrange était une toute jeune fille d'une vingtaine d'années et d'une beauté merveilleuse.

Et, en même temps, reprenant pour ainsi dire, ses esprits, il comprit ce qui lui avait d'abord semblé surnaturel, à savoir qu'une porte dérobée devait exister «dans le mur juste à l'endroit où il s'appuyait, et que la jeune fille n'avait eu

qu'à ouvrir cette porte et à la refermer rapidement pour l'arracher à la menace imminente des trois épées qui menaçaient sa poitrine.

Tout son cœur s'attendrit soudain, et, pi'essant tendrement la petite menote qu'il tenait toujours, il la porta à ses lèvres, murmurant :

— Ah ! vous m'avez sauvé la vie. Comment saurai-je jamais reconnaître ce que je vous dois 1

— Chut ! Monsieur, répondit la jeune fille avec un sourire et en retirant doucement sa main : voici votre cheval ; en selle, et brûlez le chemin. Vous avez une demi-heure avant que vos ennemis puissent partir à leur tour. Une demi-heure doit vous suffire pour vous mettre hors de leur atteinte.

Et comme le Gascon ouvrait la bouche pour parler :

— Allez ! allez ! fit la jeune fille en le poussant vers son cheval. Hâtezvous, vous dis-je ! Avez-vous envie de rendre inutile tout ce que je viens de faire ?

Le Gascon obéit. Il sauta en selle et partit, tandis, que la jeune fille lui: criait :

— Allons ! piquez, et que Dieu vous garde !

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