INCIDENTS EN ROUTE
Capestoc chevauchait dans la nuit, épei'onnant sa monture, comprenant bien que son salut ne dépendait plus que de la rapidité de sa course.
Tous ces événements qui se succédaient s'étaient passés en si peu de temps, tout cela avait été si rapide, si imprévu, que le Gascon avait déjà couvert une lieue qu'il n'était pas encore revenu de sa profonde stupéfaction.
Et une foule de questions se pressaient en son esprit, auxquelles il lui était bien difficile de répondre. D'abord, quelle était cette jeune fille qui l'avait si miraculeusement arraché à une mort certaine ! Pourquoi l'avait elle sauvé î Comment s'y était-elle prise 1
Elle avait donc entendu ce qui s'était passé dans la salle de l'auberge ? Elle avait donc deviné les sinistres projets du moine et de ses deux compagnons 1 Elle était donc bien renseignée, puisqu'elle avait eu la précaution de fermer à clef la porte de la salle, d'entraver les chevaux des malandrins et de lui seller le sien ? Quel instinct avait pu la guider? Comment se trouvaitelle là 1
Et toutes ces questions que Capestoc se posait, demeuraient forcément sans réponse. Il marchait en plein mystère. Tout lui paraissait étrange. Et depuis la veille il allait d'étonnements en surprises, agissant non plus par sa propre volonté, mais guidé par une sorte de fatalité qui le poussait dans les aventures les plus imprévues et l'en tirait comnje par miracle.
Vingt fois depuis la veille il avait senti passer le souffle de la mort. Et il était encore vivant.
— Parfandious ! grommelait le Gascon tout en fendant l'espace, je ne sais comment tout ceci finira, mais cela ne m'a point l'air de commencer trop mal. Me voici lancé à corps perdu dans une aventure dont j'ignore les tenants comme les aboutissants, mais où je risque fort de laisser mes os. Les bûcherons, abattent des arbres sur ma route et tirent l'épée quand j'ai la mauvaise inspira-
fcion de les gourmander sur leur maladresse, les mendiants m'arquebusent à bout portant quand j'ai le malheur de leur faire l'aumône, et les moines essayent de me ti-anspercer d'ombre pour cette futile raison que j'ai refusé de trinquer avec un ivrogne de lansquenet. Et tout cela pourquoi 1 Simplement parce qu'un moribond m'a remis une enveloppe scellée de cire jaune et qui, heureusement, n'est plus en ma possession. Si encore je savais ce que contient cette enveloppe ! Mais c'est que je l'ignore complètement 1 Et si par malheur je suis tue, ce dont je doute fort, entre parenthèse, je n'aurai pas même la suprême satisfaction de savoir pour qui et pour quoi je meurs. Oh ! maudit le hasard qui m'a fait venir à Galluis à l'heure où l'on assassinait le prêtre ! Car, somme toute, cela n'est guère divertissant de vivre toujours sur le quivive, de craindre toujours un assassin dans le bûcheron que l'on rencontre, dans le mendiant qui vous tend la main, ou dans le moine qui vous donne sa bénédiction. Il faut que ce papier du chapelain de Galluis soit bien précieux, car il me paraît qu'on n'épargne point trop les vies humaines pour s'en emparer. Voici que déjà j'ai tué deux hommes, et l'on court encore après mes chausses, et j'ignore si je vais pas maintenant en trouver cinq ou six encore m'attendant sur ma route. Me faudra-t-il démonter toute une armée pour jouir d'un peu de tranquillité 1 Bah ! qui vivra verra, Diou bibant !
Et le Gascon ponctua sa phrase de ce fameux haussement d'épaules qui était l'expression de sa haute philosophie.
Cependant il courait toujours car il avait hâte de mettre des lieues entre ses ennemis et lui. Une demi-heure d'avance, c'est beaucoup et c'est peu. C'est beaucoup, quand on est un aussi jeune cavalier que l'était Capestoc et que nul obstable ne vous arrête. C'est peu s'il vous survient quelque accident : si votre cheval tombe, si une balle de mousquet l'abat, ou si tout à coup, au détour d'un chemin, cinq ou six hommes bondissent sur vous, l'épée haute, et qu'il faille livrer combat.
Capestoc s'attendait à tout cela. Heureusement rien de tout cela ne lui ad^-int. Et il eut bientôt la joie de voir le ciel, devant lui, se franger d'or pâle, et une à une s'éteindre les étoiles qui brillaient au firmament.
C'était le jour qui venait. Bientôt, en effet, le soleil se leva.
— Ouf ! pensa Capestoc, voici enfin maître Phébus qui se décide à montrer un bout de nez assez vermeil. Vive la clarté, sangdious ! Je commençais à m'ennuyer de chevaucher ainsi dans l'ombre et dans la nuit. Mais, au fait, puisque voici le soleil et que nous sommes au mois de mai, il ne doit pas être loin de cinq heures, si l'astronomie n'est pas une vaine science. Cinq heures ! Il pouvait en être onze quand j'ai quitté si précipitamment la joyeuse hôtellerie du Paon-Couronné ; cela fait, si je ne m'abuse, six heures de chevauchée, et, parfandious ! en six heures on fait un joli bout de chemin. Mais ne nous endormons point sur nos lauriers, car l'heure n'est pas venue de flâner.
Et, pour stimuler sa monture, il lui enfonça ses éperons dans le flanc et le cheval fila comme une flèche.
Depuis longtemps déjà Capestoc était sorti des forets, et il chevauchait maintenant au milieu d'une plaine toute couverte de mille végétations.
Et tout à coup il aperçut au loin le clocher d'une ville qui se détachait nettement dans le flamboiement merveilleux d'un superbe lever du soleil.
Etait-ce déjà Auxerre 1
Car c'est à Auxerre, on se souvient, que le lieutenant aux gardes espérait rejoindre le cortège royal qui se rendait à Perpignan.
Le cœur de Capestoc battait à se l'ompre. Si c'était là Auxerre, il était sauvé. Et, cette espérance doublant son énergie, il fouetta et éperonna sa monture.
Il fallait que ce fût une bête l'éellement merveilleuse que lui avait donnée là M. de Puyroland, car nul autre coursier n'eût pu résister à la vertigineusecourse qui, depuis vingt-quatre heures, Fempoitait comme dans un infernal tourbillon.
Les flancs ensanglantés, l'écume à la bouche, la pauvre bête courait toujours, et cette fois encore, sous le coup d'éperon de Capestoc, elle s'envola plu* tôt qu'elle ne partit, comme si elle ne faisait que sortir de son écurie.
Le clocher s'approchait peu à peu ; déjà, tout au loin, le Gascon apercevait une masse grisâtre qui devait être les murs de la ville, et bientôt, très nettement, il put distinguer les détails de la poterne qui s'ouvi'ait de ce côté de la route.
Sa monture semblait avoir des ailes, elle dévorait l'espace littéralement^ et aux deux côtés de la route les arbres fuyaient en une folle sarabande. Dans la campagne, les manants que les travaux des champs avaient tirés de leursdemeures ava.nt le jour se redressaient et, interrompant leurs durs travaux, regardaient stupéfaits ce cavalier qui passait comme emporté par un vent de cyclone.
Enfin, il arrivait à la ville, la porte n'était plus qu'à quelque pas devant lui, et criait : " Holà ! holà ! gare ! ", afin de ne point écraser les gens qui s'y trouvaient, Capestoc la traversa comme un éclair.
Mais à peine se trouvait-il de l'autre côté, c'est-à-dire dans l'intérieur de la ville, que son cheval s'abattit et que, n'eût été sa science consommée de l'équitation, Capestoc se fût sûrement cassé les reins.
Mais Capestoc, tel un Centaure, était rivé à sa selle.
— Parfandious ! hurla-t-il en voyant s'abattre son cheval. Et ayant mis pied à terre, il examina la bête. Elle était morte sur le coup, épuisée par cette farouche chevauchée, la bouche pleine de sang et d'écume. Jusqu'au bout elle avait résisté, et la mort seule avait été capable d'arrêter son élan formidable.
Une trentaine de personnes attirées par ce spectacle formaient cercle autour du lieutenant aux gardes.
— Sangdious ! fit-il à haute voix, heui'eusement que cet accident ne s'esti^ point produit en route et que je suis arrivé à bon port.
Et, se tournant vers les curieux :
— Car je suis bien à Auxerre, ici, n'est-ce pas 1
Les badauds se regardèrent entre eux, n'essayant point de contenir un formidable éclat de rire.
— Ventresaimbious ! hurla Capestoc, qui^ on le sait, n'était pas très patient de son naturel, ces croquants auraient-ils l'intention de se gausser d'un lieutenant aux gardes !
Et il fit un geste si menaçant, que les trente ou quarante personnes qui l'entouraient reculèrent d'un pas épouvantées.
Une seule était demeurée à sa place, et comme cette personne, qui était un jeune homme de seize à dix sept ans, n'ayant point ri, sans doute parce
qu'il n'avait pas trouvé la chose fort comique, Capestoc, calmé soudain, s'adressa à lui :
— Dites moi, jeune homme, pourriez-vous me dire poui'quoi ces marauds m'ont ri au nez ?
— Parce que vous leur avez demandé si c'était ici Auxerre.
— Ma foi I je ne vois pas là. . . .
— Ni moi non plus ; seulement, comme ces gens là sont des ânes bâtés, ils ne peuvent s'imaginer qu'un étranger ne connaisse point leur ville et puisse la prendre pour une autre, comme si son nom était écrit sur les murs.
— Ah ça ! je ne suis donc pas à Auxerre ?
— Non, monsieur l'officier ; vous en êtes à seize ou dix-sept lieues pour le moins.
— Dix-sept lieues ! hurla le Gascon ; mais quelle est donc cette ville 1
— Montargis, monsieur l'officier.
— Cape de dious 1 jura Capestoc.
Il n'était pas à Auxerre I Les trois brigands d'Etampes devaient être àsa poursuite. Et son cheval était creuvé ! Que faire 1
Cependant, un à un, les curieux s'étaient rapprochés, et, voyant cet homme au désespoir, les conversations allaient leur train, chacun donnant son opinion.
L'un assurait que cet officier était un courrier venant annoncer au gouverneur la mort du roy. L'autre prétendait qu'il venait informer au contraire que l'ennemi approchait et qu'il fallait mettre la ville en état de siège. Un troisième jurait que cet homme était un criminel qui fuyait la justice du roy et celle plus terrible encore du cardinal ; cela se voyait tout de suite au dépit qu'il étalait devant son cheval mort.
Mais Capestoc n'entendait rien de tout cela. Il se demandait s'il allait rester dans la ville, s'y reposer et attendre ses ennemis de pied ferme, ou bien s'il allait continuer sa route en se procurant un autre cheval.
C'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta.
Connaissant, pour l'avoir éprouvée, la rage que ses ennemis in^jonnus avaient de vouloir s'emparer du document qu'ils croyaient en sa possession, Capestoc pensa que décidément il ne saurait être en sûreté qu'à la tête de sa compagnie, entouré et défendu par ses braves gardes, qui lui étaient dévoués jusqu'à la mort, Aussi, interpellant le jeune homme avec qui tout à l'heure il avait déjà lié conversation :
— Pardon, l'ami, vous avez bien ici un maître de poste 1
— Parfciitement. La poste aux chevaux se trouve au Cadran-cVOr.
— C'est parfait ! Voulez-vous avoir 1 obligeance de m'y conduire.
— Avec plaisir ! Veuillez me suivre.
Et, tournant les talons, le jeune garçon prit une rue à gauche, suivi par Capestoc qui jeta un dernir regard d'adieu au brave cheval qui lui avait si bien servi et qui maintenant gisait inanimé au beau milieu de la place.
En voyant partir Capestoc, les badauds qui l'entouraient, à une respectueuse distance, hésitèrent une minute et parurent se consulter du regard. Mais il faut supposer que le spectacle qu'ils avaient eu ne leur parut pas suffisant pour leur intime curiosité, car, après cette seconde d'hésitation, comme un seul homme ils se mirent à la suite du Gascon.
Capestoc fit quelques pas sans s'apercevoir qu'il remorquait cette queue de
populaire. Mais, le bruit des pas l'ayant fait se retourner, il se fâcha tout à coup.
— Qu'ont donc ces imbéciles à me poursuivre ainsi 1 cria-t-il en faisant le geste de mettre la main à sa rapière. Je jure que je coupe une oreille à celui qui fera un pas de plus !
Et comme ces pf.roles furent dites sur un ton résolu, ce fut une soudaine panique parmi ces braves gens de Monbargis, qui s'enfuirent chacun dans une direction opposée, croyant déjà sentir la rapière du cadet les priver de leur appendice auriculaire.
L'adolescent eut un sourire de pitié devant cette foule apeurée, puis, ayant haussé les épaules, il continua son chemin, toujours suivi par Capestoc. Au bout de cinq minutes, ils arrivèrent devant le Cadran d'Or.
— Holà ! maître Moncornot ! cria le jeune garçon en pénétrant dans la cuisine de l'hôtellerie, voici un gentilhomme que j'ai l'honneur de vous amener, qui aurait besoin d'un cheval.
— Oh ! oh ! un cheval, tit maître Moncornot, un cheval, c'est vite dit.
Et il s'avança pour examiner le gentilhomme qu'on lui amenait.
Mais à la vue de Capestoc, il ne put s'empêcher de faire une moue.
A vrai dire, le Gascon n'était point pour inspirer beaucoup de confiance. Qu'on se souvienne qu'il avait quitté Etampes après une lutte peu faite pour mettre de l'ordre dans sa toilette et que, d'autre part, ayant chevauché toute la nuit, il était certainement bien moins frais que lorsqu'il sortait de sa chambre pour aller prendre son service au Louvre, ou au Palais-Cardinal.
Ses habits, quelque peu chifiFonnés par le combat qu'il avait livré à Etampes, étaient gris de poussière : sa figure était recouverte d'une sorte de ciment produit par la dite poussière délayée dans sa sueur ; ses cheveux étaient collés comme par une sorte de pâte jaune et ses bottes étaient recouvertes d'une boue sanglante.
Bref, tel qu'il était, Capestoc avait bien plus d'air d'un bandit de grand chemin que d'un lieutenant aux gax'des de Son Eminence.
Aussi l'hésitation de maître Moncornot était fort excusable, en somme. Mais Capestoc n'était pas un homme à se laisser dévisagei* ainsi par un vulgaire hôtelier.
— Eh bien ! hurla-t-il, avez-vous entendu ce qu'a dit ce jeune homme ? Il me faut un cheval !
— J'ai bien entendu, ï'épondit l'aubergiste, mais c'est que je n'en ai pas pas de disponible pour l'instant.
— Tu dis, croquant ? fit Capestoc en s'avançant d'un pas vers le pauvre Moncornot, qui, effrayé, recula aussitôt de quatre.
Liais, sans doute rassuré par cette distance, il n'en répondit pas moins :
— Je dis ce que je dis !
Capestoc eut tout de suite l'excellente pensée d'assommer cette buse d'hôtelier qui avait l'intention de se moquer de lui.
Heureusement pour le pauvre Moncornot, il songea que cela ne l'avancerait à rien et que dans plus d'un ces la douceur vaut mieux que la violence. Puis, peut-être aussi eut-il le temps de jeter un coup d'œil sur son pitoyable costume, et le manque de confiance de l'hôtelier lui parut digne de respect. Car, s'adoucissant tout à coup :
— Et SI je t'achète un cheval, m'en trouveras-tu un sur l'heure 1
— Oh ! oh ! J5;ommela Moncornot, m'acheter un cheval .... C'est que je n'ai ici que des bêtes de prix.
— Je l'espère bien ! répondit le Gascon,
— Et à moins de soixante pistoles .... aiouta l'hôtelier ....
'■ — Prix fait, je le prends, et voilà l'argent ! interrompit Capestoc, qui tira de sa poche une bourse de cuir.
A la vue de l'or, Moncornot comprit toute la vérité de ce proverbe : "^L'habit ne fait pas le moine. " Comprenant que pour être tout poudreux et tout déguenillé, cet acheteur de chevaux au comptant pouvait fort bien être un riche gentilhomme, il s'inclina aussi bas que le lui permit sa corpulence, et 30n bonnet à la main :
— Si Monseigneur veut me suivre aux écuries, il choisira lui-même le cheval qui lui paraîtra le plus convenable.
— C'est cela, dit Capestoc. En attendant, faites-moi préparer une volaille froide et une bouteille de bon vin ; et pendant que je me restaurerai on sellera le cheval que j'aurai choisi, car je suis furieusement pressé.
— Je suis aux ordres de Monseigneur, répondit l'hôtelier.
Capestoc eut vite fait de choisir un cheval qu'il jugea capable de faire d'une seule traite les quinze ou seize lieues qui lui restaient à faire, dût-il crever en arrivant.
Il eut encore bien plus vite avalé la volaille et la bouteille de vin qu'il s'était fait servir, et six heures du matin sonnaient à la cathédrale de Montargis quand il quitta l'hôtellerie du Cadran d'Or.
Il y avait tout juste une demi heure qu'il y était arrivé. C'était l'avance qu'il avait sur ceux qui le suivaient. Il est vrai qu'ils devaient être bien moins montés que lui et qu'assurément ils n'étaient pas aussi bons cavaliers.
Si Capestoc avait perdu une demi-heure à Montargis, tout porte à croire que les malandrins avaient dû perdre une heure en route.
— C'est égal, songea Capestoc, ce n'est pas encore le moment d'admirer le paysage !
Et il enfonça ses éperons dans -le flanc de son cheval, qui détala et fila comme un éclair.
CE QUI SE PASSA A l'hÔTELLERIE DE LA " FIÈRE-ÉPÉE. "
Capestoc chevaucha toute la journée, s'étant arrêté à peine quelques minutes dans un village inconnu afin de laisser souffler son cheval et de prendre quelque nourriture. Aussi, comme la nuit tombait, arriva-t il à Auxerre.
Son premier soin fut de demander si le cortège royal était arrivé.
Mais on le regarda avec étonnement, il n'y avait pas trois jours que Sa Majesté, accompagnée de Son Eminence, avait quitté le Louvre, et plus de cinquante lieues séparent Auxerre de Paris.
Le roi malade et le cardinal mal portant, quelque hâte qu'il eussent d'arriver le plus vite. Les fourriers royaux venaient seulement d'arriver à la ville et préparaient les logis, car le roi et le cardinal n'arriveraient que le lendemain, et encore fort tard dans l'après-midi.
En apprenant ces choses, Capestoc ne put disssmuler un mouvement de-= dépit
— Dire qu'en trois jours ils n'ont pu faire cinquante lieues, grommela-t-iI;v., et que moi, dans le même laps de temps, j'ai fait un peu plus du doubli> ! Enfin, il n'y avait rien à faire contre cela.
Capestoc se fit donc indiquer l'hôtellerie la plus confortable d' Aux erre et n'eut plus qu'un désir : souper et se coucher.
Somme toute, ce besoin de repos était excusable chez le Gascon, quand on songe que, depuis la veille au matin, à peine avait-il mis le pied à terre trois à quatre heures et qu'il avait crevé sous lui deux chevaux.
Il se dirigea donc vers l'hôtellerie de la Fière-Epée, qu'on lui indiqua, comme la meilleure de toute la ville, et se fit servir un copieux souper, arrosé de quelques bouteilles d'un vin généreux et réconfortant ; puis, brisé, moula par ]a fatigue, il se fit indiquer sa chambre, où il ne tarda pas à s'endormir du. plus profond sommeil.
S'il s'était cru le moins du monde en danger, bien qu'annéanti par cette dure chevauchée de quarante-huit heures, Capestoc sans doute se fût tenu éveillé.
Mais, tout en soupant, il avait réfléchi que les trois maladrins qui étaient à sa poursuite n'avaient pu l'atteindre, qu'il avait dû gagner trois ou quatre heures sur eux tant sa course avait été rapide, que s'ils ne s'étaient point arrêtés en chemin, empêchés par quelque accident ou simplement désespérant d'en, arriver à leurs fins, ils ne parviendraient à Auxerre que vers minuit. Que dans ces condition?, perdus dans une grande ville, il leur serait bien difficile dc' découvrir son logis. Et que même le découvriraient ils, ils n'oseraient certainement pas entreprendre quoi que ce soit contre un garde du cardinal, à la veille même de l'arrivée de Richelieu et de Louis XIII.
Capestoc pensait donc qu'il se trouvait en pleine sûreté, à l'abri désormais de toute attaque imprévue, inévitablement débarrassé de tous les dangers qu'il courait depuis trois jours, et il s'était couché plein de confiance, et il n'avait pas tardé à s't ndormir profondément, aussi tranquille qu'en son logis de l'Arbre-Spc.
Par bonheur, le lieutenant aux gardes avait cette faculté merveilleuse, que de nos jours on attribue aux gendarmes, de ne jamais dormir que d'un ceil, alors même que la fatigue le harassait. Le moindre bruit, le moindresouffle l'éveillait subitement, et, quelque prompt que fût ce réveil, ses facultés intellectuelles entraient tout de suite en jeu, àl'encontre de ces personnes balourdes qui demeurent un long temps hébétées quand, par hasard, elles s'éveillent en sursaut.
Aussi il arriv^a ce fait que, vers les minuit ou une heure, un grattement s'étant produit à sa porte, Capestoc se dressa sur son séant.
Il n'y avait pas à dire, on en voulait à la porte do sa chaaibre, qui heureusement était fermée à clé au dedans.
A pas de loup, Capestoc se leva, et, retenant son souffle, il appuya son oreille contre un des panneaux.
Des hommes étaient derrière la porte, qui parlaient à voix basse. Mais,, si étouffée que fût leur voix, le Gascon n'en perdit pas une syNabe. La porte est fermée au dedans ! disait une des voix.
— Avec cette pointe de fer, répondit une autre, tu pourrais faire tourneï la clef et la pousser.
— Corpo Cristo ! ajoutait un troisième ; mais en tombant cette clé fera, du bruit, et il fi«ut éviter de le réveiller.
— Bah ! après cette course, il doit doi'mir comme une carpe, et le canon, ne l'éveillerait point.
— Savoir 1 Mieux vaut trouver une autre chose. Je me méfie de ce Gascon. C'est un diable !
— Oui ! mais cette fois nous le tenons. Je suis sûr qu'il ne se doute do rien ; un coup de poignard, et il ne s'éveillera que devant le trône de Dieu, et nous pourrons enfin avoir cette enveloppe que Monseigneur tient tant à posséder.
Capestoc frissonna. C'étaient les tiois malandrins qui n'avaient pas abandonné la poursuite, qui l'avaient rejoint, qui avaient découvert son logis et qui, maintenant, s'apprêtaient à l'assassiner au milieu de son sommeil.
— Oh ! oh ! songea-t-il, heureusement que j'ai le sommeil léger, sans cela, je n'aïu'ais pas donné deux sous de ma pauvre peau. Ah ça ! mais comment vont-ils faire pour ouvrit' cette porte sffns bruit '? Car il est évident que non seulement ils doivent bien prendre garde à ne pas m'éveiiler, mais encore ils doivent avoir le plus grand intérêt à ne pas mettre cette hôtellerie sans dessus dessous.
Et Capestoc prêta de nouveau l'oreille. La conversation se continuait à voix basse de l'autre côté de la porte :
— Ainsi donc, faisait l'Italien dont Capestoc reconnut l'accent, tu vas fort doucement dévisser la serrure, en ayant soin de la maintenir avec cette tige de fer, pour qu'elle ne puisse tomber, et faire du bruit. Cela fait, avec une toute petite pression, nous pourrons facilement soulever la porte et la tirer de ses gonds. La chambre nous sera ouverte, et nous aurons agi si silencieusement que ce satané Gascon fût-il éveillé, n'aura entendu le moindre froissement,
— A l'œuvre ! à l'œuvre ! répondit celui qui, à Etampes, avait joué le rôle de frère Christophe.
— Les bandits ! grommela Capestoc. Ils vont faire comme ils le disent, et dans cinq minutes au plus tard ils seront ici. Parfandious ! je ne vais pas les y attendre !
Et s'habillant à la hâte, il prit son épée à la main, afin qu'elle ne heu7tâfe point quelque meuble, ce qui eût pu donner l'éveil. Puis, avec des précautions inouïes, il ouvrit la fenêti'e Dix ou douze pieds le séparait du sol. Ce saub n'était pas pour effrayer le Gascon, qui se lança dans le vide et tomba sans se faire le moindre mal, ayant eu soin de plier les jarrets, ce qui de tout temps fut très lecommandé dans toutes les écoles de gymnastique.
— Et maintenant, prenons du champ, fit Capestoc ; et puisque- le roi et son cortège ne csont point encore arrivés à Auxerre, allons au devant d'eux, car décidément je ne me trouverai en sûreté qu'au milieu de mes braves gardes.
Et, se dirigeant vers les écuries, il se préparait à détacher et à seller son cheval afin de rejoindre Richelieu qui devait avoir couché à Sens. Mais au moment où il allait pousser la porte, il s'arrêta tout net. C'est qu'une idée venait de germer en son esprit.
— Parfandious ! cria-t-il, je fuirais aussi sottement, abandonnant la seule occasion que j'aurai jamais peut-être de me venger de ces bandits qui m'ont donné une telle chasse et de pénétrer le secret qui les pousse à me poursuivre ainsi ! Allons donc ! Capestoc, mon maître, tu ne serais point le fils de ton père si tu agissais aussi niaisement !
Et, rebroussant chemin, il revint vers l'iiôtellerie, ouvrit la porte qui donaiait sur la cour, dans laquelle il se trouvait et qui, fort heureusement, n'était point fermée à clé, se dirigea dans l'obscurité vers l'escalier et, feutrant ses pats, monta jusqu'au premier.
Les trois bandits achevaient leur petite opération, et s'apprêtaient à soulever la porte, comme tout à l'heure l'Italien avait recommandé de le faire. Tous les trois avaient le dos tourné à Capestoc.
— Au voleur ! cria tout à coup celui-ci, ec avant que les trois bonshommes eussent le temps de se retoui-ner, il enfonça son épée dans le dos de l'Itcilien et son poignard dans la nuque de son coiipagnon.
Quant au troisième, qui tenait la porte, il la lâcha, dans la stupeur que lai causa cette soudaine attaque. Sa lourde masse de bois, détachée de ses gonds, oscilla une minute, puis s'abattit pesamment, écrasant sous son poids le misérable. En un clin d'œil Capestoc restait maître du champ de bataille.
Cependant, bien que tout ceci se fût passé en bien moins de temps que nous n'en avons mis pour l'écrire, le vacarme effroyable qu'avait produit la ■chute de la lourde porte de bois n'en avait pas moins mis sur pied toute l'hôtellerie.
Les voyageurs étaient nombreux qui attendaient à Auxerre le passage du roi, et ce fut un spectacle vraiment mémorable que celui de tous ces gens surpris au beau milieu de leur sommeil et montrant par leurs portes enti'ouvertes leur mine aussi surprise qu'effrayée.
Entin le patron de la Fière-Epée, entouré d'une armée de marontons munis de tout ce qui leur était tombé sous les mains, apparut à son tour, maniant gauchement une immense colichemarde qui datait bien des gueri'es de religion tout au moins.
Devant les deux hommes morts et en voyant sa porte si malencontreuseïnent arrachée de ses gonds, il recula d'un pas. Les marmitons qui le suivaient rom.piient aussitôt de quatre pas, bousculant les innombrables gâte-sauces qui avançaient, ce qui produisit une bousculade générale, suivie d'une chute effroyable dans l'escalier.
A ce nouveau vacarme, pâles et frémissants de peur, las voyageurs, pensant que la fière-Epee étaic assiégée par les Espagnols arrivés mystérieusement jusqu'à Auxerre, se réfugièrent dans leurs chambres, enfouissant leurs têtes sous les couvertures, ou se préparant à défendre leur vie, suivant leur âge, eur sexe et leur tempérament.
Le maître d'auberge, cependant, revenu de sa frayeur première et comprenant d'ailleurs qu'il n'y avait plus de danger, s'avança fièrement et, s'adres- .sant à Capestoc, qui, les bras croisés, assistait impassible à ce remue-ménage :
— Eh bien ! Monsieur, fit-il, d'une voix qu'il voulait rendre majestueuse, •c'est vous qui faites tout ce vacarme et qui semez le désordre dans une maison 'Tenommée à trente lieues à la ronde pour sa tranquillité !
— Parfandious ! grogna le Gascon, vous me la baillez belle, avec votre
maison tranquille ! Savez-vous bien que c'est un vrai coupe-gorge, que votre hôtellerie 1
— Monsieur ! voulut protester l'hôte indigné. Mais Capestoc lui coupa la parole :
— Parfaitement ! un vrai coupe-gorge, puisqu'on y assassine !
— Ea efiFet, voici des cadavres ! prononça dignement l'hôtelier de la Fière Epée. Pourriez-vous m'expliquer ....
— Oh ! pour cela, c'est facile. J'étais là tranquillement à dormir, lorsque j'ai entendu du bruit à ma porte. C'était tout simplement, monsieur Ihôtelier, trois braves spadassins qui ne se proposaient rien moins que de me tuer au milieu de mon sommeil.
— Brrr ! ... .fit l'hôtelier tout pâle.
— Alors, dame, j'ai sauté par la fenêtre, et je suis monté par l'escalier afin d'attaquer par derrière ces trois escogriffes qui nourrissaient à mon endroit de si agréables desseins. Vous voyez d'ailleurs que je me suis assez bien, acquitté de la mission d'envoyer à maître Belzébutb. ces bonnes âmes que le diable a dû recevoir en amis.
— Mais ils étaient trois, avez-vous dit, et je n'en vois que deux.... Hé ! fit l'hôte tressaillant, auriez -vous laissé échapper le troisième 1
Et plus blême et plus pâle qu'un navet, il jeta autour de lui uu regard attéré comme s'il s'attendait à voir sortir le troisième malandrin tout prêt à, lui sauter à la gorge.
Mais Capestoc sourit.
— Rassurez-vous, homme courageux: le troisième personnage ne s'est, point sauvé, et s'il n'est point mort, j'ai tout lieu de craindre qu'il n'en vaille guère mieux.
Où se cache-t-il 1 où est-il 1 que nous l'arrêtions, que nous le conduisionsdevant le sergent du guet !
Et, complètement rassuré, le brave aubergiste faisait le brave, enflant la voix, brandissant sa rapière, bien décidé à pourfendre le larron d outre erk outre, si jamais ilJui tombait sous la main.
— Bah ! ne vous démenez pas ainsi, fit Capestoc en souriant, je vais voua dire où le truand est caché.
—Où ça ?
— Sous cette porte.
—Oh ! oh !
Et l'hôte, oubliant tout son courage, recula de nouveau de quatre ou cinq pas.
— Hé 1 n'ayez point peur, il doit être dans un piteux état. Aidez-moi seulement à soulever cette trop lourde porte, sous laquelle il doit é;'-uffer, si le malandrin n'a pas été tué sur le coup.
— Un beau malheur ! grogna l'hôtelier en secouant la tête.
— Hé ! hé ! murmura Capestoc entre ses dents, un malheur p<>ur moi> à coup sûr, car s'il est encore vivant, j'espère bien qu'il me fournira la clef dui mystère qui me préoccupe depuis trois jours et qui a failli me coûtei" si cher.
Cependant, le maître d'hôtel avait fait un geste, et cinq ou six œai'mî tons s'étaient précipités. Unissant leurs efforts, ils parvinrent à soulever la lourde porte de bois, qu'alourdissait encore une imposante ferrure^ et l'ori
put apercevoir, alors, un homme étendu sans vie, écrasé par cette formidable masse.
— Il est mort ! fit l'hôtelier.
— Peut-être ! répondit Capestoc.
Et il appuya une oreille contre la poitrine de l'homme pour voir s'il respirait encore.
— Il est vivant dit-il enfin, tout joyeux, en se relevant.
— Qu'on aille chercher le guet ! vite ! vite ! ordonna l'aubergiste.
— Et pourquoi faire 1 demanda le Gascon, qui avait sa petite idée et qui aie tenait pas à ce que le guet se mêlât de ses affaires.
— Pardieu ! pour s'emparer de ce misérable qui a voulu vous assassiner !
— Bah ! il ne l'a point fait.
— Mais l'intention ....
D'ailleurs, qu'à faire le guet avec ce gentilhomme qui n'a peut-être plus que quelques heures à vivre 1
^ — Hé ! mordieu ! gronda l'hôte, justement, ma maison n'est point un hôpital, et je n'ai nullement envie que cet homme meure chez moi.
— Oh ! oh fit Capestoc, voici un sentiment qui est d'un très mauvais «chrétien.
Et comme l'hôte continuait à grommeler entre ses dents. ^
— Parfandious ! monsieur l'aubergiste, mangeriez-vous de la vache à à Colas, par hasard 1
On sait qu'à cette époque on désignait ainsi les protestants.
— JVIoi ! huguenot ! protesta le pauvre homme.
^ — C^est que, par la sangdious, Son Eminence, vous le savez, n'aime pas beaucoup les parpaillots, et comme j'ai l'honneur d'être lieutenant aux gardes de Son Eminence ....
— Mais, miséricorde ! cria l'hôte. Je suis un bon catholique, je vous le jure .'
— Alors, en ce cas, laissez-moi coucher ce pauvre homme dans ce lit, laisîâez-moi le soigner, lui faire reprendre ses esprits, afin que, s'il doit mourir, du xaràns il meure en chrétien.
— Ma foi, faites ce qu'il vous plaira, répondit l'homme, qui préferait tout au monde plutôt que de passer pour huguenot devant un lieutenant aux gardes de Son Eminence, et à la veille du jour où le cardinal devait passer à Auxerre.
Et, très digne, il remonta se coucher, non sans avoir recommandé à sa valetaille d'obéir en tout à monseigneur le capitaine-lieutenant.
Capestoc profita de cette permission pour faire transporter l'homme dans son propre lit et faire monter des cordiaux, du vin et des aromates, puis, quand il eut tout ce qu'il lui fallait, pour mettre tout le monde à la porte.
Quand, dans la chambre à laquelle il avait raj;^sté la porte, il se trouva seul en face de celui qui avait voulu l'assassiner, le Gascon se frotta les mains
— Sangdious ! fit-il, pourvu qu'il revienne à lui, je pourrais enfin savoir quel est l'homme qui a tant envie de prendre l'enveloppe du chapelain de Gailuis, et, partant, de me faire tuer.
Et, très bravement, comme il l'eût fait pour un ami de vingt ans, Capestoc se mit à l'œuvre, tâchant de faire revenir à lui l'homme qu'il avait failli tuer. Ce fut Icng, mais enfin, à force de soins, après l'avoir longuement frictionné de vin aromatisé, après lui avoir fait ingurgiter pas mal de cordiaux, le
iieutenant eut la satisfaction de voir son malade entr'ouvrir les yeux et regar- <ier autour de lui, comme s'il eût été étonné de se trouver encore de ce monde.
— Oui ! fit le Gascon, enfin ça y est tout de même ! Je commençais à perdre courage.
Et sVvdressant à son malade :
— Eh bien ! compère, on a la vie dure, paraît-il, et ce' n'est pas encore cette fois qu'on ira faire visite au camarade Satanas.
L'homme regarda Capestoc de ses yeux terrifiés.
—Vous! fit-il.
— Hé oui ! moi ! Hé ! cela t'étonne, l'ami ! Sais-tu bien que c'est moi qui viens de t'arracher à la mort, et que sans moi tu t'en serais allé rejoindre tes deux compagnons 1
— Où sont-ils ? demanda l'homme.
— Ma foi, eux seuls le savent au juste, mais je soupçonne qu'ils doivent être dans cette partie de l'enfer où vont les bandits de ton espèce.
— Morts !
— Mon Dieu oui, morts ! L'Evangile l'a dit : '• Ceux qui frappent par l'épée périront par l'épée ! " Ils ont voulu m'assassiner, et c'est moi qui les ai tués. Voilà !
L'homme se dressa sur son séant :
— Un au Chêne-Rogneux, fit-il, un à Rambouillet et deux à Auxerre, cela fait quatre.
— Sangdious ! tu comptes fort bien : un et un font deux, et deux font quatre. Maître Biaise Pascal qui vient d'inventer un petit chariot à deux roues, qu'il a pour cela nommé birouette, ne compterait pas mieux.
— Quatre en deux jours ! grommela le ruffian rêveur. Sangdieu ! Vous êtes un terrible compagnon !
— Voilà ce que tes amis auraient dû se dire avant de ce mettre à ma poursuite. Mais à présent, il est trop tard. Mais tout ceci est bel et bien, te voilà complètement remis, à ce que je vois ; je n'ai donc plus d'inquiétude sur ton sort. Veux-tu me permettre d'appeler deux ou trois amis qui attendent patiemment ton retour à la vie ?
— Des amis demanda l'homme inquiet.
— Oui ! des soldats du guet, auxquels je vais te remettre avec ta pemission.
— Hé quoi ! c'est donc pour avoir la joie de me faire mettre en prison que vous m'avez soigné !
— Penses-tu que c'était pour que le roy te nommât dans ses ordres ! Quand ils n'ont pas le bonheur d'être morts, on fourre les assassins en prison en attendant de les livrer au bourreau.
Et comme l'homme pâlissait :
— Maintenant, ajouta Capestoc, il ne tient qu'à toi de faire éloigner ces amis.
— A moi 1
— Dame ! tu n'as qu'un mot à dire et je te rendrai ta chère liberté.
— Et ce mot ? .... dit l'homme plein d'espoir.
— Ce mot, c'est un nom, à vrai dire.
— Un nom ?
— Oui ! le nom de celui qui vous a payés, toi et tes amis, pour que vous-: m'assassiniez.
L'homme regarda Capestoc.
— Vous voulez que je dise ! . . . .
— Pardieu ! Sans cela crois-tu que je t'aurais dorloté durant une heure.
— Et si je me taisais, vous me remettriez entre les mains des soldats du;>
guet? . , . ''■Êà^^M ■■-<
— Non point ! répondit Capestoc avec le plus beau sang-froid. Je te poignarderais tout simplement, car je n'ai point pour habitude de mêler les gens de police à mes affaires.
— Et si je vous dis ce nom, j'aurai la vie sauve et je serai libre ?
— Parole de Gascon !
— Ma foi, répondit l'homme avec un sourire, je ne vois pas pourquoi je vous le cacherais : c'est Piedouche qui nous a donné à chacun trente pistoles pour vous tuer.
— Piedouche ! dit Capestoc, qui est Piedouche ?
— Le bûcheron que vous avez expédié au Chêne-Rogneux.
— Parfandious ! hurla Capestoc, aurais-tu l'intention de te moquer de moi ! Ton Piedouche est un spadassin qui n'agissait point pour son propre compte. Qui lui commandait ?
— Par ma foi ! ... .
— Tu n'en sais rien ? Tant pis pour toi, grogna le Gascon qui mit la main . à sa ceinture oiî brillait le pommeau d'argent d'un poignard.
— Je n'en sais rien, continua l'homme, mais je m'en doute.
— Allons donc !
— Oui, Piedouche et deux de ses amis ont fait l'affaire du chapelain de Galluis ....
— Tu n'en étais pas ?
— Sur l'honneur, non !
Capestoc haussa les épaules.
— Ensuite 1 demanda-t-il.
— Mais il paraît, continua le bandit, qu'ils n'ont pas pu trouver tout ce qu'ils cherchaient. Or, étant revenu sur ses pas, Piedouche vous a vu, ayant à la main une enveloppe, juste ce qu'il cherchait. Et voilà pourquoi il nous à mis à votre poursuite.
— Oui ! mais une fois qu'il était mort?
— Dame ! nous étions alléchés par le gain. Et si nous avions pu vou?tenir dans un petit coin ....
— Et qu'auriez-vous fait de ce document ?
— Dame ! nous l'aurions rendu à celui qui paraissait tant y tenir.
— Hé ! coquin, c'est justement celui-là que je désire connaître. Qui est cel
— Je vous l'ai dit, je n'en suis pas sûr.
— Allons ! son nom ! ou bien ! . . . .
— Oh ! ne vous fâchez point, c'est monseigneur de Fontrailles.
— Fontrailles ?
—Oui !
Capestoc réfléchit. Que venait faire Fontrailles dans cette ténébreuse histoire. Il le connaissait bien, pardieu ! Louis d'Astarac, vicomte du Languedoc. C'était un garçon petit et gros, bossu par devant et par derrière, hor>-
riblemeot laid de visage, mais n'ayant certes point la mine d'un sot. Comme^ tous les bossus, il était fourbe et méchant, il est vrai, et malgré sa gibbosité, Capestoc le savait assez friand de la lame. Mais quel intérêt pouvait avoir Fontrailles à faire assassiner le chapelain de Galluls ?
— Bah ! qui vivra verra, grommela Capestoc en haussant les épaules ; j& n'en suis pas moins averti que Fontrailles veut ma mort, et ce renseignement a sa valeur.
Puis tout à coup :
— Mais, au fait, non, Fontrailles ne peut vouloir ma mort, car il ignore. .
Et s'adressant à l'homme qui attendait que le lieutenant aux gardes décidât de son sort ;
— Dis.moi, Piedouche agissait-il de sa propre initiative en désirant m'assassiner 1
— Dame, oui !
— Et ce Piedouche mort, ainsi que ses trois amis, il n'y a donc plus que toi au monde qui sache que j'ai assisté aux derniers moments du pauvre prêtre ?
— Oui, répondit l'homme.
— Ce qui fait, ajouta Capestoc impassible, que si, par aventure, je te poignardais, personne ne connaîtrait plus ce secret l
L'homme verdit. Il avait vu le Gascon à l'œuvre, pour comprendre qu'il n'était pas l'homme à reculer devant un coup de poignard. Surtout quand ce coup de poignard assurait sa tranquillité. Il se crut perdu. Aussi, sautant de son lit, il se jeta aux genoux de Capestoc, hurlant :
— Grâce ! grâce !
— Oui ! fit Capestoc, pour que tu ailles tout raconter à M. de Fontrailles^
— Je me tairai.
— Qui m'assure de ton silence 1
Le bandit hésita. Hagard, il regardait le Gascon. Celui-ci, souriant, songeait.
— Ecoute ! fit-il enfin. Et d'abord quel est ton nom ?
— Cadéac :
— Gascon ?
— Presque, puisque je suis Béarnais.
— Tant mieux, car en ce cas tu es un homme d'esprit, et tu»vas de suite me comprendre.
Et, s'asseyant, Capestoc griffonna quatre ou cinq mots sur un chiffon de papier. Cela fait, il le plia en quatre, le cacheta avec un sceau qu'il portaib au chaton de sa bague, puis se tournant vers Cadéac :
— Tu vois ce papier. Je vais le faire remettre immédiatement au grand prévôt du PetitChâtelet avec l'ordre de ne l'ouvrir que le jour de ma mort. Et il contient ceci simplement :
" J'ai été assassiné par un spadassin du nom de Cadéac. "
" Comprends-tu la combinaison, l'ami 1 Afin que tu n'ailles point conter tes petites affaires à M. de Fontrailles, dès aujourd'hui je te prends à mon service : tu ne me quitteras jamais plus. Maintenant, si par malheur je venais à être tué, souviens-toi que le lendemain tu serais pendu !
— Ventre Saint-Gris ! répondit Cadéac, je vais veiller sur vous !
— Comme sur toi-même, dit Capestoc souriant.
Et à part, il ajouta. :
— Entin, me voici tranquille ; j'ignore encore le fin mot du mystère, mais bah ! tout vient à point à qui sait attendre.