CE QUI SE PASSAIT DANS LE CABINET DE LA REINE AU
MOIS d'avril 1642.
Laissons M. de Capestoc, si miraculeusement sauvé de tous les accidents qui avaient pu lui survenir sur la route de la Montmare à Auxerre, reprendre >on rang à la tête de sa compagnie dans le royal cortège qui se dirigeait vers Perpignan. j
Encore une fois, la fortune avait souri à l'heureux cadet de Gascogne. Il était sorti vivant des embûches dont on avait semé sa route, il étaic tranquille désormais, puisque nul ne savait qu'il avait assisté à l'agonie du chapelain de Galluis, et il s'était donné, dans la personne du bandit Cadéac, un valet dont l'affection et la fidélité étaient à toute épreuve.
Laissons-le chevaucher paisiblement vers la Catalogne, et revenons à Paris, ou, plus heureux que lui peut-être, nous pourrons soulever un des voiles de ce mystère qui l'intriguait et qui avait failli lui coûter si cher.
Depuis quelques mois, le Louvre, ordinairement si calme, si paisible et si tranquille sous le règne de celui qu'on appelait Louis le Chaste, mais qu'on eût mieux fait de nommer Louis le Morne, depuis quelque temps, disons-nous, le Louvre avait pris un aspect qui aurait frappé l'observateur le moins perspicace.
Il y avait du mécontentement dans Tair, et du mécontentement à la conspiration, il y avait bien moins qu'un pas.
La vieille Marie de Médicis était morte à Cologne, sur la terre d'exil ; Anne d'Autriche avait donné un dauphin à la couronne de France, et Gaston d'Orléans, voyant que la naissance de ce dauphin lui enlevait le trône auquel il avait longtemps songé, se tenait coi, maintenant, oubliant ses conspirations d'antan.
Richelieu régnait en maître sans conteste, et il semblait qu'il avait enfin établi son autorité sur toute la noblesse de France qui devait courber la tête devant lui.
La maladie du roy vit interrompre ce bel équilibre. Elle fit songer tout à coup que, bien que roy, Louis XIII était mortel, et que si le roy venait-à mourir, le dauphin ayant à peine quatre ans, il faudrait une régence. Or, à qui écherrait cette régence 1 A la reine ? A Gaston d'Orléans, frère du roy, ou à Richelieu ?
Chacun des compétiteurs avait ses partisans.
De là, la cour se trouva tout de suite partagée en trois camps bien distincts.
Mais il arriva que, somme toute, comme c'était 'Richelieu qui était le plus fort, c'est contre lui que se tournèrent définitivement toutes les haines, et les deux camps de Monsieur et de la reine se liguèrent ensemble pour donner l'assaut au cardinal.
Car, il faut le dire, on craignait Richelieu, mais on ne l'aimait point. Il
dominait trop par dessus les grands . En élevant l'autorité royale, il avait tellement élevé la sienne propre qu'il s'était rendu odieux à tout le monde.
Les princes du sang le haïssaient de tout leur cœur, parce qu'il avait trop amoindri leur puissance. Les grands bouillonnaient d'impatience sous son joug de fer. Il n'était pas jusqu'aux parlements, dont il avait fortement diminué l'autorité, qui ne le maudissent.
Tout le Louvre en secret désirait la perte de ce formidable niveleur qui avait courbé les plus hautes têtes. Mais nul n'osait rien dire. Partout le feu couvait sous la cendre. 11 suffisait d'une étincelle pour faire éclater un incendie. Ce fut de la maladie du roy que jaillit cette étincelle.
Maintenant que nous avons, par ces quelques noms indiqués, d'une façon sommaire quel était l'état d'esprit de la cour à cette époque, entrons au Louvre et pénétrons tout droit dans le cabinet de la i*eine.
C'était un matin d'avril de l'année 1642, c'est-à-dire trois jours après le départ du roy et du cardinal pour le Roussillon et les événements advenus à notre cadet de Grascogne.
Dans ce cabinet, qui était une pièce assez grande et carrée, éclairée par deux hautes fenêtres qui donnaient sur l'église Saint Germain et d'où l'on observait le Pont-Neuf, Anne d'Autriche était assise dans un grand fauteuil cramoisi, devant une table ronde incrustée d'ivoire que surmontait une glace de Venise. Dona Stefana, la fidèle camériste, ec Mme de Motteville achevaient sa toilette. A ses pieds un enfant jouait sur un carreau de velours : c'était le dauphin, qui bientôt devait régner sous le nom de Louis XIV et éblouir le monde de son soleil à nul autre égal. La pmncesse de Guéménée, la duchesse de Chevreuse, Mlle de Montbazon, Mlles de Guise, de Rohan et de Vendôme, assises sur des tabourets, se taisaient, attendant que la reine daignât leur adresser la parole. Dans un coin, trois hommes causaient. C'étaient Monsieur, frère du roy, le duc de Bouillon, et un jeune homme qui n'avait d'autre mérite que d'être le fils d'un historien illustre et de jouir des faveurs de Mme de Guéménée : nous avons nommé M. de Thou.
Cependant, Mme de Motteville et Stefana avaient posé les dernières épingles dans la chevelure de la reine, et l'une et l'autre se préparaient à s'asseoir, lorsque Anne d'Autriche, s'adressant à Mme de Guéménée :
Je désirerais être seule avec Monsieur.
Aussitôt toutes les dames se levèrent et, avec une profonde révérence, l'une après l'autre quittèrent le cabinet.
Lorsque la reine se trouva seule, elle se tourna vers Gaston d'Orléans, qui, dans un coin, continuait sa conversation.
— Mon frère, fit-elle de cette voix douce et harmonieuse qui la faisait chérir de tous ceux qui l'approchaient, voulez-vous dire à M. de Bouillon qu'il ne m'a pas encore baisé la main ?
— Vive Dieu ! Madame, répondit le gros homme en s'avançant et baisant la main blanche et petite que lui tendait la reine, je l'eusse déjà fait si je n'avais craint d'impjrtuner Votre Majesté, toute aux soins de sa loilette.
Anne d'Autriche fronya imperceptiblement les sourcils.
Le duc de Bouillon nous croit-il exclusivement occupée du soin de votre beauté 1 Nous avons d'autres soucis en tête, et la preuve, c'est que nous avons consenti à écouter le duc de Bouillon qui avait demandé à nous parler.
Cette majestueuse solennité troubla quelque peu le duc, plus habitué à la
vie des camps qu'aux exquises politesses de la cour. Il rougit, tandis que Gaston d'Orléans se mordait les lèvres pour ne point rire.
— Voyons, dit la reine, qu'avez-vous à nous dire 1 II faut que nous nous entendions, puisque nous vous avons reçu.
J'avais à dire. Madame, répondit le duc de Bouillon, revenu de son émoi, que le temps des ménagements est passé et qu'il faut agir tout de suite si l'or»; ne veut qu'il soit trop tard !
— Je ne vous comprends pas, dit la reine.
— Je n'apprendrai point à Votre Majesté que la maladie du roy est très grave.
— Eh bien ? répondit la reine qui, voyant crès bien où Bouillon voulait en venir, ne voulait pas avoir l'air de comprendre.
— Eh ! Madame, cette maladie me donne beoucoup de craintes.
— Pour vous ?
— Oh ! moi. Madame, ja n'ai rien à craindre ; ma bonne ville de Sedan,, qui est à moi comme la France est à Votre Majesté, me met à l'abri de tout événement inopportun.
— Mais que craignez-vous, alors ?
— Pour Votr3 Majesté et pour les princes vos fils, répondit Bouillon avec sa franchise toute militaire.
— Pour moi 1 pour mes enfants 1 Ah ça ! expliquez-vous, Monsieur ! répartit la reine qui, décidément, voulait que le duc parlât nettement.
— Eh ! mon Dieu, Madame ! répondit le duc impatient, l'explication sera, facile, car je sais de source certaine que le Richelieu a demandé au roy de lui confier la garde des enfants de France !
— Il voulait m'enlever mes enfante ! s'écria Anne d'Autriche dont Tétonnement fut admirablement joué.
Car elle savait cela depuis quelque temps déjà. Elle n'ignorait point que le cardinal avait la haine de la Maison d'Autriche et de tout ce qui touchait aux Espagnoles, qu'il craignait l'influence espagnole dans les aflfaires de France, . et qu'il mettait tout en œuvre pour que, en cas de la mort de Louis XIII, la régence ne tombât pas aux mains d'Anne d'Autriche. Oui, elle savait tout cela, la reine ; mais, avec son astuce ordinaire, elle voulait paraître Fignorer,. n'aimant point à se mettre en avant, et préférant, s'il y avait conspiration, que le mot d'ordre fût donné par tout autre que par elle.
Le duc de Bouillon fut la dupe de cette duplicité. Emu par la douloureuse surprise de la reine, il continua :
Le cardinal mûrit de sombres projets, car enlever le dauphin à Votre Majesté, c'est le priver de tous ses droits à la régence, si par aventure le malheur qui plane sur le prince venait à s'abattre sur la cour.
— Mais alors je suis perdue ! fit Anne avec une feinte émotion.
— Non, Madame ! Votre Majesté ne sei-a point perdue tant qu'elle aura autour d'elle des amis tels que moi !
Et le duc de Bouillon se rengorgea.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ! soupira la reine.
— Hé ! pardieu ! ce qu'il faut faire 1 Se débarrasser du cardinal, toufc simplement ! répartit le duc d'une façon fort cavalière.
Durant toute cette conversation Gaston d'Orléans se taisait, écoutant*
tout en tortillant sa moustache de sa fine main. Un sourire énïgmatique errait sur ses lèvres, et il semblait se dire :
— Allez ! allez ! débarrassez-moi du cardinal, je saurai bien me défaire de vous. Ce n'est point à une étrangère que les parlements accorderont la régence, on se souvient trop de Marie de Médicis.
Pour M. de Thou, il frémissait de se trouver mêlé à un eritretion oià se disaient de telles paroles, dont la moindre eût suffi pour faire tomber une tête plus haute que la sienne. Mais il subissait son sort. Recommandé à la reine par la princesse de Guéménée, il se fût jeté au feu pour Anne d'Autriche, sentant bien qu'en agissant ainsi, il eût été approuvé par sa chère maitresse.
Cependant, le duc de Bouillon avait dit que le moyen de conjurer tout •danger était de se débarrasser du cardinal. Et la reine regardait le duc comme pour lire, jusqu'au fond de sa pensée. Ce qu'elle y vit sembla lui plaire, car, plus rassurée :
— Mais comment 1 demanda-t-elle, certaine de la réponse qu'allait lui iaîre M. de Bouillon.
— Hé ! répondit le duc, en le renvoyant d'où il vient.
— Peuh !
— Ou en le faisant assassiner.
— Le faire tuer ! Mais ce serait non seulement un crime, mais un sacrilège. M. de Richelieu est homme d'Eglise et cardinal.
— Hé ! pardieu, Madame ! c'est tout juste ce qu'à répondu le roy.
— Et quoi ! le roy !
— Vive Dieu ! Plus que vous. Madame, le roy serait ravi si on le débar- «•assait enfin de cet homme.
— Il est le maître, que ne donne-t-il les ordres nécessaires ?
— Il n'ose point.
— Or ça, monsieur de Bouillon, le cardinal est donc plus roy que le roy lui-même ?
— Mais tout le monde lui est favoraljje !
— Alors que ne rend-on ce service au roy ! . . . .
— Vive Dieu ! c'est une idée !
— Qu'en pensez-vous, mon frère 1 dit Anne en se tournant vers Gaston.
— Ma foi, Madame, je serai toujours avec vous, répondit Monsieur, surtout quand il faudra tenter quoi que ce soit contre cet homme qui m'a toujours poursuivi de sa haine, qui a enfermé tous mes amis à la Bastille quand il ne les a pas fait assassiner. Donnez un ordre seulement, et je serai tout heureux d'être votre capitaine des gardes.
Imperceptiblement 1* reine haussa les épaules. Elle comprit que, comme •elle, Gaston d'Orléans hésitait à se mettre à la tête d'une conspiration. Donc, comment sortir de là, si ni elle ni lui n'osaient donner des ordres? Elle se tut.
Le jeune de Thou jusque-là n'avait rien dit ; mais très fin, rien de ce qui s'était passé dans l'âme de ces trois antagonistes ne lui avait échappé. Il s'était rendu compte que si Bouillon, enflammé d'ardeur, n'attendait qu'un mot pour mettre tout en branle, ce mot ce n'était ni la reine ni Monsieur qui le prononceraient. Alors ! Il y avait bien quelqu'un, mais celui-là. . . .
De Thou fut interrompu à cet endroit de ses pensées. C'était la reine qui lui disait :
— Et vous, monsieur de Thou, vous ne dites rien ?
Le jeune homme s'inclina en rougissant.
— J'en demande pardon à Votre Majesté ; je me sentais trop inûme pour prendre part à un conseil, mais je pensais. ...
— Que pensiez-vous 1
— A ceci, Madame, qu'à cette heure an homme seul pourrait, s'il le voulait, nous débarrasser de Richelieu.
— Et cet homme ?
—C'est M. le Grand !
Au Louvre, on appelait ainsi le «rand écuyer du roy. A cette époque legrand écuyer était le favori du roy, M. le marquis de Cinq-Mars.
En entendant nommer M. le Grand, la reine tressaillit.
— Lui ! fit-elle.
— M. de Thou a raison, répondit le duc de Bouillon. M. le Grand est assez haut, parmi les courtisans, pour s'attaquer au cardinal ; il est assez favori du roy pour se le faire pardonner.
— Oui, répondit Gaston. Mais M. de Cinq-Mars est une créature du cardinal, ne l'oubliez point ; c'est lui qui l'a placé auprès du roy.
— Bah ! la reconnaissance ! .... fit remarquer la reine. t^h^l — Oh ! je sais bien. Madame répliqua le Gascon, que la reconnaissance, aujourd'hui, est un sentiment sur lequel il ne faut point trop compter. Mais il y a autre chose.
—Ah !
— Oui, il y a encore ceci, que M. de Cinq-Mars est amoureux fou de la jeune duchesse de Mantoue, qui, paraît-il, répond à son amour, mais que ce mariage n'aura jamais lieu si le cardinal n'y donne son consentement. Voua le voje?, ma sœur, reconnaissance à part, M. le Grand à tout intérêt à ménager Richelieu, et le moment sera mal choisi de lui proposer de se mettre à la tête d'une conspiration dirigée contre le cardinal.
La reine se mordit les lèvres, comme pour étouffer un sourire. Le duc de Bouillon écoutait. De Thou répondit à ce que venait de dire le frère du roy.
— Son Altesse a raison. Moi qui suis l'ami du marquis de Cinq-Mars, et depuis fort longtemps, et qui par conséquent, n'ignore aucune de ses pensées,, je puis assurer à Sa Majesté que jamais M. de Cinq-Mars ne risquera rien contre l'Eminence.
— Vous avez tort d'avancer cela ! dit tout à coup une voix derrière de Thou.
Tout le monde se retourna.
M. de Cinq-Mars venait de pénétrer chez la reine. Il essayait de sourire,, mais il était affreusement pâle.
— Oui ! vous avez tort, monsieur de Thou, continua-t-il, car il n'est rien que je ne fasse pour ma reine.
Et ce disant, il s'avança vers Anne d'Autriche, à laquelle, respectueusement, il baisa la main. Cette entrée soudaine de M. le Grand et les paroles qu'il venait de prononcer plongèrent dans la stupeur et Gaston, et Bouillon., et de Thou.
La rtine seule n'avait manifesté aucune surprise.
— Hé ! hé ! pensa Monsieur, serais-je joué par ma chère sœur 1
Cependant, Anne d'Autriche, avoir donné sa main à baiser au favori de Louis XIII, le regarda un instant.
— Ainsi donc, vous venez à nous, monsieur de Cinq-Mars, et cela juste au moment où nous parlions de vous ?.
— Madame ! fit le jeune homme en s'inclinant respectueusement, je viens me mettre aux ordres de ^^otre Majesté, parce que je sais que dans le malheur qui la menace, elle a besoin d'avoir autour d'elle les plus fidèles et les plus dévoués de ses serviteurs.
— Ainsi donc, vous pensez que le danger est pressant ?
— Non point, Madame, le roy est malade, il est vrai, mais son mal n'est pas dangereux. Le corps est sain, c'est l'âme qui souflre. Si, comcne on l'espèr© autour de lui, il se décide à partir pour Perpignan, les joies du voyage, et le spectacle de son armée combattant pour Elle auront vite fait de le guérir.
— Alors, que me parlez-vous de danger 1 demanda la reine, en attachant sur le favori la double flamme de son regard pénétrant
— Hé ! n'en est-ce pas un, et constamment suspendu sur la tête de Votre Majesté, que Richelieu inspirant le roy, qui l'écoute tout en le haïssant.
— Peut-être parce qu'il le craint ? hasarda le duc de Bouillon.
Mais on ne releva pas cette remarque peu respectueuse pour le roy Louis XIII. Cinq jNlars continua :
— Oui, Madame ! Richelieu, voilà votre danger, voilà votre ennemi, et c'est pour vous en défaire q\ie je viens déposer mon dévouement à vos pieds.
— Bravo, Monsieur ! s'écria le duc de Bouillon.
Gaston d'Orléans et de Thou se turent. De telles paroles dans la bouche de M. le Grand, qu'ils avaient cru jusqu'à ce jour tout dévoué ou cardinal, étaient bien pour les surprendre.
— Mais qui donc, demanda alors la reine, osera s'attaquer en face au cardinal?
— Moi ! répondit Cinq-Mirs.
— Vous ! ne put s'empêcher de s'exclamer Monsieur.
— Pourquoi pas 1 répondit le jeune homme en fixant Gaston d'Orléans.
De Thou remarqua alors que le visage de Cinq-Mars, ordinairement plus coloré, était d'une pâleur livide. Et cela l'étonna.
— Mais comment vous y prendrez-vous. Monsieur, demanda la reine.
— En le poignardant, s'il le faut !
— Oh ! oh ! voilà qui est catégorique, murmura Gaston d'Orléans.
— Il le faudra bien, répondit Cinq-Mars, si nul ne me vient en aide î
Monsieur rougit et mordilla sa moustache. Il avait vu dans ces paroles une allusion directe à son passé. N'était il pas l'homme en eSer, qui. ayant le plus comploté contre le cardinal s'était toujours retiré au dernier moment, ce qui fait que ses amis les plus chers avaient payé de la prison ou même de leur tête leur folie d'avoir cru en la générosité d'un prince du sang.
Mais en entendant parler le favori de poignarder Richelieu, le duc de Bouillon avait bondi : /
— Non ! non ! Pas de poignavd ! Nous ne sommes pas des assassins, détruisons son crédit, que cela nous suffise.
— Vous oubliez, fit Gaston, que le crédit de Richelieu est une place forte que l'on emporte pas facilement d'assaut.
— Tout est facile quand la cause est bonne !
— Oui ! mais Richelieu est puissant, Il tient le roy qui l'écoute par faiblesse ou par crainte ; ses créatures sont nombreuses, et les premières du roy-
aume, car il a pour lui les Condé, les Brézé, les Meilleraie, les Marigny ; de grands généraux comme les Guébriant, les Harcourt, les Fabert, ce qui fait qu'il a l'armée.
— Hé! vive Dieu! répartit Bouillon, j'ai Sedan, j'ai l'armée d'Italie, et tous les vieux huguenots de la Rochelle ou d'Italie n'attendent qu'un geste de ma main, car il y a beau temps que j'ai tout prévu dans l'attente des événements !
— Alors, c'est la guerre civile 1 fit la reine tressaillant.
— Hé ! qu'importe 1 Tout n'est-il pas bon pour se débarrasser de ce farouche pourvoyeur du bourreau !
— Tout cela est bel et bon, interrompit Gaston d'Orléans. Sedan, qui est à la maison de Bouillon, servira toujours de refuge à la reine et au dauphin, si les choses venaient à mal tourner, mais moi que deviendrai-je ?
— Vous ! fit-elle avec un dédain qu'elle essaya à peine de dissimuler.
— Il me faut des sûretés et un traité avec l'Espagne. . . .
— Alors c'est l'invasion ! fie la reine en se levant, un appel à l'étranger !
— N'êtes- vous poino Espagnole, ma sœur, répondit Gaston, et la fille de Charles-Quint peut-elle voir l'étranger dans l'Espagne ?
— La fille de Charles-Quint est une reine de Erance ! répondit Anne d'Autriche.
— Ce qui veut dire, continua Gaston, que vous n'acceptez point l'ofifre de ces Messieurs, car guerre civile ou guerre étrangère, cela doit être tout un pour la reine de France ?
Anne d'Autriche demeura une minute avant de répondre. Enfin :
— J'accepte les dévouements de mes fidèles serviteur'?, répondit la reine ; 'mais si les moyens sont contraires à ma dignité de reine, je veux les ignorer.
— Vive Dieu ! répondit M. de Bouillon ; s'il ne faut qu'un traité avec l'Espagne pour tranquilliser Monsieur, je crois que ce sera facile, et M. de Cinq-Mars aussi, je l'espère ?
— Je l'ai dit : tout mon dévouement est acquis à la reine.
— Merci ! dit Anne d'Autriche.
— Puis se levant :
— Messieurs, vous m'avez promis de me débarrasser de Richelieu, et j'ai foi en vos paroles. Mais ce n'est point au Louvre, dans le cabinet de la reine, <iue se doit fomenter la guerre civile ou se rédiger l'appel à l'étranger. A partir de cette minute, je ne veux plus rien entendre ; allez, Messieurs !
Les quatre hommes, ayant salué la reine, se retirèrent, suivant Gaston d'Orléans, qui songeait :
— Elle est joliment rouée, ma chère sœur ; je ne lui aurait point cru autant de malice. Qui donc l'inspire maintenant 1
S'il avait pu retourner dans le cabinet de la reine, il eût eu tout de suite la réponse à cette interrogation qu'il se faisait.
Car, à peine Anne d'Autriche se trouvait-elle seule qu'une portière, s'écartant, livrait passage à un homme qui, souriant, avait prononcé :
— Eh bien ! ma reine est-elle contente de moi ?
— Certes ! l'arrivée de Cinq -Mars a vaincu toutes les hésitations ; mais comment avez-vous pu détacher de Richelieu une de ses plus fidèles créatures 1
— Benoni ! là est mon secret, répondit l'homme avec un sourire.
Cet homme était Giulio Mazarini que Richelieu venait de faire nommer •cardinal.