‹ Les exploits de CapestocChapitre 6 sur 12 · M. DE MAZARIN SE DESSINE · texte numérisé non relu

M. DE MAZARIN SE DESSINE

Henri CoiflBer de Ruzé, marquis de Cinq-Mars, grand écuyer du roy, avait -à peu près vingt deux ans au moment où se passe cette histoire, En effet, il •était ué en 1G20. C'était un beau cavalier, de taille élégante et de physique fort agréable. Giand, élégant, il attirait de prime d'abord, par le charme pénétrant de son visage respirant la franchise, la jeunesse et la loyauté. Ses grands yeux noirs pétillaient d'intelligence, et rien qu'à le 7oir on comprenait que le roy se fût attaché si familièrement à lui.

Sa fortune avait été aussi considérable que rapide. Le cardinal l'avait placé auprès du roy, d'abord parce qu'il trouvait bon d'entourer Louis XIII •de créatures bien à lui, ensuite parce qu'il était le fila de ce maréchal d'Eôiat qui avait été un de ses amis de la première heure. Le maréchal, d'ailleurs, devait son élévation au cardinal, car, à vrai dire, sa valeur personnelle et sa petite noblesse ne l'auraient guère pu servir.

Il y avait donc là deux motifs bien puissan pour que le jeune Cinq-Mars conservât au cardinal une éternelle reconnaissance.

Xous l'avons dit, le cardinal comptait d'ailleurs sur cette reconnaissance et il n'épargna rien pour pousser cette nouvelle créature. Capitaine aux gardes à dix-sept ans, puis maître de la garde-robe de Sa Majesté, il avait été pi'omu •à vingt ans grand écuyer de France. Jamais fortune n'avait été égale à cellelà. Le roy d'ailleurs avait fini par ne plus pouvoir se passer de Cinq-Mars ; dès qu'il le perdait de vue, il l'envoyait chercher ; il ne le quittait guère d'une minute, et ce jeune homme assis aussi près du trône pouvait à juste titre se considérer comme un peu maître des destinées de la France. Une telle fortune d'ailleurs, ne pouvait que croître, et l'amour s'etant mis de la partie, Cinq- Mars se voyait à la veille d'épouser la plus riche héritière du royaume, en la personne de la princesse Marie de Mantoue, fille du duc de Nevers. Richelieu n'avait qu'un mot à dire pour que ce mariage se fit.

Donc, comme l'avait si bien dit Gaston d'Orléans, qui connaissait fort ' bien toutes les faiblesses humaines, à défaut de la reconnaissance, un intérêt immédiat devait faire du grand écuyer une fidèle créature du cai'dinal.

Or, voici'que tout à coup Cinq-Mars levait le masque et qu'il se mettait à la tête d'une conspiration contre son bienfaiteur ; voici que tout à coup il se préparait à signer un traité appelant l'étranger en France, afin d'aider la reine à renverser le cardinal.

Que se passait-il dans l'âme de ce jeune homme 1 A quelle pensée obéissait-il ea agissant ainsi contre ses propres intérêts, semblait-il ? Quels événements mystérieux le poussaient dans cette voie de rébellion, où il avait tout à perdre et rien à gagner 1

Si la chose était indifférente au duo de Bouillon qui, ignorant les intrigues de la cour, ne connaissait point les attaches formidables qui unissaient le marquis de Cinq-Mars au Cardinal, il n'en était pas de même de Gastou d'Orléans «t du jeune de Thou.

Chacun de leur côté, ils se torturaient l'esprit pour chercher les causes d'un pareil revirement dans l'esprit de M. le Grand. Mais l'un comme l'autre se sentaient incapables de découvrir les secrets motifs qui le poussaient.

Un seul homme eût pu leur répondre. Cet homme, on l'a vu, étaitt* Giulio Mazarini.

Giulio Mazarini, dont l'histoire a francisé le nom en celui de Mazarin^ était une autre créature du cardinal. Né à Rome, d'une ancienne famille de Sicile, cet Italien était venu en France en 1634, comme nonce du pape. Richelieu, qui se connaissait en homme, remarqua toute de suite la finesse de cet Italien. Il l'attacha à sa personne et le présenta à la cour, où tout de suite il plut. La reine surtout le trouva charmant, sans doute parce que sestraits délicats lui rappelaient ceux de Buckinsjham. Richelieu, d'ailleurs^, n'avait point compté sur cette étrange ressemblance 1

Ayant ute créature à lui auprès du roy en Cinq-Mars, ne lui plaisait-il point d'en placer une autre auprès de la reine en la personne de Mazarin 1 Le fait est qu'il l'accabla de ses faveurs, et qu'il ne tarda point à lui faire revêtirla pourpre cardinalice, bien que le Mazarin n'eût point la prêtrise.

Un historien a dit ; " La vengeance que l'Italie a tirée de la France pour avoir tant do fois trompé sa confiance a été d'y mettre la peste qui s'exhalait de son tombeau, "

En introduisant Mazarin à la cour de France, Richelieu eût dû songer à Concini. Il eût dû se rappeler que tout Italien porte au fond de lui une ambition démesurée qu'il arrive toujours à assouvir par la patience et par la ruse.

Richelieu avait découvert de la finesse chez Mazarin, mais il ne songea point que dans une âme sournoise la finesse ne va pas sans l'astuce. Il avait toute contiance en Mazarin, qu'il avait comblé de toutes ses faveurs, et pas une minute il ne pensa que Mazarin pouvait le trahir.

L ambition s'était éveillée dans le cœur de celui-ci. Parti de rien, il examina la situation et comprit qu'avec un peu d'habileté il pouvait arriver à tout. Il avait plu à la reine, et tout de suite il préjugea que cette reine serait le pivot sur lequel tournerait sa fortune. Aussi s'attacha-til à elle corps et âme. Bientôt il devint son conseiller secret, et c'est lui qui l'inspira dans l'ombre.

Mazarin, ignoré au Louvre, passant inaperçu sans que nul au monde daignât le remarquer, la lutte qu'il avait engagée était d'autant plus belle pour lui, que les coups qu'il frappait, Anne d'Autriche en était sftute responsable, qu'il ne risquait rien à la bataille, et que si, par aventure, les choses ne tournaient point à son avantage, on n'irait point le chercher dans l'ombre où il végétait en attendant que sonnât l'heure du triomphe.

Ce triomphe c'était de s'asseoir à la place que Richelieu laisserait vide à la, salle du conseil : c'était mieux que cela encore : c'était de devenir véritablement maître de la France, sous la régence d'Anne d'Autriche, quand Louis XIII ne serait plus. Et l'on comprendra l'émoi de Mazarin, lorsqu'il apprit que Richelieu avait demandé au roy d'enlever la garde des enfants de France», à la reine, pour qu'on les confiât à lui, Richelieu C'était la fin prématurée de son rêve ambitieux.

Dès ce jour, Mazarin songea à se défaire de Richelieu. Il s'en ouvrit à la reine. Il savait la haine que depuis longtemps Anne d'Autriche .gardait au cardinal et son impérieux désir d en voir débarrasser sa route. Mais à peines'était il ouvert de son projet, que la reine s'écria : — C'est impossible !

— Pourquoi cela ? demanda le Sicilien de son ton le plus doucereux. — Parce que la puissance de Richelieu est trop bien établie, et que nul n'osera.

— Même vous 1

— Pour renverser Richelieu, il faudrait l'aide de l'étranger, fit je suis reine de France.

— Alors, Monsieur ?

—Lui !

Et la reine eut un haussement d'épaules de pitié. — Alors qui ?

— Un homme seul pourrait oser cela !

— Ah ! vraiment !

— Mais cet homme est une créature de Richelieu, et la reconnaissance le lie. Il ne voudra jamais, et lui faire une semblable proposition serait une folie.

A son tour, Mazarin haussa les épaules. Lui aussi était une créature de Richelieu. Il demanda :

— Et cet homme, s'il voulait, serait assez fort pour renverser le cardinal ?' — Oui ! répondit la reine, et comme il est le favori du roy, s'il signait ua pacte avec l'Espagne, son nom au bas de l'acte équivaudrait presque à la signature royale.

— Benoni 1 répondit Mazarin, par cette sorte de juron qui lui était familier, et quel est cet homme ?

— Monsieur le Grand !

— Le marquis de Cinq-Mars 1 — Lui-même !

— Ah ! fit simplement Mazarin.

Mais un mystérieux sourire vint effleurer ses lèvres pâles et minces. — Vous le voyez, continua la reine, notre seule espérance repose sur un homme que rien ne peut attirer à nous. — Qui sait ? répondit Mazarin.

Anne d'Autriche sursauta :

— Comment ! espérez-vous faire de Cinq-Mars un conspirateur contre Richelieu ?

— Peut être !

— Mais c'est une folie.

— L'avenir le dira.

— Mais c'est nous perdre à jamais, car le premier soin de M. le Grand sera d'avertir le cardinal ! . . . , — Je ne crois pas.

— Ah ça ! Monsieur, fit Anne, troublée par l'air autant que par les paroles de l'Italien, quel projet insensé mûrissez-vous ?

— Uc projet n'est insensé que lorsqu'il échoue ; or, j'espère que le mien réussira.

— Qu'allez-vous faire ?

— Vous le saurez. En attendant, convoquez dans votre cabinet, demain matin, Monsieur, le due de Bouillon, et ce jeune de Thou qui,^ pour l'amour ôjq Mme de Guéménée, vous est dévoué jusqu'à la mort. — Et quand ils seront là 1

— Attendez 1

Et, sans cesser de sourire, Mazarin prit congé, laissant la reine stupéfaite.

Il se dirigea tout droit vers l'hôtel de M. le grand écuyer de France. A l'annonce que Mazarin désirait l'entretenir, Cinq-Mars fronça le sourc'l.

— Que me veut ce faquin ? murmura-t il.

Cependant, il le reçut.

Que se passa-t-il alors entre les deux hommes ? Nul ne saurait le dire.

Mais tout porte à croire que ce faquin de Mazarin s'était montré fort éloquent, puisque, comme on vient de le voir, le lendemain matin, au grand étonnement de Gaston d'Orléans et de de Thou, M. le Grand se mettait à la tête de la conspiration ouverte contre Richelieu, son bienfaiteur, offrait de l'assassiner et se préparait à signer le coupable traité appelant l'Espagnol à l'aide.

Seulement, comme l'avait remarqué M. de Thou, le jeune favori était d'une pâleur livide en entrant chez la reine et il lui parut évident que M. de Cinq- Mars n'agissait point de gaîté de cœur, mais qu'il était poussé par quelque sombre fatalité.

Et, comme tous les deux sortaient du Louvre, de Thou dit à son ami :

— Quoi ! c'est vous. Monsieur, qui voulez renverser le cardinal, vous qu'il ne gêne guère, vous qui êtes heureux, vous à qui tout semble sourire ! C'est vous qui risquez la vie, pour le moins, en vous mettant ainsi à la tête de cette conjuration !

— Vous en êtes bien ! fit de Cinq-Mars essayant de sourire.

— Moi ce n'est pas la même chose, répondit le jeune homme.

Et il poussa un soupir fort éloquent, démontrant bien que sans Mme de Guéménée, il se tenait bien garde de jouer un rôle dans ce drame qui se préparait.

— Eh bien ? mon ami, repartit Cinq-Mars en prenant familièrement le bras de son compagnon d'enfance, tu as tes raisons pour conspirer, moi j'ai les miennes. C'est une fatalité qui nous pousse chacun de notre côté dana cette voie de conspiration. Prions Dieu qu'il ne nous arrive point malheur !

Et, sur ces paroles, il laissa son ami plus intrigué encore qu'auparavant.

Rentré dans son hôtel, Cinq-Mars appela un valet de chambre.

— Qu'on aille me chercher tout de suite M. de Fontrailles, fit-il, et dès qu'il sera arrivé qu'on l'introduise dans le cabinet des armes et qu'on vienne me prévenir.

Et, tandis que le laquais exécutait ses ordres, le favori laissa tomber son front dans ses mains et se prit à réfléchir amèrement.

Le baron de Fontrailles était à M de Cinq-Mars ce que Lopez de Silva, jadis, et M. de Rochefort, maintenant, étaient au cardinal de Richelieu. Un peu moins qu'un ami, un peu plus qu'un confident.

Vingt minutes ne s'étaient pas écoulées que le même valet venait annoncer à son maître que M, de Fontrailles attendait dans le cabinet des armes.

Sombre, un pli de tristesse couvrant son front, Cinq-Mars s'y rendit.

— Vous m'avez appelé, dit Fontrailles, et je me rends à votre appel.

— J'ai un grand service à vous demander.

— Parlez !

— Avez-vous à vos ordres quelques hommes sur lesquels vous puissiez compter aveuglément î

— Quels hommes 1 demanda le baron en interrogeant son maître du regard.

— De ces gens qui sont prêts à tout moyennant une certaine somme, eb qui ont assez de crimes sur la conscience pour que la potence nous en débarrasse quand ils commencent à devenir trop exigeants,

Fontrailles sourit.

— J'ai toujours de ces sortes de gens à ma disposition.

— Parfait ! dit Cinq-Mars.

Il réfléchit une seconde, puis :

— Connaissez-vous sur la route royale de Brest, entre Pontchartrain et Houdan, une chapelle située sur le lieu dit de Galluis ?

— Non ! mais avec ces indications il me sera facile de trouver cette chapelle.

— Elle est habitée par un vieux chapelain qui possède divers papiers dont j'ai absolument besoin.

Des papiers 1

— Oui, l'uu est une feuille arrachée à un registre curial et doit contenir la naissance d'un tils du nommé Jacques Gravier !

En proDong-ant ce nom, Cinq- Mars passa sa main sur son front, comme pour chasser une horrible pensée.

— Bien ! dit encore Fontrailles.

— Un autre est contenu dans une grande enveloppe scellée de cinq cachets de cire jaune.

— Facile à reconnaître.

— Ces deux documents, il me les faut !

— Vous les aurez, Monseigneur, tit-il.

— Demain, je pars avec le roy pour Perpignan, vous me rejoindrez en route, et je vous jure que si vo? hommes trouvent ce document, que si vous réussissez, je saurai me souvenir.

— Vous serez content de moi, ' Monsieur, répondit Fontrailles, qui, ayant salué, sortit afin de donner ses ordres.

Cinq-Mars demeura une minute rêveur, puis il releva sa tête, et, avec un triste sourire :

— Tout n'est peut être pas encoi'e perdu ! murmura-t-il.

COMMENT l'honnête CADÉAC SERVAIT M. DE CAPESTOC.

Pour aller de Paris à Perpignan, plusieurs routes s'offraient au voyageur. Le roy avait choisi la plus commode, sinon la plus directe.

Il avait donc pris la route de Lyon ; là, il avait côtoyé le Rhône jusqu Tarascon ; puis, à partir de cette ville, le royal cortège avait tourné à droite traversant Cette et Narboune, pour arriver sous les murs de Perpignan assiégé

Le roy, malade, voyageait dans un carrosse que ne quittait pas le favori, M. de Cinq-Mars. Mais a mesure que le voyage avançait, le grand écuyer devenait de plus en plus triste. En partant de Paris, il avait fait encore montre de quelque gaîté. Mais à partir d'Auxerre, la mélancolie semblait s'être empa rée de lui, et quand, jetant les yeux à travers les portières du carosse royal,

pouvait apercevoir M. de Fontrailles que sa gibbosité n'empêchait point de monter à cheval, son front se rembrunissait. Le roy se désolait de cette état d'esprit.

— Mon pauvre Cinq-Mars, répétait-il souvent, quel triste compagnon tu fais ! Mon ennui commencerait-il à déteindre sur toi 1

Le favori essayait de sourire. Mais il ne tardait pas à retomber dans sa anélancolie.

Après la carosse du roy, qu'accompagnaient les fringants mousquetaires •commandés par M. de Tréville, s'avançait le cardinal.

Pour le voyage, il avait repris le costume de cavalier, qui allait si bien à sa taille élancée que l'âge et les soucis n'avaient pu courber. Et il chevauchait au milieu de ses gardes, se plaisant à se faire accompagner par M. de Capestoc, iieutenant de la deuxième compagnie.

Le brave Gascan cheminait gaîment, heureux de vivre, et tranquille désormais- La vue du bossu Fontrailles, qu'il comparaît à un singe du Brésil juché sur un cheval de cirque, lui produisait l'effet opposé qu'il produisait à M. de Cinq-Mars. Le grand écuyer ne pouvait le regarder sans soupirer, et Capestoc ne pouvait le voir sans sourire.

Peut-être, s'il avait pu entendre les soupirs de Cinq Mars, le jeune cadet 'âe \&ascoga€ eût il enfin découvert une partie du mystère qui l'obsédait et qui ^vait failli le perdre. Mais, en bon garde du cardinal qu'il était, Capestoc avait ibien trop de haine pour les mousquetaires de M. de Tréville, pour s'avanturer •du côté du carrosse du roy Louis XIII. Ce qui fait que, ne pouvant entendre les soupirs de M, de Cinq-Mars, il était toujours aussi ignorant de l'énigme que la mort du curé de Oalluis avait posée, et dont la solution se trouvait entre les mains de M. de Puyroland, enfermée dans les flancs de la grande enveloppe âceliée de cire jaune.

-Chaque soir, à l'étape, Capestoc trouvait son nouveau valet Cadéac qui suivait à la queue du cortège parmi les bagages et les autres serviteurs.

Faut-il le dire 1 le Gaston était enchanté de son nouveau serviteur. Tout d'abord, on avait été bien étonné parmi les gardes de voir le lieutenant prendre comme valet un gaillard d'aussi piteuse mine. Car, nous devons l'avouer, non seulement Cadéac était fo)-t laid, mais encore il n'avait point une de ces physionomies qui inspirent la confiance.

Petit et gros, long de torse et cagneux des jambes, sa grosse face jaune se couvrait d'une barbe rouge et il louchait affreusement.

Capestoc le vêtit convenablement, le fit raser, puis à ceux qui se moquaient :

— Vous le trouvez un peu gras, tant mieux, on dira partout qu'il est bien Mourri ; vous lui reprochez son strabisme, tant mieux encore, car de cette Àçon il aura l'œil de tous les côtés à la fois.

Comme on le voit, M. de Capestoc était fort content de son valet. Quant «u valet, il n'avait pas à se plaindre de son maître.

Mais eût-il eu à se plaindre, qu'il se serait bien gardé de le faire voir..

Un lien trop important attachait l'honnête Cadéac à M. de Capestoc.

Mais c'est à Lyon que, pour la première fois, le lieutenant aux gardes put •e rendre compte de la fidélité à toute épreuve du valet qu'il s'était donné.

On «tait arrivé dans cette ville vers les sept heures du soir, et le roy, pi 113 fatigué qu'à l'ordinaire, avait coupé court aux harangues des échevins de

■la. cité pour aller se reposer dans les logis qu'on lui avait préparés au palais du :gouvernement.

Le cardinal s'était également retiré dans les appartements qui lui 'étaient destinés et qui étaient toujours voisins de ceux de Sa Majesté.

En sa qualité de lieutenant, Capestoc, après avoir désigné ceux de ses hommes qui devaient veiller aux portes de Richelieu, s'était hâté de rejoindre Cadéac qui l'attendait sur la place, après lui avoir préparé son propre logis.

Comme il allait sortir du palais du gouverneur, il se trouva sur le seuil de la porte avec M. d'Artagnan qui avait dans les mousquetaires du roy le même grade que Capestoc dans les gardes de l'Eminence.

Nous l'avons dit, entre les mousquetaires et les gardes régnait une méssintelligence que rien ne pouvait calmer. La sourde inimitié de Louis XIII et de Richelieu était peut être la cause de cette rivalité. Mais, quel qu'en fût le motif, ces deux corps d'élite vivaient continuellement en guerre, et il ne se passait <ruère de jour que, malgré les édits, les gardes et les mousquetaires n'en vinssent aux mains.

Jusque-là, Capestoc et d'Artagnan, les deux officiers des deux régiments ennemis, avaient paru se tenir en dehors de ces haines inassouvies qui mettaient sans cesse l'épée à la main de leurs soldats. Soit qu'ils jugeassent ces duels indignes d'eux, soit qu'ils eussent égard à leur titre de compatriotes, car d'Artagnan était cadet de Béarn, c'est-à-dire Gascon comme Capestoc, jusqu'à cette minute ils avaient vécu sur le pied d'une froide politesse, évitant toute relation.

Mais, ce soir-là, le hasard les mettait face à face sur le seuil de cette porte, • et tout de suite la question se posa de savoir lequel céderait le pas à l'autre.

Pour un empire, Capestoc n'eût point voulu s'effacer devant l'officier des mousquetaires et le laisser passer devant lui, et il lut la même résolution dans l'œil de d'Artagnan, qui pensait sans nul doute qu'un mousquetaire de Sa Majesté devait avoir le pas sur un garde du cardinal. Si grand fût-il, Richelieu ne passait-il pas après Louis XIII ? Que faire ?

— Parfandious ! Monsieur, fit Capestoc, en saluant d'Artagnan, jusqu'ici nous avons vécu en paix ; mais voici, je pense, qui va nous mettre en guerre.

— Pourquoi cela ? demanda d'Artagnan avec une exquise politesse.

— Et parce que je sais que vous avez l'intention de passer devant moi, et que je suis bien résolu a ne poidt souffrir ce que je considérerais comme un outrage.

— Oh ! oh vous êtes pointilleux, à ce que je vois, monsieur le lieutenant !

— Eh ! mordioux ! Monsieur le lieutenant, je suis Gascon, et vous devez me comprendre !

— Je vous comprends si bien que je me ferais tuer plutôt que de vous céder le pas.

— C'est aussi mon intention !

— Alors, Monsieur .... fit d'Artagnan galamment, sn tirant à demi sa ■ rapière.

— Hé ! sangdious ! grommela Capestoc, un duel dans cette antichambre, à deux pas du roy et du cardinal ! Vous voulez donc nous faire eiùbastiller 1

— Bah ! la Bastille est loin.

— Oui, mais à défaut de la Bastille, vous n'êtes pas sans savoir, Monsieur, que Lyon a le château de Pierre-Encise.

— Pourtant, Monsieur, fit le chevalier d'Artagnan, non sans un peu dedépit, il faut que nous nous battions pour trancher cette question ; à moins> que vous ne vouliez demeurer devant cette porte jusqu'à l'heure où sonneront les trompettes du Jugement dernier.

— Hé ! monsieur d'Artagnan, sortons d'abord, nous nous égorgeronsaprès.

— Alors, vous me cédez Ift pas ? fit le mousquetaire railleur.

— Mon Dieu oui. Comme je suis sûr de vous tuer tout à l'heure, c'est bien le moins que je vous donne cette petite satisfaction dont vous serez bien empêché de vous vanter.

— En ce cas, répondit d'Artagnan en reculant d'un pas, c'est à moi de^ vous céder la place, car je compte bien avoir l'honneur de vous laisser sur leterrain.

Mais, ce moment, Cadéac qui se trouvait dans le vestibule du palais du gouverneur, au lieu d'attendre son maître sur la place comme le lieutenant le pensait, s'approcha de Capestoc et :

— Son Eminence le cardinal veut vous parler.

— A moi ?

— A moi.

— Mais je sors de chez lui.

— Sans doute qu'il a oublié de vous faire une recommandation dernière.

— C'est bon, j'y vais ! murmura Capestoc de fort méchante humeur.

Et, se tournant vers d'Artagnan :

— Ma foi, Monsieur, voici qui arrange tout. Mon service m'appelant auprès du cardinal, je n'ai plus à sortir de ce palais. La question de bienséance qui nous séparait se trouve doiiC toute tranchée, et j'ai bien l'honneur de vous saluer.

— Mordioux ! j'en suis tout aise, répondit d'Artagnan ; car, sur ma vie^ vous êtes gentiIhon.me, et j'eusse été tout marri de vous tuer.

— Oh ! me tuer !

— Enfin, n'importe. Votre main monsieur Capestoc ; je suis heureux de la serrer, car vous êtes digne d'être mousquetaire

Et les deux hommes s'étant salués, d'Artagnan sortit, et, tout mélancolique, Capestoc regrimpa quatre à quatre le grand escalier d'honneur et s'en vint heurter aux appartements qu'occupait le cardinal.

Le fidèle Bastien, qui ne quittait jamais Richelieu d'une minute, veillait à la porte de son maître. En voyant paraître Capestoc, il se dressa tout efifaré.

— Et bien ! qu'arrive-t il ? La bonne ville de Lyon serait-elle en révolution ?

— Hé ! cadédious, non, tout est tranquille. Je viens seulement répondreà l'appel du cardinal.

— Du cardinal 1

— Eh oui ! il vient de me faire dire de venir le trouver sur-le-champ.- Quelques ordres pour demain qu'il aura oubliés sans doute ?

— Mais Son Eminence est couchée.

-Ah !

— Mais elle dort !

— Qu'importe, réveilIez-là, puisqu'elle m'a mandé.

Bastien ouvrait de grands yeux, regardant le lieutenant avec les marquesde la plus profonde stupéfaction.

— Eh bien ! fit le Gascon impatienté, quand vous aurez fini de me dévisager. . . .

— C'est que .... murmura Bastien.

— Voyons, qu'avez-vous à dire ?

— C'est que depuis votre départ je n'ai pas quitté le cardinal et qu'il n'a pas du tout donné l'ordre de vous appeler.

— Ah ça ! ce serait-on gaussé de moi ! s'écria le Gascon ébahi.

— Mon Dieu, j'en ai bien peur.

— Parfandious !

Et touriiant sur ses talons, Capestoc planta là Bastien qui pensa que le lieutenant aux gardes était devenu subitement fou, dégringola les escaliei-s plus vite qu'il ne les avait montés, traversa la porte comme un trait, et bondit vers Cadéac qui, piteux et la tête basse, l'attendait au beau milieu de la place.

— Or ça ! drôle, sais-tu bien que j'ai envie de te faire rouer de coups !

— Moi ! murmura le pauvre valet qui comprenait qu'un orage était prêt de tomber sur sa tête.

Pâle de fureur, Capestoc poursuivit :

— Et que je n'aime pas du tout être le jouet de tes sottes plaisanteries.

— Monseigneur !

— Et que si je ne me retenais, je te pulvériserais sur cette place !

Le pauvre Cadéac ne répondit rien. Il se sentait fort coupable sans doute car il n'essaya même pas de se défendre, ce qui prouvait bien que sa cause devait être fort mauvaise.

— Or ^a ! continua Capestoc, qui donc t'a dit que le cardinal voulait me parler 1

— Qui m'a dit. . . ,

— Qui ! quelle belle idée t'a pris de venir me déranger au moment où j'avais un entretion si intéressant avec ce brave lieutenant de mousquetaires ï

Cette fois, bravement, Cadéac releva la tête.

— Ma foi, commença-t-il, je vais vous dire toute la vérité.

— Mordioux ! cela va être curieux !

— Je vous ai vu aux prises avec M. le chevalier d'Artagnan, continua le valet, et ma foi, comme je vous connais assez l'un et l'autre pour comprendre que ni vous ni lui ne céderiez, j'ai tout de suite compris que le résultat de toute cette affaire ne pouvait être qu'un bel et bon duel.

— Pardieu !

— Or, si je sais trop bien, hélas î quelle fière lame vous êtes, d'un autre côté je n'ignore point que tous les duels qu'a eus M . le chevalier d'Artagnan ont été néfastes à ses adversaires.

— Holà ! maître Cadéac ! fit Capestoc avec un haut-le corps, pensez- vous que ce mousquetaire eût pu me tuer !

— Je n'en sais rien, répondit Cadéac avec un grand sang-froid; mais, me solivenant d'un certain papier qui doit m'envoyer à la potence le lendemain du jour où l'on vous trouvera mort, je n'ai nulle envie qu'il vous arrive malheur,, et voici tout simplement pourquoi j'ai prétendu que le cardinal désirait vous parler, afin de mettre fin à une aventure où vous pouviez perdre votre vie. . . . et la mienne.

Si colère que fût Capestoc, il ne put s'empêcher de rire, en entendant un rpareil discours. Le proverbe le dit : Qui rit est désarmé. Ayant ri, le Gascon ne put sévir contre son valet. Il se contenta de lui pincer l'oreille en' disant :

— Holà ! maître Cadéac, je vous prierai à l'avenir de ne plus vous immiscer dans mes affaires, ou je voMs ferai rouer tout vif, entendez-vous ! Et, sur ce, conduisez-moi au logis que vous m'avez préparé.

Et c'est de cette façon que M. de Capestoc eût la preuve qu'en prenant pour Vcilet le plus iieSé des coquins, il n'avait pas eu la main malheureuse. Désormais il pouvait se lancer dans les pires folies et commettre les entreprises les plus hardieuses, il avait près de lui, constamment à ses côtés, un ange gardien qui veillait soigneusement sur sa vie.

— Certes oui ! tout cela est fort bien, se dit Capestoc, lorsque, ayant bien soupe, il s'étendit entre deux draps bien frais, dans une chambre d'auberge que, malgré l'aflluence de populaire venu à Lyon pour voir le roy, Cadéac avait pu réserver à son maître ; oui, tout cela est foit bien. N'empêche qu'avec sa maudite ruse, ce satané Capéac m'a forcé de céder le pas à M. d'Artagnan. Comme il était faux que le cardinal me mandât devers lui, mon service ne m'appelait point à l'intérieur du palais du gouverneur ; donc, M. d'Artagnan a passé devant moi, donc je lui dois un coup d'épée. Il faudra que je lui parle de cela demain matin, et comme il est homme d'honneur, je suis bien persuadé qu'il comprendra parfaitement mes raisons, si captieuses qu'elles paraissent au premier abord.

Et, tout heureux de cette décision, Capestoc s'endormit avec cette conscience qu'il mettait à toutes choses.

Malgré tout les supplications et toutes les prières des magistrats et des habitants de sa bonne ville de Lyon, Louis XIII ne fit que coucher dans cette cité. Il avait tant de hâte d'arriver sous les murs de Perpignan, que dès le lendemain matin il se remit en route.

Capestoc, à qui la nuit ne portait conseil que pour fortifier en son cœur les décisions qu'il avait prises la veille, prit place dans le royal cortège à la tête de sa compagnie, n'ayant qu'une idée : trouver le moyen d'aborder le lieutenant d'Artagnan et lui faire part des scrupules qu'il avait

Seulement, le chevalier d'Artagnan se trouvait en tête du cortège, aux côtés du roy, et Capestoc ne pouvait décemment quitter sa compagnie pour aller provoquer le lieutenant au milieu de ses mousquetaires.

Heureusement, sur le midi, le roy s'arrêta à Vienne en Dauphiné, pour accepter la collation que les consuls de cette ville lui avait préparée.

Le cortège se disloquait. Tandis que le roy, le cardinal et les grands dignitaires de la cour pénétraient dans les salons pavoises par les muuicipes viennois, chacun se hâtait vers les rares hôtelleries pour chercher sa journalière pitance.

Capestoc profita de ce tumulte pour aborder M. d'Artagnan qui, l'estomac ■dans les talons, se dirigeait vers une humble auberge, dans le vain espoir d'y -trouver de quoi dîner,

— Pardon, un mot, monsieur le chevalier d'Artagnan ....

Le mousquetaire eut un geste d'humeur. L'auberge où il espérait déjeuner •se remplissait rapidement de tous les ofiiciers que les consuls de Vienne avaient

.négligé d'inviter à la royale collation, et un instant de perdu, c'était risquer de ne plus rien trouver à se mettre sous la dent.

— Eh ! mordioux ! monsieur, dit d'Artagnan, vous allez faire s'envoler mon déjeuner !

— Eh ! parfandious ! Monsieur, vous partagerez le mien, car mon valet Cadéac, qui est Gascon comme vous et moi, et par conséquent fort spirituel, a toujours avec lui un panier bien rempli de victuailles, ce qui est une sage précaution dans ces voyages ou l'on pense toujours au roy et au cardinal qui n'ont pas d'appétit, et jamais aux gardes ni aux mousquetaires qui dévoreraient des montagnes.

— Fncecas, Monsieur, je vous écoute et je suis tout à vous, répondit d'Artagnan, qui, dès lors qu'il était sûr de déjeuner, n'avait aucune raison ;,pour refuser à son compatriote l'attention d'une minute ou deux.

—Monsieur, commença Capestoc, vous souvient-il qu'hier au soir nous avons eu une petite altercation sur le seuil du palais du gouverneur de Lyon 1 — Oui ! Il s'agissait de régler cette grave question : savoir qui de nous deux devait céder le pas à l'autre 1 — V^ous avez bonne mémoire.

— A telles enseignes que je me souviens fort bien que cette question n'a pas été tranchée, M. le cardinal vous ayant appelé, ce qui fait que vous n'aviez pas à sortir et que. . . .•

— C'est ce qui vous trompe, monsieur le mousquetaire, interrompit Capestoc avec un sourire le plus doux.

Comment cela 1

— Tout simplement parce que le cardinal ne m'appelait point, qu'il y avait erreur, et que, comme vous, j'aurais dû sortir du palais.

— Oh 1 parfait, répondit le mousquetaire. Or, comme je suis sorti, avant vous ... .

— Je vous dois un coup d'épée. Je suis charmé que vous me compreniez ai bien.

—Eh ! mordioux ! entre Gascons ces choses se devinent, fit galamment -observer d'Artagnan.

— Ainsi, continua Capestoc, vous comprenez le scrupule de ma conscience? — Si je le comprends !

— Et vous me ferez l'honneur de tirer l'épée avec moi ! — Ce me sera un véritable plaisir.

— Ah ! vous êtes un homme !

— Je suis Gascon.

— Alors, écoutez ! Le roy ne se mettra pas en route avant deux heures, par conséquent nous aurions tout le temps voulu de régler entre nous cette question de préséance. Seulement vous avez grand'faim, et moi aussi. Je n'ai point l'honneur de connaître la coutume des mousquetaires ; mais nous, les gardes, il n'est rien que nous ne craignons comme de nous battre avant déjeuner. Le nôtre durera longtemps, car mon valet Cadéac a coutume de bien remplir son devoir. Par conséquent, j'ai bien peur que nous n'en n'ayons point le temps d'en découdre. Mais ce soir nous serons à Valence, et, ma foi, avec trois ou quatre flambeaux et la lune qui, je l'espère, nous rendra le léger service de nous éclairer aussi, nous serons fort bien pour cette petite partie d'estocade. Approuvez-vous mes conclusions, monsieur le mousquetaire 1

— Mordioux ! j'y contresigne des deux mains ! répondit d'Artagaan, tout en souriant.

— En ce cas, allons déjeuner, Et familièrement, passant son bras sous celui du lieutenant aux mousquetaires du roy, Capestoc entraîna son ennemi k l'endroit même où il était sûr de trouver l'honnête Cadéac.

Celui-ci ouvrit des yeux grands comme une porte cochère quand il vit reparaître son maître en compagnie du terrible d'Artagnan. Eh quoi ! toute la belle ruse de la veille n'avait servi de rien, et à la première halte les deux lieutenants s'étaient retrouvés, prêts sans doute à se couper la gorge. Et Cadéac frissonna, songeant à ce qui l'attendait si, par aventure, son maître allait être tué par le mousquetaire.

— Eh bien ! mon brave Cadéac, interpella Capestoc, le couvert est-il dressé et les mets sont-ils de choix ? Voici M. le chevalier d'Artagaan qui nous fait l'honneur de partager notre frugal festin. *

Cadéac respira.

— Alors ! pensa-t-il, ils ont fait la paix, puisqu'ils vont déjeuner ensemble, et ce n'est, pas encore aujourd'hui que M. le grand prévôt m'enverra à la potence.

Et, la joie dans l'âme, comme on se trouvait dans une vaste prairie qui descendait en pente douce vers les rives du Rhône, il se mit à dresser le couvert à même le gazon.

Doucement, avec des précautions maternelles, il étala une serviette blanche, puis, ouvrant le panier, que le matin il avait eu soin de faire remplir à Lyon, il en tira successivement un quartier de mouton braisé, un pâté de foie gras, un jambon, et enfin un de cas énormes saucissons que la bonne ville de Lyon s'enorgueillit ae fabriquer. Puis, comme le panier semblait être inépuisable, Cadéac en tira encore une demi douzaine de fioles qui. sous le soleil méridional, se mirent à rire de tous leurs rubis.

— Sangdious ! s'écria d'Artagnan en voyant apparaître toutes ces succulentes choses, vous avez là un maîore d'hôtel précieux !

— Oh ) oh ! répondit Capestoc en riant ; aussi sais je ce qu'il m'en a coûté pour l'attacher à mon service ?

—Et ne craignez- vous point qu'il ne vous quitte quelque jour 1

— Lui ! oh 1 je puis dire qu'il m'est dévoué jusqu'à la mort. Mais mangeons, je vous en prie, car, je vous l'avouerai, j'ai grand'faim.

E:; les deux lieutenants s'attablèrent, s'il est permis de s'exprimer ainsi quand il s'agit d'une simple collation sur l'herbe.

Derrière eux, sur le versant de la verdoyante colline, s'étageaient les maisons de la vieille cité dauphinoise ; à leurs pieds roulaient les flots du Rhône impétueux et au loin, par delà le verdoyant panorama des plaines, ils pouvaientvoir la silhouette des hautes montagnes du Forez.

Comme s'ils ne devaient point se couper la gorge le soir même, Capestoc et d'Artagnan dévorèrent avec le fougueux appétit de leur vingtième année, et joyeusement festoyèrent, pour la plus grande joie de l'honnête et brave Cadéac qui se figurait naiVemeat q'.ie ce festin allait sceller l'amitié du mousquetaire-, et du f'arde.

COMMENT, MALGRÉ TOUTE LEUR ENVIE, CAPESTOC ET d'aRTAGNAN NE PURENT s'eNTRETUER.

Vers les huit heures, le cortège parvint à Valence.

C'était là l'extrême limite du Dauphiné. Encore quelques heures et l'on -sera en Provence, cette terre bénite du soleil, où Capestoc, croyant reconnaître sa Gascogne, pourrait respirer ce bon air du Midi dont ses poumons étaient déshabitués.

Pas uce minute il ne songea que Valence pourrait être son tombeau. Certes, il allait se battre avec la plus vaillant épée du royaume, avec ce terrible d'Aitagnan dont on racontait tout haut les exploits et tout bas les bonnes fortunes. ]Mais, bah ! 8ans vouloir en rien rabaisser la force reconnue de l'invulnérable lieutenant aux mousquetaires, dont les adversaires, s'ils avaient pu revenir de l'autre monde où il les avait expédiés, auraient tous proclamé sa science impeccable de l'escrime, sans se dire que d'Artagnan lui était inférieur et que lui, Capestoc, n'en ferait qu'une bouchée, il avait confiance en sa bonne étoile.

Voyons, le destin, qui tient les fils de toutes les marionnettes humaines, ne l'au-ait il tant de fois tiré de périls imminents que pour le faire tomber sous l'épée d'un Gascon comme lui 1

Mais non ! C'était impossible !

Le destin, en qui il avait une entière confiance, ne le trahirait point, et il sortirait vainqueur de cette lutte engagée par une simple raison de préséance.

Son service terminé, la cardinal s'étant retiré dans le palais épiscopal où il logeait, les gardes placées à sa porte, Capestoc se mit en demeure de chercher son adversaire.

Il le trouva en face de la cathédrale, qui l'attendait.

— Je vous cherchais, monsieur, dit Capestoc, en saluant le mousquetaire.

— Et moi, je vous attendais ! répondit d'Artagnan avec un salut.

— Alors, nous allons en découdre 1

— Certes ! Mais pas avant d'avoir soupe.

— C'est juste.

— J'ai un valet qui, je dois le dire à ma honte, ne vaut pas le vôtre, continua d'Artagnan, mais il a cet avantage d'être du pays. Aussi est-il parti pour nous commander à souper dans une auberge qu'il m'a fortement recomdée pour la succulence de sa chère et la supériorité de ses vins. Cette auberge se trouve de l'autre côlé du fleuve, et comme vous m'avez offert à diner ce matin, j'espère que vous ne trouverez point mauvais de partager mon souper ce soir.

— Vous êtes trop aimable, en vérité, répondit Capestoc. '

Et se tournant vers son valet :

— Holà, Cadéac 1 Suis-moi. M. d'Artagnan nous convie.

Bras-dessus, bras-dessous, les deux gentilshommes se mirent en route, suivis de Cadéac, qui songeait, en pleurant d'attendrissement :

— Les voici grands amis, maintenant ; et dire que si, hier, je n'avais usé -de malice, ils se seraient entre-tués à cette heure, et que moi, de plus, je serais

peut-être pendu. Ah ! Cadéac, mon ami, tu es décidément un garçon bieii. spirituel.

Et se félicitant ainsi, le loyal Cadéac suivait les deux officiers qui, dévisant gaiement, descendaient les rues de Valence, se dirigeant vers le pont de bateaux qui reliait cette ville au petit village de Saint-Perray qui se trouve en. face.

La nuit était complètement venue, une nuit sombre, sans étoiles et sans lune, plongeant la campagne dans son manteau de suie, voilant le fleuve qui roulait en grondant sans lueur, sans reflet.

Le pont de bateaux fut vite traversé, et sur l'autre rive on rencontra le valet de M. d'Artagnan qui attendait son maître.

— Eh bien ! demanda le mousquetaire, le souper est-il prêt 1

— L'oie est a la broche, répondit le valet.

— Et ce fameux vin 1

— Il est au frais, dans le bassin de la fontaine.

— Est-il, au moinS; aussi savoureux que tu le dis, et l'amour que tu as pour ton pays ne va-t il point nous forcer à déguster quelque horrible piquette l

— Une piquette ! sursauta le valec froissé. Ah ! monsieur le lieutenant s'apercevra bien que si le petit vin blanc de Saint-Perray n'est point connu, il mériterait de tout point de l'être et de figurer avec honneur sur la table d'un roy.

— Bah ! il ne vaut pas le vin de Jurançon ! ricana d'Artagnan qui., comme le feu roy, était Béarnais.

— Ni ceux que le soleil mûrit aux coteaux du Médoc, repartit Capestoc.

— Attendez ! vous m'en direz des nouvelles !

— Enfin souhaitons qu'il soit buvable seulement, conclut d'Artagnan, et conduis-nous à ton hôtelier.

— Nous y voici. Messieurs, répondit le valet.

On était, en effet, devant une sorte de masure bâtie sur le bord de laroute, une simple maison, dont la porte était ornée d'un énorme rameau de buis indiquant qu'en ces lieux on donnait à boire et à manger, et qu'au besoin on pouvait loger à pied et même à cheval. Cette porte qui s'ouvrait à même la rue, donnait accès à une unique chambre qui composait tout le rez-de-chaussée. Une immense table, faite d'un plateau de cœur de chêne poli par le tempe la meublait presque en entier. Au mur était accrochée une étagère où reluisaient des plats et des assiettes d etain ; à côté, une échelle conduisait aux chambres, et à droite, un âtre gigantesque rougeoyait, allumant aux vitres dea lueurs d'incendie, accrochant aux étains des paillettes d'or, et dorant une oie magnifique que tournait un chien enfermé dans une roue de fer.

A l'entrée des deux gentilshommes suivis de leur valet, l'hôtelier, un homme grand, sec, à la face maigre, hâlée du soleil, s'avança respectueusement avec ce sourire nerveux et fier de l'aubergiste qui a rarement la bonne aubaine d'héberger des lieutenants aux mousquetaires et aux gardes.

— Eh bien ! et ce souper 1 dit d'Artagnan, qui, en sa qualité d'amphitryon, prit la parole.

— Vos Seigneuries peuvent se mettre à table, répondit l'hôtelier ; je vais avoir l'honneur de leur servir un rago'H de crêtes de coq comme Sa Majesté,, j'en suis sûr, n'en a pas souvent mangé.

— Allons ! à table ! repondit d'Artagnan.

Le souper fut déclaré excellent, bien qu'il ne se composât que du ragoût de crêtes de coq et de l'oie à la broche.

Quant au fameux vin, il fut trouvé tout simplement exquis, et mieux que leurs louanges, les six bouteilles vides pouvaient témoigner que M. d'Artagnan et M. de Capestoc l'avaient trouvé à leur goût.

— Mordioux ! fit le mousquetaire, si le feu roy Henry n'avait anobli le Jurançon en y goûtant le jour de sa naissance, je proclamerais qu'il n'est que piquette auprès de ce cru.

— H,é ! hé ! répondit Capestoc, je ne voudrais point médire des vins gascons, mais celui-ci ....

Et ce fut peut être de ce jour que le petit vin mousseux de Saint Perray obtint ses grandes lettre? de noblesse dans l'Armoriai des vignobles de France,-

Les deux valets, cependant, assis au coin de l'âtre, avaient pris une part de ce plantureux festin que joyeusement ils avaient arrosé de Saint Perray. Et sous l'influence d'une digestion facile, le brave Cadéac se réjouissait de vivre et bénissait le hasard qui l'avait poussé a la poursuite de M. de Capestoc.

Il trouvait la vie bonne sous les ordres d'un p-^reil maître et prévoyait en perspective une longue suite de jours pareils accompagnés d'oies rôties et de vins délectables. Il y avait bien, faisant ombre à son bonheur, ce petit chiffon de papier que le lieutenant aux gardes avait adressé au grand prévôt du Châtelet .... Mais, bah ! .... M. de Capestoc était plein de santé, et quant aux hasards imprévus, Cadéac était là pour veiller qu'il n'advint rien de fâcheux à son maître dont il avait trop intérêt de ménager les jours. Et, pardieu, c'était d'ailleurs une tâche facile pour le garçon de ressources qu'était Cadéac. 13ejà, hier, n'avait il pas évité une malencontreuse rencontre entre entré ce bretteur de d'Artagnan et son bon maître ? Voici maintenant qu'ils étaient les meilleurs amis du monde, et fort éloignés, à coup sûr, de l'idée biscornue qu'ils avaient eue de ce couper mutuellement la gorge. Parbleu, à l'avenir il n'aurait qu'à ouvrir l'œil. Et Cadéac se laissait doucement aller à son bonheur, délivré désormais de toute inquiétude, quand tout à coup il sursauta.

M. de Capestoc s'était levé et avait prononcé cette simple phrase à. l'adresse de d'Artagnan :

— Et maintenant, mon cher ami, je suis à votre disposition.

— Ouais, soupira Cadéac qui pâlit, qu'est-ce cela ?

Cependant, à son tour, d'Artagnan s'était levé, et appelant l'hôte

— Hé I l'ami, vous avez bien deux lanternes, par ici ?

— Deux lanternes ?

— Oui, ou deux torches, peu importe, pourvu que cela éclaire.

— J'ai des lanternes, en efifet.

— Eh bien ! allumez-les et donnez-les a ces deux valets .

Lhôte sortit pour aller chercher les deux ustensiles demandés.

— Des lanternes I pensa Cadéac, et pourquoi faire, capésandious ! Est-ce pour entrer à la ville, ou bien ....

Lhôte était revenu, portant les deux lanternes. Il en remit une à Cadéac et l'autre au valet du mousquetaire.

Cependant d'Artagnan avait jeté une pièce d'or au patron de l'auberge, tandis que Capestoc, qui fredonnait un air entre ses dents, bouclait son ceinturon.

— Allons, les amis, fit le mousquetaire en s'adressant aux valets, suivezcaous !

Et, salués par l'hôte, tous les quatre sortirent.

Mais, à la grande surprise de Cadéac, au lieu de retourner vers Valence, les deux gentilshommes firent quelques pas dans la direction de Saint-Perray, •et s'arrêtèrent soudain.

Malgré l'obscurité, Capestoc venait d'apercevoir une sorte de terrain bhttu, aire ou l'aubergiste, qui était propriétaire, avait coutume de battre son blé. '

— Voici ovi nous serons merveilleusement, Monsieur, dit le Gascon.

— Holà, vous autres ! Approchez-vous et éclairez-nous !

Et tout aussitôt, Capestoc tira sa rapière.

Alors, tout frissonnant, Cadéac comprit que les deux lieutenants allaient se battre.

— Jour de Dieu ! murmura-t-il, et il fut pris d'un tel tremblement que la lanterne qu'il tenait dansait au bout de son bras.

Ainsi donc, ce bon déjeuner sur l'herbe à Vienne en Dauphiné, et ce succulent souper tout à l'heure, tout cela n'était que les prémisses d'un combat que les deux enragés officiers allaient se livrer ! Son maître allait exposer sa vie .... et la sienne. Quelle déception ! Quelle fin à une journée si heureusement commencée ! Mordioux ! il était perdu. Et Cadéac sentait passer dans son dos le frisson de la petite mort.

Cependant d'Artagnan avait, lui aussi, dégainé. Et à la lueur douteuse des deux lanternes que portaient les valets, le plus galamment du monde les deux gentilshommes s'alignèrent.

Nous l'avons dit, d'Artagnan était un terrible adversaire. Ses aventures étaient nombreuses et ses duels fameux. Il courait sur lui d'étranges histoires, et l'on murmurait tout bas que ce brave cadet de JBéarn avait osé tenir tête au graaid cardinal lui-même. En tout cas, ce qui était certain, c'était sa science consommée de l'escrime, et il fallait que Capestoc fût le plus hardi des Gascons pour oser s'attaquer ainsi au plus brave des Béarnais.

Mais Capestoc avait également fait ses preuves, et si sa renommée était moins grande que celle de son adversaire son courage et sa bravoure étaient égales au courage et à la bravoure de d'Artagnan.

Si le mousquetaire en avait douté, il en eut tout de suite la preuve dans maestria que le garde déploya pour parer la première attaque de d'Artagnan.

— Oh ! oh ! fit celui-ci, je vois avec plaisir qu'on ne m'avait pas trompé en m'assurant que vous étiez un maître.

— Bah ! je tâche de vous imiter, répondit Capestoc modestement.

— Allons ! je puis y aller carrément, j'ai devant moi un adversaire qui ne m'est pas indigne.

Et, par une feinte de prime, d'Artagnan porta au cadet un tel coup de :flanc, que le plus hardi bretteur du Pont-Neuf eût été percé d'outre en outre. Mais, d'un simple battement de fer, Capestoc avait écarté la lame de son adversaire, et, prompt à la riposte, il s'était fendu avec une telle vigueur, que d'Artagnan rompit de deux pas pour ne pas être touché.

— Mordioux ! hurla le mousquetaire, voici une botte qui m'a toujours réussi !

— Parfandious 1 Monsieur, c'est que jusqu'à ce jour vous ne vous êtes battu que contre des oisons,

— Allons ! je vois qu'il faut sortir le grand jeu avec vous.

Et, rapide comme la pensée, d'Artagnan Ht un saut de côté, porta une feinte à la gauche de son adversaire, puis, faisant tournoyer son épée, l'abattit en un coup droit, en plein dans la poitrine de Capestoc.

Mais le lieutenant aux gardes semblait lire dans l'œil de son adversaire les coups qu'il allait lui porter. Il ne se laissa point prendre à la feinte hardie de d'Artagnan, et lorsque l'épée de celui-ci se trouva dans la ligne de sa poitrine, elle ne trouva que l'épée de Capestoc, qui, d'un battu, l'écarta, ce qui fait que emporté par sou élan, le mousquetaire se fendit dans le vide.

Avant qu'il eût pu revenir en garde, Capestoc eût pu facilement le tuer. Mais l'âme généreuse du Gascon répugnait à de tels procédés qu'il n'estimait point courtois. Faisant un saut en arrière, il baissa donc son épée, et, le plus gracieusement du monde :

— Le grand jeu ne vous réussit pas mieux, monsieur d'Artagnan !

— Mordioux ! fit le mousquetaire, vous êtes terriblement sur votre défense ; jamais je n'ai vu une telle promptitude dans la parade.

— Et si vous le permettez, reprit Capestoc, je vais vous montrer que je ne suis point maladroit non plus dans l'attaque.

Et il fonça sur le mousquetaire avec une telle impétuosité que, durant une seconde d'Artagaan se crut mort. Par un moulinet rapide, il put néanmoins éviter ce terrible choc, mais il n'était pas encore revenu de son émotion que le cadet le chargeait de nouveau.

Cependant, effrayé, atterré, tremblant, Cadéac assistait à ce formidable duel où deux géants semblaient être aux prises. La lanterne frémissait dans

ses mains.

Pour son camarade, le valet du mousquetaire, il regardait tout cela sans nulle points d'émoi, habitué qu'il était, et depuis longue date, à de pareilles estocades. Et il ivait un regard de mépris pour Cadéac, ne pouvant se douter de l'intérêt capital que Cadéac avait dans l'issue de ce duel.

Il y avait bien une bonne demi-heure que, dans le silence de la nuit et à la lueur des lanternes, les deux officiers ferraillaient sans résultat.

Capestoc, qui durant un long moment s'était contenté de parer les bottes formidables de d'Artagnan, maintenant prenait l'offensive et terriblement chargeait son adversaire. Mais voici que tout à coup le cadet, qui s'était engagé à fond dans un engagement de tierce, se laissa lier l'épée par le mousquetaire qui, d'un coup sej, la lui fit sauter des mains.

— Tonnerre ! hurla Capestoc avec un cri de rage.

Et fièrement il croisa les bras, attendant le coup qui allait l'expédier dans l'autre moride, car, sous le règne de Louis XIII le Juste, le code de l'honneur ne défendait point de frapper un ennemi désarmé. Capestoc s'attendait donc à être transpercé d'outre en outre par son ennemi, et il ne fat à demi surpris en voyant d'Artagnau sourire, puis se baisser, ramasser son épée et la lui tendre galamment en disant :

— Monsieur de Capestoc, je ne serai pas moins généreux que vous. Tout à l'heure, quand je me suis fendu si malheureusement, vous eussiez pu facilement me tuer à la rispote. Vous m'avez épargné et j'aurais honte maintenant

de profiter de ce que dans la chaleur de la lutte votre épée a glissé de vos doigts.

— Je vous remercie, Monsieur, répondit Capestoc eu se remettant en garde.

Mais il rougit. Il n'aimait pas beaucoup qu'on refit, après lui, les nobles générosités qu'il avait faites. Et la lutte recommença.

Mais Cadéac commençait à se rassurer. Lui qui, depuis le premier enga gement de ce combat n'avait pas un pore de sa peau qui ne distillât une goutte de soeur, s'était senti soudainement glacé en voyai.t la lourde rapière échapper aux mains de son maître.

— Je suis mort ! s'écria-t il en gémissant.

Et il ne respira que lorsqu'il comprit la générosité de d'Artagnan. Mais cette faiblesse du bandit devenu valet devait être la dernière. Le ^eu brillant, adroit e*". tout à la fois prudent de Capestoc lui donnait toute espérance. Certes, d'Artagnan était un terrible homme ; Cadéac le reconnaissait, et il avait trop souvent joué de la rapière pour ne point juger sainement de la force du mousquetaire. Mais M. de Capestoc ! . . . .

— Non ! non ! songeait-il, tandis que les deux officiers s'escrimaient avec une nouvelle ardeur, il est impossible que M. de Capestoc soit tué. Je parierais ma tête qu'ils vont se battre pendant des heures sans se faire le moindre mal, et que ce n'est que la fatigue qui les vaincra.

Cadéac en était là de ses réflexions élogieuses à l'endroit des deux farouches combattants, et d'Ai'tagnan et Capestoc luttaient toujours, lorsque tout à à coup, là bas au loin sur la route, on entendit le galop d'un cheval.

Instinctivement les deux officiers s'arrêtèrent. L'édit contre les duels était sévère, et le cardinal, on le savait, ne plaisantait point sur ces .sortes de choses. Etre pris les armes à la main, c'était la Bastille, à moins que ce ne fût le billot.

Cependant le galop furieiîx du cheval se rapprochait, et, soudain, il sembla aux deux adversaires entendre comme des cris d'eflFroi. — Qu'est cela ? demanda Capestoc.

— Bah ! répondit d'Artagnan, quelque soldat en maraude qui vient d'enlever le cheval d'un croquant ; et celui-ci a le mauvais goût de s'en plaindre, comme si tout ce qui est sur la terre de France n'appartenait pas de droit au roy ou à ses soldats !

— Bondioux ! si ce n'est que cela, nous pouvons reprendre notre petite partie.

Et déjà Capestoc tombait en garde, lorsque Cadéac, qui ne quittait pas la route des yeux, poussa un véritable beuglement. —Oh !

— Et bien 1 interrogea Capestoc.

— Voyez ! répondit le valet.

Et son doigt désignait sur la route le cheval qui, avançant toujours au triple galop, se trouvait maintenant à portée de leur vue.

Et le spectacle qui se présenta à leurs l'egards était bien fait pour arracher à Cadéac un cri de surprise. Car le cheval qui trottait ainsi dans la nuit était monté par un cavalier qui tenait entre ses bras, sur le devant de la selle, une femme qui se débattait en hurlant.

— Parfandious ! hurla Capestoc.

— M( r^lioux ! cria d' Artagaan, qui IVpée haute, courut au milieu de la route dans le but évident de plonger sa lame dans le sein de ce misérable enieveur de femme.

Mais il n'eut pas cette peine, car, prompt Comme la foudre, Capestoc avait déjà tiré un pistolet de sa ceinture et fait feu sur le cheval, qui aussitôt roula dans la poussière, entraînant dans sa chute et le cavalier et la femme.

D'Artagnau et Capestoc se précipitèrent. Le chevil avait été tué sur le coup. La jeune femme avait été jetée sur le bord de la route ; quant à l'homme, il s'était évanoui dans sa chute.

— Ma foi ! dit Capestoc, voilà, je pense, monsieur d'Artagnan, qui va nous empêcher de continuer notre lutte, car il nous faut prodiguer nos soins à ces deux victimes que nous venons de faire.

— Bah ! nous nous retrouverons toujours.

J'espère ! Pour l'heure, votre valet, si vous le permettez, va aider le miea à transporter ce bandit, que nous avons interrompu, dans sa criminelle chevauchée, jusqu'à l'auberge où nous avons soupe si bien tout à l'heure.

— Et cette jeune femme ?

Je m'en charge !

Et, ce disant, Capestoc se dirigea vers la jeune femme qui gisait sans connaissance sur le bord de la route, la saisit dans ses bras, l'enleva comme une plume, et se dirigea vers l'auberge, tandis que Cadéac et le valet de d'Artagnan emportaient le cavalier.

L'aubergiste ouvrit les yeux étonnés en voyant revenir ses clients de tout à 1 heure, chargés de ce lourd fardeau.

— Qu'est-ce ? qu'arrive-t-il ? voulut-il murmurer.

Mais Capestoc l'interrompit :

— Un lit, pour cette enfant, puis des cordiaux si vous en avez par ici 1

Abruti par cette étrange irruption, l'aubergiste indiqua à Capestoc la porte de sa chambre. Le cadet y pénétra, déposa son fardeau sur le Ht, puis regarda la pauvre femme.

Alors, stupéfait, il poussa un cri :

— La jeune fille qui m'a sauvé la vie à Etampes ?

ou CAPESTOC RETROUVE UNE JEUNE FILLE QU'iL n'eSPÉRAIT \ PLUS REVOIR.

Nos lecteurs n'ont point oublié la terrible aventure qui était arrivée à ce pauvre Capestoc dans cette hôtellerie d'Etampes où il avait soupe en gagnant Auxerre pour y rejoindre le cortège royal.

Attaqué à l'improviste par deux lansquenets et un moine, lequel moine — entre parenthèses, n'était autre que le fidèle Cadéac, — le cadet avait dû défendre sa vie dans l'ombre, et il serait mort certainement si, par le plus grand des hasards, tout à coup, au moment où, pensant sa dernière heure arrivée, il s'adossait contre le mur, ce mur ne s'était ouvert, ce qui avait eu pour résulta'^ de le faire choir, les quatre fers en l'air, au beau milieu d'une salle obscure.

Encore une fois, Capestoc était sauvé, et c'était à une jeune fille qu'il devait la vie.

Comment cette jeune fille avait-elle eu vent du complot qui se tramait contre lui ? comment s'écait elle trouvée là juste à point pour ouvrir cette porte secrète dissimulée dans la muraille 1 Telle était l'énigme dont Capesto^ avait longuement cherché la solution sans arriver à la résoudre. Car les instajits étaient précieux, et la jeune fille qui venait de l'arracher à une luortcert«ne n'avait point perdu son temps à lui raconter le pourquoi de ce qui venait de se passer.

Après avoir eu soin de verrouiller la porte de la salle où se tenaient les trois sacripants et avoir entravé leurs chevaux, ell- avait lestement sellé celui de Capestoc, et, comme le lieutenant aux gardes voulait lui témoigner toute sa reconnaissance de ce qu'elle venait de faire, elle lui avait fermé la bouche d'an mot :

Vite en selle ! Chaque' instant de perdu est un pes que vous faites vers le tombeau !

Or, comme avant toutes choses Capestoc tenait à sa vie, — pour ce futile prétexte qu'il n'en avait qu'une, — il avait piqué des deux, fuyant cette néfaste ville d'Etampes, sans avoir pu éclaircir ce nouveau mystère.

Et voici qu'à des lieues et des lieues de cette ville, au moment ovi il y pensait le moins et tandis que galamment il tentait, de se couper la gorge avec un officier de ses amis, il avait la joie de sauver une jeune femme, et cette jeune femme était justement celle qui lui avait sauvé la vie il y avait à peine un mois !

Comment retrouvait-il à Valence celle qu'il avait laissée s Etampes, et qu'il n'espérait plus revoir ? C'était un nouveau mystère s'ajoutant à tous ceux qui depuis quelque temps se partageaient la vie du brave Gascon. Et, tandis qu'il attendait les cordiaux qu'il avait demandés à l'aubergiste de Saint-Perray, debout près du lit oii il venait de déposer la jeune fille, Capestoc songeait.

— Hé capédédious ' si jamais j'écris mes mémoires, je crois que je pourrai tenir en haleine l'émotion de mes lecteurs, car véritablement tout ce qui m'advient depuis quelques jours est des plus extraordinaires ! Béni soit Dieu, qui à permis que je rende à cette belle enfant le service qu'elle-même m'a rendu il y a quelques semaines ! Mais, parfandious ! ce manant d'aubergiste tarde bien de m'apporter les cordiaux que je lui ai f iit l'honneur de lui demander. Pourvu que cette pauvre enfant ne soit qu'évanouie et que je parvienne à lui faire reprendre ses sens !

Et doucement il se pencha vers la jeune, appuyant son oreille contre sa poitrine pour voir si .son cœur battait toujours.

A ce moment d'Artagnann pénétra dans la chambre.

— Eh Vjien ! et cette belle évanouie 1

Ah ! monsieur le mousquetaire, dit le cadet radieux, vous me voyez bien Leureux.

— Je comprends cela ! N'est-ce pas une joie d'arracher à Ja mort, ou tout au moins au déshonneur, une femme aussi belle 1 Vous m'en voyez également ravi.

' — C'est que vous ne savez pas tout, poursuivit le Gascon. Cette jeune fille, je viens de la reconnaître ; elle m'a sauvé la vie il y a un mois à peine.

— Têtedieu !

— 11 est vrai que je ne sais rien d'elle, ni son nom, ni son rang, rien ; mais je sais que je lui dois l'existence, et voilà pourquoi je suis doublement

heureux d'avoir pu l'arracher des mains de ce bandit qui ne pouvait avoir que de bien sinistres projets.

— Ce qui prouve qu'un bienfait n'est jamais perdu. Mais comment) une personne si faible que celleoi a-telle pu ? ....

— Bah ! je vous raconterai tout cela plus tard. Voici ce coquin d'aubergiste qui m'apporte eufin des cordiaux. Aidez-moi, en attendant, à faire revenir cette pauvre enfant d'un évanouissement qui n'a que trop duré.

L'aubergiste entrait dans la chambre, en effet, portant) diverses t'oies et deux nu trois paquets de linge blanc. Tous les trois se mirent à l'œuvre, et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'ils avaient la douce joie de voir la malade reprendre .-es esprits.

Elle rpgarda autour d'elle, tout d'abord apeurée, ne reconnaissant point les lieux où elle te trouvait, et se, figure prit soudain une eipreesion de désespoir indicible. Mais tout à coup, son regard tomba sur Capettoc, qui, les yeux brillants de joie, assistait muet, retenant son sonflBe, à celte résurrection.

D'abord, elle sembla ne pas vouloir en croire ce qu'eJe voyait. Mais elle se rendit compte enfin qu'elle ne rêvait point, et, rassurée, confiante, elle se prit à sourire, murmurant :

— Vous ! vous ici !

— Eh ! mordioux ! répondit le Gascon, c'est moi qui devrais m étonner de vous retrouver ici, alors qu'il y a un mois vous étiez à Etampes, qui ne se trouve pas précisément sur les frontières du Dauphiné.

— Ah oui ! il y a un mois ! .... répondit la jeune fille.

— Mais, bah ! nous nous expliquerons après ; pour le moment, il s'agit de savoir si vous vous sentez mieux 1

— Oh ! un évanouissement ; on est tout de suite remise, fit la jeune femme en se dressant sur son séant. C'est que vous avez fait une petite chute, continua le Gascon.

— Une chute ! . . . .

— Dame ! Pour arrêter ce cavalier qui vous emportait aussi vite, je n'ai rien trouvé de mieux que de tuer le cheval. Et ma foi, quand le cheval s'est abattu, vous avez bel et bien roulé dana le poussière, et j'ai eu peur, je vous l'avouerai, de ne relever qu'un cadavre !

A ce moment le ^àfage de la jeune fille s'assombrit de nouveau.

— C'est vrai i murmura-t-elle. Ce n'était point un cauchemar .

Puis tout haut :

— Mais où suis-je, ici ?

— Vous le voyez, répondit Capestoc, avec des amis.

— Et. . . .l'homme !

— Le cavalier 1

—Oui !

— Ma foi, il est là, et je ne saurai vous dire s'il est mort ou vivant.

A ce moment Cadéac pénétra dans la chambre.

En le voyant entrer, le jeune fille se dressa, tressaillante.

— Lui ! lui ? fit-elle.

Cadéac frémit en entendant cette voix. Il regarda la jeune fille et soudain pâlit. Capestoc, cependant, s'étonnant de cette scène :

— Eh bien ! fit-il doucement, s'adressant à la jeune fiile, d'où vient votre émoi ?

— Prenez garde ! répondit-elle d'une voix terrifiée. C'est lui ! c'est le moine d'Etampes.

Mais Capestoc éclata de rire. ^

Il venait de comprendre.

— Au fait, c'est vrai ! dit il joyeusement. Vous connaissez Cadéac, puisque c'est vous qui ]u'avez arraché de ses griffes, et de celles de ses compagnons. Mais ne craignez rien, mou enfant, on lui a coupé les ongles et maintenant le tig.re métamorphosé en agneau est devenu mon valet. ^

Et comme d'Artagnan n'était pas moins étonné que la jeune fille :

Bah ! monsieur le lieutenant, n'ouvrez point aussi de grands yeux. Cadéac,

st vrai, était, il y a an mois à peine, un bandit de grand chemin. Je ne

. uus ferai point l'éloge de sa loyauté et de sa fidélité, puisque vous l'avez vu à

l'œuvre. Au demeurjjint, je vous donnerai la recette pour faire un bon servi-

'< ar, d'un tirelaine, pour peu que vous y teniez.

Tandis que Capestoc parlait, Cadéac écoutait les yeux baissés, un pied de !ge .sur les joues, rougissant comme une ingénue.

— Au fait ! dit Capestoc en s'adressant à son valet. Que venais tu faire en cette chambre î

— Vous annoncer, répondit Cadéac, que l'homme que vous nous avez fait mener vient de reprendre ses esprits.

—A ! et qu'ai- il dit 1

— Rien.

■ — C'est peu.

— Mais si j'en crois le regard qu'il nous a lancé, l'épliqu'à l'honnête Cadéac, L^'il ne dit rien, il m'a tout l'air de n'en penser pas moins.

— Au fait, demanda d'Artagnan, quel est cet homme ?

— C'est à Madame à nous répondre, fit observer Capestoc en interrogeant jeune fille du regard.

— Mais cet homme, je ne le connais point ! répondit la jeune fille. Comme le connaîtrais- je 1 — Cependant i

— Hélas ! ce qui m'est arrivé est bien simple dans son horreur : Je respirais l'air frais du soir, quand, tout à coup, je me suis sentis bâillonnée, enlevée, et hissée sur un cheval qui a pris sa course dans la campairne. Et si Dieu n'avait voulu que vous vous trouviez sur cette route. . . .

— Mais c'est horrible ! s'exclama d'Artagnan.

— Cet homme mérite la potence ! ajouta Capestoc.

— Dite.s la roue ou le chevelet ! opina Cadéac, qui n'était pas chiche de supplice quand sa précieuse personne n'était plus en jeu.

— Ce qui fait, raprit Capestoc, que votre famille doit être terriblement hquiète, et qu'avec votre permission, nous allons vous reconduire chez elle.

— Hélas ! Monsieur, répondit la jeune fille d'une voix infiniment triste, je n'ai point de famille.

— -Vous êtes orpheline ?

— .Je n'ai même point cette consolation, car du moins j'aurais le souvenir d'êtres cl; ers.

—Alors ?

— Je suis une enfant trouvée !

—Oh !

Depuis un instant, se sentant tout à fait mieux, la jeune fille avait quitté ie lit où Capestoc l'avait déposée évanouie tout à l'heure, et maintenant elle était assise sur un fauteuil tandis que Capestoc, troublé par sa beauté, la dévorait du regard.

j^^^ Néanmoins, elle reprit :

— Mon Dieu, Monsieur, puisque je vous dois la vie, il faut que je me nomme et que je vous dise qui je suis, afin que vous ne supposiez point que c'est une noble dame que vous avez arrachée à la mort.

— Hé ! parfandious ! interrompit Capestoc, vous êtes jeune, vous êtes belle, et je vous dois la vie 1 Que m'importe le reste ?

— On me nomme Marianne, poursuivit la jeune fille, tout en rougissant des paroles flatteuses qu'elle venait d'entendre, et je suis comédienne dans la troupe du sieur Mirandor.

— Comédienne ! s'exclama d'Artagnan en frisant victorieusement sa moustache.

Mais le geste et le ton de cette exclamation eurent probablement le don d'agac-er prodigieusement le Gascoa, car il lança au mousquetaire un regard courroucé.

Le mousquetaire ne surprit point ce regard et la jeune Marianne poursuivit :

Mirandor et sa troupe, voilà toute ma famille. II m'a recueillie comme j'avais deux ans à peine, et depuis je ne me suis point connu d'antres amis. Enfant, j ai fait les anges, les amours et les petits génies dans les pièces à machine. Puis quand j'ai été plus grande, on m'a confiée des petits rôles, et maintenant je personnifie les Agnès et les Isabelle dans les chefs-d'œuvre de nos grands auteurs. Depuis que j'ai l'âge de raison, je n'ai point couché un mois sans le même toit, car notre troupe, n'étant point de celle que Paris applaudit, va toujours devant elle, portant la bonne parole de nos tragiques à ia province qui, si elle ne nous enrichit guère, du moins ne nous ménage point les lauriers. Et voilà, Monsieur, quelle est la femme que vous avez sauvée et qui vous en gardera une éternelle reconnaissance.

— Hé ! parfandious ! s'écria Capestoc, vous ne me devez rien, car je n'ai fait aujourd'hui que payer la dette que j'ai contractée envers vous à Etampes.

— Il/n'en faut remercier que le hasard qui m'a permis de faire ce que j'ai fait.

— Hé ! n'empêche que si vous ne vous étiez trouvée là si à propos. . . .

" Au fait, continua Capestoc, voilà une chose qui m'a longuement troublé, et je ne serais point fâché de savoir comment, vous, Madame, qui ne me connaissez pas, qui ne m'aviez jamais vu, vous vous étiez trouvée si à point derrière cette porte pour me l'ouvrir et m'arracher ainsi des mains de ces trois gaillard? oui en voulaient a ma chère existence ?

— Mon Dieu ! répondit la jeune fille en baissant les yeux, c'est la chose du monde la plus simple, et, comme je vous le disais tout à l'heure, c'est le hasard qui a tout fait.

— Un hasard, en tout cas, auquel vous avez aidé puissamment.

— Tout autre que moi, à ma place, eût fait ce que j'ai fait, car, ayant, ^r le plus crrand des he^ards, je le répète, entendu une conversation entre trois hommes, deux soldats et un moine, où il était question d'assa^siner un gentilhomme qui devait venir souper dans l'hôtellerie ....

— C'est la vérité, soupira Cadéac en interrompant la jeune fille. Kousavons eu en effet, vers les cinq heures du soir, dans un coin de îa cour, un long entretien où nous débattîmes les moyens les plus prompts pour vous expédier dans l'autre monde.

— Oui, j'étais assise non loin de là et n'ai rien perdu de tout ce qui a été dit.

— Ce qui prouve, ajouta Cadéac, qu'il est des conversations qu'il est dangereux de tenir en plein vent.

— Holà ! maître Cadéac, regrette rais -tu que cette belle enfant m'ait sauvé 'l

— Non ! non certes ! Vous êtes un trop bon maître.

Et tout bas Cadéac murmura :

— Oh ! s'il n'y avait pas ce petit papier, je ne me plaindrais de rien.

Cependant Marianne poursuivit :

— En entendant ce que disaient ces trois hommes, je frémis d'horreur. En quoi ! un brave gentilhomme allait venir tout a l'heure, plein de confiance, et il allait se faire tuer, et moi je savais cela, et ]e ne ferais rien pour empêcher ce meurtre ! Non ! non ! mille fois non ! Mais que faire ? Je ne sui;^ qu'une femme ! Alors, j'allai tout dévoiler à Mirandor. Mais, à mon grand'étonnement, il demeura sourd à mes prières et à mes supplications.

— Ma fille, œe dit il, il y a un proverbe qui dit qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut jamais mettre le doigt. Nous ne sommes ^e des comédiens errants, ayant déjà assez de mal à vivre en paix avec les lois ; ne nous mêlons point de ce qui ne nous regarde pas. Le hasard t'a fait surprendre un arrêt de mort : pour Dieu, enferme-le au plus profond de ton cœur, et n'en dis mot à âme qui vive. Nous nous ferions sûrement quelques terribles ennemis, et notre profession en a déjà assez comme cela.

— Certes, c'était là, sans doute, le language de la raison, mais, à coup sûr ce n'était point celui de l'humanité. Je ne me laissai point convaincre, et je me promis d'agir toute seule.

— Brave Marianne ! fit Capestoc en prenant la main de la jeune fille qu'il pressa doucement dans la sienne.

La comédienne eut un tendre regard pour le cadet, un regard que d'Artagnaà surprit et qui ne lui laissa aucun doute sur l'échec certain de ses projets amoureux, si son cœur en ébauchait.

— Il y avait trois jours, continua Marianne, que nous étions à Etampes.. et je connaissais déjà les êtres de l'hôtellerie. Jesavais, entreautres, qu'il y avait une porte dérobée dans le coin de la grande salle ; mais tout d'abord, je ne pensai point que cette porte pût m'aider à vous sauver. Frémissante de joie, je me tenais sur le seuil de Thôtellerie, et dès que vous apparûtes, je compris que c'était à vous qu'en voulaient les trois malandrins. D'ailleurs, ie regard que vous lança l'un deux quand vous entrâtes dans la salle me prouva que mes pressentiments ne m'avaient point trompée. J'aurais hien voulu vous avertir, vous mettre sur vos gardes ! C'était le plus simple. Mais, je ne le pouvais. Vous vous étiez assis à une table tout à côté des trois bandits, et il m'était impossible de vous dire deux mots sans éveiller leur attention. A demi morte d'émoi, tressaillant au moindre bruit, de la cuisine où je m'étais postée je ne pardais pas un mot de ce qui se passait dans la salle. Bientôt je vis sortir les rares voyageurs qui y dînaient. Vous demeuriez seul avec ceux qui complotaient votre mort, et je me mis à frémir de tout mon être, comprenant ques

l'instant fatal approchait. En. effet, le bruit d'une querellle parvint jusqu'il mon oreille, et, ayant jeté un coup d'œil dans la so.Ue, je vis que vous vous adossiez à la muraille, vous préparant à subir le triple assaut des bandits. Alors, je songeai à la porte dérobée, et ce fut comme une inspiration d'en haut. Tout de i-uite, fermant au verrou la porte de la grande salle, je courus aux écuries où j'entravai les chevaux, je sortis le vôtre que je sellai et vins vous ouvrir la petite porte ....

— Hé ! parfandious ! il était temps, interrompit Capestoc : car une minute de plus, et j'étais un homme mort. Mais, dites moi, continua le Gascon, que firent ces bandits après mon départ, car, jugeant la question par trop délicate, j'ai toujours négligé de m'en informer auprès de ce brave Cadéac qui nous écoute, et qui vous bénit, j'en suis sûr, de lui avoir épargné un crime 1

Cadéac répondit par un soupir de regret dont il eût été bien difficile de préciser la nature.

— Vos adversaires, répondit la jeune fille, menèrent d'abord un train d'enfer, en vous voyant disparaître dans la muraille et en s'apercevant que la porte était verrouillée au dehors. Ils perdirent une dizaine de minutes à l'enfoncer, et une vingtaine d'autres à débarrasser leurs chevaux que j'avais solidement entravés.

— Mordioux ! interrompit Capestoc, cette petite plaisanterie tût pu vous coûter cher, si mes trois sacripants avaient su que c'était vous ....

— Non ! car ils ne pouvaient sans douter. D'^ailleurs, ils ne s'attardèrent point à faire une enquête, tant ils avaient hâte de se mettre à votre poursuite. Heureusement que vous aviez sur eux une bonne demi-heure d'avance, 'et vous vous étiez sauvé. Je dormais tranquille. Vous le voyez, c'est bien le hasard seul qui m'a permis de vous tirer de cette fâcheuse situation et il est tout a fait inutile de me remercier. D'autant plus que vous venez de me sauver la vie et l'honneur à votre tour, et que, par suite, nous sommes quittes.

— Bon ! bon ! grommela Capestoc, nous réglerons plus tard cette question de gratitude mutuelle ; cai*, pour ma part, je ne me juge point quitte envers vous. Pour l'heure, eourons au plus pressé. Il y a là a côté un homme qui a eu de graves torts à votre égard, et puisque vous ne pouvez nous renseigner sur cet événement, allons l'interroger, et s'il ne veut parler, mordioux ! ....

Et le Gascon esquissa un geste qui ne promettait rien de bon, au cas où. le cavalier de tout à Theure eût voulu garder le silence.

Galamment, Capestoc offrit son bras â la jolie comédienne et, suivis de d'Artagnan et de Cadéac, ils pénétrèrent dans la salle, où l'homme, revenu à lui, était soigneusement gardé à vue par l'aubergiste et le valet du mousquetaire.

C'était un individu d'une quarantaine d'années, dont le cost'jrme trahissait à la fois le valet et l'homme d'épée. En voyant entrer Capestoc et d'Artagnan, son œil prit une expression de haine qui se changea en un violent dépit quand son regard rencontra la belle Marianne.

— Or ça, l'ami, ht Capestoc en l'abordant, nous diras-tu un peu pourquoi ta enlevais cette enfant ?

— Etes-vous des juges ? grogna l'homme.

— Holà I tu réponds par une question, je n'aime pas beaucoup cela. Prends garde !

— Pensez-vous me faire peur ? grommela l'homme.

— Hé ! parfandioux, ceci est une autre affaire ! Que tu aies peur ou non, peu m'importe ! Seulement, je crois charitable de t'avertir que si tu ne veux point nous répondre, ce gentilhomme, — il désigna d'Artaguan, — et moi, nous t'enfoncerons notre épée dans la gorge, perspective qui, j'en suis sûr, ne saurait te sûurire beaucoup.

— Vous m'assassineriez ?

— Bah ! tout de suite des gros mots. D'ailleurs le nom ne fait rien à la chcse ; mettons, que nous ferons justice et n'en parlons plus.

L'homme vit une telle décision dans l'œil de Capestoc, qu'il réfléchit une minute.

— Et, si je parle 1 fit-il enfim.

— Oh ! alors, répondit Capestoc, nous nous contenterons de te faire pendre. . , . A moins que ton histoire ne soit si intéressante, qu'en raison de tes qualités de conteur, nous te laisserons la vie sauve.

L'homme baissa la tête.

— C'est à toi de voir, continua le Gascon, si ton récit est capable de nous 'Oiouvoir.

— Ma foi, répondit l'homme, à tout prendre, j'aime mieux tout vous dire.

— Voilà d'un homme avisé ; à ta place, l'ami, j'en ferais tout autant !

— Mais j'ai votre parole ?

— Oiii ! si ton récit est bien fait, et selon toutes les règles de la rhétorique.

— Et bien, Mes.sieurs, commença l'homme, je me nomme l'Angevin et suis .•iu service de M. de Fontrailies.

-^ Tiens ! Liens ! fit Capestoc avec un sourire à l'adresse de Cadéac, voici qui promet d'être intéressant et je commence a croire que tu auras ta vie.

Réconforté, l'homme continua :

— Tout à rheure, M. le Grand était en compagnie de M. de Fontrailies au ■spectacle que donnaient des comédiens de passage.

— Vous avez joué ce soir? demanda Capestoc à la belle Marianne.

— Oui, Mirandor, apprenant le voyage du roi à Perpignan, à résolu de ."^uivre le cortège, espérant attirer l'attention du cardinal dont nous allons jouer une tragédie.

— Pai-fait ! reprit Capestoc. Tu disais donc que M. de Cinq-Mars était au spectacle ?. . . .

— Il faut croire, continua l'Angevin, que M. le Grand trouva Madame de son goût, et qu'il en toucha un mot à M. de Fontrailies, mon maître, car mon maître vint me trouver, m'emmena dans la salle et, me montrant Madame qui jouait une ingénue :

" — Tu vois bien cette femme ? dit-il.

" —Oui.

" — Il faut que tu l'enlèves.

" —L'enlever 1

" —Il le faut.

" — Mais, Monseigneur, pensez que nous ne sommes point à Paris, que Valence ^st une toute petite ville, que la présence du roy fait sortir tous les habitants dans la rue, et que ....

" — J'ai dit : il faut !

" tJe connais M. de Fontrailies, et sais que lorsqu'il a mis quelque chose

•dans sa tête et que ce quelque chose doit plaire à M. de Ciaq Mars, il est dif ficile et même impossible de le faire reveair sur sa décision.

•' — C'est bien ! répoadis-je, je l'enlèverai.

" — D'ailleurs, continua M, de Fontrailles, pour que ta tâche soit plus facile, de? que cette jeune tille sera en ton pouvoir, gagnn l'autre rive da Rhône et par Viviers et le ^ont-Saint-Esprit, file sur Avignon où demain nous enverrons cette enfant à M. le Grand qui en est amoureux.

' Er. voilà ! J'ai exécuté ses ordres, et maintenant) vous savez tout.

— Mordioux ! grommela Capestoc entre ses dents, quand l'Angevin eut fiai son réei;, ce Fontrailles se fourre toujours au milieu de ma route ! Décidément, j'ai bien peur que tout cela ne finisse fort mal pour lai !

— Eh bien, Messieurs, dit l'Angevin inquiet devant le silence de ses audiurs qui s'étaient constitués ses juges, mon histoire vous a-t-elle intéressés 1

— Certes ! répondit Capestoc.

— Alors vous allez mfe rendre la liberté 1

— Ouais ! ouais ! murmura Capestoc.

— Oh ! par pitié, il a votre parole, implora Marianne dont la bonté d'âme ■ ne gardait point rancune à son ravisseur.

— Oui 1 il a notre parole ! appuya d'Arlagnan !

— Oui ! oui ! conclut Capestoc ; seulement à peine libre, il ira tout conter a M. de Fontrailles, qui en fera part à M. le Grand. Et comme le marquis de Cinq-Mars est le favori du roy et l'ami du cardinal, nous risquons fort de laisser nos plumes dans cette affaire, sans même avoir la joie de sauver cette pauvre enfant.

— A^ors, que faire 1 demanda d'Artagnan.

— Ceci, si vous le voulez bien : prier cet excellent aubergiste de garder ce brave l'Angevin dans sa cave pendant une liuitaine de j jurs ; d'ici là nous aurons eu ie temps d'avi-er.

— Me gardei- prisonnier ! s'exclama l'Angevin.

— Eah ! répondit Capestoc, dans une cave ! Et quand tu auras goûté quelques fioles du ^^n de ce pays-ci, je gage que tu n'en voudras plus sortir.

—Mais ! . . . .

— Et puis î Ainsi l'ont décidé Nos Seigneuries ! Tu entends, l'aubergiste : Tu vas enfermer ce gaillard dans une de tes caves, en veillant bien à ce qu'il ne se sauve pas !

— E: pour plus de sûreté ; fit d'Artagnan, je vais te laisser mon valet qui se chargera de veiller à ce que le prisonnier ne prenne point la clef des champs.

— filais cela va nous gêner, fit observer Capestoc, d'être ainsi privé de »tre serviteur.

—Bah ! vous me prêterez le vôtre.

— Mordioux ! ce sera avec plaisir.

Cadéaî, en entendant ces paroles, commença par esquisser une grimace qui s'acheva par un sourire.

C'est que son âme, subitement, venait d'être partagée en deux sentiments contraire'. D'abord l'ennui, ayant ainsi deux maîtres a servir, d'avoir double charge ez double travail. De là la grimace.

Mais tout de suite il songea que si les deux ofiBciei-s se faisaient ainsi un galants troc de valets, c'est que la paix était scellée entre eux pour longtemps. Et il sourit.

Mais ni M. de Capestoc ni M. d'Artagnan ne daignèrent remarquer ces jeux de'{:hysionotûie si divers.

— Tu entends ! lit le mousquetaire à son valet, tu vas demeurer ici à garder le prisonnier.

— Et tu ne lui rendras sa liberté que dans huit jours, ajouta Capestoc.

— Et si tu le laisses échapper, tu seras rompu de coups 1 — L'on peut compter sur moi, répondit le valet.

— Et maintenant, dit Capestoc, rentrons à Valence, car il est bien tard,, et demain, ou plutôt ce matin, il faut remonter à cheval.

Puis se tournant vers Marianne :

— Et d'ailleurs, à défaut de vos parents, l'ilhistre Mirandor doit être inquiet de vous.

— Je le crains, répondit la jeune tille.

— Alors, en route !

Capestoc offrit son bras à la jeune tille, ce qui fit froncer le sourcil à Md'Artagnan. Puis, après avoir payé l'aubergiste, avoir bien recommandé le prisonnier au valet, tous les trois, suivis de Cadéac réjoui, quittèrent l'auberge et se dirigèrent vers le Rhône qu'ils franchirent sur le pont de bateaux.

Valence étant ville ouverte, ils n'eurent point besoin de pai'lementer aux poternes pour y pénétrer, et moins d'un quart d'heure après avoir quitté l'auberge de Saint- Perray, ils se trouvèrent sur la place d'Armes.

Capestoc et Marianne avaient joyeusement devisé le long de la route, etcela au grand dam de M. d'Artagnan, qui n'avait point voulu prendre part à la conversation. Il était évident que le mousquetaire était amoureux de la jeune comédienne et que le rôle ne lui plairait point, d'auditeur muet et de spectateur discret des naissantes amours du Gascon et de Marianne,

Pour Cadéac il avait suivi à trois ou quatre pas derrière, la joie dans le cœur d'avoir vu finir ainsi un duel qui avait si malencontreusement commencé. Décidément le hasard se mettait de son côté.

Cependant, arrivé sur la place d'Armes, endormie à cette heure tardive^ car il pou\ait bien être entre trois eb quatre heures du matin, Capestoc inter rogea Marianne :

— Et maintenant, Mademoiselle, voulez-vous dire où gite l'illustre sieur- Mirandor, atin que nous vous remettions saine et sauve entre ses mnins 1

— Vous êtes mille fois trop bon. Monsieur, répondit la jeune tille. C'est tout à côté, dans cette rue, à l'hôtellerie de la Croix d'Or.

L'hôtellerie de Ja Croix d'Or s'édifiait, en effet, à une centaine de pas de la place d'Armes.

Quand ils y parvinrent, ils furent tout étonnés de voir la cour de 1 hôtellerie illuminée comme pour un jour de fête, et toute pleine d'un bruit de voix. ,

— Mordioux ! observa Cappstoc, la pié.sence du roy dans cette joyeuse ville a troublé 1 esprit de ses habitants, pour qu'ils festoyent encore à cette heure.

Et, ayant poussé la porte charretière, il pénétra dans la cour, ayant toujours la jeune fille à son bras. A peine en avait-il franchi le seuil, qu'un cri partit dans l'ombre, et un jeune homme, po»'tant une torche, s'avanc^^a. disant :

— En croirai-je mes yeux ! Mais c'est Marianne elle-même !

Et galamment, le jeune homme, qui n'était autre que le Léandre de la

troupe, prit la maia de la jeune fille qu'il b;Ù3a le plus amoureusement du monde.

Cependant, à son cri, cinq ou six personnes étaient venues, et en tête un homme d'une cinquantaine d'anné3s, court, bedonnant, mais à la physionomie non sans noblesse, et dont les sourcils baissée devaient faire frémir quand il jouait les tyrans de tragédie.

Capestoc devinait tout de suite l'illustre Mirandor le salua, disant :

—Voila la perle de votre troupe que nous vous ramenons, ayant eu l'insigne honneur de l'ari-acher aux mains d'un misérable qui l'enlevait.

— Oh ! la pauvre mignonne ! soupira une vieille femme à la figure fardée, ce qui n'efficait point ses trop nombreuses rides, tandis qu'un homme long et sec fit un geste emphatique, en s'écriant :

— Oh : si j'avais été là !

Mirandor, cependant, saluait le garde et le mousquetaire, et se confondant en remerciements :

— A vrai dire, Messieurs, je me doutais un peu de ce qui <;tait advenu à cette pauvre enfant.

— Ed vous demeuriez là tranquille ! ne put s'empêcher de s'écrier Capestoc.

— Hélas ! monsieur le lieutenant, répondit Mirandor avec un air d'humilité, nous ne sommes que des comédiens. Que pouvons-nous faire, quand il plaît à quelque seigneur d'enlever nos filles ou nos femmes 1

— Mais il y a des juges en France !

— Pas pour les comédiens, qui sont presque hors la loi.

— Bandit ! grommela Capestoc entre ses dents, ajoutant à haute voix :

— Ainsi, si je n'avais eu la grande joie de sauver cette enfant. . . .

— Nous allions partir. Monsieur ! répondit le chef de troupe. J'ai le projet de suivre Sa Majesté le roy et Son Eminence le cardinal, — et Mirandor ôta respectueusement son chapeau pour prononcer ces deux noms sacrés, — et comme demain soir j'espère donner une représentation à Avignon, je préparais ma voiture, afin de quitter ces lieux dans une heure.

Et Mirandor désigna au cadet un chariot déjà tout chargé, auquel deux ou trois comédiens, aidés des valets de la Croix cVOr, attelaient deux mulets apocalyptiques.

— Pauvre Marianne ! songea Capestoc en soupirant. Enfin, je veillerai -ur elle.

Et, saluant la compagnie :

— Servi*:eur,Messieurs !

Puis, à Marianne, dont) il pressa la petite main, tremblante d'éaaoi :

— A demain. Mademoiselle, car Dieu me damne si je ne vais pas vous applaudir à Avignon.

Et il sortit, entraînant d'Artagnan dont la mauvaise humeur ne faisait que croître.

COMMENT MM. DE CAPESTOC ET d'aRTAGXAN AYANT DE NOUVEAU TIRÉ l'ÉPÉE, FURENT OBLIGÉS DR LA REMETTRE AU FOURREAU.

Les deux gentilshommes, toujouis suivis du fidèle Cadéac, tirent quelques pas en silence et parvinrent ainsi jusqu'à la place d'Armes, qu'ils avaient traversée tout à l'heure. Là M. de Capestoc s'arrêta et, se plantant devant le lieutenant aux mousquetaires :

— Certes, je ne regrette point d'avoir sauvé cette aimable 'enfant du déshonneur qui l'attendait. Néanmoins, cela a interrompu notre duel, et nous en sommes encore a régler cette que'stioa de préséance qui tanc nous tient à cœur ! Qu'en pensez-vous, monsieur d'Artagnan 1

En entendant ces paroles Cadëac se mit à geindre de tout son être. Eb quoi ! Cette vieille histoire n'était pas enterrée ! Elle revenait encore sur le tapis ! Décidément, ces deux enragés ne seraient contents que lorsqu'ils se seraient coupé la gorge ! Ce n'était pas une existence, que menait là Cadéao ! Etre toujours sur le qui-vive ne lui allait pas du tout. Et si cela devait continuer, sûrement il en tomberait ma'ade.

Cependant, d'Artagnan s'était incliné devant le Gascon.

— Je suis toujours a votre disposition ! D'autant plus que si, ce soir, je tirai l'épée avec vous afin de vous obliger, dès à présent j'-d une raison de me battre.

— Une raison ? demanda Capestoc.

—Oui !

— Autre que la raison de préséance .-

— Toute autre !

— Et peut-on savoir 1

— C'est facile ! Mais, je vous en prie, renvoyez votre laquais, car nous n'avons point besoin de lui, et le pauvre garçon doit tomber de sommeil.

— Tu entends, Cadéac ! prononça Capestoc.

— Mais je ne sais point fatigué, murmura le valet, qui était tout marr d'abandonner son maître dans une si périlleuse circonstance.

Ça n'y fait rien ! Va te coucher, te dis-je.

Cadéac, bien qu'il ne fût au service de Capestoc que depuis un mois, savait fort bien qu'il était dangereux de ne pas obéir aux ordres de son maître. Aussi, bien que le cœur lui saignât de le quitter, — et pour cause, — tout penaud et l'oreille basse, il regagna le logis qu'il avait préparé pour son maître et pour lui

Dès que, ayant tourné la première rue, le bruit de s( s pas se fut éteint dans le silence de la nuit :

— Eh bien ! Monsieur, demanda Capestoc au mousquetaire, me direz- vous maintenant quel autre motif vous est venu de tirer l'épée contre moi 1

D'Artagnan passa son bras sous celui du Gascon, et, l'entraînant :

— Dites-moi, Monsieur, — et pardonnez-moi si ma question vous paraît indiscrjte, — seriez vous par aventure amoureux de la jolie fille que nous avons sauvée 1

Capestoc regarda d'Artagnan.

— Amoureux ?

— Oui amoureuri !

— Mordioux ! Monsieur ! vous avez une façon de poser des questions à brûle-pourpoint. . . .

— Mon Dieu ! c'est la chose la plus simple du monde : On aime ou on aime pas ; quand on aime, cela vient tout d'un coup, pan, en pleine poitrine, comme une arquebusade . , , ,

— Bon ! bon ! je comprends, interrompit Capestoc. Mais dites moi où tend cette question ....

— Indiscrète, n'esc-ce pas 1

— Peut-être bien, parfandious !

— Eh bien ! elle tend à ceci ; que moi, entendez- vous ! moi le chevalier d'Artagnan, il m'a suffi d'un seul regard de cette jolie Marianne pour tomber amoun ux d'elle !

—Oh ! oh !

— Et lorsque j'aime quelqu'un, il ne me plaît point d'avoir de rivaux !

— Parfandious ! Je suis ainsi fait ! C'est bizarre comme nous avons les mêmes r-entiments !

— J'en suis ravi ; je conclus donc que si par hasard vous étiez amoureux delà belle Marianne, vous deviendriez mon rival, et comme tel, je serais tout aise de vous tuer, question de préséance à part 1

— Oh ! oh ! s'exclama Capestoc.

— N'êtes-vous point de mon avis 1

— Hé ! hé ! pas tout à fait.

— Vraiment ?

—Oui !

— Expliquez-vous de grâce ! Et si vous avez quelque raison plausible, je me ferai une joie de me ranger à votre opinion.

— Eh bien, voici quelle est mon opinion : Le fait que quelqu'un aime la femme que j'aime ne me le fait point ranger parmi mes rivaux.

—Ah I

— Oui ! puisque je suis seul à occuper le petit cœur de la bella !

— Et vous en concluez ?

— Que je serai votre rival le jour seulement où Marianne m'aura choisi, si tant il est qu'elle fasse un choix entre noue, et que son cœur ne soit pas pris ail-eiu'^.

— C'est la votre façon de voir 1

— Oui !

—Eh bien, je suis fâché, mais elle n'est point la mienne. Moi, je considère comme rival' tout quidam qui regarde d'un œil attendri celle vers qui vont mes vœux, 6t comme je suis horriblement jaloux, pour ne pas me voir préférer ce rival, je le tue sans pitié.

— Mon Dieu ! répondit Capes-;toc, ceci est un point de vue, ex, je n'irai point m'inscrire contre. Je vous avouerai donc que je suis amoureux de ^Marianne, et de cette façon nous aurons tieux motifs au lieu d'un de nous battre et de nous couper la gorge congrûment.

— Je suis heureux de vous voir dans de telles disp( sitions. Et, ma foi, comme le proverbe dit qu'il ne faut jamais remettre au lendemain ce que l'on

peut faire le jour même, si vous le voulez bien, nous allons en découdre tout de suite ?

Tout en parlant ainsi, bras dessus bras dessous, les deux gentilshommes ■étaient arrivée jusqu'au bord du Rhône. Tl y avait là une lagune de sable où l'on pouvait être à merveille pour ferrailler, d'autant mieux que la lune brillait dans le cieî et que l'on y voyait presque autant qu'en plein jour.

Aussi d'Artagnan répondit :

— Mon Dieu, je n'y vois par d'inconvénients. Cependant sans témoins . .

— Bah ! entre hommes d'honneur comme nous, il n'en est pas besoin. Demain, l'on trouvera sur cette rive le cadavre de l'un de nous, et l'on dira naturellement, qu'ayant eu, pendant la nuit, quelque intrigue amoureuse, il il aura été poignardé par un mari jaloux.

— Capédédious ! vous êtes un homme d'esprit.

— Allons. Monsieur, répondit Capestoc, l'épéeau clair ! Et tout en disant cela le gascon tira sa rapière et se mit élégamment en garde. D'Artagnan l'imita et, sous le blanc rayon de la lane, les deux épées étincelèrent.

Vive Dieu ! cria d'Artagnan, nous y voyons clair, et je vais pouvoir mieux que tout à l'heure essayer des coups qui m'ont toujours réussi.

— Et j'espère, ajouta Capestoc, que cette fois nul ne viendra nous déranger et que nous n'aurons plus de jeune lille à sauver.

Mais à peine achevait-il ces mots, que tout à coup, là-bas, au loin, il lui sembla apercevoir deux silhouettes.

— Parfandious ! clama-t-il.

— Qu'avez-vous 1 interrogea le mousquetaire, qui, la face tournée vers le Rhône, ne pouvait voir ce qui se passait du côté de la ville.

— Il y a, Monsieur, qu'il faut que pour un instant nous remettions l'épée au fourreau, car voici des fâcheux qui se dirigent de ce côté.

D'Artagnan se retourna. Les deux silhouettes se préci.saient, et il était •évident qu'elles se dirigeaient vers le fleuve.

— Têtedieu ! vous avez raison, fit le mousquetaire. Maudite ville, oiî l'on ne peut demeurer un instant seul et se couper la goige en toute tranquillité !

— Ma foi, Monsieur, il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur, et si vous m'en croyez, nous nous cacherons sous ce bouquet de tamaris ; car, pour ma part, je ne tiens pas à êore surpris ici les armes à la main.

Et, ce disant Capestoc se dirigea sous les tamaris qui fleurissaient le long- ■du Rhône et s'y tapit, attendant les événements. Le mousquetaire Tavait suivi, et tous deux, assis par terre, ne perdaient point de vue les deux ombres «[ui approchaient lentement et qui devenaient de plus en plus distinctes.

Cinq minutes se pas.sèrent ainsi. Toup à coup :

— Hé ! mordioux ! dit Capestoc, on dirait un bossu.

— Ma toi, ça m'en a tout l'air.

— Ne serait-ce point M. de Fontrailles.

— Capédious ! c'est lui, répondit d'Artagnan.

— Qui donc l'accompagne !

— Attendez un instant, et nous ne tarderons pa« à le reconnaître.

— Que diable vient faire en ces lieux M. de Fontrailles, et à cette heure de la nuit 1 Qu'en pensez-vous, monsieur d'Artagnan 1

— J'en pense que si M. de Fontrailles est éveillé à cette heure où tout le monde dort, ce ne doit être que dans les pires desseins.

— Je suis assez de votre avis, connaissant ce'personnage mieux sans doute rjue vous le connaissez vous-même.

— Oh ! oh ! s'écria soudain d'Artagnan.

— Qu'avez-vous 1 demanda Capestoc.

— Regardez donc l'homme qui accompagne de Fontrailles.

— Eh'bien ?

— Ne vous semble-t-il point le reconnaître î

— Heu' heu ! attendez !

— Regardez mieux !

— Oh 1 ûli ! ventre bleu !

— L'avez-vous reconnu ?

— Non ] non ! c'est impossible !

— Pourtant ....

— Non ! non ! ce ne peut être M. de Cinq-Mars.

— Hé ' tétedieu ! c'est lui, cependant ! répondit M. d'Artagnan, c'est bien lui, et le doute n'est pas possible.

— M. de Cinq-Mars ! Murmurait Capestoc, comme stupéfait de voir paraître M. !e Grand. M. de Ciaq-^Mars seul à cette heure, sans garde et sans ■escorte ! Que diable vient-il faire ici ?

— Mon Dieu ! avec un peu de patience, répondit d'Artaguan, je pense que nous allons être complètement renseignés avant qu'il soit longtemps.

Maintenant les deux hommes étaient tout proche, et il eût fallu être aveugle pour ne pomt reconnaître l'élégante taille de M. de Cinq- Mars, et la grotesque et tortue silhouette du bossu Fontrailles. Tous les deux avançaient, muets, et vinrent s'arrêter sur les bords du fleuve, à dix pas à peine du bouquet d'arbres où Capestoc et d'Artagnan étaient cachés. Les deux gentilshommes, haletants, retenaient leur souffle, les yeux grands ouverts, ne voulant rien perdre de ce qui allait se passer. Et ce n'est pas sans un certain étonnement qu'ils virent !M. d^ Cinq-Mars prendre un petit sifflet d'or qui pendait à son cou et en tirer trois sons aigus qui se répercutèrent dans la nuit.

— Hé ! hé ! fit Capestoc, voici qui promet merveille et je pense que nous n'allons pas perdre notre temps ici !

— Oui î oui répondit d'Artagnan, mais ne faisons aucun bruit, car je ne <ionnerais pas Jeux mailles de nos deux peaux si nous venions à être découverts.

Cependant, après avoir sifflé trois fois. Cinq-!Mars attendit, inspectant consciencieusement la nuit du côté du nord. Tout à coup il se fit un clapotis d'eau, et à la grande surprise des deux officiers, ils virent s'avancer une barque ^qui s'arrêta aux pieds de M. de Cinq-Mars !

— C'est vous, Piolenc ] demanda M. de Cinq-Mars.

— Oui ! Monseigneur, répondit l'homme qui conduisit le bateau.

— Tout 8St-il prêt ?

—Tout !

— Les chevaux sont préparés 1

— Depuis trois heures.

— Et les relais 1

— Etablis de huit en huit lieues.

— C'est bien ! Et tu as 6dèlement exécuté mes ordres.

Puis se tournant vers Fontrailles, qui, jusque-là, avait tout écouté sans^ mot dire : '

— Et toi, tâche de bien exécuter ceux que je t'ai donnés.

— Vous pouvez compter sur moi.

— Il te faut cinq ou six jours pour aller, trois pour reveniu, et mettons deux jours encore à faire ce dont tu es chargé, cela te fait onze jour*, mettons douze. Xous sommes aujourd'hui le ving-trois, c'est donc le quatre du moi? prochain que tu pourras me l'ejoindre à Perpignan, où nous serons arrivés, et depuis longtemps. Est-ce entendu ?

— Je l'ai dit. Monseigneur, répondit Fontrailles, vous pouvez compter sur moi comme sur vous-même.

— Alors, cidieu, et bon voyage ! Il est cinq heures du matin, la ville ne va pas tarder à s'éveiller et je ne tiens pas à ce que l'on te voie partir.

— Monseigneur a t-il songé, interrogea Fontraiil'îs, que dans son entourage l'on pourra s'étonner de mon absence ?

— Xe t'inquiète pas de cela, Fontrailles ; je me charge de donner le change aux curieux.

—C'est bien !

— Allons ! Embarque ! Embarque ! car l'aurore ne va pas tarder à bO lever. — Ah ! un mot avant de partir. Monseigneur.

— Cn mot 1

— Demain a Avignon, mon,valet l'Angevin vous présentera une jeune fille que vous serez heureux de l'ecevoir.

— Une jeune tille !

— Cette comédeane que, hier au soir, vous avez daigné trouvât- à votre goût.

— Marianne! s'exclatna M. de Cinq-Mers, les yeux luisants cle concupiscence.

— Oui, Marianne Eh bien, je l'ai fait enlever par l'Angevin, qui a ordrede vous la remettre demain à Avignon.

Cape«toc poussa du coude d'Artaguan. Et n'eût été qu'il scraignaient plus que tout de se laisser surprendre, tous deux eussent éclaté de rire. Mais ils se continrent.

Cependant, en apprenant ce que Fontrailles venait de faire pour lui, M. de Cinq-Mars lui serra la main, disant :

— Ah ! voilà d'un bon serviteur, Fontrailles, et cela rachète ton échec de Galluis.

— Oh ! oh ! songea Capestoc qui ne perdait pas un mot de cette conversation, c'est donc pour le compte de M. de Cinq-^Nlars que cette canaille de Fontrailles agissait quand ses argousins m'ont donné une si rude chasse ? Ma foi, voici qui est particulièrement curieux. Mais, c'est égal ! il est heureux que nul ne se doute que je me suis trouvé à Galluis, car, par les cornes du diable, avec un ennemi comme M. de Cinq-Mars à mes trousses, je risquei-ais de ne pas atteindre aux limites de la vieil. esse.

Tandis que M. de Capestoc songeait ainsi, la conversation se poursuivit entre M. le Grand et Fontrailles. En s'entendant reprocher son échec de Galluis les-Y vélines, Fontrailles n'avait pu s'empêcher de faire un mouvement

— Ah ! Monseigneur ne devrait pas me faire un crime de n'avoir pas pu

réussir, prononça Fontrailles d'une voix contrite, car Dieu me damne si je n'ai pas tout mis en œuvre pour arriver à un résultat heureux.

— Enfin, tout cela n'empêche pas que tu as échoué, et :jue je suis pas plus avancé qu'avant.

Et, comme se parlant à lui même, il ajouta :

— Et Dieu sait ce que je donnerais pour que tout fût arrivé à souhait. — Tiens ! tiens ! songea Capestoc, c'est donc M. de Cinq-Mars qu'intéresse l'env^eloppe que possède M. de Puyroland ? Voilà un renseignement que j'aurais payé fort cher, et que je viens d'avoir ponr rien. Cependant Foncrailies continuait :

— Ma foi 1 Monseigneur, j'en arrive à croire que le diable lui même s'est mis de la partie. J'avais envoyé trois hommes bien décidés. — Et tous les trois sont morts !

— Je vous le dis, c'est le diable

— Bref ! tu as échoué. Et maintenant il est trop tai'd. Allons ! embarque ! eiibarque ! et songe que si tu réussis, tu me sauves plus que la vie !

Fontraillles s'inclina devant M. de Cinq-Mars, puis descendit dans le bateau. D'un coup de rame, l'homme qui le conduisit gagna le milieu du fleuve et bientôt un bruit rythmique d'avirons indiqua que la barque suivait le courant et s'éloignait de Valence.

M. !e Grand demeura encore un instant debout sur le rivage, puis, quand la barque avec Sfs passagers eut disparu dans la brume qui montait du Rhône, il quitta le rivage, et partit dans la direction de Valence.

Capestoc et d'Artagnan attendirent qu'il fût loin pour sortir du bouquet de tamaris où ils s'étaient cachés.

— Eh bien, monsieur de Capestoc ! fit d'Artagnan.

— Eh ! monsieur d'Artagnan, répondit le Gascon, je crois que nous venons d'assister à une conversation que le roy ou le cardinal payeraient cher pour la connaîfre.

Vous croyez qu'il s'agit d'une conspiration ? — J'en donnerais ma tête à couper.

— Bah ! qui vivra verra !

— En tous cas, monsieur le mousquetaire, je ne vous conseille pas de vous vanter d'avoir assisté à cet embarquement.

— Dame, non ! Car, tout lieutenant que je suis, je pense que M. de Cinq- Mars aurait vi^e fait de me faire oublier ce que je viens d'entendre. M. lo Grand et sonbossu de favori ont laissé échapper devant nous certains secrets dont le moindre serait suffisant pour envoyer un homme à l'échafaud I Et, comme Capestoc secouait la tête d'un air approbatif : — D'ailleurs, je n'ai compris goutte à toutes ces mystérieuses choses, eb dans le fond, je serais bien empêché d'en bavarder.

— Bah ! grommela Capestoc entre ses dents, j'ai trop bien compris, moi, et je n'en bavarderai pas davantage pour cela. D'Artagnan reprit :

— Une chose qui m'a semblé claire, par exemple, c'est ce qui concerne la jeune comédienne.

— Oh ! pour cela, reprit Capestoc,'^il n'y a aucun doute. Hein! voyez-vous la tête que va faire M. de Cinq-Mars lorsque demain soir il ne trouvera pas à Avignon l'Angevin que M. de Fontrailles lui annonçait !

— -Hélas ! j'ai bien peur que tout cela ne finisse mal.

—Comment l'entendez- vous ?

— Oh ! ce n'esft point sur notre sort que je gémis. Jusqu'à la semaine prochaine, et tant que l'Angevin demeurera dans sa cave, nous n'avons rien à oraJndre. Mais quand il ira trouver M. de Cinq-Mars et lui racontera. . . .

— Bah ! vous vous effrayez à tort.

— Pensez- vous ?

— Oui, car l'Angevin ne sortira jamais de la cave où nous avons ordonné le le tenir prisonnier.

D'Artagnan recula d'un pas, et legardaut le cadet :

— Hé quoi ! fit il, malgré la parole jurée, auriez vous ordonné à l'hôte de i^assassiner ?

— Que non pas.

— Alors ! dans huit jours, mon valet le relâchera, et ... .

— Hé ! parfandious ! dans huit jours le bélitre aura tant et tant goûté au petit vin blanc et pétillant de Saint-Perray, qu'il sera mort. Et c'est lui qui se sera tué ! Nul ne pourra nous reprocher d'avoir perpétré un assassinat, efc nous serons demeurés fidèles à la parole donnée.

— Mordioux ! vous êtes un habile homme ! ne peut s'empêcher de s'exjlamer d'Artagnan.

— Vous voyez donc que de ce côté nous sommes tranquilles, et que ni le malin Fontrailles ni le vindicatif M. le Grand ne sauront jamais que c'est nous qui avions arraché Marianne de leurs griffes.

— Oui ! reprit d'Artagnan, mais ils sauront que Marianne n'est pas en leur pouvoir.

— Dame ! quand M. le Grand ne la verra point paraître, accompagnée de cet ivrogne de 1 Angevin.

— Et sûrement il prendra alors la fantaisie à M. de Cinq- Mars d'aller voir ia comédie, pour se renseigner sur ce qu'est devenue la belle enfant qu'il avait choisie ....

— Mordioux ! clama Capestoc.

— Et, apercevant Marianne sur les planches, sa fureur s'en accroîtra d'autant ; il tentera sans doute un nouveau coup pour l'enlever, et le hasard qui nous a favorisés une première fois ne permettra peut-être plus que nous la ■sauvions encore.

— Cordious et parfandious ! je ne la quitterai par une minute, jura Ca- >pestoc en étendant la main.

— Ni moi noû plus, pardieu ! Mais quand nous serons de service. . . .

— Alors que faire 1

— Une chose fort simple : empêcher Marianne de jouer la comédie. De ^tte façon, M. de Cinq-Mars, ne la voyant plus sur les planches, pourra croire que quelque accident lui est survenu, ainsi qu'au brave eb loyal l'Angevin.

— Pardieu ! voilà une fière idée, monsieur d'Artagnan ! Dès ce soir je vais en conter deux mots à ce faquin de Mirandor, eb je cacherai si bien Ma- ^cûnne ....

Mais le mousquetaire l'interrompit :

— Vous cacherez?. . . .Pardon, mon cher lieutenant, mais je ne suis pas '<aaorb «ncore !

— Pas irort ?

—Dame ! vous oubliez sans doute pourquoi nous nous trouvons ici.

— Hé ! capédious ! c'est vrai, reprit Capestoc, et je ne sais vraiment om j'ai la tête. Je vous en fais toutes mes excuses, monsieur le lieutenant, mais^, du diable si je me souvenais que nous avons à régler tout d'abord une questior>. de préséance, et ensuite ....

— Ensuite, à savoir qui de nous deux va faire la cour à la belle Marianne, .

— Mais tout n'est pas perdu, et maintenant rien ne nous empêche, . . .

Et bravement, les deux gentilshommes allaient tirer leur épée, lorsque tout à coup ils entendirent des cris.

S étant letournés, ils aperçurent le brave Cadéac qui accourais de toute laforce de ses petites jambes torses et qui poussait des cris de paon, tout eik. levant au ciel des bras éplorés.

— Eh bien ! qu'y a-t-il, Cadéac ? dit Capestoc, lorsque son valet fut à dix pas de lui.

— Il y a, Monseigneur, répondit Cadéac, suant, soufflant et haletant, il y a qu'il est six heures, que dans un instant on va sonner le bouteselle, et que depuis une heure je vous cherche par tous les coins de la ville.

— Capédious ! déjà six heures ! clama Capestoc.

Et il interrogea le ciel. Eq efifet, le jour était complètement venu, efclà-bas par delà les montagnes du Vivarais, le soleil commençait à monter dans une gloire de nuages roses.

— Ma foi ! c'est une partie remise, prononça d'Artagnan en souriant.

— Bah ! nous nous retrouverons !

Cependant, Cadéac songeait :

— Mais ils sont fous, archifous ! ma parole ! Enfin, tout de même jesuk arrivé à temps. Mais à partir de cette minute je ne les quitte plus de vue !

Et tous les trois se dirigèrent vers la ville, où ils arrivèrent juste à temps-î pour prendre place dans le cortège qui commençait à s'ébranler.

ou MARIANNE RÉCONCILIE LES DEUX RIVAUX ET RÈGLE ENFIN ENTRE EUX LA FAMENSE QUESTION DE PRÉSÉANCE.

En quittant Valence, le royal cortège suivit le Rhône qu'il ne devait qaiti— ter qu'à Tarascon pour prendre la route du Languedoc.

On traversait un merveilleux pays qui rappelait au cadet sa belle Gascogne,., d'autant mieux qu'à droite et à gauche s'étendaient de vastes campagnes toutes>plantées de verdoyants vignobles dont les produits, pour être moins savoureux que ceux du Médoc, n'en ont pas moins une valeur fort estimée des gourmets.

Tantôt la route s'allongeait dans des montagnes à perte de vue, d'autrerfois elle courait entre le fleuve et des petites collines basses toutes jonchées de vignes, de mûriers et d'oliviers, d'autres fois les collines faisaient p!ace à décroches abruptes, nue? et stériles, et alors, sous l'influence d'un soleil deplom.bv se réverbérant sur ces roches arides, la chaleur devenait écrasante et les chevaux avaient peine à avan3er. Mais bientôt un vent léger venai* ranimer la, belle humeur de chacun et l'on chevauchait joyeusement.

Capestoc à la tête de sa compagnie songeait, et dans les événement* spii

s'étaient succédés sans relâche depuis son départ de Paris, il trouvait largement de quoi alimenter sa pensée..

Mais c'était l'image de Marianne que le fougeux Gascon se plaisait surtout à évoquer.

— Peut-on voir une fille aussi belle ! monologuait-il tout en cheminant. Ses cheveux si sombres et son œil si bleu donnent a s;i physionomie un charme étrange qui m'a séduit tout d abord. A Etampes, je n'ai fait que l'entrevoir, pourtant, sa vue, je m'en souviens fort bien, m'avait jeté dans un trouble extraordinaire. Je pressentais, sans doute, que cette adorable enfant devait jouer un rôle dans ma vie. Et voici que miraculeusement je la retrouve pour lui rendre le même service qu'elle nj'avait rendu. Oh ! quoi que je fasse, je sens maintenant que rien ne pourra effacer de mon esprit la pensée de cette Marianne, et, pour un baiser, pour un sourire d'elle, je donnerais ma vie sans regret. Eh ! je comprends que M. de Cinq-Mars en .soit épris, et que M. d'Artagnan lui même. . . . Bref, me voici avec deux rivaux sur les bras. Pour d'Artagnan, nous nous expliquerons toujours. D'ailleurs il y a assez longtemps que nous en cherchons l'occasion. Quand au grand écuyer. . . .

Et tout à coup, à ce nom de grand écuyer, le souvenir lui revint de ce qu'il avait entendu. la veille.

— Au fait, continua Capesto3, je l'oubliais celui là ! Ainsi, c'est lui qui a fait assassiner c? pauvre ofcapelain de Galluis, pour lui voler ses papiers. C'est donc que ces papiers le concernent ! Mais en quoi 1 Qu'est-ce que le jeune mar quis d'Effiat. . . .

Mais tout à coup le cadet se frappa le front.

— Oh ! quelle idée ! fit-il ; ce brave curé de Galluis, n'a-t-il pas prononcé des mots qui m'ont paru tout d'abord inintelligibles, et parmi ces mots, le der nier, celui qu'il n'a pu achever, arrêté par la mort, n'était-ce pas " maréchal " ? Oui ! " maréchal " Et le père de M. de Cinq-Mars était M. le maréchal d'Effiat. Pardieu ! voilà qui jette une légère clarté sur l'affaire. Voyons rappelons nos souvenirs. Avant que sa pauvre âme ne s'envolât' au ciel, le braye curé a prononcé exactement :

" Péril de mort. . . .secret terrible. . . .enfant volée. . . .fille véritable. . . . Jacques Gravier. . . .maréchal. ..."

" C'est parfait. Le maréchal, sans aucun doute, était le maréchal d'Effiat. Pour le péril de mort et le secret terrible, cela s'explique tout seul, et pour ma part j'en sais quelque chose. I^esteno les autres mots : " Enfant volé. '' Bon ! cette enfant est la fille véritable. . . .de qui 1 Eh ! pardieu, du maréchal. Cette enfant est la sœur de Cinq Mars, qui la fait rechercher pour lui rendre une partie de son héritage.

Mais Capestoc secoua la tête.

— Non ! non ! cent fois et mille fois non ! ce ne peut être ça ! Si M. de Cinq-Mars recherchait une sœur perdue, il est assez en faveur auprès du roy pour n'avoir pas besoin d'envoyer à sa recherche les rufiians de M. de Fontrailles avec mission de tuer un pauvre curé de campagne. Et puis si M. de Cinq-Mars avait eu d'aussi nobles desseins que de rendre à une sœur des biens qui lui appartiennent, il serait tout simplement allé trouver le vieux prêtre qu'il savait être dans le secret et il ne l'aurait pas fait assassiner pour le voler. Alors 1

Et, Capestoc se torturait l'esprit pour arriver à une solution raisonnable qu'il ne pouvait découvrir.

— Et puis, tant pis ! dit-il enfin, avec un haussement d'épaules philosophique ! Je suis bien bon de me mettre ainsi la cervelle à l'envers pour résoudre une énigme dont Je hasard, j'en suis sûr, me donnera la clef un de cas jours. En attendant, félicitons nous d'avoir appris que c'est M. de Cinq-Mars qui a fait assassiner le chapelain de Galluis, et réjouissons-nous de ce qu'il ignore que la grande enveloppe scellée de jaune est tombée en mon pouvoir. C'est égal, je nage en plein mystère, et il n'est pas jusqu'au départ nocturne de M. de Fontrailles pour un voyage qui doit durer cinq ou six jours, qui ne me paraisse étrange. Bah ! qui vivra verra, Diou biquant ! à tout pi*endre, j'aime mieux songer à la belle Marianne ; je serai plus sûr de ne pas attraper mal à la tête comme dans tous ces imbroglios.

Et Capestoc évoqua la fine silhouette et le charmant visage de cette jeune comédienne dont, il faut le dire, il était follement épris.

Il pouvait être dix heures maintenant, et le cortège approchait de Montéhmar où le roy devait s'arrêter et dîner. Et le lieutenant aux gardes se proposait déjà de s'en venir trouver M. d'Artagnan afin de lui faire partager les victuailles que Cadéac avait achetées avant de partir de Valence, et ensuite, le déjeuner lestament absorbé, de s'aligner avec le mousquetaire sur le terrain afin de vider une querelle qui tendait à s'éterniser.

Mais, tout à coup, il sentit une main tomber sur son épaule, et, s'étant retourné, il reconnut le cardinal qui était derrière lui.

— Monseigneur ! fit-il étonné, eu retenant son cheval, afin de permettre à celui du cardinal de prendre le pas sur lui.

Car, on l'a déjà dit, durant ce voyage, le cardinal de Richelieu avait revêtu un costume de cavalier, et fort souvent il quittait sa litière pour chevaucher au milieu de ses gardes.

— Monsieur de Capestoc, fit le cardinal, Sa Majesté a décidé de demeurer trois ou quatre heures dans sa bonne ville de MontéUmar, car elle se sent fatiguée ce matin.

— Bon ! pensa le cadet, tout en s'inclinant devant l'Eminence, voilà qui nous donnera tout le temps nécessaire de nous expliquer avec M. d'Artagnan.

— En conséquence, continua le cardinal, Sa Majesté ne pourra atteindre Avignon ce soir, ni y passer la nuit comme cela était décidé.

Une nouvelle fois le cadet s'inclina, tout en se demandant où Richelieu voulait en venir et pourquoi il lui donnait ces détails qui, somme toute, ne l'intéressaient guère.

— C'est à Oro,nge, poursuivit Richelieu, que Sa Majesté passera la nuit. Comme cette ville n'était pas informée de l'honneur que lui fait Sa Majesté, le roy vient d'envoyer un de ses mousquetaires afin que l'on prépare tout pour le recevoir. Vous allez donc partir en avant à votre tour pour faire préparer mes logis. Car, ajouta l'Eminence avec un soupir, on s'occupe bien peu de nous durant ce voyage ! Et si je ne me chargeais moi-même des soins de me pourvoir pour la nuit, je risquerais fort de dormir à la belle étoile.

— Dois-je partir sur le champ ? demanda Capestoc, qui voyait une fois de ■^\\xs compromise sa rencontre avec d'Artagnan.

— Mais tout de suite ! répondit Richelieu. Le fourrier du roy vient de

partir et j'aimerais que vous le rattrapiez en route. Ne serait-ce que pour montrer qu'en fait de cavalier mes gardes valent les mousquetaires du roy.

Si Capestoc n'eût pas été décidé à brûler le pavé, ce seul mot lui eût donné des ailes,

— Je parS; Monseigneur ! dit-il simplement.

Et, après avoir salué le cardinal, il éperonna sa monture et, sans autre réflexion, il piqua des deux.

Mais, il n'avait pas fait dix pas, qu'il arrêta net son cheval et tourna bride. C'est que cette pensée lui était venue qu'il était bon sans doute de faire prévenir M. d'Artagnan du contretemps qui lui arrivait.

11 courut donc à la queue du cortège, et ayant trouvé son valet Cadéac :

— Ecoute, Cadéac ! fit-il, et souviens-toi de ce que je vais te dire.

— Je suis tout oreilles ! Monseigneur, répondit le valet, légèrement troublé et un tantinet effrayé.

— Dès que tu seras arrivé à Montélimar, tu rechercheras M. d'Artagnan-

— M. d'Artagnan ! fit Cadéac en ouvrant de grands yeux tout papillotants d'effroi.

— Oui ! M. d'Artagnan. Et tu lui diras : " Mon maître me charge de vous présenter toutes ses excuses. "

— Des excuses ! interrompit Cadéac, n'en pouvant croire ce qu'il entendait.

Capestoc continua :

— .... Toutes ses excuses de ne point venir vous retrouver. Mais Son Eminence vient de le charger d'une mission, et dès qu'elle sera terminée, il se' mettra à votre disposition.

— Et c'est tout ? interrogea Cadéac piteusement.

Le brave garçon avait cru un instant que la querelle des deux gentilshommes allait prendre fin, et son cœur avait bondi de joie dans sa poitrine.

— Oui, c'est tout ! répondit Capestoc, ou plutôt non, car tu donneras à M. d'Artagnan les provisions dont tu as dû te prémunir à Valence, et qui me sont inutiles, et tu le prieraxS de boire à ma santé.

Et ayant dit, le cadet piqua son cheval et s'éloigna à travers champs, ne voulant point traverser le cortège royal dans toute sa longueur efc laissant son. valet ébahi par tout ce qu'il venait d'entendre.

Une minute, Cadéac demeura rêveur.

— Bah ! fit il enfin, qui vivra verra. Ils ne se tueront pas aujourd'hui, c'est le principal. Pour l'avenir. Dieu y pourvoira !

Et rassuré, il remit son bidet au pas et suivit le cortège.

Cependant, courant à travers la campagne, Capestoc avait regagné la route, et à peine un quart d'heure après il traversait la bonne ville de Montélimar comme une trombe, et cela au grand étonnement des bourgeois et des manants assemblés déjà sur la plaae pour recevoir Sa Majesté Louis XIII.

Après Montélimar, la route s'allonge à travers la campagne, droite comme un Ijdurant près d'une lieue. Et Capestoc, tout en fondant l'espace, inspectait l'horizon poHr voir s'il n'apercevait pas au loin le fourrier du roy. Mais la route était déserte.

Le cadet, d'ailleurs, avait bien vingt bonnes minutes de retard sur le mousquetaire qui était parti en avant, et en vingt minutes un cavalier fait, bien du chemin, surtout quand il galope pour le service de Sa Majesté.

En un quart d'heure, Capestoc avait fait plus d'une lieue. Maintenant la route escaladait à pic une haute colline que surmontait une chapelle, et, quelle que fût son impatience de rejoindre ou même de devancer l'envoyé royal, il dut mettre son cheval au pas, afin de ne pas le tu-r, ce qui n'eût point avancé ses affares.

La route montait pendint deux lieues au moins et Capestoc mit une heure à les convrir. Enfin, il parvint au haut de la chapelle. De cet endroit, le panoran^a était merveilleux, embrassait à l'entour des lieues et des lieues de verdoyantes campagnes.

Mais le cadet ne perdit point son temps à le comtempler. La route des cendait [n zig-zag l'autre versant de la colline, et, ramassant les rênes, Capestoc lança sol cheval sur cette pente roide. Il chevaucha un quart d'heure encore ; mais il avait beau interroger l'horizon, il ne parvenait point à distinguer le cavalier qu'il voulait à tout prix devancer. 11 en f «sait une question d'honneur, et d'ailleurs il savait que le soir le cardinal serait content d'apprendre qu'un mousquetaire parti une demi-heure avant avait été dépassé par un de ses. gardes. ;

Au bas de la colline, il traversa un village qui s'appelait Donzère, et qui apparteiaii à l'évêque de Viviers. Puis de nouveau, au milieu d'une grasseplaine, 'i route s'allongea devant lui, droite et rectiligne jusqu'à l'horizon, oii il pouvat apercevoir un immense roc surmonté d'une forteresse et dominant la plainei

Mais cette fois Capestoc tressaillit. Là-bas, tout au loin, il venait de distingue! un point, noir dans un nuage de poussière. Ce ne pouvait; être que le mousqifetaire II éperonna sa monture qui fila comme le vent.

Lent^ent ce point noir grossissait, ce qui prouvait que Capestoc gagnait du terrain^ur lui. Bientôt le cadet put distinguer un cavalier, et enfin il reconnut Ij manteau rouge timbre de la croix d'or des mousquetaires. Il ne s'était pas trompé.

— En^ ! cria Capestoc les yeux brillants de joie, les gardes vont sortir vainqueursde cette course et Soa Eminence sera contente ! Je m'en vais passer comme un clair auprès de ce lambin de mousquetaire, et avant qu'il ait pucomprendre je serai déjà loin.

Et biei que son cheval rendit par les naseaux le sang avec l'écume, il lui enfonça ses perons dans le ventre, et il se sentit emporté comme dans un tourbillon, f

Deux mnutes après, il passait devant le mousquetaire en poussant un» rugissement e triomphe.

Mais tôt à coup, il entendit derrière lui une voix joyeuse qui lui criait : — Hé ! monsieur de Capestoc ! où courez- vous si vite ! Et le ca^t reconnut la voix de d'Artagnan.

Alors, d^ité, il arrêta son cheval et, se tournant vers le mousquetairequi venait de te rejoindre :

— Mordiis ! Monsieur, il faut que ce soit vous pour que je ralentisse mon allure, calj'avais la ferme intention d'arriver à Orange une bonne demiheure avant letaousquetaire que je savais me précéder.

— Vive Ek!u ! Monsieur, répondit d'Artagnan ; si j'avais su que c'était, vous que le cai|inal avait choisi, je ne serais point allé si vite. — "Vous le;oyez pourtant, je vous ai rattrappé.

— Vous êtes le seul, parmi lei gardes, capable d'accomplir un tel exploit.

— Comme vous êtes le seul, parmi les mousquetaires, qui ayez pu me faire •trotter ainsi. Tout autre que vous, je l'eusse rattrappé depuis longtemps.

Et souriant, les deux ennemis se serrèrent la main.

— C3 qui fait que, si vous le vouleE bien, reprit d'Artagnan, nous allons faire le chemin de campagnie 1

— J'alUis vous le proposer.

— Car vous allez à Orange, m'avez-vous dit 1

— <Jai ! faire préparer les logis de Son Eminence, comme vous allez faire préparer ceux de Sa Majesté.

— Alors tout va bien. Mais ce n'est point une raison de flâner sir cette route.

£t ies deux officiers remirent leurs chevaux au galop.

— Parfandious ! fit le Gascon, je ne pensais point vous trouver fur mon chemin.

— Je ne pensais point non plus avoir ce plaisir.

— A telles enseignes que j'avais chargé Cadéac de vousprésente' toutes mes excuses de ne me pas trouver là.

— Ma foi, j'avais prié un de mes mousquetaires de vous faire 1j. même commi.'??ion.

— Eh ! pardieu ! le hasard fait bien des choses quand il s'en mêh, i"épondit Capestoc

— Ce qui fait, continua le mousquetaire, que sans crainte d'être lérangés, cette fois, nous allons pouvoir arranger tranquillement nos petites afaires.

— Pas avant d'être arrivés à Orange, cependant.

— Pourquoi cela ?

— Parce que, comme vous, je suis chargé d'une mission, et que i vous me tuez avant de l'avoir accomplie, ce serait de la désertion.

— Pardieu ! vous avez raison ! Forçons donc un peu nos ch vaux, car, vous l'avouerai-je ! j'ai hâte de me mesurer avec vous.

Et, éperonnés, les deux chevaux dévorèrent l'espace.

Ils approchaient maintenant de ce rocher que tout à l'heue Capestoc avait aperçu à l'horizoa, et qui offrait ce spectacle curieux d'un irmense bloc ■de calcaire déposé, semblait il, au milieu de la plaine par quelftie puissant génie, car rien ne le reliait aux montagnes lointaines.

Nous l'avons dit, un château fort ruiné surtnontait sa cim abrupte, et maintenant il ne semblait avoir d'auti'e raison d'être que de protger contre le fougueux vent du nord le village qui s'abritait à ses pieds.

Ce village, qui, d'ailleurs, tirait son nom de ce rocher, s'apelait Pierrelete, il était célèbre pour les bourres de soie que l'on y tissait.

Mais, il faut l'avouer, Capestoc et d'Artagnan ignoraiant c«clétail. D'ailleurs, l'eussent-ils connu, au plus ou moins de qualité de l&pierrlatine ils eussent préféré un bon pâté et une vieille bouteille de vin ; car, n'yant rien pris depuis le matin et ayant chevauché sans perdre haleine une quinaine de lieues ils se sentaient l'estomac dans les talons.

Aussi, en sortant du village qu'ils avaient traversé coime le vent, ne iurent-ils pas médiocrement satisfaits d'apercevoir un raraea de pin qui se balançait audessus d'nne porte surmontée de ces trois mot: Hôtellerie de France.

— Parfandious ! s'exclama joyeuoement Capestoc, voici notre aÊfaire. Je vous avouerai que j'ai une faim de chien, et je ne serais pas fâché de goûter aux victuailles de l'Hôtellerie de France.

— Ma foi, cela permettra à nos chevaux de souffler, répondit d'Artagnan, et ils n'en courront que mieux tout à l'heure pour rattrapoer le temps perdu.

Ils sautèrent donc de cheval et, après avoir abandonné les réiies à un moutard qui venait d'accourir, ils pénétrèrent dans l'hôtellerie, où ils commandèrent un plantureux repas, copieusement arrosé de ce vieux vin que le soleil mûrit au bord du Rhône.

Une demi-heure après, ils se remettaient en selle, et, comme d'Artagnan l'avait dit, les chevaux reposés eurent bientôt fait de regagner le temps perdu.

Après avoir traversé trois ou quatre autres villages et salué au passage quelques vieilles forteresses que le farouchp baron des Adrets avait démantelées moiiis d'un siècle auparavant, ils pénétrèrent dans Orange, après avoir admiré ce vieil arc de triomphe romain que la tradition populaire attribue à Marius et dont les guerres de religion avaient fait une citadelle.

L'émoi des échevins de la ville d'Orange fut grand quand ils apprirent que le roy leur faisait l'honneur de coucher dans leur ville. . Mais les deux officiers, leur mission remplie, les laissèrent se démener pour recevoir Sa Majesté comoie elle méritait, et se mirent de suite en quête d'une hôtellerie ; car, ayant préparé le couché du roy et du cardinal, il était bien juste qu'ils s'occupassent un peu d'eux-mêmes.

Ils eurent vite ti'ouvé deux chambres, puis n'ayant plus rien à faire :

— Et maintenant, monsieur d'Artagnan, dit Capestoc, si nous cherchions un endroit écarté oii nous pussions régler en paix les petites affaires que nous . avons en jeu ?

— Je suis tout à votre service, répondit d'Artagnan. €ette ville n'est point trop grande, il me semble, et nous n'aurons pas loin à aller pour en sortir] Voici, je pense, une rue qui va nous mener tout droit à la campagne.

Et ils enfilèrent cette rue qui, comme ils le prévoyaient, les mena en .pleins champs. La solitude était grande ; la route passait à une centaine de pas, mais eJle paraissait déserte ; les deux officiers pensèrent qu'ils étaient •bien seuls, et joyeusement ils donnèrent de l'air à leurs rapières.

Mais, hélas, il était écrit au grand livre du destin que ces deux braves .gentilshommes ne pourraient jamais tirer l'épée sans qu'aussitôt ne survint quelque fâcheux. A peine les deux lames avaient-elles pris le contact, qu'un homme s'élança vers eux, s'écriant :

— Holà ! les amis, je vous en prie, un coup de main !

— Parfandious ! l'illustre Mirandor ! s'écria Capestoc en reconnaissant le chef de troupe dans l'intrus qui arrivait si malencontreusement.

— Allons ! c'est la fatalité ! grommela d'Artagnan en remettant son épée au fourreau.

Mirandor, cependant, à son tour, venait de reconnaître les deux gentils liommes, et, tout troublé, il tortillait son feutre entre ses doigts, saluant, souriant niaisement, n'osant rien dire.

— Eh bien ! qu'y a-l-il ? qu'arrive-t-il ? cria Capestoc ; que fais tu sur «cette route, et pourquoi nous appelais-tu avec cet air de désespoir 1 . . . .

— Monseigneur ! Monseigneur ! balbutiait Mirandor.

— Voyons ! parle ! réclama d'Artagnan.

— Mon Dieu, Monseigneur, commença Mirandor, d'une voix trembante, je vous fais toutes mes excuses .... mais pouvais je prévoir ■?.... de loin j'ai vudeux hommes. . . .J'ai pensé que c'étaient des. . . .habitants du pays. . . .comment reconnaître que c'étaient vos seigneuries ! ...

— Enfin interrogea Capestoc, si ^'avaient été des manants, que leur auraistu demandé ?

Voici la chose, Monseigneur, continua Mirandor, dont l'embarras ne faisait que croître. . . .Je vais vous dire, mais pardonnez-moi ma ha)diesse ; figu^ rez-vous que mon chariot s'ept embourbé, et alors ....

— Bon ! bon ! compris ! Et tu nous appelais à ton aide 1

— Eh ! parce que je n'avais point reconnu vos seigneuries, sans cela ....

— Hé ? parfandious ! nos seigneuries te donneront bien un coup de main, pour te tirer d'embarras ; oià est ton chariot !

— Quoi ! i^ous voudriez?

— Où est ton chariot, te dis-je ?

— Là, Monseigneur, là, sur la route.

— Allons ! fit Capestoc.

Et se tournant vers d'Artagnan :

— Mordioux ! puisque nous ne pouvons être tranquilles et qae nou&n'avons rien de mieux à faire, allons donner un coup de main à cet ioibéciie.

Et il suivit Mirandor, tandis que d'Artagnan retroussait sa moustache^. tout joyeux de revoir la jolie Mai-ianne.

Au milieu de la route, le chariot attendait, immobilisé, tandis qu'autour de lui, toute la troupe, plus les deux charretiers, s'épuisaient en de vains efforts. L'arrivée des deux officiers étonna tout le monde, mais surtout Marianne. '

— Vous ! fit-elle toute rougissante.

Mais Mirandor s'écriait :

— Voici ces deux gentilshommes que j'ai surpris en train de s'escrimer, et qui veulent bien nous venir en aide.

— Mais il vous faudrait des chevaux ! fit d'Artagnan après avoir jeté un coup d'œil sur le char dont la roue s'enfonçait dans une fondrière, jusqu'au moyeu.

— Il y a une heure que je le répète, fit observer le comédien long et sec., qui n'était autre que le Fierabras de la troupe.

— Pardieu ! fit Mirandor, oui ! il faudrait des chevaux. Mais nous n'en trouverons qu'à la ville, et nous n'avons pas de temps à perdre si nous voulons être arrivés a Avignon avant le soir.

— Hé ! parfandious ! vous avez le temps, en ce cas, fit Cipestoc, car leroy couche à Orange cette nuit et ne sera à Avignon que demain.

— Alors, nous sommes sauvés ! s'exciama Mirandor joyeusement ; les charretiers vont rester là à garder la voiture tandis que nous alloas retourner à là ville. Je ramènerai les chevaux, et nous jouerons ce soir à Orange, puisque le roy y couche.

Les comédiens respirèrent et la troupe rebroussa chemin.

Cependant, d'Artagnan et Capestoc s'étaient approchés de Marianne.

— Eh bien ! Mademoiselle, commença Capestoc, êtes-vous revenue devotre émotion d'hier au soir 1

Et rien de fâcheux ne vous est advenu depuis que nous vous avons quittée î'

:ajouta d'Artagnan, qui ne voulait pas être distancé par le lieutenant aux gardes.

— Je me porte fort bien, et il ne m'est rien advenu de fâcheux, répondit Marianne avpc un sourire..

Et elle ajouta :

— En pourriez-vous dire autant, Messieurs ?

— Nous ! firent à la fois les deux officiers,

Marianne les regarda l'un après l'autre, puis, moqueuse •

— N'ai-je pas entendu, tout à l'heure, que Mirandor vous à trouvés les armes à la main 1

— Bah ! fit d'Artagnan.

— Mous nous entretenions la main, ajouta Capestoc.

— Vraiment ! continua Marianne de plus en plus ironique. Est il d'usage parmi les gardes ou les mousquetaires de choisir les endroits les plus écartés pour faire assaut ? Pardonnez-moi, je ne suis qu'une comédienne et ne connais point trop les usages de la cour et des gentilshommes comme vous ; mais il me semble ....

— Hé ! parfandious ! interrompit Capestoc, je ne sais si vous parlez sérieusement, ou si vous voulez vous jouer de nous ; mais, ma foi, tant pis, je vais tout vous dire.

— "Voyons fit la jeune fille.

— Eh bien ! reprit Capestoc, Monsieur qui est lieutenant aux mousquetaires, et moi qui ai le même grade aux gardes du cardinal, avons à décider de «ette question, lequel doit céder le pas à l'autre. , . .

— Ah ! Et c'est pour cela que vous vouliez vous tuer 1

— Il y a bien une autre question en j^u ! grommela d'Artagnan.

— Aussi, fit la jaune comédienne, il me semblait un peu .... ridicule que deux braves officiers comme vous tentassent de se couper la gorge pour d'aussi fatiles raisons 1

— En effet, l'autre est plus sérieuse, fit Capestoc.

— Voyons donc cette autre raison 1

— Eh bien ! . . . . commença d'Artagnan.

Mais soudain il s'arrêta. Et, ayant jeté un regard autour de lui, il examina pour voir s'ils étaient bien seuls. Les comédiens avaient pris les devants «t ils étaient bien tous les trois seuls au milieu de la route.

— Que de précautions ! fit Marianne sur un ton enjoué. Il s'agit donc d'un secret d'Etat 1

— Vous allez voir ! reprit d'Artagnan.

Et il commença.

— Imaginez-vous que M. de Capestoc et moi, nous sommes amoureux de la même personne.

— Ah ! fit Marianne, dont le visage en un instant devint aussi rouge qu'une pivoine.

Capestoc se taisait, mordillant sa moustache. Lui qui n'avait pas reculé devant six rapières menaçant sa poitrine, eût donné sa part de Paradis à cett« heure pour se trouver ailleurs qu'aux côtés de Marianne. Et le plus naïvement du monde, il admirait le courage de d'Artagnan. Mais celui-ci continuait :

— Oui ! nous sommes amoureux de la même jeune fille. Et comme l'amour -d'une femme ne peut se partager, nous sommes obligés d'avoir recours au

hasard pour savoir qui de nous lui fera la cour. Seulement, au lieu déjouer à pile ou face comme des manants, étant hommes d'épée, nous jouons l'amour de cette enfant à la rapière. Celui qui sera tué laissera la place à l'autre. Voilà !

Sans qu'un muscle de sa physionomie tressaillit, Marianne regarda d'Artagnan.

— Vous voulez vous moquer ? tit-elle enfin.

— Pas le moins du monde !

— Et que dit de cela la jeune fille que vous aimez tous deux ?

— Elle ne dit rien, pour la bonne raison qu'elle ne sait rien.

— Mais si elle le savait ?

—Bah !

Et fixant Marianne :

— Que diriez-vous à sa place ?

— Oh ! moi, je ne suis point en cause, fit la jeune tille en secouant la tête»

— Qui sait ']

— Que voulez-vous dire ?

D'Artagnan baissa la tête. Marianne le mettait au pied du mur.

Capestoc n'avait pas une goutte de sang dans les veines. Pour la première fois de sa vie, il se sentait ému.

Enfin, le mousquetaire releva le front, et, avec une hardiesse de page :

— Je veux dire, Marianne, que la jeune femme dont M. de Capestoc et moi sommes amoureux, c'est vous !

— Moi ! fit ^Marianne en tressaillant.

— Oui , vous !

Mais, au grand étonnément de Capestoc, la jeune fille éclata de rire. '^

— Oh ! cette fois, par exemple, vous n'oserez point me soutenir en face que vous ne voulez point vous gausser de moi !

— Oh ! firent en même temps les deux gentilshommes.

— Un lieutenant aux gardes, un lieutenant aux mousquetaires, sans doute deux futurs maréchaux de France, amoureux d'une comédienne !

— Qu'importe le rang 1

— Amoureux d'une enfant trouvée !

— N'êtez vous pas jeune, belle ?

— Mais je n'ai pas de nom ....

— Cela empêchet-il de s'aimer ?

— Oh ! pardon, monsieur d'Artagnan, fit la jeune fille soudainement devenue grave. Comédienne et enfant trouvée^ je ne puis devenir votre femme. Quant à être votre maîtresse, jamais !

En parlant ainsi, elle était véritablement belle.

Capestoc en fut profoodément troublé.

Oh ! Madame, fit-il pensez-vous que c'était votre déshonneur que nous convoitions !

— ]Ma foi, gronda d'Artagnan, je me serais fort bien contenté de cela.

— Mais, Monsieur et moi n'aspirons qu'à une chose, continua Capestoc,.. vous épouser.

Marianne sourit.

— Je vous remercie, monsieur de Capestoc, de cette bonne pensée. Je vous ai sauvé la vie une fois, vous me l'avez rendu, nous sommes quittes. Mais

passez votre chemin, et laissez-moi à mes tragédies. Je ne veux point douter de vos sentiments. Peut-être, en ce moment d'enthousiasme, m'épouseriezvous ; mais c'est une folie que vous regretteriez bientôt, j'en suis sûre. Donc ne vous occupez plus de moi. Je ne puis être votre femme et je ne serai jamais votre maîtresse. Alors, à quoi bon vous tuer pour moi ?

" D'ailleurs, — et elle se tourna vers d'Artagnan, — c'est un mauvais Système que le vôtre : Si vous êtes aimé, à quoi bon tuer un homme qui ne> vous gène point ? Et si l'on vous dédaigne, pensez-vous que l'on vous en aimera plus quand vous aurez tué celui que l'on chérie ?

— Mordious ! vous avez peut-être raison, grommela le mousquetaire entre ses dents.

— Quant à la question de préséance qui vous sépare, continua la jeune fille, à quoi bon vous entretuer pour cela ] D'ailleurs, vos vies vous appartiennent-elles, pour en disposer ainsi pour d'aussi futiles causes ? Elles sont au roy, qui en a besoin pour soutenir son royaume. Vous ne devez mourir que devant l'ennemi et pour le service du roy. Oubliez vos petites rancunes. Et au lieu de vous entretuer pour savoir qui passera le premier le seuil d'une porte, rivalisez plutôt à qui le premier montera à l'assaut et plantera les fleurs de lys sur la brèche.

— ParfanJious ! gronda Capestoc! vous avez raison à coup sûr !

— Ainsi donc, soyez amis et ne vous souvenez de moi que pour lesserrer les liens de votre amitié. Et là-dessus, bonsoir, Messieurs, Me voici devant la porte de l'hôtellerie où nous allons loger ; mes compagnons m'attendent, et je ne veux pas abuser de vos instants.

Et, avec un sourire et une révérence, elle planta là les deux officiers *î^^ n'étaient pas encore revenus de leur stupéfaction.

Un long temps ils demeurèrent là ébahis. Enfin :

— Votre main, monsieur d'Artagnan , dit Capesto:;. — Oh ! de grand cœur ! répondit le mousquetaire. — C'est à la vie, à la mort, n'est-ce pas ;

— Pardieu !

— Voyez-vous, cette comédienne a raison. Tous les deux nous avons fait nos preuves, et il serait criminel de priver le roy de soldats tels que nous.

— D'ailleurs, si je vous avais tué, assura d'Artagnan, j'en aurais été marri toute ma vie.

— Et moi, Monsieur, je n'aurais pu survivre au malheur de vous avoir envoyé ad patres.

— Soyons amis !

— Soyons frères !

Et, bras-dessus bras-dessous, sans arrière-pensée cette fois, ils s'éloignèrent de l'hôtellerie où logeait la troupe de l'illustre Mirandor.

ou CAPESTOC SOULÈVE UN COIN DU MYSTÈRE.

Cependant, pendant que tout ceci se passait, Sa Majesté Louis XIII avait fait son entrée dans la vieille ville d'Orange, aux acclamations des habitants Lies consuls et les échevins avaient prononcé des discours qui, bien qu'ayant ■été composés à la hâte, n'en étaient pas moins filandreux. Puis le roy et le cardinal avaient regagné les logis qui leur avaient été préparés ; les gardes et les mousquetaires s'étaient répandus par la ville, et tout le monde semblait heureux.

Un homme seul faisait exception à cette universelle joie, et cet homme, besoin est-il de le dire ? était le pauvre Cadéac.

Lorsque Capestoc l'avait quitté à quelques lieues de Montélimar, il était tout d'abord demeuré fort perplexe. Mais bientôt il avait réfléchi que, puisque son maître partait en avant et que d'Artagnan demeurait en arrière, toute rencontre était impossible entre les deux officiers et qu'il avait désormais quelque répit. Et, sous l'influence de cette réconfortante pensée, il avait joyeusement achevé sa route, en sifilant tous les airs qu'il connaissait, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire.

Dès que le cortège arriva à Montélimar, Cadéac se mit en quête de d'Artagnan. Ce n'était pas chose facile. Il allait, venait, rôdait par la ville, s'informant auprès du premier venu sans parvenir à mettre la main sur le lieutenant. Enfin, il aperçut un manteau rouge timbré d'une croix d'or qui se dirigeait vers lui.

— Pardieu ! se dit Cadéac, voici un mousquetaire, il doit savoir où se trouve son lieutenant ; je m'en vais l'interroger adroitement. Mais, son grand étonnement, ce fut le mousquetaire qui l'aborda le premier, lui disant :

— N'êtes-vous point le valet de M. de Capestoc. lieutenant aux gardes ?

Cadéac regarda l'homme.

—Si ! fit-il enfin.

— Savez vous où se trouve votre maître ?

— Mon maître 1

— Oui je suis chargé de lui dire un mot.

Une pensée traversa l'esprit de Cadéac.

— Ne viendriez-vous point de la part de M. d'Artagnan.

—En effet.

— Pardieu ! songea Cadéac, c'est cet enragé de mousquetaire qui cherche jQOn maître pour s'aligner avec lui. Heureusement qu'il est loin.

Et s'adressant au soldat :

— Pardieu ! je cherche également M. d'Artagnan pour lui dire deux mots ■de la part de mon maître.

— M. de Capestoc n'est donc pas ici 1

— Ma foi ! il doit être loin à cette heure, car il à pris les devants par ordre de Monseigneur le cardinal.

— Bien ! fit le mousquetaire, en ce cas, nos deux missions sont inutiles, <;ar comme M. d'Artagnan a pris également les devants par ordre de Sa Ma-

Jesté, votre maître et mon lieutenant vont infailliblement se reeontrer à •Orange.

— Vous dites ! clama Cadéac éperdu.

Mais le mousquetaire était déjà loin.

— Patatras ! soupira Cadéac, quand il fut revenu de son émoi : cette fois, ça y est .' Xos deux bretteurs vont se rencontrer à Orange ; leur premier soin sera d'en dé:oudre, et comme je ne serai point là pour survenir fort à propos, certainement l'un des deux tuera l'autre . Mais lequel ? Si c'est d' Artagnan •qui est tué, ma fois tant pis ! Quelque estime que j'aie pour ce brave lieutejnant, je me consolerai bien vite de sa mort. Mais si c'est M. de Capestoc ....

Et Cadéac termina sa phrase par une si vilaine grimace qu'il ne laissait aucun doute sur les sentiments qu'il ressentait.

Il faut l'avouer, Cadéac eut tout d'abord la pensée de fuir, de s'en aller •devant lui, au hasard, de quitter la France, de se mettre hors d'atteinte de M. le prévôt du Châtelet, qui possédait la fameuse lettre à n'ouvrir qu'après la mort de M. de Capestoc.

Et déjà il faisait tous ses préparatifs pour prendre du champ.

Mais il réfléchit néanmoins que fuir ne l'avancerait à rien ; qu'il lui serait bien difficile d'éviter la main crochue des gens de la prévôté ; que bientôt toute la police du royaume serait à ses trousses, et que, dans ces conditions, on ne va pas bien loin.

Puis, après tout, rien ne prouvait que M. de Capestoc fût mort. Il pouvait fort bien tuer M. d'Artagnan. Ma foi, il valait mieux attendre et retarder toute décision jusqu'à ce que l'on fût arrivé à Orange, où .il serait renseigné et saurait ce qu'il avait à faire.

Et, fort mélancolique, Cadéac, à qui toutes ces préoccupations n'enlevaient point l'appé'^it, ouvrit le panier aux provisions destinées à M. de Capestoc et se mit à manger.

Oh ! ia route de Montélimar à Orange parut sans attraits au lamentable Cadéac, et chaque lieue qu'il faisait accroissait encore son angoisse !

Enfin, on arriva à Orange et le premier soin de Cadéac fut de chercher son maître.

Mais, tout soudain, il pâlit afifreusement. Là, devant lui, debout sur le seuil d'une hôtellerie, il venait d'apercevoir M. d'Artagnan. Son sang se glaça dans ses veines.

— Misère de moi ! soupirat-il, manquant défaillir.

Pardieu, le doute n'était pas possible : d'Artagnan vivant, c'était Capestoc mort 1 Et, trébuchant, le pauvre Cadéac s'apprêtait déjà à prendre la fuite, lorsqu'il entendit la voix joyeuse du mousquetaire qui l'interpellait.

— Holà 1 Cadéac 1 mon garçon, avance ici, mon ami !

Plus mort que vif, Cadéac s'approcha.

— Je parie que tu cherches ton maître, ce brave M. de Capestoc ?

Cadéac terrifié regarda le mousquetaire.

— Quel sans cœur ! murmurat-il, me parler ainsi après avoir tué ce brave M. de Capestoc !

— Quoi donc ! continua d'Artagnan, qu'as-tu à me regarder ainsi ?. Il ma -semble que je te dis pourtant des choses simples, et tu n'as pas besoin d'ouvrir des yeux si effrayés. Tu cherches ton maître n'est-ce pas ? Eh bien, je vais te •dire où il est.

— Pardieu ! je m'en doute bien, grommela le valet sur un ton lamentable,

— Jl est ici, continua d'Artagnan, dans cette hôtellerie, et ... .

— Quoi ! vous ne l'avez pas tué !

Un éclat de rire répondit à cette question. C'était Capestoc en per.sonnequi venait d'apparaître sur le seuil de la porte En le voyant, Cadéac n'en put croire ses yeux. Il pâlit, rougit, trembla, balbutia, puis s'élança vers son maître en criant :

— Vous ! Vous ! Et vivant !

—Eh bien ! quoi ! que t'arrive-t-il 1 demanda Capestoc, et pourouoi pouvais tu supposer que j'étais mort 1

— Alais .... commeu(^a Cadéac, et il regarda d'Artagnan d'une si particulière façon que Capestoc comprit tout de suite :

— Hé ! parfandious ! cet imbécile a supposé que nous nous éuon.s battus en duel, et en vous voyant vivant. . . .

— Pardieu ! continua d'Artagnan, il a cru que vous étiez mort, Mordioux ! vous avez ià un valet qui vous est singulièrement attaché !

— Il a ses raisons pour cela ! répondit Capestoc en clignant de r<jeil. * Puis s'adressant à Cadéac :

— Or ça, l'ami, rassure-toi ; comme tu le vois, M. d'Artagnan ne m"a point tué, et pour l'avenir tu peux vivre tranquille, car il ne sera plus question de duel, maintenant, entre Al. d'Artagnan et moi.

— Bien vrai 1 demanda Cadéac soupçonneux.

— Quand je te dis !

— Oh ! alors !

Et pour toute réponse, Cadéac lança son chapeau en lair, en mênje temps qu'il poussait trois vivats retentissants qui, mieux que n'importe quelle autre parole, témoignaient de la profonde joie qu'il ressentait.

Capestoc et d'Artagnan laissèrent Cadéac à son- bonheur et se dirigèrent vers l'hôtellerie de l'illustre Mirandor.

Ils s'étaient souvenus en effet du danger que courait Marianne en montant sur les planches, et ils allaient prier le chef de troupe de donner congé pendant quelques jours à son ingénue.

Bien qu après les paroles de la jeune tille, ayant senti la vanité de leur amour, ils eussent renoncé à elle, — à regret il est vrai, — ils ne tenait point à ce qu'il lui arrivât malheur. Somme toute, M. de Cinq-Mars pouvait fort bien aller à la comédie le soir, atin de distraire la monotonie d'un voyage qui durait depuis si longtemps. Qu'arriverait-i!, s'il reconnaissait la jeune fille que Fontraiiles lui avait assuré avoir été enlevée la veille et qu'il croyait fermement retrouver à Avignon le lendemain ? A tout prix, il fallait empêcher Marianne de se montrei clans ce spectacle, ce soir et les jours suivants.

Ni Capestoc ni d'Artagnan ne se dissimulaient les difficultés de la chose. On ne prive pas une troupe ambulante de son étoile sans que la compagnie n'en souffre un peu. Mais, bah ! Mirandor s'arrangerait. Qu'aurait-il fait, après tout, si Marianne eût été réellement enlevée par l'Angevin 1

Cependant, ils étaient arrivés devant l'hôtellerie où Mirandor avait établi ses pénates. Comme il n'était pas loin de sept heures du soir, toute la troupe se préparait pour la représentation que le crieur public annonçait à grand renfort de trompette à travers les rues et les carrefours de la ville. Au milieu de ce brouhaha il était difiicile d'entretenir à part, ne fût ce qu'une minute, l'illus-

tre Mirandor qui se multipliait, courant de ci et là, se démeuant, donnant des ordres, jouant de l'importauce, faisant de l'ouvrage comme quatre et du bruit comme vingt.

Capestuc et d'Artagnan finirent enfin par l'appréhender au moment où il donnait ses instructions au moucheur de chandelles, fonction qui n'était pas une sinécure à cette époque où le gaz ni l'électricité n'avaient encore fait leur .entrée en ce monde.

— Enfin ! nous vous tenons, dit Capestoc en .se plantant devant le chef de troupe, tandis que d'Ai'tagnan se plaçant à ses côtés lui barrait toute retraite.

— Ob, Messeigneurs ! c'est donc vous ! vous venez donc voir la comédie 1 s'écria Mirandor tout affairé. C'est un peu tôt ; mais c'est égal je vais vous faire donner deux bonnes places sur la scène, au premier banc, et je ne souffrirai pas

— Bon ! bon? fit Capastoc, il ne s'agit point de cela. Nous avons un entretien bien plus sérieux avec vous, et ce n'est point précisément pour avoir des places au spectacle que nous venons vous trouver,

3Iiraudor, ouvrant autant qu'il le put ses deux petits yeux ronds, regarda les deux gentilshommes. Que lui voulait-on, Seigneur ! et quel important besoin les poussait à venir le déranger au moment où il avait tant à faire !

— Voyons, aborda carrément Capestoc, quel spectable allez- vous donnek' ce soir ?

Mirandor fut démonté par une pareille question. Quoi ! c'était pour cela qu'on venait le distraire 1 Cependant, à tout hasard, il répondit :

— Mon Dieu, ]\ronseigneur, à vous dire, je n'en sais rien eucore : nous verrons tout à l'heure, oela dépendra de la composition plus ou moins élégante du public.

Cette réponse n'etonaa point Capestoc. De nos jours, elle ferait sauter le plus ignare des spectateurs, qui ne comprendrait point qu'une heure avant la représentation un directeur ne f'?t pas encore fixé sur la pièce qu'il va donner. C'est que, à cette époque bénie, le décor, quand il y en avait un, se réduisait à sa plus simple expressioto, et pouvait servir également pour toutes les tragédies du répertoire. Il eu était de même du costume. Que la pièce fût grecque, romaine ou barbere, ies acteurs n'en étaient pas moins drapés de la même tunique et coiffés du même casque emplumé, et le bon public n'y trouvait rien à dire. Ce qui fait que le décor, représentant immanquablement une colonnade, étant posé, et les acteurs ayant revêtu leur défroque, on pouvait jouer ceci ou cela sans risquer de choquer le spectateur.

Capestoc ni d'Artagnan n'eurent doue a être surpris de cette réponse, et le Gascon poursuivit :

— Mais, encore, quelles sont les pièces susceptibles d'être jouées ce soir î

— ]Ma foi ! répondit Mirandor, le choix est grand, car notre répertoire est fort varié. Nous avons les tragédies de MM. Jodelet, Garnier ou Alexandre Hardy, fort belles encoi'e, bien qu'elles ne soient plus du goût du jour. Nous avons le Pyrame et Thisbé, de Théophile de Viau, qui fait fureur partout où nous le jouons. C'e.st ujoi qui joue Pyrame et je voudrais !que vous m'entendiez dans ces deux vers :

Ma maîtresse m'atteud, afin de me complaire L'autre soleil s'en va quand celui-ci m'éclaire !

" Vers sublimes, Messieurs, et quoi qu'on en dise, je les préfère à ceux-ci, que tout le monde préfère, cependant :

Eh ! voici le poigiiaid qui du sang de son maître S'est souillé lâchement, il en rougit, le traître.

Du moment qu'il parlait des rôles où il avait du succès, Mirandor oubliait qu'il était pressé. Il se complaisait à rappeler ses triomphes et poursuivit :

— Nous pourrons jouer également VAlaric de M. deScudéry, ou la Sophonisbe, de M. Mairet, qui est de l'Académie comme vous savez. Enfin, VAnti-' gone, de M. Rotrou, ou même Mclile, la Place Royale ou le Cid d'un jeune inconnu nommé Corneille, et qui aurait beaucoup de talent s'il suivait un peu plus les conseils que son Eminence veut bien lui donner. Ah ! continua Mirandor, inépuisable, si Son Eminence le cardinal me faisait l'honneur de venir ce soir au spectacle, je jouerais immédiatement Mirame, qui est une de ses pièces, bien qu'elle soit signée de Desmarets, ou encore les Tuileries où sont ses propres vers qui passeront à la postérité :

Ce même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée el d'un battement d'aile, Ranimer le canard qui languit auprès d'elle !

Mirandor disait ses vers en arrondissant ses yeux' en boule et en rapetissant sa bouche, comme s'il se fût gargarisé avec un nectar savoureux.

— Bref ! interrompit Capestoc qui préférait un bon duel à un distique, le distique fût il du cardinal, vous ne savez pas encore auquel de ces chefs-d'œuvre votre choix s'arrêtera le soir.

— Non ! d'honneur !

— Eh bien, en ce cas, bonhomme, tâchez de choisir une pièce où la belle jMarianne n'ait aucun rôle.

— Vous dites ! clama Mirandor, stupéfait par ses paroles.

— Je dis, monsieur, que M. d'Artagnan et moi nous votxs demandons de ne point faire paraître la belle Marianne ce soir ni les jours suivants

— Mais c est impossible ! protesta le pauve homme ; Marianne étant une ingénue, je ne peux pas. ...

— Prenez une pièce où il n'y ait pas d'ingénue.

— Mais il nj en a pas, mon bon seigneur. Dans toutes les tragédies, il y a une jeune amoureuse, car, sans amour, y aurait-il du théâtre ?. , . .

— Enfin, ceci vous regarde. M. d'Artagnan et moi, nous vous demandons cela, et si par aventure vous ne vouliez nous faire ce plaisir, ma foi, nous userions de la force.

— De la force ! Seigneur !

— Oh 1 ce serait la chose la plus simple du monde, ajouta d'Artagnan qui jusque-là avait laissé parler Capestoc. Je n'aurais qu'à envoyer cinq ou six mousquetaires, et Monsieur autant de gardes, qui mèneraient un tel tapage devant que les chandelles ne soient allumées, qu'immédiatement et par ordre du roy ]e ferais fermer votre salle pour cause de bruits et troubles nocturnes. Vous le voyez, cela serait bien simple et bien facile.

Mirandor était atterré.

— Allons, un bon mouvement, reprit Capestoc, et ne nous refusez pas cett& grâce que nous vous demandons.

— ilon Dieu, fit Mirandor, à la rigueur je pourrais faire remplacer Ma^ rianne par ma duègne.

— Eh ! mordioux, voilà une bonne idée !

— Il est vrai qu'elle a près de soixante ans et que c'est un âge un peu bierk avancé pour jouer les amoureuses.

— Bah ! le public d'Orange n'est pas si difficile, et d'ailleurs nous amènerons des amis qui vous feront un vrai succès, prononça d'Artagnan.

— Et si vous êtes gentil, ajouta Capestoc, je parlerai de vous à Son Eminence.

— Vous feriez cela ! s'exclailna Mirandor ébloui, — Comme je le dis !

Mirandor demeura un moment rêveur. Etre présenté au cardinal, cela avait été le rêve de toute sa vie. Qui sait ? Son Eminence, frappé de son talent, le nommerait peut-être son comédien ordinaire et lui donnerait une pension. La perspective était bien faite pour le griser. Oh ! avec cette promesse Capestoc lui eût fait faire tout ce qu'il aurait voulu. Il eût remplacé Marianne par le Fierabras pour peu que cela eût pu plaire au Gascon

Ainsi donc, c'est bien entendu, conclut Capestoc, Marianne ne paraîtra pas en public ce soir 1

— Ni ce soir ni les jours suivants, répondit Mirandor, et j'attendrai patiemment les bons vouloirs de vos Seigneuries.

— Ce que nous en taisons, poursuivit Capestoc, c'est d'ailleurs pour le biea de cette jeune fille.

— Ah 1 oui, repartit le comédien, à cause de ce seigneur qui, à Valence. . — Parfaitement !

— Oh ? vous avez bien raison de vous intéresser à Marianne, poursuivit. Mirandor, qui à tout prix maintenant voulait complaire aux deux gentilshommes, surtout à Capestoc : car c'est une vraie perle que cetta enfant. — Certes ! fit Capestoc.

— Oh ! oui, une perle ! ajouta d'Artagnan avec un soupir. — JoHe comme un amour, continua Mirandor, spirituelle comme un démon» et distinguée comme une reine. Ah ! l'on m'étonnerai bien si l'on me prouvait* qu'elle n'a du sang noble dans les veines.

— Hé ! mordioux ! interrompit le Gascon, si je me rappelle bien, elle m'a. dit qu'elle était un enfant trouvée Or, vous devez savoir que tous les enfants trouvés peuvent êtres considérés comme gentilhommes, attendu qu'ils pourraient l'être,

— Et, entre nous soit dit, continua Mirandor, ce pourrait bien être le caa de Marianne.

— Avez-vous quelque indice sur sa naissance 1 — Peut-être !

— En ce cas, mordioux, parlez vitft ! s'écria d'Artagnan, car je serais ravi d'apprendre que cette enfant est de noble race.

— Pardieu ! elle ne pourrait plus refuser notre amour, répondit Capestoc. — Et, jetant un regard à droite et à gauche pour voir si nul ne l'écoutait : — Car c'est un bien gros secret que je vais vous apprendre ; jamais je n'eui ai soufflé mot à âme qui vive, et Marianne elle-même n'en sait rien.

Les deux officiers étaieut attentifs, Miraudor reprit :

— Imaginez-vous qu'il y a seize ans j'ëtais à Dreux, où, comme aujourd'hui, je donnais des représentations de nos meilleurs tragiques ; un matin, au moment où j'allais donner l'ordre de faire atteler, j'entendis comme des cris partir du charriot. J'inspec:ai ma voiture, je découvris quoi ?

— Marianne, répondit Capestoc.

— Oui, Monsieur, Marianne qui avait deux ans à peine et quj criait à s'égosiller. Elle était dans une sorte de berceau d'osier, et on avait dû la déposer dans mon chariot durant son sommeil. Et, épingle au berceau, il y avait un billet, et ce billet contenait eu propres termes ces mots :

" Qui que tu sois, veille bien sur cette enfant et garde-là, car elle vaut un trésor. "

— Parfandious ! fit Capestoc.

— Têtediou ! ajouta d'Artagnan.

• — Et c'était signé, continua Mirandor, c'était signé Jacques Gravier.

— Vous dites ! s'écria Capestoc, soudain tressaillant.

— Je dis que c'était signé Jacques Gravier.

■ — Mais alors c'est. . . .

Mais le Gascon se contint. De rouge ir était devenu fort pâle, et tout son corps frémissait comme pris d'un tremblement nerveux.

— Qu'avez^-vous ? fit Mirandor stupéfait par un tel cbangemont. fani^i.sque d'Artagnan contemplait son ami, plus qu'étonné.

Capestoc n'avait pu être maître de son premier mouvement. -..■.■,.- il possédait une grande force sur lui même.

— Rien ! rien ! fit-il, je n'ai rien ! C'est ce nom de Gravier qui m'a surpris ; j'ai eu jadis un précepteur de ce nom, que j'ai beaucoup aimé. Mais ce ne peut être de lui qu'il s'agit, attendu qu'il est mort voici bien une vingtaine d'années.

— Oh ! bien, répondit Mirandor qui, rassuré par cette exclamation, continua :

— Vous le voyez, pour que celui qui abandonna Marianne conseillât de la garder comme un trésor, il faut que ce soit quelque enfant d'illustre naissance.

— Vous avez sans doute raison, répondit Capestoc. Il faut donc veiller d'autant mieux sur elle. Souvenez -a'ous de notre recommandation, et sur ce, bonsoir, car nous vous empêchons de faire ce que vous avez à faire !

Et, tournant les talons, Capestoc planta là Mirandor avec une joie évidente d'être seul et de réfléchir à tout ce qu'il venait d'entendre.

Mais d'Artagnan le suivit.

Capestoc marchait la tête basse, muet, roulant dans son front un monde de pensées. Ils firent ainsi une centaine de pas. Enfin d'Artagnan s'arrêta et, frappant sur l'épaule du Gascon :

— Voyons, franchement, Capestoc, mon ami, qu'ri- '

Le cadet sursauta.

On eût dit qu'il s'éveillait d'un long cauchemar.

— Moi ! fit-il.

— Ecoutez, reprit le mousquetaire, à vous dire vrai, je n'ai pas cru un mot de la fable que vous avez faite à Mirandor. Ce nom de Jacques Gravier, que le comédien a prononcé, vous a stupéfié. Vous avez prétendu que c'était le nom d'un de vos précepteurs qui était mort voici une vingtaine d'années. Et

lUo

vous avez vingt ans à peine ! D'ailleurs, ce Gravier eût-il été votre précepteur, son nom prononcé par iNlirandor, et au suje^ d'une enfant trouvée, ne vous eût point surpris à ce point. N'est ce pas que vous connaissez cet homme et que vous savez à quoi vous en tenir sur la naissance de Marianne 1

— Sur l'honneur, d'Artagnan. je ne connais pas ce Jacques Gravier et je ne sais rien de Marianne.

— Capestoc, vous n'avez pas confiance en moi. Vous savez quelque chose et vous ne vouiez rien dire.

— Je voub jure !

— Cest bien ! Gardez votre secret. Vous avez, ^ans doute, de fort bonnes raisons pour le faire. Adieu !

Et, après avoir porté la main à son feutre, le mousquetaire vira des talons et tourna le dos à Capestoc.

— D'Artagnan ! cria le Gascon.

Le jeune homme se retourna.

— Voû.'s partez fâché, je le sens, continua le Gascon ; je suis sûr que vous vous imaginez que le h:4sard m'a mis sur une piste, et que, pendaint que vous êtes mon rival, je veux garder pour moi seul le secret de la naissance de Marianne:

— Moi ! protesta d'Artagnan.

Mais à son air, Capestoc vit qu'il avait licmuc les sentiment > -. » .^.quetaire. Il venait d'ailleurs, subitement, de prendre une grande résolution. V — Ecoutez, fit-il enfin, je vous ai dit la vérité tout à l'heure en vous assurant que je ne connaissais pas ce Jacques Gravier, pourtant. . . .

— Pourtant ? interrogea d'Artagnan.

— Tenez, poursuivit le cadet, c'est un secret terrible, mais j'ai foi en vous, et, qui sait 1 peut-être m'aiderezvous à en trouver la solution. Mais nous sommes fort mal ici pour causer. Venez dans mon logis où. je pourrai parler sans craindre aucune oreille indiscrète.

Capestoc se dirigea vers l'hôtellerie où il avait retenu une chambre. Une fois arrivés, il verrouilla la porte, fit signe à d'Artagnan de s'asseoir, puis d'une voix basse ;

— Il y a six semaines environ, je traversais la forêt des Y vélines quand le hasard me fit pénétrer chez n^ <--"• ^...t..-. q,^Q trois sacripants venaient d'assassiner.

" L'homme agonisait, rùais avanc ae iujunr il eut le temps de me dire que ses meurtriers n'avaient commis leur forfait que pour s'emparer d'un papier qu'ils n'avaient pu trouver, dont il m'indiqua la place, et qui est en mon pouvoir aujourd'hui ! ■

— Et ce papier couteuai :emanda d'Artagnan troublé par ces

parulf^s.

-Je l'ignore, car le vieillard ni3 recommanda de *ne point l'ouvrir et de :t; leu'ttttre intact aune personne dont la mort l'empêcha da me révéler le nom. JMais le pauvre chapelain avait eu le temps néanmoins de prononcer ces mots sans suite, qui .sont demeurés gravée? dans ma mémoire :

" Secret terrible .... péril de mort .... fille volée .... enfant véritable .... Jacques Gravier .... maréchal ..."

— Jacques G»-^"'"- ' ^'^-^c'-^^'-'^ '■•'Artagtian ; il a dit Jacques Gravier !,...

— Vous comprenez maintenant l'émotion qui m'a saisi tout à l'heure quanc^ Mirandor a prononcé ce nom !

— Mais alors, continua d'Artagnan, c'est de Marianne qu'il est question' dans ce document ? Z"^^'^ S,

— Je le crois comme vous. Mais attendez la suite. Hier au soir, à Valence, vous avez entendu comme moi cette conversation entre M. de Cinq-Mars et son confident Fontrailles, et vous avez compris qu'il était question d'une? entreprise où Fontrailles avait échoué. Eh bien ! cette entreprise, j'en ai acquis la certitude à mes dépens, consistait tout simplement à voler le document dont il s'agit, après avoir assassiné le curé de Galluis.

— Serait-ce possible ! M. de Cinq-Mars 1

— Cela est la vérité, et maintenant, d'Artagnan, vous en savez autant que^ moi, et pouvez facilement reconstituer cette tragique histoire. La révélation, que le comédien vient de nous faire, sans se douter dans son importance, corrobore complètement les paroles, inintelligibles d'abord, du vieillard assassiné. Et il appprt clairement pour moi, comme pour vous sans doute, que Marianne^, dont le berceau a été déposé dans le chariot de Mirandor par Jacques Gravier, a été volée par celui-ci. . . .

— Oui, mais à qui 1 demanda d'Artagnan.

— Au maréchal d'Effiat, père de M. de Cinq-Mars ! répondit Capestoj.

—Quoi ! vous pensez 1

— J'en suis sûr, vous dis- je !

— D'Hilleurs vous pouvez facilement en avoir la preuve.

— Vous dites?

— Hé ! pardieu ! vous n'avez qu'à remettre à Marianne le document qne^ le curé de Galluis vous a confié, car ce ne pouvait être que son nom qu'il allait prononcer quand la mort le surprit.

— Peut-être.

— Quoi, douteriez-vous ?

— Avant que je connaisse d'une façon irréfutable la personne dont C6' pauvre vieillard n'a pu me dire le nom, je ne me déferai point de ce papier. D'ailleurs, il n'est plus entre mes mains. Avant de partir, je l'ai remis à unami, chez qui il est plus en sûreté que sur moi, livré que je suis aux hasards de la vie militaire.

— Alors, qu'allez vous faire 1

— Veiller sur Marianne d'abord, répondit Capestoc d'une voix ferme : ensuite tenter de savoir pourquoi M. de Cinq-Mars a voulu s'emparer d'un document sur une jeune fille que je crois être sa sœur ; et après, attendre. Car le temps et le hasard sont deux grands maîtres, d'Artagnan, et je suis persuadé qu'un jour ou l'autre nous arriverons à connaître cet étrange mystère, et à faire œuvre de bien en rendant à Marianne un nom, un titre et une fortune.

— Mordioux ! répliqua d'Artagnan. je vous aiderai dans cette mission de tout mon pouvoir ! El il n'y a pas de rivalité qui tienne ....

— Halte-là ! mon ami d'Artagnan, interrompit Capestoc. C'est pour l'honneur que nous allons travailler ; car, souvenez vous-en, la fille du maréchal d'Effiat, la sœur de M. de Cinq-Mars, ne pourra jamais devenir la femme du, lieutenant aux mousquetaires que vous êtes, ni du pauvre cadet de Gascogne, que je sui.s.

— Hélas ! répondit d'Artagnan,

COMMENT CAPESTOC QUITTA TARASCOX POUR s'eN ALLER EN ESPAGNE.

Cependant le voyage continuait. Il y avait à peu près une huitaine de jours que l'on avait quitté Avignon et l'on approchait de Perpignan maintenant. La compagnie de l'illustre Mirandor suivait le cortge, ou, pour mieux. dire, le précédait de quelques lieue?, et chaque soir donnait une représentation dans la ville où le roi couchait. Fidèle à la parole donnée, Mirandor avait raye' Marianne de son programme, et à son grand étonnement, la jeune fille ne paraissait plus sur les planches. Non seulement la jeune fille s'en étonnait, mais elle s'en attristait aussi un peu.

— Mais, un soir, Capestoc lui en donna la raison et, comprenant eue c'était pour sa tranquillité qu'on agissait ainsi avee elle, qu'à jouer la comédie elle risquait de se faire reconnaître par le seigneur inconnu qui, à Valence, l'avait fait enlever, elle prenait son mal en patience et attendait l'heure où elle pourrait reprendre son emploi dans la troupe. D'ailleurs, pour tromper l'ennui de ce repos forcé, elle avait la compagnie de MM. Capestoc et d'Artaguan qui accouraient auprès d'elle dès que leur service leur donnait quelque loisir. Et, joyeusement, elle acceptait cette compagnie, comprenant que les deux oflSciers s'étaient rendus aux explications fort nettes qu'elle leur avait données, et que s'ils venaient la distraire ainsi, ce n'était point an amoureux transis, mais en braves et gentils camarades.

D'ailJeurs, le Gascon et le mousquetaire étaient maintenant le-: meilleurs amis du monde. Depuis la scène d'Orange il n'avait pas été question de duel entre eux, et le brave Cadéac vivait dans une sérénité si complète, dans un bonheur si parfait, qu'en bon philosophe qu'il était, tant de tranquillité n'était pas sans lui faille un peu peur, et chaque matin il se levait dans l'attente d'une catastrophe qui, heureusement pour lui, ne survenait jamais.

Cependant, les deux braves otidciers ne s endormaient point dans les douceurs de ce paisible voyage. Ils avaient une mission à remplir, et ils n'y voulaient point faillir.

Ils s'étaient juré de savoir dans quel but M. de Cinq-Mars avait voulus'emparer du document qui était tombé entre les mains de M. de Capestoc, et qui, ils en avaient la conviction intime, intéressait si fortement leur petite amie Maiùanne. Aussi, sans avoir l'air d'y toucher, ne perdaient ils point de vue M. le grand écuyer.

Mais M. de Cinq-Mars paraissait fort calme. Il ne quittait point le roy, semblait entrer plus avant encore dans ses faveurs, et tout ce qui n'éiait point la litière royale lui paraissait dénué d'intérêt. C'est ainsi qu'à Avignon il n'avait paru prêter aucune attention à ce fait qui, cependant, aurait dû le surprendre : l'absence de l'Angevin.

L'Angevin, et pour cause, n'avait point livré la jeune fille, ainsi que Fontrailles l'avait promis. Mais le jeune favori semblait avoir coiupiètem'enb oublié la promesse de Fontrailles. Et le Gascon, comme le mousquetaire, en furent ravis.

Ils avaient bien encore une crainte . Qu'adviendrait-il lorsque, l'Angevlix relaxé, celui-ci viendrait raconter à M. de Cinq-Mars son arrestation et sa détention.

Mais, là dessus encore, ils furent pleinement rassurés. Un beau soir, le -valet de M. d'Arta.^nan arriva tout frais de Saint-Perray se remettre au service de son brave maîr,i*e.

— Tu as relâché l'Angevin ? demanda le mousquetaire.

— Il y a trois jours, ce qui fait que, comme vous le voyez, je n'ai point perdu mon temps à muser en route.

— De sorte que l'Angevin, qui n'ira pas moins vite que toi, aura' rejoint le cortège dans trois ou quatre jours ?

— Non !

— Comment cela 1 Mais il n'est point mort pour avoir trop bu, comme M. de Capestoc l'espérait.

— ^la foi ! je l'ai cru aussi, car la cave de mon pauvre ami l'aubergiste de Saint-Perray n'est plus qu'un endroit de désolation, jonché de bouteilles vides. Mais il faut croire que ce satané l'Angevin a le gosier blindé et l'estomac semblable à celui du chameau qui, dit-on, peut boire pendant quinze jours sans en être incommodé, car il est sorti de là austi frais que s'il venait de passer une bonne nuit.

— Mais alors, il va revenir 1 -

— Que non pas ! Il a réfléchi que son maître le recevrait fort mal, après avoir échoué piteusement dans la mission délicate qui lui avait été conliée. Puis, pour tout dire, il a trouvé tant à son goût le bon vin blanc pétillant de Saint-Perray, qu'il a dû songer que jamais son estomac ne se ferait à un autre liquide. Bref, il est demeui'é dans l'auberge de mon ami, en qualité de valet, et il n'en sortira que mort.

— Vive Dieu ! fit d'Artagnan, voici qui e.st à merveille !

Et il s'en fut raconter la chose à Capestoc, et tous deux se réjouirent fort d'une pareille issue qui les laissait tranquillisés déwrmais.

Comme on le voit, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, et n'eût été que Capestoc n'arrivait point à la solution complète du problème posé par la mort du chapelain de Galluis, le Gascon comme d'Artagnan, Marianne aus.si bien que Cadéac, n'eussent ou qu'à se louer des événements.

Mais si tout marchait à souhait pour nos héros, il n'en était pas de même d'un personnage qui a joué un grand rôle dans la première partie de ce récit et que, jusqu'à maintenant, lous avons laissé un peu dans l'ombre. Nous voulons parler de Son Eminence le cardinal de Ptichelieu,

Parti de Paris à la suite du roy, maître de la situation, lentement il" voyait son influence décroître, comme minée sourdetoent par une isape niystorieuse et souterraine.

Après avoir maté les princes et h-s grands, dont il avait ficilement déjoué toutes les conspirations ; après avoir dompté dans la personae de la relue cette hautaine Maison d'Autriche dont i! jugeait que la Franae avait tout à craindre ; après avoir démontré au roi la nécessité que les enfants de France et en particulier le dauphin, fussent enlevés des mains de l'astucieuse Espagnole qu'était la reiiie de France, il était parti, certain d'avoir assuré son <x.>uvre et solidement assis sa souveraine autorité.

Ec voici que chaque jour il trouvait une nouvelle résistance en Louis XIII, voici qu'il sentait que le roi peu à peu lui échappait davantage, voici qu'il comprenait que le roi se dérobait à son influence pour .suivre une politique contraire à la sienne.

lu:

Qui conseillait le roi ' C'était ce que le cai'dinal se demandait sans cesse dans pouvoir répondre.

Une autre personne eût pu exercer ainsi sur Sa Majesté Louis XIII cette influence qui échappait secrètement au cardinal. C'ét.iit le jeune marquis de Cinq-Mars. Mais Cinq-Mars était la créature de Richelieu, et le cardinal avait en lui toute confiance. C'était Richelieu qui avait fait Cinq-Vlars, et il ne pouvait croire à tant d'ingratitude. Dailleurs, quel motif aurait donc le grand écuyer à se placer entre le roi et lui, alors qu'il avait tout intérêt, au contraire. . . .Non ! non ! ce n'était pas M. de Cinq-Mars î Alors qui 1

Et ]& cardinal se torturait l'esprit, et son intluence baissait toujours. Et un jour arriva oti Richelieu comprit que non seulement il avait perdu toute autorité sur le roy, mais encore qu'il commençait à devenir suspect.

Le cardinal connaissait de longue date le caractère versatile de Louis XIII ; il savait qu'il } avait tout à craindre de la faiblesse de ce monarque, et lui qui avait tenu tête à la France entière, il eut peur.

Une conversation qu'il eut avec M. de Chavigny qui, reçu dans l'entourage du roy, en profitait pou- rapporter au cardinal tout ce qu'il entendait, n'était pas faite pour le rassurer. M. de Chavigny l'assurait qu'il y avait un complot contre lui, qu'à la tête de ce complot était M. de Cinq-Mars en personne, lequel avait juré devant le roy de poignarder le cardinal. Et Louis XIII n'avait rien répondu, mais son regard avait été' un acquiescement.

Cinq-Mars ! §a créature ! Richelieu ne pouvait croire à une pareille trahison.

Mais, il le savait par expérience, il ne fallait pas douter une seule minute des rapports de M. de Chçivigny. Richelieu se sentit perdu. On était a !Narbonne. Immédiatement, le cardinal qui, nous l'avons dit, avait fait presque tout le voyage à cheval, se prétendit malade et incapable d'aller plus loin. Il lit prier le roi de lui permettre de demeurer dans cette ville. Le roy répondit à peine. Richelieu prit ce demi-sileuce pour, une permission, et tandis que > royal cortège continuait sa route sur Perpignan, le cardinal demeura à Ncn bonne avec ses gardes.

Ces: ainsi que d'Artagnan et Capestoc furent obligés de se séparer.

Le mousquetaire suivit le roy à Perpignan, tandis que le cadet demeurait à Narbonae, auprès du cardinal;

Quant à Mirandor, il n'hésita pas. Comme il n'espérait rien de Sa Maje.'^ té Louis XIII, et qu'au contraire il ne rêvait plus qu'à être présenté à l'Emi nence, espérant entrer dans ses faveurs, il demeura dans la ville où le cardinal ,'tablissaifc ses quartiers.

Marianne, qui n'avait ph: craindre maintenant que M. de Cinq-

Mars était loin, put reprendre ^>ui eMipioi dans l'illustre compagnie, et Mirandor, pouvant enfin disposer rie son ingénue, mit tous ses soins à monter la Virame de M. Desmarets, afin de tlatter le grand cardinal.

Mais Richelieu avait de trop graves foucis en tête pour pouvoir s'occupe i de tragédie. Voici qu'à juste titre, sa crainte s'accroissait, il pensa tout à coup que Narbonne était trop près de Perpignan. Et il songea de mettre une distance plus grande entre le roy et lui. Le gouverneur de Provence lui offrit, comme refuge sur, sa forteresse de Tarascou. Richelieu accepta avec enthou- .^iasm*^.

Tarascon, c'était la facilité d^^ s'embarquer sur le-champ à la première

alerte, c'était la facilité de quitter la France au premier signe de malheur. Et il partit pour Tarascon, où il arriva dans les premiers jours de juin.

Comme on pense, Mirandor, plein d'espoir, avait également quitté Narbonne pour suivre Richelieu. Et les Tarasconais ne se doutèrent pas de leur bonlieur, en voyant pénétrer dans leur ville cette troupe de comédiens qui,, tous les soirs et par quelque temps qu'il fît, allait jouer Mirame de M. Desmarets devant les banquettes vides.

Capestoc, en brave soldat qu'il était, avait quitté Narbonne sans regretscomme sans plaisir. Il était aux ordres du cardinal, que lui importait qu'on le conduisit ici où là ? A vrai dire, si on l'avait consulté, il eût préféré aller jusqu'à Perpi;2;nan où on allait se battre. Et la bataille, les coups à donner et même à recevoir, cela plaisait à ce jeune Gascon qui avait une âme de salamandre, laquelle, comme on le sait, He se plait que dans le feu. Mais puisque' son maître en avait décidé autrement, Tarascon ou Narbonne, ça lui était égal. D'ailleurs, s'il avait perdu la compagnie de son brave ami d'Artagnan, n'avait-il pas la douce satisfaction d'avoir toujours la belle Marianne à ses côtés 1 Car, il faut bien le dire, depuis que Capestoc était persuadé que Marianne était la sœur de M. de Cinq-Mars, s'il n'avait cessé de se répéter que la jeune fille était une trop grande dame pour épouser un chétif cadet de Gascogne comme lui, s'il n'avait cessé de se confirmer que jamais il ne serait autrechose pour la jeune fille qu'un (^marade et un garde du corps dévoué jusqu'à la mort, si, par aventure, il eût interrogé son âme, il se fût vu forcé d'avouer qu'il adorait la comédienne et que le temps ne faisait qu'aocroître son amour. Lorsque, à Narbonne, à la veille de partir, d'Artagnan était venu présenter ses respects à la jeune fille et l'assurer de son éternel dévouement, le Gascon avait été tout joyeux de voir que Marianne était demeurée fort indiffépente en somme à ce départ. Et il s'était dit :

— Si c'était moi qui partais, je suis sûr que Marianne pleurerait ! Ce en quoi il se trompait sans doute, entraîné par son imagination méridionale et sa vantardise gasconne.

Quoi qu'il en soit, et bien qu'il fût tout féru de Marianne, il se gardait bien de le faire paraître, et s'efforçait de faire croire à la jeune comédienne quMl avait complètement oublié l'amour dont il lui avait fait jadis le timide aveu. Seulement, tout au fond de lui, il pestait que les événements ne lui permissent pas de pénétrer le fameux secret qui le préoccupait tant. Oh ! dix ans, de sa vie, il les eût donnés facilement pour être certain que c'était le nom de Marianne que le curé de Galluis avait voulu prononcer quand la mort était venu le surprendre. Alors il courrait chez M. de Puyroland, il rapporterait, l'enveloppe scellée de cire jaune, et la remettrait à Marianne, sûr qu'elle y; trouverait un nom, un titre et une fortune. . . .

Cependant le temps passait. Il y avait plus d'une semaine que le cardinal s'enfermait dans la forteresse de Tarascon où il rongeait d'ennui, dansl'ignorance de ce qui se passait à Perpignan, auprès du roy. Oh ! durant ces journées monotones, que de haine contre ce misérable Cinq-Mars s'amassait dans l'âme de Richelieu ! Un homme qui lui devait sa fortune, le traliir ainsi ! Et dire que lui, lui le grand cardinal, le farouche ministre devant qui tout tremblaio, était impuissant a se venger de ce traître !

Un soir vers les huit heures, Capestoc était de garde à la porte du cardi-

iaal, lorsque tout à coup à la porte du château il entendit comme un bruit de ■querelle.

Etant descendu pour voir ce qui se passait, il se trouva en face d'un cavalier couvert de poussière, aux habits lavés de pluie et déteints par le soleil, attestant d'une rude chevauchée. Ce cavalier se disputait avec les soldats qui .gardaient le château, lesquels voulaient l'empêcher de pénétrer alors que le cavalier prétendait avoir un besoin urgent de voir le cardinal tout de suite.

A la vue du lieutenant aux gardes, les soldats se retirèrent. Mais le 'Cavalier, qui venait de reconnaître Capestoc sans doute, s'avança vers lui, et joyeusement :

— Eutin ! voici quelqu'un qui va me laisser pénétrer dans la place !

Et, se plantant devant le Gascon :

— Ne me reconnaissez-vous point, monsieur de Capestoc 1

Le cadet examina cet homme si mal vêtu qui l'interpellait par son nom, •puis tout à coup :

— Hé ! parfandious ! c'est M. de Rochefort !

— Lui-même ! répliqua Rochefort en éclatant de rire.

— Savez vous que devant cette mine, je comprends que ces soldats vous aient empêché d'entrer. Têtedious ! vous venez donc de chez le diable, pour être dans un pareil état !

— J'arrive d'Espagne ! répondit le comte de Rochefort, et si je suis aussi dépenaillé, c'est que j'ai couru jour et nuit pour voir le cardinal le plus tôt possible. Aussi, j'espère Inen, monsieur de Capestoc, que vous allez m'introduire auprès de lui sur-le-champ.

— Pardieu ! répondit Capestoc, suivez-moi, je vous prie.

Ca>pestoc connaissait trop le comte de Rochefort pour le faire attendre.

Il savait que c'était là un fidèle serviteur du cardinal que Richelieu employait à toutes sortes de besognes mystérieuses qu'il n'eût osé confier au plus brave de ses gardes. Il pria donc Rochefort de patienter une minute, et pénétra chez le cai-dinal.

Qu'y a-t-il, mon brave Capestoc 1 fit le cardinai, tressaillant, en voyant entrer son lieutenant, qu'il n'avait point fait demander. Serait-ce enfin Chavigny qui revient de Perpignan ?

— Non, Monseigneur, répondit le Gascon ; c'est M. de Rochefort qui veut absolument voir Votre Eminence.

— Rochefort ! fit le cardinal étonné.

— En personne !

— Or ça, ! il n'est donc point mort ! Yoici bien trois mois que je n'avais entendu parler de lui.

— <Ma foi, à vrai dire, il a bien l'air d'un revenant, répondit tranquille ment Capestoc, et j'aurais bien cru, tant il est mal accoutré, qu'il arrivait de l'enfer, s'il ne m'avait assuré qu'il vient d'Espagne.

— Il vient d'Espagne ! murmura le cardinal.

Puis, après un moment de réflexion :

— Vive Dieu ! Faites-le entrer. Ce damné de Rochefort a toujours quelque chose d'intéressant à vous raconter.

Capestoc sortit, puis, une minute, après, introduisit M. de Rochefort et «lia reprendre sa faction à la porte de l'Eminence.

— .Certes ! fit le cardinal, après avoir jeté un coup d'œil sur le costume du

comte, mon lieutenant aux gardes avait raison en m'assurant que vous avie?; l'air de revenir de ''enfer, et je m'étonne que vous n'arriviez que d'Espagne . ,

--Ma foi, bien que je n'arrive que d'Espagne, je crois que les nouvelles que j'en rapporte sauront intéresser Vocre Eminence.

— Voyons ! repartit le cardinal, dont les yeux brillèrent d'une impatiente curiosité.

— A vrai dire, poursuivit Rochefort, pour la clarté do mon récit, il importe que je remonte un peut haut.

— Remontez, et pourvu que ce ne soit pas jusqu'au déluge. . . .

— Non, Monseigneur, rassurez-vous, je ne remonterai qu'à deu.\' mois eu avant, c'est-à dire à une huitaine à peu près avant que Votre Eminence quittât Paris.

— Voyons ! j'ai hâte de connaître. . . .

— Vous allez être satisfait. Monseigneur, continua Rochefort. Voici : Je dois vous dire d'abord que je possède une petite amie qui démeure dans les parages du Luxembourg. Or, quand je vais la voir, ne voulant pas éveiller les soupçons du voisinage et ternir sa réputation, j'ai coutume de laisser mes ge»is à la porte de la Foire Saint-German.

— Ah i;a ! interrompit le cardinal, est ce pour nie conter vos aventures galantes, que vous forcez ma porte 1

— Patience, Monseigneur, car j'arrive au cœur de mon récit. Car, il y a deux mois, comme je sortais de chez cette dame, je vis sortir d'une maison discrète un homme que je reconnus tout de suite pour l'avoir rencontré souvent à Bruxelles, et que je sais être employé par le roi d'Espagne pour des affaires les plus secrêces.

— J'espère que vous avez suivi cet homme, répondit le cardinal.

— A telles enseignes que, durant trois jours, je ne quittai point ses semelle.s, et que le quatrième, craignant d'avoir été surpris, je dus me vêtir en mendiant, ce qui tit, entre parenthèses, que je fus rossé par le guet.

— Voilà d'un bon serviteur ! tit le cardinal avec un sourire ; mais j'espère que cette altercation avec le guet ne vous fit pas perdre sa trace 1

— Que non pas ! A huit heures, mon homme pénétrait dans uue maison de la rue de Tournon.

— Dans la rue de Tournon ! Qui donc habite là ?

Un jeune homme sans importance : le fils de l'historien de Thou.

— Ah ! oui ' l'amanc de Mme de Guéménée ! Que diable votre homme allait-il faire cliez ce bénédictin ?

— Attendez, Monseigneur ! A peine notre Espagnol avait-il pénétré dans cette maison, que trois hommes, à cinq ou six minutes d'intervalle, l'y rejoignirent.

— Trois hommes ?

— Le premier, continua Rochefort imperturbablement, gros et court, bien qu'il fût enveloppé d'un épais et sombre manteau, je le reconnus tout de suite : c'était M. de Bouillon !

— Je le croyais à Sedan, interrompit le cardinal.

— Il faut croire qu'il n'y était plus. Le second ne se cachait point, arrivait là ouvertement, ce qui fait que je n'eus aucune peine à reconnaître le grand écuyer.

— Lui ! Cinq-Mars ! s'exclama Richelieu.

— Lui-mèDie .- Quant au troisième. . . .

— Ne le nommez pas, car je deviue, c'était Gaston d'Orléan;>. — En eiïet, c'était lui !

— Et ces trois hommes venaient là ... .

— Pour conspirer contre Votre Eminence, pou>'suivit Rocheforr.. — Hélas ! je ne le sais que trop ! soupira le cardinal. Puis, après avoir songé une minute :

— Es dire que je ne peux plus rien contre ces hommes ! ajouta-t-i! i^ur ur..kon de désespoir iotini.

Rochet'ort le regarda.

— C'est le grand cardinal qui me parle ainsi ! interrogea-t-il stupéfait. — Oh ! mon pauvre Rochefort, répondit Richelieu, il n'y e, plus de grand

cardinal, maintenant. Ne voyez-vous pas que je suis à Tarascon au lieu d'être à Perpignan, et ne comprenez-vous point que mon autorité est finie et que mon règne est passé !

—Oh ! fit Rochefort.

Eloigné de la cour depuis deux mois, il ignorait les événements qui s'y étaient passés.

— Oui, mon règne est passé, mon fils, continua Richelieu avec un sourire mélancolique,

Er, familièrement, appuyant sa main sur l'épaule du comte, il ajouta :

— Va, tu peux quitter mon service sans crainte, car maintement tu n'y récolteras pas grands bénéfices.

Mais Rochefort releva la tête.

— Je ne suis pas assez misérable, prononça-t-il fièrement, pour abandonner mon maître quand il est vaincu ! Mais il ne peut l'être !

Richelieu ne répondit pas un seul mot :

— Hélas !

— Non ! non ! s'écria Ptoohefort, c'est impossible ! I-^ roy ne peut délaisser ainsi l'homme qui a tant fait pour son trône !

Le l'oy ne voit plus que par les yeux de M. de Cinq-Mavs !

— Un traître !

— Il n'a encore tvahi que moi !

— Le croyez-vous ?

— Oh ! SI j'avais une preuve !

- — Mais elle existe, cette preuve !

— Que dis-tu'?

— Je dis que Cinq-Mars a trahi son pays !

— Serait-il possible ! fit Richelieu en se levant brusquement,

— Et quoi 1 continua Rochefort, avez- vous oublié ce que je vous ai dit tout à l'heure 1 ^

— Tu m'as parlé d'une coclepiration contre ma personne !

— Avec la complicité d'un Espagnol.

—Eh bien !

— Ah ! c'est qr.e je ne vous ai pas fini mon histoire !

" Ecoutez, Monseigneur, écoutez. Le lendemain de l'entrevue que je vous ai relatée, notre Espagnol quittait Paris. Je le suivis. Et il n'était pas arrivé à Etahipes que, sous un habit de postillon, je lui faisais agréer mes services. Car je voulais en avoir le cœur net. Que Cinq-Mars, Bouillon, de

Thou et Monsieur conspirassent, c'était dans l'ordre. La présence de cet Espagnol ouvrait la voie aux soupçons. En effet, je ne fus point trompé dans mon attente. A peine avions nous traversé la frontière qu'un cavalier, qui Ji'était autre qu'un secrétaire secret du roy d'Espasne, se pré.=entait vers l'homme que j'avais l'honneur de conduire, et, comme il l'interrogeait, notre Espagnol répondait en propres termes ces mots : " L'affaire est faite. D'un moment à l'autre, M. de Cinq-Mars va nous envoyer le traité. "

— Le traité ! s'exclama Richelieu.

— Oui, Monseigneur, le traité.

— Mais alors, c'est un appel à l'étranger.

— Il me semble.

— Et c'est une horrible trahison relevant de la hache du bourreau 1

— Sans doute.

— Oh ! une preuve ? une preuve ! s'exclamait Richelieu en arpentant 'fébrilement sa chambre ; une preuve ! que [je la montre au roy ! que je me débarras.«e de cet homme ! que. . . .

Rochefort l'interrompit.

— Mais cette preuve, Monseigneur, il vous sera peut-être facile de l'avoir.

— Comment cela 1 fit le cardinal, qui s'arrêta et fixa le comte.

— Dame, répondit Rochefort avec le plus grand calme, que Votre Emiaence daigne se souvenir que j'ai quitté l'Espagne il y a trois jours ; qu'à ce moment on n'avait pas encore reçu le traité ; c'est donc qu'il est encore en route, et il me semble qu'un homme sûr et intelligent. . . .

— Eh ! iiîordieu ! fit Richelieu impatienté, que ne restais-tu en Espagne, et que n'attendais tu ! C'eût été du temps de gagné.

— C'était assurément le parti le plus sage, répartit Rochefort impassible. Mais je n'ai point dit à Votre Eminence que, découvert et reconnu par mon Espagnol, j'ai été arrêté et que je ne dois d'être ici qu'à ma science consommée de l'escrime. Envoyez quelqu'un tout de suite ; il est sûrement encore temps, et les hommes ne doivent point manquer à Votre Eminence.

Le cardinal ne répondit rien, mais il appuya sur le timbre. Aussitôt Capestoc parut.

— Monsieur de Capestoc, commença le cardinal, vous allez prendre le meilleur cheval de votre compagnie.

— Bien, Monseigneur, répondit le lieutenant.

— Et vous allez partir pour l'Espagne.

— Bien, Monseigneur, répliqua le Gascon, qui fût allé en enfer si le cardinal le lui avait ordonné.

— Seulement, vous allez rejoindre au plus vite la route qui mène de Perpignan à ^Madrid.

— Ce sera fait !

— Là, vous rencontrerez un homme envoyé en Espagne par M. de Cinq- Mars ; le diffiile sera de le reconnaître.

Soudain le cadet se rappela la scène à laquelle il avait assisté à Valence. Tout de suite il comprit. Et avec un sang-froid imperturbable :

— Ce sera facile, au contraire, car je connais cet homme !

Richelieu regarda son lieutenant.

— Vous connaissez ? . . . . fit-il.

— Oui ! c'est M. de Fontrailles.

— Comment savez-vous 1

— Je lai vu partir, il y a huit jours.

— Et vous ne m'en avez rien dit ! s'éeria le cardinal furieux.

Mais la colère du ministre n'était point faite pour démonter le Gascon :,ui, fort calme, répondit :

— Je ne pensais point que cela intéressât Votre Eminence,

— Vous ne saviez donc point de quelle mission ce Foutrailles était char- .gé?

— Je l'ignore, en effet.

— Et bien, apprenez qu'il porte au roi d'Espagne un traité, appelant l'étranger en France, que ce traité il me le faut, dussé-je le payer de toute ma fortune.

— Monseigneur, répondit Capestoc. je suis à votre service, et vous l'aurez pour rien.

Et ayant salué, il sortit.

OT' '' • -^ ; roc RETROUVE KOFiT A PROPOS DE VIEILL£;S COXXAIo.î.iXCSo.

En quittant le cardinal, Capestoc courut à sou logis où il pensait trouver le fidèle Cadéac. Mais le brave garçon,' sachant que son maître était de service près de Richelieu, et bien persuadé qu'il ne reparaîtrait point jusqu'au lendemain matin, en avait profité pour rendre visite à un petit cabaret du voisinage, où Capestoc le découvrit en proie aux fortes émotions d'un lansquenet effréné.

— Comment ! C'est ainsi que tu gardes la maison pendant mon otbsence ?

Cadéac demeura bouche bée.

— Voyons, quelles belles raisons vas-tu me donner pour excuser ta négligence ?

— Ma foi, Monseigneur, répondit Cadéac, je ne pensais point que vous reviendriez sitôt.

Capestoc se mit à rire à cette naive réponse, et, ayant ri, il ne put se fâcher.

— Allons 1 vite à la maison ! car je n'ai point le temps de te rosser aujourd'hui.

L'oreille basse, Cadéac fila, moins vexé sans doute de l'algarade de son maître que du chagrin de quitter une partie juste au moment où la veine commençait à lui \ enir.

Une minute après, on arrivait au logis du lieutenant aux gardes.

— Maintenant mon vieiix Cadéac, fit Capestoc, tu vas me seller mon cheval.

— Bien ! répondit le valet, qui jusque-là ne trouvait rien d'extraordinaire à cet ordre. Et déjà il se dirigeait vers les écuries où se trouvaient les trois chevaux du Gascon.

— Attends une minute, fit celui-ci en le retournant par la manche. Tu es bien pressé de retourner à ta partie ! C'est Empédocle que tu vas me seller.

— Empédocle ! fit Cadéac en ouvrant de grands yeux.

Des trois montures de Capestoc, Empédocle était celle qui avait le plus 8 ..... :

lU

de fond. Le lieutenant ne s'en servait que lorsqu'il partait pour quelque lor» gue expédition. Cela expliquait l'étonnement du valet.

— Et bien ! repartit le Gascon, qu'as-tu à me l'egarder ainsi ? — C'est donc que vous partez pour un voyage ?. . . . demanda timidement; Cadéac.

— Dame ! Sept ou huit jours au plus.

— Et. . . .vous allez ?. . . .interrogea encore Cadéac, qui pâlissait visiblement.

— Tu es bien curieux, 1 acoi ! répondit Capestoc, qui ne tenait pas du tout à ce que la ville entière connût l'endroit où il allait et pût deviner la missioni dont il était chargé.

— Oh ! pardonnez-moi ! ce n'est point la curiosité qui me pousse .... — J'en suis heureux, car ainsi tu ne seras point déçu.

— Mais .... continua le pauvre diable .... Excusez-moi de vous adresser encore cette question .... Est-ce bien dangereux, l'endroit où vous allez 1 — Peuh ! je n'en sais rien ; mais que t'importe 1

— C'est que .... murmura Cadéac, qui décidément n'était pas rassuré du tout.

— Bon ; je comprends, s'écria Capestoc en éclatant de rire. ïu as peur, j'en suis sûr, qu'il ne m'arrive malheur ! . . . . Eh bien, rassure-toi .... Tu dois savoir, pour m'avoir vu à l'œuvre, qu'on ne me tue pas, moi ! et que l'épée quii doit trancher le fil de mes jours n'a pas encore été ti'empée. Aussi, dépêchetoi, car, je te l'ai dit, je suis pressé et n'ai pas le temps à perdre a faire la conversation avec toi.

Il n'y avait pas à répliquer lorsque Capestoc donnait un ordre. La mort dans l'âme, Cadéac s'en fut tirer Empédocle de son écurie, et le sella, tout en poussant des soupirs capables de gonfler les voiles de toutes les tartanes qui encombraient le port de Tarascon. Mais, tout en soupirant il avait réfléchi,, et lorsque Capestoc, qui était allé chercher un manteau, sa bourse et ses trois pistolets d'arçoo, revint trouver Cadéac :

— Mais, fit celui-ci vous n'allez point partir tout seul pour cette expédition ?

— Pourquoi pas 1

— Vous ne m'emmènerez même pas !

— Qu'aurais-je à faire de ta compagnie !

— Je ne sais pas ; mais il me paraît qu'il n'est guère de bon ton qu'un gentilhomme voyage ainsi sans un domestique !

— Ouais ! répondit Capestoc, ce n'est de bon ton. Eh bien ! Cadéac, mon ami, nous nous pesserons du bon ton pour cette foi?. Car tu vas demeurer ici, où tu me seras plus nécessaire qu'à mon côté. Et ce disant, il sauta à cheval.

Cadéac, prêt à pleurer maudissait le destin. A eoup sûr, son maître partait pour une de ces entreprises périlleuses dont il avait la spécialité et où l'on risque d'attraper cent coups de rapière pour un. Et encore, s'il avait pu l'accompagner ! Mais non ! Son maître ne voulait pas de lui. Qu'allair.-il devenir pendant son absence ? L'inquiétude allait le ronger. A chaque minute il penserait voir apparaître trois ou quatre sergents du guet, envoyés par le grand prévôt de Paris qui, Capestoc mort, aurait ouvert le billet déposé entre ses mains. Ah ! quelle horrible situation pour le pauvre Cadéac, et qu'il eût

donné cher pour que tout ce qui lui advenait ne fût point arrivé ! Mais' qu'y faire 1

Cependant, Capestoc étant en selle et prêt à partir, il se retourna vers. Cadéac qui se lamentait.

— Ecoute, l'ami, lit-il, et retiens bien tout ce que je vais te dire : Je ne sais combien je demeurerai absent, mais je reviendrai, sois-en certain. Si to

m'as obéi, tu seras récompensé : dans le cas contraire

Et Capestoc fit le geste de manier un bâton imaginaire, mimique que- Cadéac comprit tout de suite, ce qui faisait honneur à ses qualités intellectuellea.

— Vous serez obéi fidèlement, se hâta-t il de répondre. — J'y compte bien ! Donc, tu vas commencer par ne point t'absenter d'ici,. Et tu veilleras jour et nuit à ce qu'il n'arrive rien de fâcheux à Mlle Marianne-, Tu m'en réponds sur ta tête, entends-tu ! — Vous pouvez compter sur moi.

— Maintenant, si par aventure M. d'Artagnan venait me voir, tu luï expliquerais que je suis parti pour quelques jours, mais que je reviendrai bientôt. Est-ce compris.

— C'est compris.

Et maintenant, Cadéac, à la condition que tu veilles sur Marianne, tu peux boire et perdre tout ton argent au lansquenet, c'est ton affaire, je ne t& demande pas autre chose. Sur ce, bonsoir, et à bientôt !

Et Capestoc piqua, des deux, laissant Cadéac ébahi de la promptitude de ce départ.

Une minute encore, il demeura là, perplexe, l'œil mouillé d'une larme eb tout secoué par un frisson de peur.

— Bah ! fit-il enfin, en haussant les épaules avec le geste philosophique de son maîti^e.

Et, complètement remis de son émotion, il retourna dans la taverne, où iî s'aperçut bien vite que le départ de son maître avait rompu le charme, et que la veine qui tout à l'heure commençait à lui venir s'éloignait à grands pas.

Cependant Capestoc chevauchait dans la nuit. Il pouvait bien être dix heures du soir, mais le ciel était semé d'étoiles, la lune resplendissant comme un éblouissant ducat d'or, et il faisait clair presque comme en plein jour,

— Ah! M. de Cinq-Mars conspire î songeait Capestoc. Ah! ii envoie en France des porteurs de traité appelant l'étranger à son secours î Et c'est cet excellent avorton de Fontrailles qu'il a choisi. Parfandious ! je ne suis point fâché que le cardinal m'envoie à la poursuite de ce misérable bossu ! Je vais lui faire payer en une seule fois, et la mort du chapelain de Galluis, et mon clieval, et mon chapeau, et la nuit blanche qu'il m'a fait passer, et les che'*:auchées nocturnes qu'il m'a obligé de faire. Sans compter que peut-être j'aurai au bout de cela l'explication complète du mystère dont j'ai déjà soulevé un coin du voile. Et dire, continuait le Gascon avec un soupir, qu'il n'y a pa» quinze jours le n'avais qu'à allonger le bras, avec ma rapière au bout, pouravoir ce chiffon de papier que le cardinal m'envoie chercher si loin, et que je ne serais pas forcé de courir jusqu'en Espagne ! Car, il n'y a pas à dire, j'aurais préféré demeurer à Tara^con, moi ! Malgré l'ennui d'entendre souvent la Mirame de M. Desmarets, que Mirandor s'obstine à jouer devant moi et troisou quatre sourds, cela ne me déplaisait point, parce que cela me fournissait

l'occasion d'entendre la voix si mélodieuse de Marianne. Je sais bien que je suis insensé de penser encore à cette belle enfant. Elle l'a dit, et elle tiendra sa parole. Tant qu'elle sera comédienne elle ne voudra pas être ma femme, et le jour où — comme je l'espère, — je pourrai lui rendre et son nom, et çon titre, et sa fortune, c'est moi qui ne voudrai plus d'elle, ne voulant point avoir l'air d'avoir fait tout ce que j'ai fait dans l'unique but d'épouser une riche héritière. Oui ! je suis fou ! Mais je l'aime, et quand une fois l'amour a pris racine dans le cœur d'un Gascon, il est impossible de l'en arrach^.r. Ah ! Capestoc ! Capestoc, mon ami, tu aurais cent fois mieux fait de ne jamais soupirer que pour de gentes hôtelières, avec lesquelles, du moins, tu pouvais facilement t'entendre. Quelle imprudence d'avoir laissé germer dans ton âme cet amour infernal dont jamais tu ne goûteras les fruits tant sav'oureux ! Mais tout le mal est fait, maintenant, et les plus beaux raisonnements du mondé n'empêcheraient point- que tu ne sois amoureux fou d'une femme qui ne te ïera jamais de rien.

Et Capestoc poussait un soupir, épéronnant sa monture et filant comme le vent. C'est qu'il ne s'agissait point de perdre son temps en route. En comptant juste, il y avait exactement quinze jours que Fontrailles avait quitté Valence, et M. de Cinq-Mars lui en avait donné douze pour revenir le retrouver à Perpignan. Capestoc arrivait donc trop tard.

Non î Car le Gascon comptait sur l'imprévu de la route, sur les événements qui avaient dû survenir et sur le temps que Fontrailles a rail skhs doute attendu à Madrid. En brûlant le pavé, en chevauchant jour et nuit, Capestoc avait, sans aucun doute, le temps d'arriver à propos.

Parti à dix heures du soir de Tarascon, Capestoc arriva à Cette vers les onze heures du matin, ayant fait vingt-six lieues en treize heures. Mais Empédocle était fourbu, et il dut se procurer une autre monture. Celle-ci le conduisit jusqu'à Narbonne et tomba épuisée, ayant fourni d'une seule traite près de dix-sept lieues. Un ti'oisième cheval le mena jusqu'à Perpignan.

Mais là il dut faire un détour. C'est qu'il y avait deux obstacles à éviter; d'alx)rd les troupes royales qui assiègeaint Perpignan, et où M. de Cinq-Mars commandait en maître ; ensuite les Espagnols qui défendaient la ville, et qui n'eussent point manqué de l'arrêter et de le prendre comme un espion.

Là était même un véritable danger. Car, pour les troupes royales, il eut vite fait de les éviter.

Mais il n'en était pas de même des soldats de Sa Majesté très Catholique. Jeux-ci tenaient la campagne, et la Catalogne tout entière était en leur pouvoir.

Néanmoins, sans trop d'encombre, Capestoc put arriver jusqu'à Villefranche, où les Espagnols étaient en assez piètre estime et où le cadet fut reçu à bras ouverts.

Mais ce n'était point là le but de son voyage. Il voulait gagner le col des Ayres et pénétrer en Espagne. Et c'était là justement que gisait la difficulté.

Par bonheur, en sa qualité de Gascon, Capestoc connaissait assez l'espagnol pour pouvoir se faire passer très facilement pour un fidèle sujet de Sa Blajesté le Roy de toutes le3 Espagnes. Donc, abandonnant sa casaque de .garde, qui eût pu le compromettre, acheta-t-il chez un fripier un costume de boa gros drJip de Tours, bien cossu, bien étoflFé, et, sous son feutre gris dépour-

vu de toute plume, il avai4^passablement l'air d'un brave marchand de Catalogne qui s'en venait de vendre ses denrées aux fidèles soldats de Sa Majesté Philippe IV.

Par malheur, en se déguisant en commerçant, Capestoc avait été forcé d'abandonner sa bonne rapière et de i^endre son cheyal.

Mais i! avait remplacé celui ci par un vigoureux roussin et celle-là par un poignard effilé qui pouvait devenir terrible, dans la main du Gascon.

D'ailleurs, il cachait sous sa houppelande deux pistolets d'arçon chargés jusqu'à la yueule et prêts à cracher leur plomb à la tête de l'imprudent qui eût osé faire de l'indiscrétion envers ce paisible marchand qui regagnait sa boutique après avoir arrondi son bas de laine.

D'ailleurs, tout se passa le mieux du monde, et, ayant quitté Villefranohe le matin, il arriva dans un petit village posé au bas du col des Ayres, vers le soir.

On était en juin, et, bien que les crêtes pyrénéennes fussent couvertes de neige, tous le^ cols étaient praticables, et à moins d'un orage imprévu ou d'una tourmente soudaine, il n'y avait aucun danger à les franchir.

Pendant le jour s'entend, car, durant la nuit, c'était une autre affaire. Des bandits, paraît-il, désolaient tous les passages, et le col des Ayres, principalement, était fréquenté par des malandrins qui y avaient, semblait-il, établi leur quartier général. Il n'y avait pas trois jours, paraît-il, un pauvre marchand de blé, qui s'était aventuré le soir dans ce périlleux passage, avait payé de sa vie cette hardiesse. D'ailleurs, même en plein jour il ne faisait pas bon s'y aventurer tout seul, et l'aubergiste qui fournissait au Gascon tous ces détails l'engageait fort à attendre, pour entrer en Espagne, que deux ou trois compagnons vinssent à passer, qui pourraient lui faire escorte.

— Bon ! fit Capestoc, nous verrons ^a demain.

Et comme il était exténué de fatigue, il s'en fut se coucher, et toute la nuit, rêva que M. de Cinq-Mars et Fontrailles, déguisés en bandits de grands che mins, le to:turaieut à petit feu.

Le lendemain, il fut deVjout avant le chant du coq.

— Eh bien ! demanda le cadet à l'hôtelier, avez-vous quelques clients déci dés à franchir avec moi le col des Ayres 1

— iSTon 1 répondit celui-ci ; mais si Votre Honneur veut attendre un tout petit peu, j'espère bien qu'il viendra quelqu'un.

— Atttendre ! attendre ! grommela Capestoc, je n'aime pas beaucoup cela,

Et il ordonna de seller son coursier.

— Comment ! fit l'aubergiste, vous aller vous aventurer tout seul !

— Eh : parfandious ! . . . . comme disent les Gascons, répondit Capostoc» je suis pressé et n'ai pas le loisir de demeurer trois ou*^ quatre jours dans ton. auberge,

— Mais vous aller vous faire tuer !

— Allons donc ! Je suis assez grand pour me défendre !

— Mais ils sont au moins quarante qui vont vous tomber dessus * — Nous verrons bien !

— Si encore vous étiez armé !

— Bah ! tu as bien ici quelque vielle rapière à me vendre.

— J'en ai une, seigneur, mais c'est une folie que vous allez faire ^

— A^a chercher ta colichemarde.

Comprenant que les meilleurs raisonnements du monde ne parviendraient pas à faire revenir sur sa décision cet homme plus têtu que sa mule, l'aubergiste s'exécuta, persuadé que son hôte serait tué avant d'avoir atteint le sommet du col. Aussi, fort de cette conWction et bien convaincu que désormais cet homme qui allait à la mort n'aurait plus besoin d'argent, il lit payer son 'épée le double de sa valeur et le prix de sa chambre le quadruple pour le iinûias.

Capestoc partit. Tout au fond de lui, il était persuadé qu'il n'y avait pas !plus de îoandits sur le col des Ayres que dédoublons dans la poche a'un hidalgo. Pardieu ! tout ce que racontait l'aubergiste n'était que pour retenir les -voyageurs en sa maison le plus longtemps possible, et, au prix qu'il faisait payer une nuit, Capestoc frémissait en songeant à ce que lui auraient coûté trois ou quatre jours passés dans cette taverne.

— Têtedioux ! pensait Capestoc, bandit pour bandit, je préférerais peut- ^tre ceux du col des Ayres s'il y en avait ; je suis persuadé qu'ils me voleraient moins que ce damné aubergiste, que la fièvre étouffe !

Cependant Capestoc, au pas tranquille de son coursier, cheminait toujours. Il traversait maintenant le plus beau site du monde.

•'ijÊ ^cîiemin qu'il suivait s'accrochait à une montagne toute plantée de sapins dont les fûts s'élevaient vers le ciel, droits et robustes comme des piliers de cathédrale, faisant sur sa tête une voûte de verdure. A ses pieds, il entendait beuillonner un torrent furieux, interrompant seul de ses grondements le majestueux silence de ces lieux. Il chevauchait ainsi depuis une heure, et ■«toute autre monture que son pitoyable roussin eût été exténuée de gravir ainsi tUMJ pente si abrupte et si roide. Mais l'animal ne paraissait point s'en ressentir, et il allait alerte et sautillant, comme s'il se fût trouvé sur le pavé du roy.

Le soleil était haut dans le ciel, maintenant, et il pouvait bien être dix iheares ; mais, protégé par les branches touffues des sapine, Capestoc n'en était ;point incommodé, et, respirant à pleins poumons l'air saturé de résine de ces régions, il se trouvait l'homme le plus heureux de France et de iS'avarre. Où diable l'aubergiste avait-il pris qu'un pareil pays pût être infesté par des brigands ?

Mais voici que tout à coup, au milieu de ce silence solennel, Capestoc crut entendre un froissement d'herbes- sèches sur les bords de la route.

— Quelque animal que je dérange au milieu de son sommeil, murmura-t-il.

Mais il n'avait pas achevé cette phrase, prononcée à haute voix, qu'un iiomme bondissant au milieu de la route, et, saisissant le roussin par la bride taudis qu'il brandissait un pistolet :

— Rendez-vous, ou vous êtes mort !

— Parfaadious ! hurla le Gascon qui, prompt comme la pensée, tira sa lourde rapière et en asséna un coup formidable sur le bras du malandrin.

Juste à ce moment, l'homme pressait la gâchette de son arme ; le coup de rapière iui ût lâcher son pistolet, mais pas assez tôt que le coup partit.

^seulement, au lieu d'atteindre le Gascon, la balle, ayant dévie, alla s'ènioacer dans la poitrine du roussin qui s'effondra, tué raide, en entraînant Capestoc dans sa chute.

En tombant, le cadet dut lâcher son épée, ce qui fait qu'il était perdu. Oir, au même instant, cinq ou six bandits qui étaient cachés dans les envn-ons

sautèrent sur la route et braquèrent sur lui leur mousqueton, ce qui fit qie le .pauvre Capestoc pensa que sa dernière heure était arrivée.

Aussi ne fut-il pas à moitié surpris en entendant une voix qui criait :

— Sandious ! ne tirez pas ! c'est un ami !

Aussitôt, et comme par enchantement, les escopettes s'abaissèrent, et avant

■ que Capestoc fût revenu de son étounement, il avait devant lui un grand diable couvert de loques et dont la ceinture de cuir, s'ornait d'un véritable arsenal de poignards et de pistolets.

Le bandit s'avançait vers le Gascon, le sourire aux lèvres et les bras ouverts.

— Parfandious ! cria Capestoc, Bobignasse ! ( 1 ).

— Sandious !' il m'a reconnu ! répondit le rutian tout joyeux.

— Que fais-tu dans ce défilé ?

— Vous le voyez, j'y suis assez heureux pour vous sauver la vie !

— Têtedioux ! il était temps. Mais, par ma foi, je suis si heureux de te revoir, que je ne veux me souvenir dans quelle compagnie pitoyable je te retrouve !

Et Capestoc se laissa tomber dans les bras toujours ouverts de Bobignasse, lesquels se refermèrent sur le Gascon en une étreinte passionnée.

Les cinq ou six bandits, émus par un spectacle aussi attendrissant, lâchèrent leurs escopettes pour écraser un pleur qui mouillait leur paupière. Il y en eut même un, plus tendre que les autres sans doute, qui ne put retenir un sanglot, en même temps que d'une voix lamentable il gémissait :

— Et ÎDien ! et moi ! On ne reconnaît donc plus Sacassou !

— Parfandious ! Toi aussi ! s'écria Capestoc gaiement.

Et, pour ne point faire de jaloux, il se précipita dans les bras du brave Sacassou,

A ce coup, les bandits ne purent retenir leurs larmes. Et celui dont Capestoc avait a moitié cassé le bras d'un coup du plat de sa rapière se lamentait :

— Et dire que j'ai failli tuer un si brave garçon !

— Et tu auras fait un beau coup. Balafré !

Puis, se tournant vers les autres :

— Mes amis ! je vous présente M. le baron de Capestoc, le plus noble gentilhomme de France et la plus fière épée du royaume 1

Les bandits saluèrent et Capestoc sourit. J°^A vrai dire, il était content de retrouver ses deux vieux amis Bobignasse et Sacassou. Quand à regretter de les rencontrer au beau milieu d'une bande de voleurs de grands chemins, il ne le pouvait, en toute franchise, car n'étaitil pas à cela qu'il devait la vie ?

— Or ça ! monsieur de Capestoc, prononça Bobignasse, qui paraissait être le chef de cette petite troupe, je ne sais si vous êtes pressé de gagner l'Espagne, mais, en tout cas, croyez que mes amis et moi serions désolés si vous nous quittiez ainsi. Nous avons, à deux pas d'ici, notre campement. Du vieux vin rafraîchi dans le ruisseau, un quartier d'isard rôti à la broche, et vous voudrez bien nous faire l'honneur d'en prendre votre part 1

Les bandits approuvèrent ce beau discours, et entourèrent le cadet, le

■ regardant avec des yeux de supplications.

(1) Voir : Un cadet de Gascogne,

— Ma foi j'accepte, mes amis ! répondit Capestoc, après une minute de réflexion. D'abord parce que j'ai grand'faim, et ensuite parce que ^■ous pouve2 me rendre service.

Les bandits sautèrent de joie, tandis que Bobignasse et Saca^sou, d'une même voix :

— Un service, monsieur de Capestoc 1 Mais dix ! mai^- <-^'i\'- ' Nous sommes tout à votre disposition.

— Pardieu ! je vous reconnais bien là, mes amis.

— Allons! en route! commanda Bobignasse, et toi, J'Ennammé, tilc devant pour qu'on mettre le couvert.

L'Entlamme prit sa course à travers les sapins, et la petite troupe se mit en marche. Capestoc, étroitement entouré de Bobignasse et de Sacassou, prit les devants et les autres suivirent.

— Ah ça ! mes gaillards, fit Capestoc à ses deux compagnons, vous n'êtes plus aux galères 1

— Comme vous le voyez, murmura Bobignasse.

— Oui j ajouta Sacassou, contempler l'azur éternel de la Méditei-ranée, ça finit par devenir fastidieux.

— Nous préférons l'air pur des montagnes, interrompit Bobign;i;ise.

— Et nous avons tout doucement rompu notre ban.

— Pour venir nous in.staller ici.

— Ce dont nous ne saurions trop nous féliciter, puisque ça nous donne la joie de vous rencontrer, ce qui ne nous fût jamais arrivé si nous étions restés à ramer sur les galères du roy.

— D'ailleurs, à vous dire vi^ai, fit Bobignasse, je caressais depuis longtemps le projet d'allez vous trouver à Paris.

— Vraiment !

— Oui ! continua Bobignasse, car voyez vous, si vous avez vai service à nous demander, Sacasaou et moi avions une proposition à vous faire.

— Une proposition ? s'exclama Capestoc en regardant alternativement les deux amis.

— Oui une proposition qui, j'en suis sûr, saura vous sourire. Mais nous en reparlerons, car ce sont là des choses qu'il est inutile d'apprendre au Vul- Qum pecus.

Et il désigna la troupe qui les suivait.

— D'ailleurs, fit Sacassou, nous voici arrivés au campement, ft si j'eii crois mon estomac, il doit être l'heure de se mettre à table.

Le campement des malandrins du col des Ayres ne brillait point par le luxe. Il se recommandait au contraire par une simplicité vraiment primitive. C'est ainsi que nos aieux de l'âge de pierre devaient être logés. Unepro fonde infractuosité d'une roche à fleur de terre, tel était le Louvre où les bandits couchaient sur des lits de fougère odorante. Leur salle à manger était eu plein air, sur un tertre de gazon qui s'étendait devant la caverne. Quanta îeur cuisine, elle était établie un peu à gauche, sur le bord d'un tout petit ruisselet qui sortait en gazouillant du rocher.

D'ailleurs, pour être d'une installfition primitive, la cuigine n'en exhalait pas moins des fumets qui chatouillaient agréablement le nez de Capesuoc, qui était afïamé. Sous la haute surveillance d'un vieillard à barbe blanche et à tête vénérable, que son grand âge tenait éloigné de toute vie active, un large

quartier de venaison se dorait lentement aux flammes des pommes de pin.

— Allons, à table ! à table ! s'écria Sacassou.

La troupe entière s'assit sur l'herbe, laissant à. Capestoc la p;;tce d'hon neur, qui était 1 endroit le plus élevé du tertre du gazon. On débouc-ha les bouteilles, le vieillard aidé de l'Enflammé. apporta le quartier d'isard qui était cuiu à point, et joyeusement on se mit à manger et à boire.

CWuTie il arrive dans presque tous les repas, on commença par ciévorer en silence, comme si chaque mot eût été un coup de dent de perdu. Mais au bout d'un instant, quand les appétits furent un peu calmés et les soifs à demi éteintes, chacun se mit à bavarder, eb Capestoc profita du brouiiaha pour demander à Bobignasse : ^ '

— Comment se fait-il que deux Parisiens comme Sacassou et toi, deux vieux piliers du Pont-Neuf qui vit éclore et grandir votre gloire, avez ainsi dédaigné les rives delà Seine pour vous installer dans ces montagne.:, désertes où vous devez vous ennuyer à mourir ?

— Mon Dieu ! c'est bien simple, répondit Bobignasse.

Puis, élevant la voix afin de dominer le brouhaha des conversations :

— Mes amis, fit-il, s'adressant aux'bandits, M. de Capestoc veut connaître notre histoire.

Aussitôt tout le monde se tut, on eût entendu voler une moucht. Bobignasse comirentjîa :

— Vous devez vous souvenir comment Sacassou et moi eûmes des démêlés avec la prévôté, pour avoir oublié nos dagues dans la poitrine d'un pauvre homme qui avait commis l'imprudence de se promener au serein sur le Pont- Neuf, ce qui, étant donnés les brouillards du fleuve, est très mauvais pour la santé. Par malheur,' ce brave homme était, nous le sûmes plus tard, un bonnetier de la rue St-Denis dont la fille devait épouser un sergent au Châtelet. Or, comme, car un hasard malencontreux et fatal pour nous, le jour où nous oubliâmes nos dagues dans la poitrine du bonhomme, il portait sur lui une assez grosse somme d'argent qui était toute la dot de sa fille, et comme on ne retrouva point cette somme d'argent, le sergent au Châtelet se fâcha tout rouge. Et ayant retrouvé une faible partie de cette somme dans notre réduit, nous eûmes beau protester de notre innocence et dire que ces précieux doublons représentaient à peine le prix de nos deux poignards, nous fûmes immédiatement condamnés à être pendus, et ce n'est qu'à votre haute protection que nous devons d'être encore de ce monde ; ce dont Sacassou et moi vous serons étei'neilement reconnaissants.

A ces paroles, de frénétiques applaudissements retentirent à l'adrës^e du. Gascon, qui salua modestement.

— Au lieu d'être pendus, reprit Bobignasse, grâce donc à vous, Monseigneur, nous vîmes notre peine commuée en celle des galères, et quelques jours après, de ville en sille, la chaîne nous conduisit jusqu'à Brest, où bientôt l'on nous confia une rame pour écrire notre nom sur les flots verdâtres de l'océan. Je ne vous le cacherai pas plus longtemps, et les camarades ici présents, qui tous peuvent psi'ler de la chose par expérience, vous attesteront la vivacité de mes paroles, la profession de rameur sur les galères du roy, si elle permet les., douceurs de la longue et salutaire méditation manque souvent d'imprévu.

Un grognement approbatif se fit entendre, montrant à Capestoc qu'il se trouvait tout simplement au miheu d'une société d'anciens forçats. Mais ceci

a'était point pour l'effrayer, le Gascon ayant l'insigne honneur d'être l'ami du chef de cette joyeuse troupe de bra^'es gens. Il regrettait seulement de ne pas avoir amené Cadéac, qui se fût trouvé là au milieu de ses pairs.

Mais Bobignasse continua :

— Bref, Sacas&ou et moi, nous n'étions pas sur les galères royales depuis trois jours, que déjà nous n'avions qu'une idée : nous enfuir. Par malheur, la chose n'était point facile. Combien tentent une évasion qui ne peuvent la mener à bonne fin, ou qui sont noyés, ou mangés par les requins, ou repris enfin par la prévoie maritime, qui n'a qu'un moyen de corriger ces audacieux : celui de ]es pendre à la grande vergue du premier navire qui se trouve sous sa main. Je ne vous dirai point notre vie à bord de la galire royale ; qu'il vous sufl&se de savoir que treize jours après avoir été enchaînés sur notre banc, Sacassou, moi, et un troisième compagnon, dont je vous parlerai tout à l'heure, nous parvenions à briser nos chaînes et à sauter dans l'océan. Nous croisions alors non loin des côtes d'Espagne. Amarrés sur une cage à poulets que nous avions réussi à emporter avec nous, tous les troi?, entre le ciel et l'eau, nous interrogions l'horizon, cherchant une voile et tout à la fois craignant de la voir s'approcher. Car, si nous étions repêchés par un vaisseau battant pavillon de Prance, c'en était fait de nous, nous étions pendus. Enfin, après trois jours d'angoisses, nocs vîmes s'approcher uue voile : c'était une felouque espagnole, montée par de joyeux pirates marocains qui nous accueillirent à leur bord avec des cris de joie. Nous étions sauvés ! Facilement nous eussions pu nous enrôler sous le pavillon noir du pirate. Mais une campagne de douze mois à bord de la galère royale nous avait complètement désabusés sur les joies de la "vie maritime. Nous nous fîmes débarquer le plus vivement possible, et, une ois à terre, ayant fait connaissance des braves enfants qui vous entourent, nous nous établîmes sur ce col des Ayres dont j'avais ouï vanter la solitude majestueuse, les sites agrestes, et la joie d'y vivre loin des choses du monde et de l'œil de la prévôté. Voici notre histoire, monsieur de Oapestoc, et j'ajoute que je bénis le ciel, puisqu'il nous a permis de vous rencontrer, devons offrir ce frugal repas, et sans doute de vous être agréables, si j'en crois ce que vous avez dit; tout à l'heure.

Ayant ainsi longuement parlé, Bobignasse vida la moitié d'un flacon qu'il avait devant lui, tandis que ses compagnons réveillaient les échos d'alentour du fracas de leurs applaudissements.

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