‹ Les exploits de CapestocChapitre 7 sur 12 · COMMENT M. DE CAPESTOC APPREND ENFIN CE QU'ÉTAIT JACQUES GRAVIER · texte numérisé non relu

COMMENT M. DE CAPESTOC APPREND ENFIN CE QU'ÉTAIT JACQUES GRAVIER

Cependant, Bobignasse ayant parlé et le déjeuner étant absorbé, les bandits, comprenant que, depuis qu'ils ne s'étaient vus, leur hôte et leur chef Bobignasse devaient avoir des tas de choses à se dire, se dispersèrent à droite et à gauche, pour se livrer aux douceurs de la sieste, en attendant de reprendre leur honnête occupation. Capestoc se trouva donc seul entre les deux anciens ruffians, -ses amis.

— Or ça, monsieur de Capeàtoc, fit alors Bobignasse, — et pardonnez-moi ;?i je me permets de vous intorroger, — vous n'avez point, je pense, qu'tté le ^rS service du cardinal ?

— Ma foi non, répondit Capesfcoc. Qui te fait croire 1. . . .

— Mais ce costume ! poursuivit Sacassou.

— Bah ! ce costume ! C'est un déguisement.

— San^dious ! observa Bobignasse, je parierais ma tête que vous êtes -chargé de quelque mission. . . .

— Er. lu aurais deWné, l'ami !

— Pour le service de Richelieu ?

— Toujours !

— Ventredioux ! exclama à son tour Sacassou, je suis sûr que M. de Capestoc est pressé, et nous, comme des brutes, nous le i-etènons là, à lui raconter iios petites histoires.

— Rassure-toi, Sacassou, fit le Gascon. Je suis pressé, il est vrai ; mais ces histoires m'ont intéressé, et puis, quelque hâte qu'on ait, on éprouve toujours de la joie à retrouver de vieux amis comme vous.

— C'est trop d'honneur que vous nous faites ! répondirent les bandits d'une même voix.

— D'ailleurs, poursuivit Capestoc, depuis que je vous ai rencontrés, il m'est germé dans la tête certain projet, et, pour peu que vous l'approuviez, rien ne m empêchera de demeurer quelque teraps en votre compagnie.

— Ventredioux 1 dites vite votre projet et, pour avoir l'honneur de vous garder au milieu de nous, nous y contresignerons des deux mains.

— Seulement, un mot, avant ! Vous devez savoir que la France est en guerre contre l'Espagne. Eh bien ! vraiment, êtes-vous pour Louis XIII ou pour Philippe IV ?

— Peuli I répondit JBobignasse, nous nous tenons en dehors des querelles des grands.

— Oui ! ajouta Sacassou, pourvu qu'ils aient une escarcelle bien garnie, nous arrêtons les Espagnols aussi bien que les Français qui s'engagent dans ce défilé.

— Seulement, se hâte d'ajouter Bobignasse, n'allez pas nous prendre pour des voleu:-. Ayant établi notre souveraineté sur ces cols, nous nous contentons de demander un impôt de passage, comme c'est notre droit ; les rois de France et d'Espagne n'agissent pas autrement.

— Bon ! bon ! répondit Capestoc en souriant, il me sutfit de savoir qu'entre les deux belligérants vous êtes neutres.

— Oh 1 absolument.

— Et maintenant, continua le cadet, ètes-vous les amis du cardinal, ou bien ....

— Eh • parfandious ! interrompit Bobignasse, peu nous chaut du cardinal ; mais nous sommes vos amis, monsieur de Capestoc, et vous pcuvez user de nous sans tant de préambule.

— Pardieu ! voici qui me met à l'aise ; ainsi, vous n'avez aucune répugnance à m aider 1

— Mais nous le ferons de tout notre pouvoir !

— En ce cas, voici ce que je demande de vous : Mais, aupai avant, appre nez que Ion conspire contre le cardinal.

— Ceci n'est pas nouveau, fit observer Sacassou, et Son Eminence ne s'en jporte pas p'us mal. Dieu merci !

— Oui ! mais cette fois ses ennemis ont réussi.

— Veutredioux ! ils sont donc bien puissants ! s'écria Bobignasse.

— Ses ennemis se nomment Bouillon, Gaston d'Orléans et Cinq- Mars ....

— Cinq-Mars ! s'exclamèrent à la fois Bobignasse et Sacassou.

— Oui, Cinq-Mars 1 continua Capestoc. Mais la conspiration est vaincue si je puis mener à bonne tin la mission dont m'a chargé le cardinal. Car les conspiraceurs, doutant de leur force, ont fait appel à l'Espagnol. Un traité signé pai- eux a été envové à l'Escurial, et c'est ce traité aprè.s lequel je cours à cette heure. Si je parviens à mettre la main dessus, je le porte a Richelieu, qui le remet au roy, et vous supposez ce qu'il adviendra des conspirateurs. . . .

— Oui ! répondit Bobignasse, je devine que c'est. . . . Et il fio le geste de se presser la nuque avec sa main. Capestoo poursuivit :

■ — Voici à peu près douze jours que le porteur du traité est parti de Va lence, et pourvu qu'il ne soit pas arrivé à Perpignan déjà ....

— Mais, qui vous prouve qu'il passera par le col des Ayres ": demanda Sacassou.

— C'est le chemin le plus court !

— Mais, au fait, interrogea Bobignasse, si votre homme a passé en Espagne, nous avons dû le voir, car notre surveillance est fort bien faite.

— C'est un bossu du nom de Fontrailles.

— Sangdious ! nous l'avons arrêté il y a pas cinq jours, au col de Montlouis !

— Est ce possible 1

— C'est la vérité.

— Et vous ne l'avez point gardé !

Mais Bobignasse prit un air oiFensé.

— Il a payé passage !

— Oui ! ajouta 8acassou ; nous avons pri^ tout ce qu'il avait dans ses poches.

— Et vous n'avez pas trouvé le traité ?

—Non ! Et il devait être bien caché, car je vous jure. . . .

— Mais vous dites que vous l'avez arrêté au col de Montlouis ; il n'y a donc pas longtemps que vous êtes ici ?

— Oh ! nous avons des employés à tous les passages ! J'ajoutet-ai même qu'étant f.orabé dans nos mains à Montioui?, ce Fontrailles, ne pouvant se douter que notre service est si bien fait, reviendra par un autre passage.

— Et comme c'est le col des Ayres qui est le plus direct

— Il passera sûrement par ici.

— Et comme il n'a pas encore paru ....

— Vive Dieu ! s'écria Capestoc, j'arrive à temps !

— Et, soyez tranquille, monsieur de Capestoc, continua Bobignasse, il ne nous échappera pa--. Je vais faire redoubler de vigilance ex>, pour plus de sûreté, envoyer quelqu'un à tous les postes pour qu'ils se tiennent sur leur garde.

Et Bobignasse appela :

— L'Entlammé !

Aussitôt un homme parut.

— Tu vas dire de bien surveiller la route et d:j m'amener tous les bossusqui passeront.

— Tous les bossus ! fit l'Eaflammé en regardant Bobiguasse d'un œil stupéfait.

— Oui, tous les bossus ! Cela t'étonne, mais il n'est pas nécessaire que tu comprennes. Ensuite tu enverras au col de Perthus, à celui de la Perche, ec à celui de Colitte, porter le même ordre. Va !

— Bien! fit l'Kntlammé.

Et il sortit, se demaadant si sou chef ét.ait devenu subitement fou, et pourquoi il voulait qu'on lui auienât tous les bjssus qui pourraient survenir.

— Vous le voyez, monsieur de Capestoc, lit Bobigaasse, rien ne vous force plus à courir les routes, et j'espère qu'avant qu'il soit longtemps mes hommes vont nous amener ce bossu de Funtrailles,

— Parfandious ! répondit Capestoc, tu me tii'es là une fameuse épine du pied, l'ami ; car, à vrai dire, je n'étais pas sans inquiétude sur l'issue de mon entreprise. Et ma foi, puisque je suis sûr maintenant que notre homme ne peut nous échapper, c'est avec plaisir que je vais attendre en ta compagnie et dans celle do l'aimable Sacassou.

Les deux bandits saluèrent. Après quoi, Bobignasse commença :

— Eu tout cas, ça va me permettre de vous, faire la proposition dont je vous ai parlé.

— Au fait, oui ! Je l'avais oubliée, cette fameuse proposition.

— Voyez-vous, continua Bobignasse, je n'ai point voulu vous en parler tant que mes hommes se trouvaient là, car il s'agit de choses si graves et .si importantes, qu'il n'est pas nécessaire de mettre beaucoup de monde dans le secret.

Bobignasse se tut une minute comme pour mettre de l'ordre dans ses idées, et, atia de s'éclaircir la voix sans doute, il vida une gorgée de la gourde d'eau-de-vie qui pendait à ses côtés. Sacassou arborait sur sa figure maigre et sèche un sourire entendu. Capestoc se demandait, non sans quelque anxiété, ce qu'un homme comme Bobignasse pouvait bien avoir à lui proposer.

Le bandit reprit :

— Répondez-moi franchement, monsieur de Capestoc, et croyez que si je vous interroge, c'est dans votre bien. Auriez-vous quelque répugnance à vous marier 1

— Me marier fit le Gascon.

Et il regarda l'exrufiian pour voir s'il ne voulait pas se moquer de lui.

Mais Bobignasse était le plus sérieux du monde.

— Oui ! vous marier, appuya-t-il.

— Or ça ! fit le cadet en éclatant de rire, tant une pareille proposition le surprenait dans la bouche de Bobignasse, me suis-je tromoé sur ton compte, et n'exploiterais-tu les Pyrénées que pour trouver des maris à des vierges de tes amies.

Mais Bobignasse secoua la tête, et Sacassou répondit :

— Nous ne rions pas, monsieur de Capestoc, et notre demande est plus sérieuse que vous ne pouvez le croire.

— Oui ! continua Bobignasse, c'est la chose la plus sérieuse qui soit, et je vous le répète ma question : voulez-vous vous marier 1

— Mordioux ! répondit le Gascon, je ne .sais où tend cette demande, mais je vais vous répondre avec toute la franchise dont je suis capable. A vrai dire, je n'ai jamais songé à me marier, pensant, avec iuste raison, je crois, qu'un

homme d'épée comme moi n'a que faire à s'embarrasser d'uae femme et enfants . Cependant, si vous avez quelque bon parti avantageux à me proposer, têtedioux ! je serais bien capable d'accepter.

— Voilà qui est parlé ! fit Sacassou.

— Alors, on va tout vous dire, répondit Bobignasse.

— Je vous écoute.

— Il s'agit d'une jeune fille,

— Bien.

— Jolie.

—Parfait.

— Riche.

— De mieux en mieux.

— Et noble.

— Je n'en demanderai pas plus ! Ensuite ?

--C'est tout.

— Vous en êtes sûrs ! ironisa Capestoc.

— Par dieu !

— Et cette jeune fille, jolie, noble, riche, c'est vous qui êtes chargés de luttrouver un mari ?

— Je ne veux rien vous cacher, et ce n'est pas elle précisément qui nous a chargés de ce soin.

— Bon ! bon ! je vois. Seulement, maître Bobignasse, je crois bien qu'une jeune fille comme celle que vous me dépeignez n'épousera jamais un cadet de ■ Gascogne qui n'a pour toute fortune que son épée ....

— Et un bâton de maréchal dans ses fontes.

— Bah ! le bâton de maréchal est bien loin, et avant de l'atteindre, il y a pas mal de biscaïens qui peuvent me couper bras et jambes.

— Je suis sûr qu'elle se contentera de l'épée et de votre belle mine !

— Parfaudious ! elle a donc quelque tare 1

— Je ne le pense pas !

— Ma foi, je ne vous comprends pas.

— Eb bien, je vais tout vous dire.

Et Bobignasse, ayant de nouveau donné l'accolade au goulot de sa gourde^, reprit :

— Je vous ai dit tout à l'heure que sur les galères du roy où Sacasson et moi ramions à contre-cœur, nous avions fait connaissance d'un brave compagnon avec lequel nous prîmes la fuite. C'était un joyeux drille qu'on avait condamné aux galères pour avoir, un jour qu'il était gris, étranglé cyniquement un pitoyable hôtelier qui lui réclamait le prix de sa dépense. Je sais bien qu'auparavant il avait un peu volé, un peu tué, mais c'était, malgré tout, le meilleur fils du monde. J'aimais sa conversation, car on le sentait nourri de la forte moelle des Latins et des Grecs, et je ne fus pas surpris le jour où il m'apprit qu'il avait étudié. C'était vraiment un homme de bonne compagnie. Bref, c'est avec lui que Sacassou et moi quittâmes la galère où nous ramions, et il fut un des premiers à me suivre en ces lieux où il a trouvé la mort.

— Le pauvre homme ! s'apitoya Capestoc, demi sérieux, demi ironique.

— Oui ! continua Bobignasse, il mourut dans mes bras, frappé par une balle espagnole, un jour que les soldats nous donnaient la chasse, et c'est au.

milieu des affres de l'agonie qu'il me fit la confidence que je vais vous faire, et qui, je l'espère, vous profitera.

— Voyons !

— Cet homme, dont le nom importe peu, et que nous appelions Lapâleur, avait été l'intendant d'un grand seigneur. C'est dans l'exercice de ses fonctions qu'il avait eu connaissance du secret qu'il me révéla avant de mourir. Ce secret le voici, et voilà ses propres paroles :

— " L'ami, si tu veux faire ta fortune, écoute. Il existe quelque part une jeune fille, pauvre, obscure et sans nom, qui est la propre enfant d'un grand seigneur. La preuve de ce que j'avance se trouve tout au long dans la maison du chapelain de Galluis. ..."

— Galluis ! fit Capestoc en se dressant, comme mû par un ressort. Tu as dit Galluis !

— Oui, j'ai dit Galluis ! répondit Bobignasse, étonné de voir Capestoc, en proie à une telle émotion. Mais qu'avez-vous ?

Mais Capestoc, pâle et tressaillant, ne répondit pas. Au contraire, il interrogea :

— Et ton ami Lapâleur ne t'a pas dit où se trouvait cette enfant dont it> te parlait ?

— Si bien !

— Allons parle ! parle ! tu me fais bou'llir Ij

Bobignasse et Sacassou regardaient Capestoc, pensant que soudainement il était devenu fou. Cependant Bobignasse répondit :

— Cette enfant que Lapâleur disait être de noble race, se trouvait chez, des paysans du nom de Poton. Un soir il la vola, espérant qu'elle ferait sa fortune. Car il faut vous dire que le seigneur dont il était l'intendant s'était privé de ses services, et que Lapâleur vivait maintenant à l'aventure, demandant au hasard son pain de chaque jour. Mais ce hasard ne lui était pas favorable. La misère le poursuivait, et un soir, comprenant qu'à garder avec lui cette fillette de deux ans à laquelle il ne pouvait donner de lait, il risquait fort de la perdre, il l'abandonna, comptant bien la reprendre un jour, dans le chariot d'un comédien ambulant nommé Mirandor.

— Mais alors ! ce Lapâleur, c'était Jacques Gravier ! s'exclama Capestoc,. dont l'émotion était allée croissant à mesure que Bobignasse achevait son récit.

Pour le coup, les deux bandits furent littéralement estomaqués.

— Quoi ! vous le connaissiez ! firent.ils d'une même voix.

Mais le cadet ne répondit pas. Il songeait. Et les pensées bouillùnnaient dans sa tête en feu. Plus de doute maintenant ! C'était bien de Marianne qu'il était question dans l'enveloppe scellée de cire jaune ! C était bien le nom de Marianne que le chapelain de Galluis avait voulu prononcer quand la mort était venue l'arrêter. Et ^Marianne, il la connaissait. Il savait où elle était. Ah ! il n'hésiterait pas à présent. Dès qui aurait terminé la mission que le cardinal lui avait confiée, il partirait, il irait trouver Puyroland, il reprendrait l'enveloppe et la donnerait à la jeune fille, certain qu'elle y trouverait le bonheur.

L'agitation de Capestoc était extrême. EuSn, il touchait son but. Et comme les deux bandits le regardaient, un peu effrayés, craignant pour sa raison :

— Ah ! Bobignasse, mon ami, s'exclama Capestoc, tu ne te doutes pas à-

quel point tes paroles me comblent de joie ! Car tu ne sais pas, — et comment le saurais-tu ? — cette enfant que ton awi Jacques Gravier a volée aux paysans Pocon, cette Sillette de deux ans qu'il a déposée un soir dans la voiture du cxnédien Mirandor, grande jeune fi 'le maintenant, eli h)ien, je sais où elle se ti-ouve, je la connais, et je ... .

Tl s'arrêta,, rougissant. Il allait din . . je l'aime ! "

Cependant, Bobigoasse et Sacassou ne s'expliquaient point encore le trouble du lieutenant aux gardes. C'est qu'ils ne pouvaient comprendre de quelle façon Capestoc pouvait être si bien au courant d'un secret que Jacques Gravier, dit Lapàleur, leur avait confié avant de mourir Et Bobignasse demanda :

— Mais palsamdious ! comment savez vous que cette jeune ûWe . . . .

— Ah ! c'est qu'à mon tour il faut que je te dise tout. Eh bien, apprends, Bobignasse, que le curé de Galluis, au moment de mourir, m'a confié une enveloppe scellée de cire jaune, qui contient les papierc dont t'a parlé Lapàleur.

— Ah ! vous m'en direz tant ! répondit Bobignasse en secouant la tête.

Dans le fond, il n'était pas sans être un peu vexé de voir le Gascon plus renseigné que lui sur un seci'et qu'il voulait lui apprendre.

— Et que contenaient ces papiers 1 demanda Sacassou.

— Nous le saurons bientôt.

— ^Comment ! vous ne les avez pas ouverts ?

— Non ! le curé de Galluis l'avait expressément défendu. Il m'avait recommandé de les remettre à une certaine personne dont la mort lui a empêché de me révéler le nom. Mais, maintenant, je sais tout. Ce rom, c'est celui de Marianne, et c'est à Marianne que je remettrai ces papiers, dès que j'en aurai terminé avec ce maudit Fontrailles i

Capestoc se tut, tout au bonheur d'avoir enfin à demi pénétré un mystère dont il connaîtrait bientôt l'entière solution.

Bobignasse et Sacassou songeait.

— Ma foi, dit enfin celui ci, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je pensais vous apprendre quelque chose, et je m'aperçois qu'an demeurant vous êtes mieux renseigné que nous. Tant mieux ! Je voulais vous mettre au courant de cet imbroglio, afin que vous cherchiez la jeune fille et que vous i épousiez, ce qui, j'ai tout lieu de croire, vous eût donné à la puis- .sance et la fortune, une fois que votre femme aura fait valoir ses droits. Fortune et puissance, nul n'est plus digne que vous de l'une comme l'autre. Je vois que j'arrive trop tard, et je sens que déjà vous avez fait plus que la moitié de la besogne que je rêvais pour vous. Ce qui prouve une fois de plus que les cadets de Gascogne sont, ont été et seront toujours les garçons les plus spirituels du monde. Ce dont j'étais, d'ailleurs, déjà bien persuade

— Bobignasse, et toi, Sacassou, répondit Capestoc, vous êtes assurément deux coquin.'*, mais vous avez un grand cœur. Aussi, suis-je tout heureux de mettre ma niain dans la \ôtre, et, quoi qu'il en soit, de vous appeler mes amis.

— Oh ! monsieur de Capestoc, fit Sacassou ému, il y a bien longtemps déjà que nous vous l'avons dit : c'est entre nous à la vie, à la mort !

— Ah ! que ne m'avez pas écouté, il y a deux ans !

— Bah ! tirent les deux hommes.

— Mais il en est encore temps. J'ai l'oreille au cardinal, dites un mot, et j'obtiens votre grâce, et même. . . .

— Et même ? .... fit Bobignasse.

— Eh bien ! comme malgré tout voua êtes deux fines épées, je vous fais ■ entrer dans les gardes.

— Mon Dieu ! ne faites jamais ça, monsieur de Capestoc ! s'écria Sacasaou goguenard.

— Et pourquoi cela ?

— Eh ! parfandious ? fit Bobignasse, parce que le premier jour que noua serions de garde auprès de Son Eminence, ni Sacassou ni moi ne pourrions ^"ésister à la tentation de lui mettre nos deux rapières dans la gorge afin de le voler.

Capestoc se mit à rire.

— Vous êtes donc incorrigibles ?

— Hélas ! qui a bu boira ! Laissez-nous à notre vie, allez, vous ne pourriez jamais rien faire de nous. D'ailleurs, une bohémienne nous a prédit, il y a longtemps, que nous serions pendus, et il ne faut jamais aller contre sa aestinée.

— Seulement, ajouta Sacassou, nous espérons que ce sera le plus tard possible.

Capestoc, souriant, allait répondre. Mais il n'en eut pas le temps. On entendit au loin un bruit de voix, et bientôt on put apercevoir le Balafré qui arrivait en courant.

M. DE FONTRAILLES REVIENT d'eSPAGNE.

— Qu'y a-t-il, Balafré • fit Bobignasse en voyant arriver son fidèle compagnon.

— 11 y a, répondit le Balafré, que les camarades viennent d'arrêter un "bossu, et que, suivant vos ordres, ils vous l'amènent.

— Un bossu ! s'écria Capestoc en se levant.

— Oui ! Et si tordu, si contrefait, qu'il semble que ce ne soit pas possible ; on dirait qu'il l'a fait exprès d'être bossu à ce point là i

— Ça doit être Foatrailles ! fit Capestoc tressaillant.

— Pardieu ! nous allons bien voir, car je vais le recevoir ici !

Capestoc réfléchit une minute. Puis :

— Je ne voudrais pas qu'il me voit, car il se méfierait. . . .

— Fort bien pensé, répondit Bobignasse. Entrez là, — et il lui désigna la caverne, — il ne pourra vous voir, et vous de votre côté, vous ne perdrez rien de ce qui va se passer ici.

— C'est parfait ! approuva Capestoc.

Et il se dirigea vers l'anfractuosité du rocher, où il se blottit dans l'ombre. Son cœur battait à se rompre. Décidément, la bonne étoile qui toujours l'avait guidé ne l'abandonnait point. C'était elle qui l'avait conduit au col des Ayres. C'était elle qui lui avait fait rencontrer ses deux amis Bobignasse et Sacassou, qui lui avaient donné la clef du mystère qui l'obsédait depuis longtemps et qui, maintenant, allaient lui permettre de s'emparer du document auquel Ri- •^helieu attachait une telle importance. Et avec raison, car ce traité n'était-ce pas ce qui allait faire rencontrer l'Eminence dans les bonnes grâces du roy î A 'l'homme qui lui rendrait le service de lui procurer ce document, le cardina

n'aurait rien à refuser. Capestoc s'estimait donc le mortel le plus heureux du> monde, puisqu'il allait conquérir des droits indéniables à la reconnaissance du cardinal, et qu'il yenait de découvrir l'irréfutable preuve que Marianne était bien la personne qu'intéressait l'enveloppe scellée de cire jaune, et que lui, Capestoc, croyait fermement être la fille du maréchal d'EflSat et la sœur de M. de Cinq- Mars.

Mais tout à coup le Gascon frémit. C'est que, soudain, il venait de songer à cette chose, qui jusqu'alors ne s'était point présentée à son esprit, que- Marianne, étant la sœur du grand écuyer, ne pardonnerait peut-être jamais à l'homme qui aurait causé la mort de son frère. Car, ce traité qu'il allait tout à. l'heure arracher à Fontrailles, ce traité qu'il porterait au cardinal, c'était la condamnation de Cinq Mars, c'était son arrêt de mort, sans doute. En donnant un frère à Marianne, du même coup Capestoc le lui ravissait .... — Non ! non ! c'est horrible ! pensa-til, je ne ferai pas cela ! Mais ce fut l'espace d'une seconde. La voix du devoir parla en son âme,et en elle étouffa tout autre sentiment. Le cardinal avait placé en lui toute s» confiance, et c'eût été une infamie que de la trahir. D'autant plus qu'en agissant ainsi, il trahirait non seulement Richelieu, mais encore le roy, mais encore la France, que l'Espagnol allait envahir ! non ! pas de défaillance ! Son honneur parlait, et il devait obéir.

Cependant, assis sur le tertre du gazon où tout à l'heure le dîner avait été champêtrement servi, Bobignasse et Saccassou attendaient. Tout à coup, les huit ou dix malandrins qui gardaient le col des Ayres débouchèrent des sapins amenant leur prisonnier. Prudemment Capestoc avança la tête. — C'est bien lui ! fit-il en tressaillant.

En effet, il venait de reconnaître Fontrailles, déguisé en muletier catalan, mais que, malgré son travestissement, trahissait sa bosse proéminente. Et le Gascon prêta l'oreille.

— Tiens ! fit Bobignasse en observant le prisonnier, mais il me semble que j'ai déjà eu affaire à cet homme.

— En effet dit Fontrailles, nullement effrayé ; il y a une huitaine de jours, j'ai déjà eu le plaisir de rencontrer vos seigneuries.

Le bossu ironisait. Ayant déjà passé par les mains des bandits, il savait à quoi s'en tenir. Il en serait quitte, pensait il, pour les quelques doublons qu'il avait en poche, après quoi on le laisserait libre. Et qu'était-ce que quelques doublons de perdus, pour le richissime Fontrailles ? Et puis, M. de Cinq- Mars n'était-il pas là pour le rembourser de tous ses frais de route, y compris les rançons laissées aux voleurs de grands chemins ?

Cependant, au milieu du silence religieusement observé par chacun, Bobignasse poursuivit :

— Aussi, je me disais intérieurement : Voici une tête qui ne m'est pas inconnue. Mais, au fait, ce n'est point ici que vous fûtes arrêté, il y a une huitaine 1

— Non ! c'est au col de Montlouis.

— Et je parie que c'est pour nous éviter que vous avez pris par le col des Ayres 1

— Mon Dieu : répondit le bossu narquoisement, j'aurais mauvaise grâce à le nier.

— Pardieu ! j'en étais sûr ! Si vous nous aviez demandé conseil la première

fois, on vous aurait dit que tous les passages pyrénéens sont gardés par un de mes postes, et cela vous eût évité peut-être de taire un long détour.

— Mon Dieu ! répondit Fontrailles avec un salut, je ne m'en plains point ayant l'inestimable avantage de refaire votre connaissance.

Bobignsksse sourit. Mais en lui-même il songeait :

— Oui ! oui ! fais de l'esprit, mon ami, rira bien qui rira le dernier !

Car un coup d'œil jeté vers la caverne l'avait renseigné : à la mine de Capestoc qui écoutait dans l'ombre, et que son œil exercé avait pu distinguer, il avait compris que ce bossu était bien celui auquel en voulait le Gascon.

Cependant Fontrailles reprit :

— D'ailleurs, je connais maintenant à combien se monte l'impôt que vous prélevez sur tous les voyageurs, et, vous le voyez, je suis tout prêt à le payer sans discussion.

Et ce disant, il vida ses poches, d'où quelques pièces d'or tombèrent, s'égrenant sur le gazon.

Mais Bobignasse répondit :

— Peuh ! vous savez, ce n'est pas ici comme dans les gabelles du roy et notre impôt varie chaque jour.

—Ah ! bah !

-7-D'autant plus qu'il y a huit jours, quand vous êtes passé, vous étiez en simple croquant, et que maintenant vous voici en muletier ; c'est donc que depuis ce jour vos affaires ont pris quelque importance. Donc ....

— Vous allez me prendre plus cher ! . . . .

— Dame ! n'est-ce pas juste 1

— Si fait ! seulement, vous ne pouvez me prendre plus que je n'ai.

— Pourquoi pas ?

— Mais, il me semble ! riposta Fontrailles, dont le bel aplomb commençait) à tomber.

— Il me ocmble que si ce que vous avez sur vous ne sufi&t pas, vous devez avoir des parents ou des amis qui se feront un plaisir de payer votre rançon,

— Oh ! oh une rançon fit Fontrailles.

—Oui !

— Ecoutez, je n'ai pas de conseil à vous donner ; cependant, je vous dirai bien franchement qu'un simple muletier comme moi n'a pas le bonheur de posséder des amis ....

— Un muletier, oui !

—Alors 1

— Mais, poursuivit Bobignasse, le noble marquis de Fontrailles !

La foudre tombant aux pieds du favori de Cinq-Mars ne l'eût pas plus étonné que d'entendre le bandit prononcer son nom.

— Vous dites 1 fit-il, à moitié démonté.

— Je dis, répondit Bobignasse du ton le plus dégagé, que si je demande au marquis de Fontrailles une rançon de cent mille écus, il n'est pas un de ses amis qui ne se hâte d'envoyer cette somme pour que je lui rende la liberté. Qu'en pensez-vous ?

Fontrailles avait sur lui, on le sait, une grande force de caractère ; se voyant reconnu, il comprit en une seule minute qu'il aurait mauvaise grâce à nier. D'ailleurs, peu importait cent mille écus ; Cinq-Mars était assez riche et puisqu'il ne s'agissait que d'argent .... Aussi, :

— Ma foi, je crois que vous avez raison, et j'ajouterai que vous faites peu d'honneur au naarquis de Fontrailles et qu'il vaut plus de cent mille écus.

— N'est-ce pas ?

— Pardieu ! répondit Fontrailles d'une voix assurée.

— Et tenez, continua Bobignasse, je suis persuadé que je demandais cinq cent mille écus ....

— Oh ! oh ! cette fois, c'est un prix un peu cher.

— Bah ! Pensez-voas que pour conserver un ami aussi précieux que vous, M. de Cinq-Mars hésiterait 1

Cette fois Fontrailles se troubla. Il pâlit. Ce nom de Cinq-Mars, jeté dans la conversation par Bobignasse, le fit frémir.

Mais il se rassura tout de suite. Après tout, les paroles de ce bandit ne prouvaient qu'une chose, c'est que l'on savait qu'il était au mieux avec le grand écuyer du roy, voilà tout. Et il avait bien tort de se mettre martel en tête. Aussi, plaisantant toujours :

— Mon Dieu, à première vue, cinq cent mille écus paraissent une forte somme, mais, tout bien réfléchi, je crois que vous avez raison et que M. de Cinq-Mars ne vous refusera pas cette somme.

— Ainsi donc, conclut Bobignasse, c'est à cinq cent mille écus que nous fixons votre rançons 1

— C'est un prix fait !

— Et vous allez bien vouloir nous faire l'honneur de demeurer avec nous en attendant que nous recevions cette bagatelle ?

— Tout l'honneur sera pour moi, fit le bossu en riant.

— C'est parfait ! Vous allez donc nous faire le plaisir d'écrire un mot à M. de Cinq Mars, en le priant de remettre au porteur la somme.

— Certes !

— Et vous ajouterez, s'il vous plaît, que si, par aventure, le roy voulait jeter le porteur en prison, ou envoyer des soldats contre nous ....

— Vous me pendriez sur-le-champ ?

— Vous avez compris ! Je vois que vous êtes un homme d'esprit.

— On me l'a toujours dit. Par exemple, une fois en liberté, je ne vous promets point de ne point chercher à rentrer dans mon argent, d'une façon ou de l'autre.

—Il vous sera loisible de le faire, répondit Bobignasse ; seulement vous devez bien comprendre que nous ne demeurerons pas ici à vous attendre, et qu'avec la petite fortune dont vous voulez bien nous faire don, nous irons ailleurs établir notre industrie.

— iCe sera sage !

— Donc, voici du papier, de l'encre ; écrivez votre lettre. Le Balafré, qui est un garçon fort instruit, ayant été procureur, ira la porter.

Fontrailles prit la plume que lui tendait Sacassou, et, s'étant commodément installé, il traça rapidement les quelques lignes qu'on lui demandait. Puis il tendit, tonte ouverte, la lettre à Bobignasse qui y jeta un coup d'œil.

— Simple, concis et élégant, prononça le bandit. Décidément, il n'y a que les gentilshommes pour écrire une lettre.

Puis, cachetant la lettre, il la tendit au Balafré, en lui disant :

— Au camp de Perpignan, à M. de Cinq-Mars, et vite, car ce gentilhom» jue pourrait s'ennuyer en notre compagnie.

— Oh ! pouvez-vous croire ! ironisa le bossu.

Il était ravi de la tournure que prenait les événements.

Mais tout à coup, derrière Fontrailles, une voix s'éleva, disant :

— Hé ! Balafré, attends une minute ; je crois bien que Monsieur veut te charger d'une commission auprès de M . le Grand.

Le bossu se retourna. M. de Capestoc était devant lui.

— Vous ! vous ici ! s'écria-t-iJ, en reconnaissant le lieutenant aux gardes du cardinal.

— Heureusement que je suis ici, répondit le Gascon fort calme, ne seraitce que pour vous rappeler que M. le Grand sera certainement inquiet de ne point vous voir venir.

— Et pourquoi cela, Monsieur ? dit Fontrailles défaillant, car il commençait à pressentir qu'un malheur était imminent.

— Hé ! sangdious ! fit Capestoc, parce qu'il craindra que ce traité dont vous êtes porteur ne tombe en de mauvaises mains.

Cette fois, Fontrailles sentit qu'il était perdu. Son visage n'était plus pâle : il était cadavéreux. Un tremblement le prit, et il dut s'appuyer contre uu arbre pour ne point défaillir. Cependant, il essaya de surmonter cette angoisse et, regardant Capestoc bien en face :

— Je ne sais ce que vous voulez dire. Monsieur, fit-il d'une voix assourdie.

Mais le cadet haussa les épaules.

— Allons donc ! Tenez, pour uq homme d'esprit, vous m'étonnez, monsieur de Fontrailles. Quoi ! vous n'avez pas compris que tout ce qui vient de se passer n'est qu'une comédie ! Cinq cent mille écus certes, c'est une somme. Mais il nous faut mieux que cela. Et ce que je veux, ce que ces braves garçons veulent avec moi, c'est le traité signé de MM. de Cinq-Mars, de Bouillon et d'Orléans, et que vous rapportez revêtu de la signature de Philippe IV.

Fontrailles regardait Capestoc, les yeux dilatés d'épouvante. Dans sa stupeur, il ne se demandait même point comment ce damné Gascon pouvait> être au courant de ce terrible secret. Ses oreilles bourdonnaient. Il sentait sa tête vide, comme si toutes ses pensées se fussent envolées par une invisible fissure

— Eh bien ! vous ne répondez rien, continua le cadet, qui se croisa les bras en se plantant devant le bossu qu'il terrassait sous son regard. Qu'auriez-vous à répondre, en effet ! C'est que je suis bien renseigné, et vous ne pouvez me contredire : je vous ai vu partir de Valence, mon bon monsieur Fontrailles ; j'ai entendu les ordres que Cinq-Mars vous a donnés, et me voilà l

— Que vouiez-vous de moi ? dit le bossu d'une voix sorde.

— Je vous l'ai dit, le traité !

— Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Allons donc !

— Et je ne comprends rien aux folies que vous me débitez,

— Vraiment ! fit le Gascon.

Et, se tournant vers Bobignasse :

— Tu vas faire fouiller cet homme !

Rangés en rond autour du prisonnier, de leur chef et de Capestoc, les bandits ouvraient des yeux curieux, ne comprenant rien à la scène qui se passait devant eux. Cela dépassait leur imagination-

— Comment ! voilà un homme qui offrait cinq cent mille écus pour sa

rançon, qui signait même un papier, ce qui fait que le Balafre n'avait qu'à le porter pour revenir dans deux ou trois jours chargé d'or, et on lui cherchait noise encore ! Au lieu de cette bonne somme bien ronde, qui eût pu les earichir d'un coup et leur permettre de se retirer, pour vivre chacun à leur guise, on lui demandait un chiffon de papier, un traité, je ne sais quoi, de la politique enfin, à laquelle ils ne comprenaient goutte. Il y avait bien là de quoi les surprendre. Mais, bah ! ils avaient confiance en leur chef, et quand, sous l'injonction de Capestoc, Bobignasse commanda :

— Fouillez cet homme !

Ils obéirent, persuadés que leur chef de bande ne pouvait vouloir que son bonheur et le leur propre.

Trois hommes se précipitèrent donc sur Fontrailles, et, avant qu'il eût eu le temps de faire un geste, le laissaient presque nu sur place.

Mais Fontrailles avait eu le temps de réfléchir, et par conséquent de se remettre et de reprendre ses esprits. Sous l'influence d'une pensée secrète, il songea sans doute que tout n'était pas perdu pour lui, car un faible sourire illumina soudain sa figure tout à l'heure blême de peur. Nul ne remarqua ce sourire, et Capestoc continua :

«— Ec voilà, monsieur de Fontrailles, comme, quoi qu'il arrive, les criminels reçoivent toujours le juste châtiment de leurs mauvaises actions. Certes, vous vous croyiez bien tranquille et certain de mener à bonne fin la mission que M. le Grand vous avait confiée. Mais vous me trouvez au milieu de votre route, et je vous crie : Haltelà !

— J'ai la conscience tranquille, répondit Fontrailles en levant la tête, et vous ne me faites point peur !

— Nous allons bien voir tout à l'heure, quand ces braves gens auront fini de visiter les plus profondes doublures de vos vêtements. Car, aussi certain qu'il y a un Dieu, je suis sûr que vous avez le traité. Ah ! M. de Cinq Mars n'est pas heureux avec vous, et la pleine confiance qu'il avait en votre esprit ne pourra que baisser. Voici deux entreprises, en effet, que vous ne pouvez mener à bonne fin.

— Que voulez-vous dire, Monsieur ! fit Fontrailles, non sans une certaine hauteur.

— Eh quoi ! poursuivit Capestoc, auriez-vous oublié déjà l'assassinat du chapelain de Galluis 1

A ces paroles, Fontrailles ne put contenir un mouvement de profonde stupeur. Comment ce diable d'homme pouvait-il savoir ? . . . .

Mais Capestoc continua :

— Tenez, votre trouble vous trahit .... Et cela vous surprend que je connaisse si bien vos petites infamies ! Mais je ne suis pas un méchant garçon et je vais repaître votre curiosité. J'étais là quand vos spadassins ont assassiné ce pauvre vieillard, ou du moins je suis arrivé trop tard, mais vos bandits, c'est moi qui les ai tués.

— Vous !

— Tous les cinq, les uns après les autres. Voilà qui vous explique comment ni l'un ni l'autre n'est jamais venu vous rendre compte de la besogne dont vous l'avez chargé. Aussi me permettrez- vous de vous apprendre qu'ils ont piteusement échoué, qu'ils n'ont pu s'emparer de la fameuse enveloppe à

^Oaquelle M. de Cinq-Mars tenait tant, et j'ajouterai même, monsieur de Fon- •trailles, que cette enveloppe, elle est ma possession.

— C'est impossible !

— C'est la vérité. ... ,

—Non 1 non ! fit Fontrailles, en proie à la plus vive surexcitation ! non ! ee ne peut être vous ! Si cette enveloppe était en votre pouvoir, vous l'auriez décachetée, et M. de Cinq-Mars. . . .Mais il s'arrêta, ne voulant pi-obablement pas en dire davantage.

Capestoc allait répliquer. Mais Bobignasse l'interrompit :

— Tout est fouillé, dit-il.

—Eh bien 1

— Rien !

— Alloni donc !

— Vovez vous-même. , , . ^ i. •

Et Bobignasse montra au Gascon les habits du bossu déchiquetés et mis en loques tan°t on les avait examinés sous toutes les coutures,

Capestoc baissait la tête. Se serait-il trompé ! t^ -n a

Le cardinal aurait-il été lui même abusé de faux rapports 1 Fontrailles, à ia vérité, serait-il innocent du crime dont on le croyait coupable 1 ^ on ! non, mille fois non, ce n'était pas possible ! Richelieu ne s'abusait point ainsi. Kochefort avait certifié la chose. Lui-même avait vu partir le bossu et entendu ,les dernières recommandations de Cinq-Mars. . . « ri

Mais alors, en quel endroit Fontrailles pouvait-il cacher le traite 1 Capestoc l'examina. Il était là presque nu, devant lui. ^ ^

Tout à coup le brave Sacassou, qui, durant toute cette scène, n avait nen - dit, prit la parole.

— Pardieu ! fit-ii ; mais je ne sais si je m'abuse, il me semble avoir une

Tout le monde le regarda. Sacassou alors prit les bottes de Fontrailles qui gisaient sur le sol, et les examina curieusement avec cet air du fnpjer qui va déprécier la marchandise qu'on lui apporte. ^

—Bah ! fit l'Enflammé, inutile de perdre ton temps, va, je les ai bien examinées.

— Heu ! qui sait ! fit Sacassou.

Et tirant de sa poche un couteau bien effilé, délicatement se mit en devoir de fendre les semelles des bottes du bossu.

Capestoc qui ne perdait point Fontrailles de vue, l'aperçut qui palissait

affreusement. ^ . j.

Cependant, Sacassou avait détaché les deux semellss, et, tout coup, u

poussa un cri de triomphe.

— Pardieu ! je savais bien ! .

Et il tendit à Capestoc un parchemin qu'il venait de découvrir entre les deux épaisseurs de cuir.

Capestoc saisit le parchemin. C'était le traité !

—Eh bien ! Monsieur de Fontrailles, que dites-vous de ce document t

Je suis perdu ! grommela le bossu entre ses dents.

Parfandious ! je le crois, répondit Capestoc qui avait entendu.

Mais Fontrailles était un de ces hommes qui s'exaltent dans le danger, et ^<5ui savent regarder la mort en face. Une minute, sans doute, il n'avait pu

maîtriser son émotion, en se voyant découvert, Mais à présent tout était finr. Il était vaincu. Et on sentait qu'il n'avait plus qu'une préoccupation : celle de mourir en brave. Aussi, braquant sur Capestoc des yeux pleins de dédain :

— Et maintenant, qu'allez- vous faire de moi ? demanda-t-il d'une voix brève.

— Ventredious ! te pendre ! répondit Bobignasse, car c'est tout ee que txs mérite, bandit ! j- ;•.

Le bossu regarda Bobignasse et, d'une voix siflBante de mépris :

— Te fais-je l'honneur de te parler !

— Bah ! nous nous valons ! fit Bobignasse goguenard. Que dis-je ? Tu ne vas même pas à ma cheville ! Au moins je ne m'attaque qu'à l'individu ; tandis que toi, c'est ta patrie que tu as vendue, Judas !

Et se tournant vers ses hommes :

— Préparez une corde et choisissez une bonne branche !

Mais Capestoc arrêta les bandits d'un geste :

— Paix là ! fit-il. Parfandious ! cet homme m'appartient, et ce n'est que moi qui peut disposer de sa vie ! Ecoutez, Monsieur, fit-il, s'adressant à Fontrailles : après demain, Richelieu aura ce traité, et dans trois jours il sera entre les mains du roy. Je ne sais ce qu'il adviendra de Gaston d'Orléans, qui, après tout, est du sang royal, ni de ^I. de Bouillon, qui aura sans doute . le temps de ce cacher à Sedan, qui est à lui. Mais pour M. de Cinq-Mars eb pour M. de Thou, dont la signature est au bas de cet acte infâme, la hache du bourreau les attend, comme coupables du crime de haute trahison. Quant à vous, c'est la mort, la mort immédiate et infamante 1 Vous êtes en mon pouvoir, mais je puis vous sauver.

— Vraiment ! fit Fontrailles.

Et sa voix ne trahit aucun trouble.

— Oui, je puis vous sauver, poursuivit Capestoc ; car je n'ai qu'un mot à dire pour que ces hommes vous rendent la liberté. Dans un quart d'heure, vous seriez en Espagne, c'eat-à-dire hors d'atteinte du roy et du cardinal. Seulement, . . .

— Que me faut-il faire 1

— Presque rien. Me dire simplement pourquoi vos hommes voulaient m'assassiner.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Fontrailles. Je n'ai jamais donné à personne l'ordre de vous tuer.

— C'est juste, et je vous pose mal ma question. Je vous demanderai alors pourquoi vous avez fait égorger le chapelain de Galluis.

— Vous l'avez dit tout à l'heure. Monsieur : pour lui prendre deux documents dont M. de Cinq- Mars avait le plus grand besoin. L'un était dans una enveloppe scellée de cire jaune, l'autre devait être arraché au registre curial et attestait la naissance du fils d'un nommé Jacques Gravier.

— Vous mentez ! fit Bobignasse en faisant un pas.

Fontrailles haussa les épaules et ne répondit pas.

— En effet. Monsieur, reprit le Gascon, vous devez faire erreur, car Jacques Gravier n'a jamais eu de fils.

— Je vous répète ce que m'a dit M. de Cinq-Mars.

Capestoc réfléchit une minute. Il avait espéré que Fontrailles lui donnerait quelques éclaircissements.

— Bah ! fit-il enfin, se parlant à lui-même, dans quelques jours je serai ait courant de tout.

Et, se tournant vers Fontrailles :

— Vous me jurez que vous n'en savez pas d'avantage î

— Je le jure ! répondit Fontrailles.

C'est bien. Avant peu je saurai si vous avez dit la vérité. En attendant,, vous allez demeurer ici, au milieu de mes amis. Le bossu fit une grimace. Mais le cadet n'y prit pas garde.

— Tu entends, fit-il, s'adressant à Bobignasse cette fois, je remets ce gentilhomme entre tes mains, et tu m'en réponds sur ta tête ! Et maintement, mes amis, merci de votre aide ; je m'en souviendrai, et bientôt, je l'espèie, je pourrai vous remercier autrement que par de banales paroles. J'ai hâte de remettre au cardinal ce traité, qu'il doit attendre en se rongeant les poings d'impatience. Au revoir, mes amis, à bientôt !

Et, ayant salué M. de Fontrailles, Capestoc remonta sur son roussin et disparut dans le chemin par lequel il était arrivé le matin.

Il pouvait être huit heures du soir, et le Gascon n'avait pas perdu sa journée.

Page 1