‹ Les exploits de CapestocChapitre 8 sur 12 · RICHELIEU SOURIT, CAPECTOC ENRAGE ET CADÉAC SE LAMENTE · texte numérisé non relu

RICHELIEU SOURIT, CAPECTOC ENRAGE ET CADÉAC SE LAMENTE

Trois jours après ces événements, le lieutenant aux gardes se présentait aux porte.s de Tarascon.

Après avoir dépassé Perpignan, il avait vendu son roussin pour acheter un cheval, et il n'avait point perdu son temps en route, cheminant jour et nuit,., comme il avait l'habitude de le faire quand le service l'exigeait.

Il n'était pas loin de minuit quand le Gascon frappa aux portes de la vieille cité provençale. Car les portes étaient fermées, et Capestoc duc parlementer avant qu'on lui ouvrit. Enfin, un officier reconnut sous son accoutrele lieutenant aux gardes et immédiatement le laissa pénétrer dans la ville en murmurant •

Saperjeu ! j'aurais été joli si je vous avais laissé coucher à la belle étoile I Le cardinal a donné l'ordre de vous introduire auprès de lui à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit !

Parfandious ! pensa le Gascon, il doit se morfondre, depuis six jours que je suis parti.

Er, piquant des deux, il se dirigea vers la forteresse qui servait de palais à Richelieu. Là, il n'eut qu'à paraître pour qu'on ouvrit toutes les grandes portes devant lui. Depuis trois jours qu'on l'attendait.

Le Gascon se précipita vers les appartements particuliers de Son Eminence, et trouva Bastien, le fidèle Bastien, qui dormait sur une chaise.

Capestoc le secoua.

— Le cardinal ! vite ! le cardinal !

Bastien, réveillé et reconnaissant le lieutenant, se leva comme s'il eût été soudain projeté en l'air par un ressort.

— Vous ! fit il.

— Oui ! Où est Son Eminence ?

— Ah ! miséricorde ! Depuis trois jours Son Eminence ne dort point, et -XQoi je suis forcé de veiller.

— Mordioux ! je viens de m'en apercevoir. Cours vite î rite ! où est, . . .

Il ne put achever. Une porte s'ouvrit, et une voix prononça :

— C'est vous, monsieur de Capestoc ?

Le cadet reconnut la voix de Richelieu.

— C'est moi, Monseigneur ! répondit-il.

— Dieu soit loué ! vous êtes vivant ! Entrez !

Capestoc pénétra dans la chambre du cardinal. Celui-ci, à peine la portière retombée derrière le lieutenant, le regarda une minute, puis :

— Oui ! c'est bien vous ! Ce n'est point votre ombre ! Vous êtes vivant ! Vous avez donc réussi ?

Pour toute réponse, Capestoc ouvrit son pourpoint, en tira un parchemin qu'il tendit au cardinal, en disant :

— Monseigneur, voici le traité !

Richelieu le prît d'una main frémissante, puis l'ayant parcouru du regard, prononça simplement :

— C'est bien ça !

Cet homme avait une telle force sur lui même, que ayant en son pouvoir . cette pièce qui était le salut, pas un muscle de sa physionomie ne tressaillit. Et n'eût été le frémissement de ses mains amaigries, on n'eût pu deviner en lui la moindre émotion.

Il s'était assis, et maintenant, mot à mot, posément, il lisait chaque terme de se terrible traité. Et quand il eut terminé, quand il fut arrivé aux signatures, comme se parlant à lui-même, il murmura :

— Gaston d'Orléans, Bouillon, Cinq-Mars, de Thou, quatre signatures, quatre têtes que le bourreau attend 1

Et ces quelques mots, bien que prononcés à voix basse, étaient empreints ■d'une telle haine, que Capestoc ne put s'empêcher de frémir.

Encore quelques minutes, Richelieu songea, roulant de son front pâli un monde de pensées. En cette chambre nue, entre ces deux hommes, au milieu de ce silence, quelque chose de terrible se passait. Enfin le cardinal se leva, et, tendant sa main au Gascon :

— Capestoc, prononça-t-il, tu es un brave !

— Monseigneur, répondit le cadet, en baisant la main de l'Eminence, aujourd'hui comme hier, et comme demain, je suis à votre service !

— Je me souviendrai, Capestoc, continua le cardinal. Et, tu ne l'ignores point, je sais récompenser les hommes «elon leur mérite. Ce que tu as fait aujourd'hui pour moi te donne droit à toute ma reconnaissance, et tu verras comment Richelieu paye les services qu'on lui rend.

— Monseigneur, répondit Capestoc simplement, j'ai fait mon devoir !

Le cardinal examina le lieutenant. Tant de simplicité l'étonnait. Qu'il y avait loin entre ce petit cadet de Gascogne et les hommes qui avaient jusqu'à ce jour servi Richelieu ! Pour un rien ils demandaient une fortune : celui-ci lui rendait d'un coup toute son autorité et ne lui demandait rien.

— Cela t'a-t-il donné beaucoup de mal, demanda encore le cardinal, pour avoir ce chiffon de papier, que j'aurais payé dix années de ma vie ?

— Monseigneur, je mentirais si je vous disais que cela ma été difficile ; il m'a suffi de rencontrer deux amis qui, à vrai dire, ont tout fait.

— Mordieu ! voilà de braves gens ! Que puis-je faire pour leur être agré-

— Rien, Monseigneur,

Richelieu cette fois fronça le sourcil.

— A ça ! l'ami, vous me jugez donc bien mal que vous ne voulez rien •recevoir de moi 1

— Monseigneur, mes amis sont des forçats en rupture de ban,

— Je signe leur grâce !

— Bah ! avant trois mois votre justice les attendrait de nouveau, car, quoi que j'aie pu faire, je n'ai jamais pu les convertir. Laissez-les ovi ils sont •et oii ils vivent heureux.

— C'est bien, répondit le cardinal, nous verrons.

Une minute encore, il songea, arpentant la chambre oii ils se trouvaient.

— Quelle heure est-il 1 fit-il enfin.

— Près de deux heures.

— Parfait. Es-tu fatigué, Capestoc 1

— Monseigneur, voici bien six nuits que je n'ai dormi.

— Bah ! tu veilleras bien une septième ?

— Oui, si Votre Eminencei 'ordonne,

— Je le veux. Tu vas sortir, éveiller tout le monde, faire sonner le bouteselle. Dans une heure je veux partir pour Pergignan.

— Bien, Monseigbeur.

Et Capestoc sortit.

Un quart d'heure après, la petite ville de Tarascon était sans dessus dessous. Les habitants étaient tout aux portes. Et, voyant les quatre compagnies des gardes se réunir à cheval, voyant les derniers et rares amis du cardinal accourir en émoi, voyant la litière de Richelieu se diriîçer vers la forteresse, ils étaient tout blêmissants de peur, croyant que les Espagnols vainqueurs venaient de mettre le siège à leur petite ville.

Il n'en était rien, heureusement. C'était tout simplement Son Eminence le cardinal Richelieu qui allait demander au roy la tête de ses ennemis.

Cependant, après avoir donné des ordres qui venaient de jeter la perturbation dans Tarascon endormi, Capestoc se dirigea vers son logis.

Il avait mené à bonne fin les affaires du cardinal : il était temps qu'il s'occupât un peu des siennes. Ou, pour mieux dire, de celles de Marianne. Il savait maintenant à quoi s'en tenir. Grâce à ce que lui avait conté Bobignasse, il avait acquis la preuve irréfutable que c'était bien le nom de Marianne que le chapelain de Galluis avait voulu prononcer et que, par conséquent, c'était bien à elle qu'il avait pour mission de remettre l'enveloppe scellée de cire jaune. Ce qui lui restait à faire était donc bien simple. Il s'agissait maintenant d'aller trouver la jeune fille et de lui dire :

— Mademoiselle, le hasard et aussi ma bonne étoile m'ont permis de pénétrer le secret de votre naissance. Vous vous croyez une tille abandonnée, une «nfant perdue, sans aïeux, sans nom, sans fortune. Eh bien ! vous vous trompez. Vous êtes la fille d'un grand seigneur, votre fortune est immense, et votre place n'est plus dans la troupe d'un comédien : elle est aux côtés du trône, dont votre père, qui n'est plus, hélas ! fut un des plus fidèles soutiens.^ Et la preuve de ce que j'avance, donnez moi trente jours et je vous l'apporterai indéniable.

Puis, à franc étrier, Capestoc partirait pour le cbâteaa de Montmare, redemanderait à M. de Puyroland le dépôt qu'il lui avait confié il y avait préside deux mois et viendrait le remettre à Marianne, qui y trouverait qu'elle était la fille du maréchal d'EflBat.

Ensuite , . . ,

Ensuite, comme Capestoc était obligé de s'avouer qu'il était amoureux fou' de Marianne, comme d'un autre côté la jeune fille ne l'aimait probablement, pas et que, l'aimât-elle, Capestoc n'accepterait jamais la main d'une femme à laquelle il avait rendu un tel service ; eh bien ! il disparaîtrait, il fuirait Marianne, et il espérait que, sa bonne étoile continuant à veiller sur lui, il aurait certainement la chance d'être tué sur un champ de bataille, pour le sert'ice de son roy, ce qui était, à tout prendre, la plus belle fin pour un cadet de Gascogne.

11 se dirigeait donc vers son logis afin de mettre le plus vite possible ce sage projet à exécution.

Quand il arriva devant sa maison, il s'aperçut que la fenêtre du premier étage était éclairée.

— Pardieu ! fit-il, Cadéac a été éveillé par la diane et le boute selle, et comme c'est un brave garçon, il prépare mes harnais, tout comme si j'étais là.

Et comme la porte n'était pas fermée au verrou, il la poussa et monta jusqu'à la chambre du premier.

Le brave Cadéac était assis dans un fauteuil, le front dans ses mains. En entendant s'ouvrir la porte, il releva la tête, et, reconnaissant son maître, se trouva debout d'un seul bond.

— Vous ! s'écria t- il.

— Oui, moi ! Ne t'ai-je pas dit que je reviendrais 1

Mais, tout à coup, Capestoc remarqua, l'étrange figure de son valet. E11& était littéralement bouleversée et l'on y lisait la trace d'un profond désespoir.

— Qu'as-tu 1 interrogea le Gascon.

— Ah ! Monsieur ne sait pas ! larmoya Cadéac.

— Qu'est-il arrivé ? Parle ! demanda Capestoc, pressentant un malheur.

— Oh ! monsieur peut croire que ce n'est pas de ma faute ! J'ai fait l'impossible pour empêcher cela ! Mais je n'ai pas été le plus fort ! Aussi, voici quatre jours que je me lamente et ne cesse de pleurer.

— Enfin, double brute ! cria Capestoc, dont la colère commençait à mon^ ter, me diras-tu ....

— Hélas ! Monsieur, Mirandor a quitter Tarascon.

— Mirandor !

— Depuis quatre jours !

— Et Marianne ?

— Aussi. Elle a suivi son directeur. J'ai voulu l'en n'empêcher, mais:; les comédfens mon rossé. Oh ! Monsieur, je suis bien malheureux ! Monsieuiqui m'avait tant recommandé de veiller sur cette enfant !

Devant ce pitoyable désespoir de Cadéac, le Gascon ne put s'empêcher derire. Somme toute, le départ de Mirandor n'était point un si grand malheur. On le retrouverait facilement. Capestoc avait craint un événement irrépa^ rable, en voyant la désolation de son valet.

— C'est bien, va, dit-il. Nous aurons vite fait de remettre la main sur

Mirandor. Une pareille troupe de comédiens ne passe point inaperçue, et ils ne doivent pas être bien loin.

Cadéac ouvrit des yeux étonnés, où la joie d'en être quitte à si bon compte •commençait à briller.

— Ainsi, fit-il, Monsieur ne va pas me rouer de coups 1

— Mais non, grande bête ! Est-ce ta faute 1

— Certes, non ! allez ! A peine étiez-vous parti, je me suis attaché aux talons de la jeune fille et ne l'ai point quittée d'une minute. Chaque soir, je suis allé voir jouer Mlrame ; c'est une fort belle pièce, qui m'a fort diverti — la première fois. Bref, tout marchait au mieux, quand tout à coup, sans crier gare, Mirandor a décidé de partir.

— Et pourquoi cela 1

— Par ma foi, c'est vous qui en êtes cause.

—Moi ?

— Oui, vous ! Quand il a su que vous étiez parti pour une destination inconnue, je ne sais quelle sotte d'idée lui a pris que vous ne reviendriez plus. Alors il s'est dit : " M. de Capestoc parti, c'est fini, jamais je ne verrai Son Eminence. C'est en vain que depuis dix jours je joue Mlrdme, c'est comme si je prêchais dans le désert. Je n'ai plus qu'à m'en aller ailleurs et me hâter de regagner le temps perdu. Alors il est parti !

—Et toi 1

— Moi, j'ai essayé de le retenir. Mais ça été en vain. Puis j'ai tenté de persuader à Marianne d'attendre ici, en ma compagnie, votre retour. Mais, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, MM. les comédiens m'ont rossé d'imj)ortance.

— El tu t'es laissé faire !

— Palsandious, non, car, dans la lutte, je crois bien que, j'ai endommagé quelques yeux et cassé quelques nez. Mais tout cela n'a pas empêché Marianne de partir. Ce qui fait que depuis ce jour je ne dors plus, persuadé qu'à votre retour vous me romprez les os !

— Et tu m'as attendu, cependant, fit Capestoc en riant : tu n'as pas tenté de fuir 1

— On ne se sépare pas ainsi d'un si bon maître ! répondit Cadéac,.

— Oui ! surtout lorsqu'on a de bonnes raisons pour cela.

Cadéac ne répondit que par une grimace qui avait la prétention d'être un sourire.

— Allons ! conclut Capestoc. tu as un brave cœur, Cadéac, et je me félicite de t'avoir rencontré sur ma route. Va, console-toi, nous reti'ouverons Marianne, et, ayant rempli ton devoir jusqu'au bout, je n'ai pas à te rendre responsable des événements. En attendant, selle mon cheval et prépare mes harnais, car nous partons à l'instant.

— Ah 1 cette fois vous m'emmenez 1

— Oui, car nous allons à Perpignan

— Tiens ! fit Cadéac, Son Eminence a donc fait sa paix avec le roy ?

— 11 va la faire.

— Eh bien, tant mieux ! Comme cela nous reverrons M. d'Artagnan, qui vous aime tant.

Et, sans attendre une minute de plus, Cadéac s'en fut exécuter les ordres 4ie son maitre.

Quelques instants après, à la tête de sa compagnie, heureuse d'avoir retrouvé son lieutenant, Capestoc refaisait le chemin qu'il avait fait la veille.

A vrai dire, c'était une petite déception pour le cadet que de n'avoir pa» trouvé iSrarianne à Tarascon. C'était aussi un retard. Mais, bah ! .... D s'en consolait ! Mirandor ne pouvait être perdu. Dès qu'on serait arrivé à Perpignan, Capestoc solliciterait du cardinal un congé. Il se mettrait en campagne et aurait vite fait de retrouver l'impatient comédien. Marianne avertie, il partirait alors pour la Montmare, et rien ne serait changé aux dispo' sitions qu'il avait prises.

L'on mit quatre journées pour faire le trajet que Capestoc avait fait ea moins de trente six heures. Enfin, l'on arriva devant Perpignan.

La surprise fut grande parmi l'entourage du roy, quand on apprit la venuedu cardinal. Que venait faire l'Eminence ? Et qu'allait-il résulter de son. entrevue avec le roy 1

A vrai dire, Louis XIII reçut plus que froidement le cardinal.

— Vous ici, monsieur le cardinal ! interrogea Louis XIII quand il se trouva en présence de Richelieu. Vous êtes donc rétabli, que vous ayez quitté votre forteresse de Tarascon ?

— Serais-je à l'agonie, repartit le cardinal, Votre Majesté sait bien que je quitterais mon lit quand il s'agit de la sécurité du trône.

— Que voulez-vous dire ?

— J'aurai l'honneur de m'expliquer d'avantage si Votre Majesté veut bien m'accorder un entretion.

— C'est bien, Monsieur, je vous écoute, riposta le roy.

Et d'un geste il congédia ses courtisans. Il y avait là toute la noblesse de Prance, au premier rang de laquelle Monsieur et le duc de Bouillon. M. de Thou était perdu dans la foule. Pour M. de Cinq-Mars, il était absent.

Tout le monde se retira et laissa le cardinal en présence du roy.

La curiosité agitait tous les esprits, mais chez Gaston d'Orléans et le duc de Bouillon la curiosité faisait place à l'inquiétude.

— Que pensez-vous de cela. Monsieur 1 demanda Gaston à Bouillon.

Celui-ci hocha la tête et, avec sa rondeur de soldat, répondit :

— J'en pense. Monseigneur, que j'ai toujours un cheval tout sellé dans; mon écurie, des relais préparés jusqu'à Sedan et que, avant quinze jours, je serai hors de France.

— Vous croyez ?. . . .

— Eh ! mordieu ! je crois que tout est perdu. Pour que ce renard de Richelieu quitte ainsi Tarascon pour se jeter dans la gueule du loup, il faut que nous soyons découverts, et c'est notre tête qu'il est en train de demander au roy !

— Mais il lui faudrait une preuve !

— Hé ! têtedieu ! Monseigneur, qui vous dit qu'il n'a pas le traité qui depuis huit jours devrait être arrivé d'Espagne et que nous attendons vainement ?

— Mais ma signature est dessus ! fit Gaston, en pâlissant.

— Et la mienne aussi, et comme je ne suis point prince du sang, je vaisimmédiatement mettre une certaine distance entre moi et la colère du roy ;, car il est temps !

Et fort cavalièrement, sans prendre congé de Monsieur, le duc'de Bouiii- Ion tourna les talons et se dirigea vers son logis.

Gaston d'Orléans demeura là, fort perplexe.

— Bah ! murmura-t il enfin, Bouillon a raison : je suis prince du sang, et le roy n'osei-a pas livrer au bourreau le fils de Henri le Grand. Je suis sauvé. Que les autres se débrouillent !

Et il rentra chez lui, attendant les événements, l'âme fort^ tranquille, 'car Monsieur n'en était pas à une infamie près.

M. de Thou n'avait pas perdu un mot de ce qu'avait dit le duc de Bouillon. Et, comme lui, il pensa que la situation était perdue. Il savait trop bien, qu'il n'y avait rien à attendre de la pusillanimité de Gaston d'Orléans. Il courut donc chez Cinq-Mars.

— Venez vous m'annoncer que Fontrailles est de retour 1 demanda le grand écuyer en voyant entrer son ami.

— Je viens vous annoncer que tout est découvert !

— Vous voulez rire, je pense 1 fit Cinq-Mars, qui se leva.

— Monsieur, le cardinal est chez le roi.

— C'est impossible !

— Je viens de le voir.

— Mais alors ! . . . .

— Gaston d'Orléans prépare déjà les termes de l'amende honorable qu'il va faire à son frère et le moyen de tout rejeter sur nous.

— L'infâme !

— Et M. de Bouillon, à cette heure, chevauche vers Sedan.

— Oui, tout est perdu !

Et Cinq-Mars laissa tomber son front dans ses mains. Quelles pensées traversèrent son esprit durant cette minute ? Lui seul eût pu le dire.

Cependant comprenant, que le temps pressait et que chaque minute perdue était un pas que l'on faisait vers l'irrépai'able, de Thou s'approcha de son ami, et doucement, lui posant la main sur l'épaule :

— Voyons, Monsieur, fit-il, il faut agir et non songer. Cinq-Mars leva les yeux vers son ami.

— Agir? demanda-t-il. Que voulez-vous donc faire ?

— Mais ce qu'a fait M. de Bouillon.

—Fuir ?

— Certes !

— Comte de Thou, fit Cinq-Mars en se levant, le jour où j'ai posé ma signature au bas de l'acte que vous connaissez, j'ai pesé toutes les éventualités qui pouvaient se produire. Et j'avais prévu le cas où nous serions découverts. Ma décision était prise. Elle n'a pas changé. Je reste !

— Mais c'est une folie !

— Peut-être !

— Mais vous vous perdez !

— Je me perdrais bien davantage en fuyant, car je commettrais une lâcheté.

— Mais ....

Cinq-Mars interrompit de Thou :

— Vous êtes libre de partir. Ma décision n'engage que moi. Voici de l'or,, partez, de Thou ! J'ai des chevaux daine mon écurie, prenez le meilleur et fuyez !

Mais de Thou secoua la tête :

— Puisque vous restez, fit-il simplement, je reste. Je suis votre ami, je aie vous ai jamais quitté, et ce n'est point devant le billot que ma main se f éparera de la vôtre.

— Merci ! répondit Cinq-Mars.

Et il se reprit à songer.

Cependant, tandis que ces événements se passaient, Capestoc ne perdait point son temps. A peine arrivé au camp de Perpignan, il s'était mis en quête de son ami d'Artagnan ! Il n'eut pas de peine à le retrouver.

— Comment ! vous, Capestoc ! fit le mousquetaire en apercevant son ami.

— Oui, moi. Cela vous surprend ?

— Vous avez donc quitté le service du cardinal 1

— Pas le moins du monde, puisque Son Eminence est ici.

— Richelieu à Perpignan ! vous voulez vous moquer, je pense ?

— Pas le moins du monde. Richelieu est à cette heure avec Sa Majesté, et j'ai tout lieu de croire que le cardinal et le roy ne se quitteront plus.

— Mordioux ! vous m'en voyez tout ravi, Capestoc, car, à vous dire vrai, je commençais à m'ennuyer de ne point vous avoir à mes côtés.

— Ma foi, d'Artagnan, il faudrait en prendre parti, car je vais vous quitter.

— Allons donc !

— Oh ! pour quelques temps seulement. Et dès ce soir je vais solliciter un congé de M. le cardinal.

— Quoi ! c'est vous, Capestoc, qui allez abandonner votre régiment à l'heure de la bataille ?

— Il le faut. J'ai cette fois acquis la preuve certaine que notre petite amie Marianne est bien la personne à qui je dois remettre l'enveloppe scellée de cire jaune dont je vous ai parlé, et sans retard il faut que j'exé»ute les dernières volontés du chapelain de Galluis.

— Mais, au fait, fit d'Artagnan, Mirandor doit être à Perpignan, puisque 3e cardinal y est venu. Et je vais pouvoir bientôt revoir les traits de la belle Marianne.

— Vous vous leurrez encore, d'Artagnan, continua Capestoc. Ayant été forcé de m'absenter six jours de Tarascon, Mirandor m'a cru perdu et, désespérant d'être jamais présenté au cardinal, il est parti.

— Pour où 1

— Dieu seul le sait.

— Mais alors 1. . . .

— Dès demain je me mets à sa recherche.

—Que ne puis-je vous y aider !

Les deux amis en étaient là de leur conversation lorsqu'ils virent arriver Cadéac, rouge d'avoir couru, suant comme une éponge et haletant comme un bœuf.

— Grande nouvelle I cria-t-il du plus loin qu'il put voir son maître.

—Eh bien ?

— Mirandor est ici !

— Dis-tu vrai 1

— Comme je traversais le camp, j'ai aperçu une grande construction en toile, avec, devant l'ouverture qui sert de porte, un écrit ainsi conçu :

Ce soir,

On jouera Mirame

de M. Desmarels.

— Parfaudious ! ce ne peut être que Mirandor. — C'est lui, vous dis-je ! appuya Cadéac.

— Pardieu, on peut en avoir le cœur net, exprima d' Artagnan. — M'accompagnez-vnus ?

— Certes !

— Eh bien, Cadéac, fit Capestoc à son valet, conduis-nous vers cette tente théâtrale.

Et les deux officiers suivirent Cadéac.

Ils n'avaient pas fait huit cents pas que la loge de toile, hâtivement dressée par les comédiens, frappa leurs regards et qu'ils purent distinguer l'affiche dont Cadéac venait de leur parler. Ayant poussé le rideau qui servait de poite, Capestoc et d' Artagnan pénétrèrent dans cette grande tente. La pi'emière personne qu'ils aperçurent fut l'illustre Mirandor en personne, en train de donner des ordres à une demi-douzaine de charpentiers. En entendant un bruit de pas, il avait tourné la tête, et tout soudain demeura pétrifié.

— Et quoi ! c'est donc vous, monsieur de Capestoc ! fit-il, sur le ton de la plus grande surprise.

— Ah ça ! tu me croyais donc, mort 1

— A vraî dire, vous sachant parti, et n'ayant pu m'informer pour quelle direction, je n'espérais plus vous revoir.

— Mais était-ce une raison pour quitter ïarascon ?

— Ma foi, comme en dix jours que j'y suis demeuré je n'ai pas fait une livre de recette et que, vous parti, je n'avais plus d'espoir d'attention du cardinal, à petites journées je me suis dirigé vei's Perpignan, où j'avais plus de chance de faire de l'argent.

— Enfin, fit Capestoc, je tç retrouve, c'est le principal. Où est Marianne 1

Mais, à cette simple question, Mirandor ouvrit les yeux comme s'il avait vu se dresser tout à coup devant lui le roi des Enfers en personne.

— Eh bien ! qu'as-tu à me regarder ainsi 1 poursuivit le cadet. Je te demande où est Marianne.

— Comment ! vous ne savez pas 1 fit enfin Mirandor.

— Qu'y a t-il 1 Voyons ?

Devant cet entêtement, le comédien prit l'expression lamentable d'un père tragique à qui l'on apprend que son fils unique a été dévoré par un monstre, et d'une voix pleine de sanglots : '

— Elle a été enlevée avant-hier !

— Enlevée ! firent d'une même voix Capestoc et d'Artagnan.

— Ouï, enlevée avant-hier au soir, et sans que moi et mes comédiens ayons pu lui venir en aide.

— Têtebioux ! jura Capestoc.

— Ventrediou ! exclama d'Artagnan.

Mirandor baissa la tête.

— J'ai tait tout ce que j'ai pu ! balbutia t il.

— Imbécile I que venais-tu faire à Perpignan ? continua Capestoc.

Et se tournant \ers d'(A.rtagnan :

— Pardieu ! c'est M. de Cinq Mars qui a fait enlever Marianne.

— Que faire 1

— Nous allons y songer.

Et en proie à la plus vive dduleur, Capestoc quitta Mirandor épouvanté, suivi de d'Artagnan. Longtemps ils marchèrent sans rien dire. Enfin :

— Ecoutez, d'Artagnan, fit Capestoc, voici, je crois, qui est le plus sage : Il n'y a pas de temps à perdre. Moi, je vais partir pour aller redemander à M. de Puyroland l'enveloppe que je lui ai confiée il y a deux mois. Seul je puis faire cela, car M. de Puyroland ne remettrait ce document à personne autre.

Pendant ce temps, et dussiez-vous mettre ici tout sens dessus dessous,' retrouvez Marianne coûte que coûte.

— Je la retrouverai ! fit d'Artagnan d'une voix résolue.

— J'en suis sûr, répondit Capestoc, et, sur ce, au revoir, car le temps presse !

Un quart d'heure après, Capestoc, à cheval, partait pour l'île-de-France.

CE QU£ CONTENAIT l'eNVELOPPE SCELLÉE DE CIRE .JAUNE.

Par une belle matinée du mois de juin 1642, un cavalier tout couvert de poussière franchissait la porte de Vaise et pénétrait dans Lyon. C'était M. Henry de Capestoc qui, à franc étrier, regagnait le Roussillon, où il espérait retrouver le roy et le cardinal continuant le siège de Perpignan.

Son ami d'Artagnan, il en était convaincu, avait retrouvé Marianne, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Un petit sachet de peau, qu'i' portait à son cou entre chair et chemise, contenait la fameuse enveloppe, que M. de Puyroland lui a paie remise, et il espérait que rien ne viendrait mettre obstacle désormais à la mission qu'il s'était donnée.

En traversant les faubourgs de Lyon, Capestoc fut étonné du mouvement inaccoutumé qui y régnait. lie public envahissait les rues, discutant sur le bas des portes, et chacun pérorait, semblant comment îr un événement considérable. Et parfois plusieurs mains s'élevaient, désignant le château de Pierre- Encise, qui domine la ville, construit sur la colline de Fourvières.

Que ce passe-t-il ? murmura Capestoc.

Et il courait toujours. A mesure qu'il pénétrait dans le cœur de la ville, l'agitation semblait plus grande. Quand il arriva sur la place des Terreaux, la voyant encombrée d'une foule compacte, Capestoc comprit que décidément quelque évément considérable venait de se produire, et descendant de cheval, il avisa un bourgeois et lui demanda :

— Pourriez vous me dire ce que fait ce populaire sur cette place 1

L'homme regarda le Gascon.

— Ah ya ! prononça-til, vous-topbez donc de la lune î

— Presque !

— Mon Dieu ! cela explique alors que vous ignorez ce qui se passe ici.

— Mais encore ?. . . ,

— Eh bien, jeune homme, continu^, le bourgeois lyonnais, tout ce public

est réuni ici parce que le Parlement de Lyon vient de condamner à la peine capitale MM. de Cinq-Mars et de Thou.

Capestoc tressaillit.

— Ah ! vraiment ?

Et comme vous devez ignorer quel est leur crime, apprenez qu'ils ont été reconnus coupables de haute trahison et d'appel à l'étranger.

— Vous m'en direz tant ! répondit Capestoc, qui ne put s'empêcher d'être ému en songeant que cette sanglante tragédie était son œuvre.

— Voilà, jeune homme ! conclut le bourgeois d'un air important.

— Mai-!, pardon ! reprit Capestoc, pourriez-vous me dire maintenant pourquoi c'est le Parlement de Lyon qui a jugé MM. de Cinq-Mars et de Thou ?

— Parce que c'est à Perpignan qu'ils ont été arrêtés.

— Ce n'est pas une raison.

— Attendez. Son Eminence Monseigneur le cardinal, que Dieu nous garde! — et le bourgeois salua, — se dirigeais vers Paris afin d'y faire instruire le procès des deux coupables. Mais la maladie l'a arrêté en chemin, et il est resté ici. ce qui fait que c'est Lyon qui a le grand honneur ....

Comment ! le cai'dinal est à Lyon 1

— Depuis huit jours. Avec sa garde et les mousquetaires de Sa Majesté.

— Vous dites vrai 1 ,

— Aussi vrai que le soleil m'éclaire !

— Parfandious ! s'exclama Capestoc, voilà une bonne nouvelle, et mon voyage s'arrête ici !

Et, tout joyeux, il planta là le bourgeois stupéfait, qui haussait les épaules, murmurant :

— Quel fou !

Capestoc n'avait pas loin à aller pour découvrir son ami d'Artagnan. Il venait d'entendre dire que Richelieu logeait au palais Saint-Pierre, et il était certain d'y trouver le mousquetaire.

Il n'eut donc qu'à traverser la place. Des gardes de sa compagnie veillaient à la porte du palais, qui le reconnurent en poussant des vivats.

— Bonjour, mes amis ! fit Capestoc, joyeusement. Ne pourriez-vous me dire où je trouverai M. d'Artagnan 1

— Le lieutenant aux mousquetaires 1

— Lui-même.

— Ma foi, il n'y a qu'un instant il éiait en haut du grand escalier,

— Merci, mes amis !

Il n'avait pas fait trois pas qu'il entendit une voix qui lui criait :

— Enfin vous voici de retour !

C'était le mousquetaire.

— Eh bien ! et Marianne 1 fit le Gascon, après avoir serré les mains do son ami.

— Introuvable ! répondit d'Artagnan avec un geste d'impuissance.

— Et quoi !

-—J'ai fouillé Perpignan et ses environs. Rien ! Le soir de votre départ, M. de Cinq-Mars a été arrêté en compagnie de son ami de Thou. Puis nous avons quitté Perpignan. Maintenant, Cinq-Mars vient d'être condamné à mort. Demain il sera exécuté. Lui seul pourrait nous dire oià se trouve Marianne,

— J e vais le lui demander, reprit Capestoc avec uue sombre énergie.

Et, saluant d'Artagnan étoané, il grimpa quatre à quatre l'escalier et s'en vint frapper aux appartements du cardinal.

Le fidèle Bastien veillait dans l'antichambre du ministre.

— J e veux voir Son Eminence ! lui ordonna Capestoc.

Bastien examina le Gaston avec étonnement.

— Mais Son Eminence a consigné sa porte !

— Que m'importe !

— Mais Elle ne veut voir personne ! Elle travaille !

— Dites-lui que c'est moi !

— Mais

— Va donc ! va donc ! fit le cadet impatienté. Le cardinal est toujours la lorsque Cape§toc veut lui. parler !

Devant une telle hardiesse, Bastien n'insista pas. Il pénétra chez le cardinal, et une minute après en sortit, de plus en plus ébahi.

—Eh bien 1

— Le cardinal vous attend.

— Quand je te disais ! répondit Capestoc. ,

Et à son tour il entra

RicheJieu, dans une^ chambre dont les rideaux fermés laîcssaient à peine pénétrer une blanche lumière, était assis dans un fauteuil à oreillettes, pâli, la figure émaciée. grelottant de fièvre, commençant à ressentir les premières atteintes du mal qui devait l'emporter quelques mois plus tard. Cependant, en voyant apparaître son fidèle lieutenant, sa figure amaigrie s'éclaira d'un faible sourire.

— Vous voici, cher ami ! prononça t-il d'une voix défaillante.

— Oui, Monseigneur.

— Et vous avez appris ce qui s'est passé ? Grâce à vous, je triomphe, Capestoc, et mes ennemis sont à terre. Hélas ! je n'aurai pas longtemps à jouir de ma nouvelle faveur !

— Mais Votre Eminence s'abuse, voulut dire Capestoc, réellement ému de l'état désespéré dans lequel il retrouvait son maître.

— Non ! non ! fit Richelieu d'une voix attendrie.

Et, tutoyant le Gascon :

— Ah ! si tu as quelque service à me demander, Capestoc, dépêche-toi, car, bientôt il ne sera plus temps ....

— Monseigneur !

— Va ! je n'oublierai jamais la façon dont tu m'as servi, et ce me serait une suprême joie de t'accorder quelque faveur.

— Cela est facile à Votre Eminence, répondit le Gascon.

— Eh quoi ! tu as enfin quelque chose à me demander, toi qui ne sollicites jamais 1

— Et quelque chose de si considérable, poursuivit le cadet, que j'ai bien peur que cette première demande n'essuie un premier refus.

— Allons donc ! Parle, Capestoc, et me demanderais-tu le bâton de maréchal, que je supplierais le roy pour te le faire avoir

— 11 ne s'agit point de cela, Monseigneur.

— Que veux-tu î

— Voir M. de Cinq-Mars !

Tout malade qu'il fût, le cardinal se leva eu emtendaiit le Gascon émettre une telle prétention.

— Voir M. de Cinq-Mars ! répéta-t-il en regardant Capestoc.

Celui ci, point ému, continua :

— Je ne dis point : il le faut ! car on ne doit point parler ainsi devant le grand cardinal qui tient dans' ses mains les destinées de la France. Mais je dirai à Votre Eminence : il s'agit là du bonheur de toute ma vie. J'ai absolument besoin de voir M. de Cinq Mars avant que sa tête ne tombe sous la hache du bourreau. Et si Votre Eminence m'accorde cette faveur, je m'estimerai grandement récompensé de tout ce que, dans mon faible pouvoir, j'ai pu faire pour Elle.

Le cardinal réfléchit une minute. Il ne pouvait se douter de ce que M. de Capestoc pouvait avoir à faire avec M. de Cinq-Mars, Pourtant, lentement, ayant pris une décision, il se dirigea vers son bureau, griffonna quelques mots sur un carré de papier, le signa, y apposa son sceau, et, le tendant à Capestoc :

— Tiens ! tit-il, va voir M. de Cinq-Mars.

Le Gascon prit le papie:', et, étranglé par le bonheur, ne put balbutier que ces paroles :

— Monseigneur ! ma vie vous appartient, et c'est tout ce que j'ai ! Mais disposez en à votre fantaisie, ordonnez en à votre fantaisie, ordonnez-moi de mourir, et pour vous, sur-le-champ, je mourrai l'âme pleine de joie.

— Va ! va ! fit Richelieu souriant, et hâte-toi, si tu ne veux arriver trop tard !

Capestoc salua le cardinal, dégringola l'escalier quatre à quatre, et croisant un garde :

— Vite ! vite ! un cheval ! cria-t-il.

On lui amena un cheval, et, un quart d'heure après, il traversait le pontlevia du château de Pierre- Encise, où étaient enfermés les deux condamnés à mort.

A peine Capestoc eut^il formuler le désir d'être introduit dans sa cellule auprès da M. Cinq- Mars, que tous les guichetiers lui éclatèrent de rire au nez. Mais quand il eut montré l'ordre signé de Richelieu, chacun s'inclina gravement. Le cardinal était le maître de la France, de ses châteaux, comme de ses prisons.

— Suivez-moi, Monseigneur, fit un des geôliers.

A la suite du porte clefs, le Gascon traversa des cours, monta des escaliers, suivit des corridors.

Enfin l'homme s'arrêta devant une lourde porte, en tira le verrou, puis s'inclina :

— Entrez, Monseigneur

Et Capestoc pénétra «lans la cellule de M. de Cinq-Mars.

Eclairée par une haute fenêtre grillée qui ne permettait au prisonnier que de voir un coin du ciel brumeux, cette chambre de force était simplement meublée d'un lit, d'une table et d'un fauteuil.

Cinq-Mars était assis sur ce fauteuil, les mains croisées sur sa poitrine, les yeux fermés, semblant dormir. Mais au bruit que fit la porte en s'ouvrant, il releva la tête.

— Que me veut-on ? prononça-il.

hv gtoiuM u\.i.ii luiiiii'c la pui'te derrière le Gascon. Cap(;sluc t'Lait seul face à face avtc le jeune Cinq Mars. Il s'avani^ui respectueusement, et s'iuclinant :

— Monseigneur, je vous salue ! commença- t-il.

— Qui êtes-vous ? que mo voulez-vous ? interrogea Cinq-Mars.

— Ce que je veux, une grâce de vous !

Cinq- Mars haus!^a les épaules :

— Je vais mourir demain, fit il.

Capestoc continua :

— Qui je suis ? simplement l'homme qui, ayant surpris le secret de votre conspiratioD, a arraché le traité à Foutraiîles et l'a remis au cardinal.

Cinq-Mars se leva, très pâle. Il examina Capestoc de la tête aux pieds. Il semblait être en proie à une surexcitation extraordinaire. Ses yeux brillaient commes des flammes. Puis tout à coup cette émotion tomba comme par enchantement, son regard s'adoucit, et tendant la main au Gascon :

— Je vous remercie, Monsieur. Vous êtes cause que je vais mourir, mais vous m'avez empêché de commettre une infamie. Que voulez-vous !

Le Gascon s'attendait si peu à de telles paroles, qu'une minute il demeura muet, cloué par la surprise.

Enfin il se remit :

— Monseigneur, en faisant ce que j'ai fait, j'ai rempli mon devoir. Vous ine pardonnez, tant mieux ! Ce que je veux vous demander, c'est ceci : — Qu'avez- vous fait de Marianne ?

Marianne interrogea Cinq Mars.

— Oui, la jeune fille que vous avez enlevée à Perpignan, la comédienne, où est-elle ? qu'en avez-vous fait ?

— Mon Dieu ! fit Cinq-Mars, et c'est à l'heure où je vais mourir que vous venez interrompre mes suprêmes prières pour me parler de cette fille ?

— C'est que vous ne savez pas qui elle est.

— Et qu'efct Marianne ?

- -C'est votre sœur. Monsieur ! ,

— Ma sœur ! fit Cinq-Mars,, eu fixant sur le Gascon des yeux d'épouvante.

— Oui ! Marianne est la fille du maréchal d'Efiiat, votre père.

— Que dites- vous 1

— La vérité.

— Ainsi cette jeune fille est ... .

— Votre sœur.

— Oh ! oh murmura Cinq-Mars, sur un ton d'infinie douleur. Et le front dans ses mains, il s'abattit dans un fauteuil.

Capestoc laissa pleurer le pauvre jeune homme, respectant sa douleur.

Mais Cinq-Mars se releva, et le visage torturé par la souffrance, d'une voix calme, cependant :

— Vous vous trompez, Monsieur, Marianne n'est pas ma sœur.

— Allons donc ! fit le Gascon, j'en ai les preuves.

— Vous vous, trompez vous dis- je ?

— Hé quoi ! fit Capestoc, bouillant d'impatience, vous o.seriez me soutenir

que Marianne n'est pas la fille du maréchal d'Effiat ! Marianne, Monisieur,

était en nourrice à Galluis, chez des paysans du nom de Potron : elle a été enlevée par un bandit du nom de Jacques Gravier, qui, lui-même, l'a abandon-

loi

née clans le chariot du comédien Mirandor, et la preuve de ce que j'avance eit contenue dans cette enveloppe.

Et, arrachant le sachet de sa poitrine, il montra à Cinq-Mars l'enveloppe scellée de cire jaune.

— L'enveloppe du curé de Galluis ! hurla, plutôt qu'il ne le dit, Cinq-Mars.

— Oui ! l'enveloppe pour laquelle vous avez fait tuer le pauvre curé de Galluis.

— C'est le dernier coup ! murmura Cinq-Mar-, pâle comme la mort.

— Eh ! bien ! continna Capestoc, nierez-vous encore que Marianne est votre sœur ?

Le condamné à mort releva le front, et d'une voix très nette ;

— Oui ! fit-il, car le maréchal d'Effiat n'était point mon père !

Capestoc, ahuri, regarda Cinq-Mars. Il crut que le jeune homme était devenu fou.

— Est-ce possible ! murmura-t-il avec épouvante.

Mais Cinq-Mars reprit :

— Brisez le cachet de cette enveloppe, et vous verrez si j'ai menti.

— Non ! non !

— Si, Monsieur, car la vérité, la voilà : Le maréchal d'Effiat, marié |ort vieux, se désolait de n'avoir pas d'enfant. Il voulait un fils pour perpétuer sa race. Et un jour il pensa que le ciel l'avait comblé. Mais par mn-lheur, la maréchale lui donna une fille.

— Dieu, fit Capestoc qui commençait à comprendre.

— La femme d'un des paysans du maréchal, du nom de Potron, venait de mettre au monde un fils. Alors le maréchal, pris d'un accès de folie, avant qu'on eût pu savoir le sexe de l'enfant qui venait de lui naître, changea sa fille contre le fils de Potron. Voilà ce que vous trouver-^z dans cette enveloppe. Vous y verrez la preuve irréfutable que Cinq Mars est le fils du manant Potron, et que Marianne est la px'opre fille du maréchal d'Effiat.

— Mon Dieu ?'mon Dieu ! s écria Capestoc, épouvanté de ce qu'il venait d'entendre.

— Et maintenant, Monsieur, continua le jeune homme, il faut que la confidence soit complète. J'ignorais ce secret. C'est M. Mazarin qui, l'ayant surpris il y a près de quatre mois, m'a tout révélé et ma mis ce marché en main : Ou je m'emploierai à détrôner le cardinal de Richelieu, dont Mazarin convoite la place, ou il irait tout apprendre au roy. J'étais perdu. Ayant su que la preuve de tout ceci était aux mains du chapelain de Galluis, j'ai envoyé des hommes pour s'emparer de cette enveloppe. Ils n'ont pu le faire. Alors l'orgueil m'a perdu, et j'ai conspiré contre le cardinal. J'en suis bien puni. Demain je vais mourir. Au moins j'espérais que c'était Cinq-Mars qui monterait à l'échafaud. Mais cette dernière joie m'échappe. Moa secret est connu. Et c'est la tête du fils du paysan Potron que demain à l'aurore le bourreau tranchera.

— Non Monsieur, répondit Capestoc, que ces paroles venaient de remuer jusqu'aux entrailles, c'est bien M. de Cinq- Mars qui mourra.

Et approchant l'enveloppe scellée de cire jaune de la lampe, il la brûla.

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