‹ Les exploits de Digénis AkritasChapitre 10 sur 78 · LE FILS D’ANDRONIC · texte numérisé non relu

LE FILS D’ANDRONIC

Les Sarrasins font des incursions, les Arabes font des incursions; ils font une incursion chez Andronic et lui enlèvent sa belle, enceinte de neuf mois, sur le point d’accoucher. En prison, elle donna le jour à un fils, dans les fers elle l’éleva. Sa mère le nourrissait de miettes et de lait ; la femme de l’Émir le nourrissait de miettes et de miel. Sa mère lui disait : « Mon fils, fils d’Andronic ! » La femme de l’Émir lui disait : « Mon fils, fils de ton Émir ! »

À un an il saisit l’épée, à deux ans la lance, et, quand 1] marcha sur trois ans, on le tint pour pallikare. Il sort, 1l devient fameux ; il ne craint personne, ni Pierre Phocas, ni Nicéphore, ni Pétrotrachilos, qui fait trembler la terre et le monde; et, si la guerre est juste, il ne redoute pas même Constantin.

On lui amène son moreau, il saute dessus et il chevauche; il lui donne un coup d’éperon, et il arrive sur une montagne; 11 y trouve les Sarrasins qui s’essayaient à sauter.

« Les sauts que vous faites, vous autres, des femmes même les font, non des femmes qui n’ont pas conçu, mais des femmes enceintes. Vous avez neuf chevaux, et le mien cela fait dix. Liez-moi les mains derrière le dos avec une chaîne trois fois redoublée; cousez mes paupières avec un fil trois fois redoublé; mettez sur mes épaules une masse de plomb de trois quintaux; attachez à mes pieds deux entraves de fer, et vous verrez comme sautent les pallikares Grecs. »

Ils le lient avec une chaine trois fois redoublée, ils lui cousent les paupières avec un fil trois fois redoublé, ils lui mettent sur les épaules une masse de plomb de trois quintaux, et ils attachent à ses pieds deux en-

XLVII INTRODUCTION

traves de fer. Cela fait, les Sarrasins lui disent : «Allons, jeune fou, jeune étourdi, reprends ta liberté. » ἱ

Il ouvre les yeux, le fil est rompu; il secoue ses mains, la chaîne se brise ; 1] remue les épaules, le plomb tombe ; il fait un bond et les entraves se détachent; et, par-dessus les neuf chevaux, il se trouve sur le sien; 1] lui donne un coup d’éperon et descend dans la plaine.

Sa mère lui crie de la fenêtre : « Mon fils, si tu vas chez ton père, arrête que je te parle. Toutes les tentes sont rouges, celle de ton père est noire. Et, si l’on ne t'en adjure pas trois fois, ne mets point pied à terre. »

Il fait comme lui ἃ dit sa mère, comme elle lui a recommandé.

Toutes les tentes sont rouges, celle de son père est noire. Il en fait trois fois le tour, et ne trouve pas de porte. De dehors 1] donne un grand coup de pied et 1] pénètre dedans.

Andronic l’aperçoit, 1] sort et le salue; il le prie de mettre pied à terre, et lui adresse maintes et maintes questions. « Eh! jeune étourdi, jeune fou, quelle est la souche dont tu sors ? Où as-tu recu le jour ? »

«Si tu ne m'en adjures pas trois fois, je ne mettrai point pied à terre. »

« Si je saisis mon épée, Je t'en adjurerai bien. »

« Si tu saisis ton épée, moi aussi j'ai la mienne. »

« Si je saisis ma lance, je t'en adjurerai bien. »

« Si tu saisis ta lance, moi aussi j'ai la mienne. »

« Puisse l'épée que je ceins, et qui frappe en avant et en arrière, m'entrer dans le cœur, si je te fais aucun mal! »

Le jouvenceau fit volte-face et descendit de cheval. Alors on le questionne sur sa famille, sur la souche dont il sort, sur le lieu de sa naissance. Il raconte ce qui est dit plus haut : « Les Sarrasins font des incursions, etc. » (1).

Andronic le regarde et fond en larmes ; 1] lève les mains au ciel et glorifie Dieu: « Je te glorifie, Dieu de douceur, deux fois et trois fois. J'étais l'épervier solitaire, et maintenant nous voici deux éperviers ! »

Notre poëme nous apprend que la femme d’Andronic Ducas n'avait pas consenti sans quelque hésitation au mariage de sa fille avec son ravisseur, l’émir Mousour. Elle craignait que cet Arabe ne la traität avec dureté et n’eût

(1) Le jeune homme répète depuis le commencement jusqu'aux mots : Et, si l’on ne t'en adjure pas trois fois, ne mets point pied à terre.

INTRODUCTION. XLIX

pas pour elle une tendre affection (vers 155 et 156). Ce fait si naturel et si simple ἃ été complétement transformé par la muse populaire ; peint sous les plus sombres couleurs, il est devenu une ballade funèbre, que l’on s’accorde à considérer comme le plus beau joyau du riche écrin de la poésie populaire hellénique. Fauriel avait déjà donné une version très-incomplète de cette magnilique pièce (1), et il en existe deux autres versions plus incomplètes encore dans le recueil de Passow (2); mais la plus complète et la plus belle, quoique la moins connue, celle qui cadre le mieux avec notre poëme, a été publiée dans le recueil de Manousos (3). Nous la traduisons de préférence. On y remarquera une des confusions dont nous avons parlé précédemment : la sœur de Constantin (que la plupart des chansons appellent Arété), mère de Basile Digénis, confondue avec la femme de celui-ci, la belle Eudocie (4).

(1) Tome IT, pages 405 et suivantes.

(2) Carmina popularia Græciæ recentioris, pages 394-398.

(3) Τραγούδια ἐθνικὰ συναγμένα καὶ διασαφηνισμένα ὑπὸ Ἀντωνίου Mavoüoou. Εἰς Κέρχυραν, 1850 (Seconde partie, pages 73-76).

(4) Les recueils de poésies populaires serbes et albanaises contiennent des imitations de cette chanson (CHANTS POPULAIRES DES SERVIENS, traduits par Elise Voïart, tome I, pages 202-206, et APPENDICE AL SAGGIO DI GRAMMATO- LOGIA COMPARATA SULLA LINGUA ALBANESE PER DEMETRIO CAMARDA, pages 98-111), mais cela n’a rien qui doive nous surprendre, car plusieurs chronographes byzantins nous apprennent que les chansons populaires grecques de cette époque étaient très-répandues dans les pays slaves et se chantaient jusqu’en Sicile et en Calabre.

Passow ἃ donné aux versions de cette chanson qu'il ἃ publiées le titre de Βρουχόλαχχας (ou Βουρχόλαχχας). Nous n’avons pas cru devoir le conserver car il ne nous semble pas que Constantin réalise ici le Brucolaque, dont Léon Allatius ἃ tracé une excellente définition (non au point de vue étymologique), que nous reproduisons ici, à titre de document :

Alii Bulcolaccam, alii Buthrolacam vocant, quo sane in genus humanum nihil potest excogitari immanius aut perniciosius., Nomen est indilum a fœdi-

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